Philosophes et Écrivains Religieux

Part 17

Chapter 173,853 wordsPublic domain

Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-être l'a-t-il eue plus petite... Qui sait? Après avoir tâté ce fier sujet de saint Bernard, qui n'est pas un aérolithe tombé dans l'histoire, mais qui a des racines dans le passé qu'il faut découvrir, et d'autres racines dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert, à qui les habitudes oratoires ont ôté le degré d'attention nécessaire pour approfondir un sujet, a laissé là le sien, mais du moins a voulu utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les _Moines d'Occident_ pourraient bien n'être que les documents et les notes dont le _Saint Bernard_ devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons... quoi! la glaise avec laquelle on la prépare! De cette glaise seulement le sculpteur a moulé, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de petites statuettes à la file les unes des autres, bonnes tout au plus pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande statue,--de marbre ou de bronze,--nous ne l'avons pas!

II

Et cette file de statuettes-pygmées va continuer. Les deux volumes de Montalembert se terminent avant l'an 800. Or, l'ouvrage, pour remplir son titre, doit aller jusqu'à la révolution française pour le moins, car après la mort des moines d'Occident il y a (heureusement!) leur renaissance. Nous aurons donc--agréable avenir!--pendant dix volumes, de cinq cents pages chacun, une histoire faite avec des légendes de vingt lignes,--et je ne me plains pas des légendes, je ne me plains que de leur brièveté!--des légendes qui ne sont pas _dorées_, celles-là, car, vous le verrez tout à l'heure, elles sont écrites avec une main lourde et une encre opaque. Au lieu d'une histoire qui se tienne, comme une fresque, dans une unité brillante ou profonde, nous aurons une histoire morcelée en panneaux étroits, avec un semis de petits médaillons grands comme le fond de la main et uniformément petits, quoique déjà il y ait, parmi tous ces moines oubliés de l'histoire, parmi toute cette masse immense de violettes de sainteté humble qui trouvent, elles! leur naturelle encadrure dans la simple vignette d'un missel, deux à trois figures comme celles de saint Benoît, de saint Grégoire, de saint Colomban, lesquelles, de grandeur, répugnent à entrer dans le cercle étranglant d'un médaillon, et qui, si on ose les y mettre, le font éclater!

Et ce n'est pas tout le mal encore. Le mal n'est pas d'avoir écrit une histoire des _Moines d'Occident_ pour les besoins du microscope, ce qui est la faute de Montalembert. Il y en a un autre qui est la faute du sujet, si faute on peut dire, mais que Montalembert n'a pas diminuée. Cette faute, c'est que tous ces médaillons multipliés outre mesure, tous ces profils _fuyants_ de moines qui ne fuient pas assez, manquent de variété,--et je prie qu'on soit attentif à la raison que j'en vais donner. Ils manquent de variété parce que ces moines, qui furent des saints, se ressemblent de la ressemblance absolue de leur perfection. Grands, tous! devant Dieu, par la foi, par l'abnégation, par l'oeuvre collective, ils ont comme l'identité de la même vertu, de la même sagesse, de la même sainteté, et on pourrait tous les prendre les uns pour les autres si Dieu n'avait pas donné à quelques-uns d'entre eux la différence qui compte devant l'histoire, la différence ou d'un de ces caractères ou d'un de ces génies qui, en attendant l'égalité du ciel, font la gloire et l'originalité parmi nous.

Oui! tout de même qu'en mer, en plaine ou sur le sommet d'une montagne, une implacable lumière éblouit et finit par produire au regard une monotonie douloureuse, de même ici cette implacable perfection des saints nous fatigue à contempler dans son invariabilité éternelle. Je l'ai dit, c'est la faute du sujet, mais rien chez celui qui nous le montre n'irise le rayon de cette perfection sans tache et sans nuance, comme la lumière pure, pour nous le faire supporter! Montalembert, dans la conception et la construction de son livre, s'est donc brisé à deux écueils. Il l'a détaillé et rapetissé, croyant, bien à tort, qu'en rapetissant et en détaillant un sujet on le fait mieux voir et mieux tenir, et il n'a pas su éviter la monotonie, la monotonie qui vient parfois de la beauté et de la profondeur des choses, mais que cette misérable petite créature éphémère qui s'appelle l'homme ne peut pas longtemps supporter.

Tel est le double défaut capital de l'histoire de Montalembert. Il en a, du reste, senti la moitié. Il a senti le défaut qui ne venait pas de lui: la monotonie. Mais, s'il convenait de celle-là, c'était une raison pour ne pas y ajouter la sienne. Dans une très longue introduction, qui finit humblement mais dont l'humilité se prolonge un peu trop et a l'air trop _fanfare_ (je m'arrête à ce mot qu'on pourrait allonger), Montalembert a conscience de son oeuvre. Le père est inquiet pour l'enfant. Il ne tremble pas pour son livre, oh! je ne le crois pas si pusillanime que cela! Mais il est visiblement embarrassé de ce qu'il deviendra et surtout de ce qu'il vaut. Embarras qui me touche, que j'épouse et que je partage, mais non tout entier et à la manière paternelle. En effet, je ne sais guères--pas plus que Montalembert--ce que deviendra son histoire ici présente, mais je crois savoir ce qu'elle vaut, et je veux même essayer, s'il veut bien me le permettre, de le lui montrer.

III

Eh bien, d'abord, c'est une bonne intention et une noble pensée! C'est un livre chrétien, entrepris pour exalter l'oeuvre éternellement glorieuse de l'Église, un livre enfin dont la doctrine est pure et le sentiment très droit. Mais, le fond orthodoxe du livre mis de côté, il reste, aux yeux de la Critique littéraire... tout le livre, et le livre ne satisfait ni le critique ni même le chrétien, qui sait ce que peut être la _prédication_ d'un livre bien fait. Le livre de Montalembert a un tort suprême. Il répète ce qui a été dit mieux... C'est l'apologie des ordres religieux, qu'on ne pourra jamais trop faire, quand on la fera bien; mais cette apologie nouvelle est sans nouveauté. Elle est sans éclat, sans poésie, sans manière de tourner les choses ou de les retourner, car on les a vues dans ce sens-là bien des fois,--malheureusement bien des fois! Après Chateaubriand, ce n'est pas le _Génie du Christianisme_, mais c'est le christianisme sans génie.

Assurément, si nous faisons de ce livre, tel quel, le catéchisme de l'ignorance, il sera intéressant encore. Les faits qu'il évoque sont si beaux! Mais il s'agit de livre et non de catéchisme, de lettrés et non d'ignorants. Or, pour peu qu'on ait rafraîchi ou brûlé son front aux sublimes choses que le christianisme a fait jaillir de l'âme humaine en y débordant, pour peu qu'on ait lu la _Vie des Saints_, les _Pères du Désert_, la _Chronique des monastères_, devenue en ces derniers temps de l'histoire sans laquelle il n'y a plus d'histoire d'aucune espèce dans l'Europe désorientée, l'histoire des _Moines d'Occident_ de Montalembert ne paraîtra plus que ce qu'elle est, c'est-à-dire plusieurs grands et puissants livres _diminués en un seul_. Ne voilà-t-il pas un magnifique résultat!

Laissons pour le moment la composition même du livre, qui ne sait pas faire profondément et magistralement l'histoire d'une influence sans se perdre dans les feux de file des faits, ou qui, faisant l'histoire des faits, s'y perd encore, car il ne peut les donner tous et il n'y a pas de raisons pour qu'il choisisse plus les uns que les autres; laissons cette maladroite succession de légendes qui ne fait pas l'unité d'un livre, car se suivre n'est pas s'enchaîner, et, dans l'exécution de l'histoire de Montalembert, demandons-nous ce qu'il y a de plus que des traductions assez fidèles et des transcriptions très honnêtes, car les notes du bas des pages, malgré leur place, sont supérieures à l'en-haut, et l'auteur n'a pas craint la comparaison.

Traductions et transcriptions! rien de plus. Mais à ces traductions fragmentées nous aurions préféré une traduction intégrale des livres dont ces fragments sont tirés, et, pour les transcriptions, c'est de même. Nous aimerions mieux lire chez eux qu'ici les auteurs que Montalembert cite, parce que, chez eux, ils sont complets, et qu'ici ils ne le sont pas. Parfois, cependant, il est vrai, Montalembert ajoute quelque chose de son cru aux allusions qu'il fait des autres. Je n'ai point oublié, par exemple, l'idée heureuse qui ouvre aux moines la succession de ces deux grands trépassés historiques dont l'un est touchant et l'autre sublime, les esclaves et les martyrs. Je n'ai pas oublié non plus beaucoup de pages judicieuses; mais judicieuses dans tout ce que la signification de ce mot a de plus pédestre.

Ne vous y trompez pas! Si la vue de l'auteur des _Moines d'Occident_ s'élève ou si son style s'avise de briller, c'est qu'un autre que lui regarde par son oeil et écrit par sa main! Ainsi, quand il dégage (page 54, 2e vol.) le rapport saisissant de la règle de saint Benoît et de la féodalité qui va naître, il est frappant; mais il exprime, de son aveu, une idée du P. Pitra, un moine de nos jours, un Mabillon moderne aussi savant que le Mabillon ancien, mais avec la poésie en sus. Ainsi encore, lorsqu'il rapporte quelque miracle et qu'il le raconte avec une expression imposante, c'est que l'expression est de saint Grégoire le Grand, dont les lettres, en cette histoire des _Moines d'Occident_, font tout pâlir!

Ce n'est pas tout. Si un mot étincelant ou pénétrant y caractérise avec éclat ou profondeur une institution ou un homme, c'est que ce mot est de Bossuet, de Bossuet, qui fait rentrer du coup dans l'ombre toute la page où il est cité! Si des erreurs y sont signalées comme celles-là que Michelet et Alexis de Saint-Priest soufflèrent sur la mémoire de saint Colomban, de leurs bouches puériles accoutumées à faire des bulles de savon, c'est le doigt béni de cet adorable abbé Gorini, dont nous sommes tous en deuil, qui les indique et qui les crève! S'il y a un de ces traits de peintre qui restent, vivants et tenaces, sur la toile de nos esprits, comme, par exemple, celui de ces «loups affamés qui, de leurs flancs amaigris, faisaient ceinture aux monastères, et, de leurs hurlements, _repons_ aux psaumes chantés par les moines, aux offices de nuit», allez! il n'est pas de Montalembert, ce trait pittoresque! mais d'un écrivain farouchement énergique, d'un peintre de pirates convertis, d'Orderic Vital.

Enfin, si le récit de l'auteur des _Moines d'Occident_ roule, comme une perle, quelque légende prise à cette fontaine de larmes qui filtre l'image d'un ciel renversé entre toutes les ruines de l'histoire, la légende a été trouvée déjà par quelque pêcheur aux légendes et aux perles comme M. de la Villemarqué. Légendes, peintures, réfutations, miracles racontés de manière à couper l'insolent sifflet des rieurs, aperçus, domination petite ou grande de l'histoire, de quelque côté que ce soit rien n'appartient en propre et en premier à Montalembert, si ce n'est ce qui appartient toujours à tout homme dans tout livre,--le style qu'il y met. Or, le style de Montalembert ne fut jamais très littéraire. C'est un style d'orateur, doué pour principale qualité de cette espèce de force dans l'idée et l'expression vulgaires qui explique, du reste, tout l'ascendant de l'orateur.

IV

C'est un orateur, en effet, et un orateur dépaysé dans la littérature, que Montalembert. Polémiste, antiquaire, pair de France, député, il n'a jamais été autre chose qu'un orateur, à toutes les époques de sa vie. La forme _sine qua non_ de son esprit, c'est le discours. J'ai parlé plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas osé non plus tuer Grégoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un parleur très arrangé, qui épile des phrases, sceptique à tout si ce n'est à la rhétorique et à l'orthographe, tandis que Montalembert est un homme convaincu toujours, souvent passionné, lourd habituellement, mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps déclamateur.

Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il était orateur et se crut poète. Ce fut quand il écrivit cette _Sainte Élisabeth de Hongrie_, sincère à peu près comme les poésies de Clotilde de Surville sont françaises. Mais cette distraction ne dura pas, et aujourd'hui, jusque dans cette _Histoire des Moines d'Occident_, l'orateur qu'il n'a jamais cessé d'être se montre plus que jamais et il y va même jusqu'à la faiblesse des prosopopées: «Et maintenant accourez, ô barbares!» s'écrie-t-il, et ce qui accourt, ce n'est pas le talent et le talent d'un historien à coup sûr. Mais qui s'en étonnerait ne connaîtrait pas l'essence oratoire.

Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire dont je parlais tout à l'heure, et qui l'empêchera toujours d'atteindre à la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain. Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait s'interrompre tout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui et son public s'il n'était pas un peu vulgaire comme ces foules auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond même! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a grimpé sur les hustings! Quant à Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couché sur les prophètes morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands morts ressuscitèrent dans son génie.

Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'être vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever d'autant sa pensée sur le contraste. Mais ceux-là qui ne sont ni Bossuet, que ne peut être personne, ni Démosthènes, ni O'Connell, ni même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve ou de la force dans les idées communes. Or, du temps que Montalembert parlait au lieu d'écrire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lèvre le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un mordant d'ironie qui brûlait sans éclair. Il avait le coup de gorge strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le matin, un talent réel de littérature ou d'histoire!

Et voilà pourquoi les _Moines d'Occident_ ne sont pas une histoire, mais une oraison,--_oratio... pro monachis_,--et une oraison... jaculatoire, très souvent, car la foi--une foi dont je ne souris pas, mais que je respecte au contraire,--y avive les élancements de l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore et épais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les mille fortunes savantes de l'art d'écrire. Sans le geste de la phrase, qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces idées assez communes, débitées partout, sur la chute de l'empire romain, sur les Barbares, sur les premières grandeurs morales du christianisme, vous n'avez plus là, sous le nom de Montalembert, que le style et les aperçus du _Correspondant_, c'est-à-dire de la _Revue des Deux Mondes_ en soutane. Voilà tout! Dans des notes, combinées sans doute pour resserrer des liens déjà chers, Montalembert n'a pas manqué de nous présenter tout le personnel du _Correspondant_, vivants et morts, et sa scrupuleuse exactitude à nommer tout le monde et à n'oublier personne du cénacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne plus savoir si les _Moines d'Occident_, cette suite de petites histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux racontées, sont, tels que les voilà, une besogne faite par un seul homme ou par sa petite société.

PHILOSOPHIE POSITIVE[46]

I

Est-ce elle qui s'élève, cette doctrine,--si cela peut s'appeler une doctrine?--ou plutôt est-ce le monde philosophique qui s'abaisse? Mais elle n'était presque pas, elle rasait la terre, on la voyait à peine, et voici que depuis quelque temps la rampante bête s'est redressée, qu'elle se nettoie comme elle peut de ses origines, que l'aile lui pousse, cette _aile de papier sur laquelle les sottises vont si loin_, et qu'elle sera peut-être une hydre, un dragon à mille têtes sans cervelle demain! Le _positivisme_, voilà déjà le nom qu'on donne maintenant à ce qui fut tout d'abord la religion et la philosophie positive! Quand l'idée enfonce la grammaire, c'est qu'elle est déjà forte dans les esprits. Le _positivisme_, voilà le nom barbare de cette chose qui fut une folie parfaitement caractérisée dans le cerveau troublé qui la conçut, et dont aujourd'hui les uns veulent faire une religion encore, et les autres, plus malins, simplement une philosophie. Cela suffirait bien!...

[46] _Exposition de la religion et de la philosophie positive_, par Célestin de Blignières; _Paroles de philosophie positive_, par Littré (_Pays_, 29 mai 1860).

Or, c'est de ceux-ci, les malins, que je veux exclusivement parler aujourd'hui. Je ne veux m'occuper ni occuper mes lecteurs des insensés et des imbécilles qu'Auguste Comte, mort récemment, a laissés après lui pour répandre la religion qu'il a fondée, et qui fonctionnent, eux et leur culte, pour le moment, dans quelque grenier. Non! je ne veux parler que des philosophes et non pas des prêtres positivistes, des philosophes, qui prétendent tirer une grande doctrine des six volumes de fatras qu'Auguste Comte a légués... aux vers de la terre, et qui font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule fondamental de leur grand homme. Ce sont ceux-là, en effet, qui sont dangereux; ce sont ceux-là qui pourraient faire croire, si on les laissait faire, au génie d'un écrivain qui n'en avait pas, même mêlé à de la folie, et par conséquent pourraient donner à ses idées un ascendant que l'idée de génie donne toujours, dans ce pays-ci, aux opinions d'un homme. Les autres... les autres iront naturellement tomber dans le grand sac à marionnettes où sont tombés, successivement engloutis, tous les dieux du XIXe siècle et leurs divers clergés, Le Mapah, Jean Journet, Thoureil, les phalanstériens avec leur queue, les saint-simoniens et leur tunique, et ils n'ont besoin de personne pour les pousser dans ce sac-là.

II

Cette séparation très marquée entre les Talapoins du positivisme et ses philosophes, sinon plus positifs au moins plus rassis et surtout plus habiles, existait déjà du temps du prophète et du dieu; mais c'est depuis sa mort que cette séparation s'est énergiquement accusée, et on le conçoit. Tant que le dieu était là, il n'était pas prudent de parler de sa sagesse, car il pouvait se livrer à des incartades cérébrales nouvelles qui auraient tout déconcerté. Une fois mort, au contraire, on ne le craignait plus; on était tranquille. On connaissait exactement le bloc de folies qu'il fallait prudemment enterrer. On tenait l'obus formidable qu'il fallait empêcher, par tous les moyens, d'éclater. Jusque-là, on avait eu assez de chance, Auguste Comte n'a jamais eu la célébrité retentissante de Saint-Simon ou de Fourier. Le hasard avait épaissi autour de lui cette obscurité qui rend les hommes plus grands, quand ils sont grands, comme l'ombre fait les diamants plus beaux. Tout s'était passé d'abord dans un coin de l'École polytechnique, d'où on l'avait chassé pour cause de doctrine malséante et malsaine. Puis, dans un cercle fort étroit, on avait, pendant vingt ans, entendu cette voix âpre, obstinée, pesante, ne portant pas loin, et qui avait cependant la prétention d'instruire la terre et de la changer. Mais, hors de ce cercle, rien ou peu de chose. Le monde, auquel on avait servi tant de religions depuis un quart de siècle, était si repu de ce genre de folies qu'il ne fit nulle attention à celle d'Auguste Comte, laquelle ressortait néanmoins en haute bouffonnerie sur celles qu'on lui avait servies jusque-là. La religion de ce mystique sans Dieu était l'_humanisme_, c'est-à-dire la déification de l'humanité (idée commune, du reste, à tous ces fabricants de religions!); mais c'était la déification de l'humanité par la femme, et le culte de cette religion fut l'adoration de la femme, qui, dans un temps qu'on ne précisait pas, devait _faire des enfants toute seule_... Je me contenterai de ce léger détail pour donner une idée de cet illuminé ténébreux et à tendresse pleurnicheuse, malgré ses mathématiques, à qui quelques vieilles femmes et quelques très jeunes gens firent une rente, mais dont le dévouement ne put le tirer du fond de son puits où il resta;--seul rapport qu'il eût jamais, le pauvre homme! avec la vérité.

Mais, encore une fois, aujourd'hui qu'il est mort, et bien mort, voilà qu'on l'en tire, et qu'après l'avoir bien lavé, épongé et essuyé de cette religion qui pourrait bien tout perdre, on le donne pour un immense philosophe dont la philosophie doit être la seule religion des temps futurs. Comme cela, vous comprenez? le tour est fait. Laissons le mystagogue; prenons le philosophe. Et on l'a pris. Les brochures se sont multipliées. On s'est glissé et tortillé dans quelques grands journaux, et hier encore un homme considérable, Littré, y écrivait ces _Paroles de philosophie positive_[47] qu'il nous donne en brochure aujourd'hui, et dans lesquelles il se vante d'être le disciple de Comte et le propagateur humble et dévoué du positivisme, dont au fond il se croit peut-être le saint Paul. Que le plus grand saint du catholicisme lui pardonne! Il n'en sera jamais que le Considérant.

[47] Delahays.

Or, précisément, Littré est un de ces habiles dont nous parlions tout à l'heure qui font la bonne distinction, dans Auguste Comte, du fondateur de religion et du philosophe. Homme d'esprit, qui a le sentiment du ridicule, ce sentiment préservateur, Littré craindrait de jurer qu'il _croit_ à l'édifice religieux et social bâti par Comte pour abriter, sous sa coupole, les générations de l'avenir. Il est médecin. Il se connaît mieux en folies que Célestin de Blignières par exemple, plus enthousiaste, plus empaumé, et qui a osé (ô imprudence!) intituler son livre _Exposition de la philosophie et de la religion positive_[48], au lieu de l'appeler _Exposition de la philosophie positive_ tout simplement. Je sais qu'il y parle peu de cette religion et qu'il la fond avec la philosophie dans les dernières pages de son écrit. Je sais que les grands ridicules y sont estompés. Mais cependant on les y aperçoit encore sous l'estompe de précaution qui les couvre.

[48] Chamerot.

Et, en effet, nous sommes pratiques, et nous voulons être populaires. Célestin de Blignières est, en France, le vulgarisateur _philosophique_ d'Auguste Comte comme miss Martineau l'est en Angleterre. Il ne doit donc strictement parler que de philosophie et n'avoir pas de distractions. Dans le titre de son travail je trouve le mot expressif d'exposition _abrégée et populaire_. Vous le voyez! nous n'en sommes plus à l'érudition et à la pensée qui dédaignent de descendre de leurs sommets! Non! nous voulons mettre l'Académie des sciences dans la rue, en attendant que nous la mettions dans l'Église, et vive la science! comme dit M. Jourdain.

III