Philosophes et Écrivains Religieux

Part 16

Chapter 163,842 wordsPublic domain

En effet, l'illustration, très méritée du reste, du P. Lacordaire, n'est pas d'aujourd'hui; et l'Académie, qui, comme toutes les douairières, a toujours aimé les très petits jeunes gens et les fait tout de suite académiciens à leurs premiers vers de comédie ou de tragédie, aurait pu, il y a vingt-cinq ans, avoir un jeune homme de plus dans son écrin de jeunes hommes, et un jeune homme qui lui aurait apporté une renommée éclatante. Elle dédaigna d'y songer. Le talent qu'elle aurait reconnu en l'admettant dans son sein était, il est vrai, un talent oratoire; mais l'Académie, qui donne des prix d'éloquence, ne répugne pas aux orateurs, quoique le but de son institution ne soit pas le développement de l'art oratoire, mais bien de la littérature. Ne l'avait-on pas vue nommer des évêques pour une _seule_ oraison funèbre, et des avocats pour des plaidoiries malheureusement plus nombreuses? Il est vrai que les évêques sont de hauts dignitaires ecclésiastiques, qui honorent, par l'élévation de leur rang, la compagnie dont ils font partie, et il est vrai aussi que le fondateur de l'Académie a voulu honorer les lettres en les mêlant à ce qu'il y a, socialement, de plus élevé. Quant aux avocats, lorsqu'ils ont eu leur _règne_ dans un pays autrefois soldat, et qui, grâce à Dieu! l'est redevenu, ils devaient l'avoir aussi à l'Académie. Mais l'orateur que voici, le P. Lacordaire, n'était qu'un simple dominicain, peu sympathique d'état et d'opinion à messieurs les philosophes éclectiques ou voltairiens qui avaient la bonté d'élire des évêques ou des rois du temps, des avocats! D'un côté, lui, le P. Lacordaire, qui avait fait voeu d'humilité et qui tenait trop à son voeu pour se donner les soins mondains d'une candidature, pensait encore moins à l'Académie que l'Académie ne pensait à Sa Révérence, quand tout à coup l'élection, provoquée par MM. de Falloux, Cousin et Villemain, a eu lieu. Les titres littéraires du P. Lacordaire ont donc fait passer les philosophes sur le moine, et même le moine sur les philosophes, car le P. Lacordaire n'a pas été nommé à l'Académie avec dispense de visite, comme aurait pu l'être Béranger. Parmi ces titres peu nombreux, et encore plus nombreux qu'aperçus, il a glissé ce livre sur Marie-Madeleine, et s'il ne l'a pas publié pour les besoins de son élection, puisqu'il était nommé quand le livre a paru, on peut cependant très bien croire qu'il l'a publié pour la justifier ou pour en témoigner à qui de droit sa reconnaissance.

Malgré son sujet et son titre (une vie de sainte!), le livre de _Marie-Madeleine_[43] devra toucher l'Académie comme un hommage. Cette vie de sainte, qui pouvait avoir le grand caractère ferme, austère, et surnaturellement édifiant des hagiographies dignes de ce nom, n'a point cet effroyable et ennuyeux inconvénient. L'enseignement du prêtre qu'on pouvait craindre y est remplacé par la sentimentalité d'un philosophe, chrétien encore, mais d'un christianisme qui n'est point farouche, d'un christianisme _humanisé_; et le moine, le moine qui inquiète toujours les yeux purs et délicats de la philosophie, s'y est enfin suffisamment décrassé dans les idées modernes pour qu'il n'en reste rien absolument sur l'académicien reluisant neuf!

[43] Vve Poussielgue-Rusand.

II

Mais ce que l'Académie prendra bien gaîment, je n'en doute pas, je le prends, moi, avec tristesse. Surprise agréable pour elle, le livre que voici sera, sinon une déception pour qui connaît à fond le Père Lacordaire, au moins un malheur sur lequel on pouvait encore ne pas compter. Religieusement, catholiquement, au point de vue de la doctrine et de la direction à imprimer aux esprits, le livre du Père Lacordaire est un malheur d'autant plus grand que les âmes sur lesquelles il n'opérera pas, les âmes ennemies, en verront très bien la portée, et s'empresseront de la signaler comme inévitable, puisqu'un prêtre la donne à son livre. Or, cette portée, ne vous y trompez pas! c'est le sens du siècle même. C'est son inclinaison vers le terre-à-terre de toutes choses qui nous emporte en bas, hors du monde des choses saintes et divines, et que le devoir d'un prêtre de la religion surnaturelle de Jésus-Christ n'est pas, je crois, de précipiter.

Oui! voilà où va le livre du P. Lacordaire. Pendant que son auteur va à l'Académie, le livre, sous une forme respectueuse et croyante, qui n'est qu'une force d'illusion de plus, va au naturalisme du temps, au rationalisme du temps, à l'humanisme du temps, enfin à ce prosaïsme du temps qui doit tuer les religions comme la poésie, car il tue les âmes! Il y va par une voie chrétienne, je le sais, mais il n'y va pas moins que les livres qui y vont par une voie impie, que les livres de Renan, de Taine et de tous les philosophes du quart d'heure, pour lesquels il n'y a plus dans le monde, sous une face ou sous une autre, que _de l'humanité_ à étudier, rien de plus.

Qu'il aille moins loin que les livres de ces messieurs-là, ce n'est pas douteux! Qu'il s'arrête à mi-chemin, je le vois bien; mais qu'importe! Il n'en est pas moins dans la pente, sur laquelle tout penche, d'un univers qui fut si droit et si magnifiquement assis. Il y est, poussant dans cette pente les intelligences restées chrétiennes et faisant razzia d'elles, que manqueraient les livres des philosophes s'ils étaient seuls, et les y poussant au profit du plus terrible entraînement qui ait jamais menacé le monde chrétien.

Cela paraît incroyable, n'est-ce pas? venant d'un prêtre, d'un religieux, du P. Lacordaire, un grand talent parfois si lumineux. Eh bien, disons ce que c'est que le livre qu'il a intitulé _Sainte Marie-Madeleine_; disons-le bien vite, ne fût-ce que pour être cru!

III

Le livre de _Sainte Marie-Madeleine_ n'est pas une histoire à la manière des chroniqueurs et des légendaires, lesquels prennent simplement les faits et les rapportent, en les sentant et en les exprimant chacun avec le genre d'âme et d'éloquence qu'il a. C'est plus que cela et c'est moins aussi, car c'est moins naïf. C'est l'histoire intime et interprétée des sentiments humains de sainte Madeleine pour N.-S. Jésus-Christ et de N.-S. Jésus-Christ pour elle.

Ici, avant d'aller plus loin, la Critique a besoin de s'excuser sur le langage que le livre du R. P. Lacordaire la forcera à parler. La Critique, qui n'a point, elle, la main sacerdotale du Père Lacordaire, tremble quand il s'agit de toucher à cette chose immense et divine, l'âme de N.-S. Jésus-Christ, tandis que le R. P. Lacordaire ne fait aucune difficulté de la soumettre, cette âme devant laquelle un ange se voilerait, aux recherches de son analyse. La pureté de son intention, certes! personne n'en est plus sûr que moi; mais, quand il s'agit d'une de ces audaces d'observation qui ressemble presque à de l'irrévérence, la pureté d'intention sauve-t-elle tout, et suffit-elle pour entrer dans ce secret, gardé par l'Évangile, de l'espèce d'amitié qu'avait le Sauveur pour la Madeleine? Or, c'est bien d'amitié qu'il s'agit, et d'amitié humaine, car le livre s'ouvre justement par la plus singulière théorie sur l'amitié, l'amitié que l'auteur met, de son autorité privée de moraliste, au-dessus de tous les sentiments de l'homme; ce qui, par parenthèse, est faux. Le sentiment de l'amour religieux de Dieu est un sentiment humain aussi, et c'est là véritablement le plus beau; c'est le premier. Un prêtre d'ailleurs, et nous sommes heureux d'avoir à nous couvrir de l'autorité d'un prêtre, a répondu déjà à cette théorie du R. P. Lacordaire, inventée peut-être après coup dans l'intérêt de son histoire,--ou plutôt de son roman d'amitié.

Et j'ai dit le mot: roman d'amitié; car il est impossible de voir là une histoire, et, malgré le fil délié de ses analyses à la Sainte-Beuve, le Père Lacordaire n'est sûr de rien. L'histoire, la vraie et la seule histoire des relations de Notre-Seigneur et de sainte Madeleine, c'est l'Évangile, l'Évangile si sobre d'interprétation, si vivant de la seule vie du fait, l'Évangile dans lequel l'âme divine et humaine de N.-S. Jésus-Christ se montre également dans tous ces actes que les moralistes appellent sensibles et sans qu'on puisse dire: Voici où l'homme finit et où le Dieu commence! tant l'homme et Dieu sont sublimement consubstantiels. En ne s'expliquant pas plus qu'il ne le fait sur les sentiments purement humains de Notre-Seigneur, l'Évangile, qui est la vérité, et qui devrait être la règle de ceux qui croient qu'il est la vérité, l'Évangile aurait dû arrêter le R. P. Lacordaire en ses curiosités psychiques et l'empêcher d'aller perdre son regard en cette mystérieuse splendeur que l'Évangile a pu seul révéler dans la mesure où il _fallait_ qu'elle fût révélée!

Ainsi, curiosité indiscrète d'abord, vaine ensuite, car elle n'aboutit qu'à des infiniment petits d'une appréciation... impossible, le livre du R. P. Lacordaire n'est que le roman, le roman pur, introduit dans cette mâle et simple chose qu'on appelle l'hagiographie, par un esprit sans virilité! C'est le roman moderne, subtil, maladif, affecté, allemand, le roman des _affinités électives_ transporté de Goethe dans l'Évangile, pour expliquer les sentiments que l'Évangile avait assez expliqués, en les voilant de son texte inviolable et sacré, pour la gloire de sainte Marie-Madeleine et l'édification de ceux qui croient en elle. Mais le Père Lacordaire, moderne lui-même comme le roman, a trouvé que ce n'était pas assez que les quelques mots rayonnants dans les placidités du divin récit, que les quelques faits qui donnent Dieu et l'homme en bloc; il a voulu, qu'on me passe le mot! y mettre plus d'homme, et il l'a voulu pour émouvoir les âmes où il y a plus de créature humaine que de chrétienne; car ce livre--on le sent par tous ses pores--est écrit surtout pour les femmes, et pour les âmes femmes, quel que soit leur sexe. Prêtre égaré par un bon motif, je le veux bien, mais égaré pourtant, il a spéculé sur le fond de la tendresse humaine pour faire aimer son Dieu en montrant l'homme aux âmes déjà si pleines de l'homme qu'elles s'en vont faiblissant dans leur ancien amour de Dieu!

Eh bien, en faisant cela, il a risqué de faire un mal immense, et, dans l'ordre moral, qui risque le mal l'a déjà fait! Alors que l'homme est si avant dans la préoccupation universelle, ce n'est pas, en effet, le moment de lui montrer ce qu'il voit tant et de lui cacher le Dieu qu'il ne voit plus et ne veut plus voir. Non! c'est le Dieu qu'il nous faut d'autant plus maintenant! C'est le Dieu dans sa transcendance, dans son surnaturel, son incompréhensibilité accablante;--car l'accablement vaut presque la lumière pour une âme, puisqu'elle entre en nous à force de nous écraser. Quand les dogmes finissent, ainsi que le disent insolemment les philosophes, on ne les sauve pas en les découronnant de leur mystère, en demandant bien pardon pour eux à l'orgueil humain, et en priant les philosophes d'excuser qu'il y ait un Dieu dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce qu'il y avait un homme si aimable! Or, voilà certainement ce que ne dit pas explicitement, comme je le dis, moi, pour en montrer le danger, le livre du R. P. Lacordaire, mais ce qu'il dit implicitement néanmoins.

Tout ce petit roman de l'amitié de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine nous offre beaucoup trop Notre-Seigneur Jésus-Christ sous cette forme humaine qui demande grâce pour sa divinité, et qui l'obtient de messieurs les philosophes (de si bons princes!) et des gens bien élevés, des âmes tendres, de la bonne compagnie de tous les pays. Mais vous savez bien à quel prix! Dans le livre du R. P. Lacordaire, Jésus-Christ est toujours, c'est la vérité, un être adorable; mais il n'est pas assez N.-S. Jésus-Christ, il est trop un homme, un particulier, un ami de la famille Lazare, un convive avec qui, ma foi! il est très agréable de souper. Si vous poussiez un peu l'éminent dominicain, il vous montrerait peut-être, après l'ami, dans Jésus-Christ, le bon camarade, qui sait?... Pour le faire plus homme, il le ferait peut-être plus aimable compagnon... Oui! peut-être en ferait-il quelque admirable _compagnon du devoir_ du temps, lui qui était charpentier!... Je m'arrête, moi, tremblant d'en dire trop; mais le Père Lacordaire s'arrêterait-il dans ce détail de l'humanité de Jésus-Christ, dans ce naturalisme d'appréciation substitué à la difficulté des mystères dont il faut parler moins parce que l'homme ne veut plus comprendre que l'homme aujourd'hui?

IV

Tel est le livre du R. P. Lacordaire. Je ne veux rien exagérer. Ce livre, dont je crains le succès, n'exprime pas, à la rigueur, un tout radicalement mauvais et qui doive être rejeté intégralement; mais il a les corruptions du temps, sa sentimentalité malade, son individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire. Même après l'avoir lu je n'ai assurément aucun doute sur la foi et la piété de celui qui vient de l'écrire; mais je me dis que les milieux pèsent beaucoup sur les natures oratoires, qui s'inspirent ou se déconcertent sous l'influence du visage des hommes, et le R. P. Lacordaire a été un grand orateur. Talent vibrant, moins pur cependant que sonore, négligé mais élégant, frêle et pâle, puis tout à coup nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes, qui sont beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les défaillances d'un talent comme le sien, presque muliébrile, qui se tend ou se détend comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le moyen âge et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait viser sans inconvénient à la popularité de ce temps-là, sainte ou innocente; mais il est malheureusement du XIXe siècle, où la popularité n'est ni l'une ni l'autre et où il est plus dangereux de la rechercher. Et, il faut bien le dire, il l'a recherchée, et elle est encore, à cette heure, l'écueil contre lequel vient de se heurter, dans sa maturité réfléchie et qui devrait être plus détachée des opinions du monde et de sa sotte estime, le même homme qui, dans sa jeunesse, y heurta, hélas! tant de talent, tant de doctrine, et probablement tant de vertus! Le prêtre de l'_Oraison funèbre d'O'Connell_; le moine des clubs et de l'Assemblée nationale, qui passa, en sa robe blanche de dominicain, des examens de civisme devant des étudiants en droit; le journaliste de l'_Ère nouvelle_ que l'on croyait enfin détourné du monde, auquel, disait-on, il ne voulait plus même parler de cette voix dont le souvenir devenait plus grand dans le silence, est ressorti de son cloître une fois de plus pour devenir un candidat d'Académie, et vient de payer sa bienvenue dans la compagnie où il est entré entre deux philosophes avec ce livre de _Sainte Marie-Madeleine_, sacrifice aux idées les plus malsaines d'une époque qui aime tant ses maladies! J'ai parlé plus haut de Renan, et pourquoi faut-il que le R. P. Lacordaire me le rappelle? Renan, si vous vous en souvenez, s'est amusé, dans un de ses derniers écrits, à éteindre autour de la tête de nos saints le nimbe d'or que la foi y allume, malice philosophique assez semblable au mauvais sentiment du gamin qui renverserait la lampe d'un sanctuaire!

Le R. P. Lacordaire ne l'éteint pas, il est vrai, ce nimbe du surnaturel et du divin, autour de la tête pâle de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais il le voile, pour qu'on aperçoive mieux combien cette tête est humainement belle et pour que ceux qui sourient du nimbe soient touchés au moins de la beauté du plus beau et du plus doux des enfants des hommes. En cela, je le répète sans avoir peur de me tromper, si le P. Lacordaire n'a pas fait oeuvre de philosophe complet encore il n'a pas fait oeuvre de prêtre: un prêtre n'eût pas tant attendri, tant mondanisé et tant vulgarisé la langue sévère du catholicisme en abaissant, devant les exigences publiques, son surnaturel et merveilleux idéal; un prêtre ne demande pas pardon pour la divinité de son Dieu!! Mais le prêtre qui s'est oublié a été vengé par l'artiste qui n'a pas paru; car, au fond, rien du talent d'autrefois du R. P. Lacordaire n'a passé, en brillant, dans ce livre. Devenu le Richardson étrange de la Madeleine dans cet inconcevable petit roman d'amitié entre elle et Notre-Seigneur, doué comme le chevalier Grandisson de toutes les perfections humaines, le prêtre qui a consommé une telle chose l'a consommée dans un de ces styles qu'on ne pourra pas louer, même à l'Académie, même le jour de sa réception!!

On le sait, et sa vie et ses livres l'attestent, le R. P. Lacordaire, comme tous les artistes, et j'ai été tenté d'écrire les artificiers de la parole, est beaucoup moins écrivain qu'orateur. Écrivain, il est souvent faux et froid, guindé, prétentieux, rhétoricien,--oh! rhétoricien empoisonné de rhétorique!--et, par dessus tout, incorrect. Orateur, sa langue est plus saine. Elle se place assez heureusement sur ses lèvres pour qu'elle y paraisse plus ferme, plus pure, plus ailée que quand il écrit. D'ailleurs il y a l'émotion et la voix, transfigurant cette langue qui passe et dont il ne reste dans le souvenir qu'un écho. Voilà ce qui protège son style d'orateur, même dans ses ambitions les plus infortunées. Mais sur ces pages qui restent là, qu'on peut reprendre et qu'on peut relire pour les juger, ce traître style _écrit_, qui n'a ni la voix, ni le geste, ni l'émotion de la chaire qu'on a sous les pieds, ni les mille yeux attentifs du public qu'on a devant soi, ce traître style _écrit_ dénonce la médiocrité, ou le néant, ou les défauts de l'écrivain. On les voit tous. Or, je viens de dire ce qu'étaient ceux du R. P. Lacordaire; et, vous l'avez vu, ils sont nombreux.

Eh bien, nulle part, ni dans sa _Vie de saint Dominique_ ni dans ses _Mélanges_, les défauts en question n'ont été d'une plus triste évidence que dans le livre de _Sainte Marie-Madeleine_, et j'en veux donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que toutes les critiques! L'incorrection inouïe du dernier livre du P. Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des néologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'écrivain a de la pensée et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de l'inhabitude d'écrire. Non! le mal est plus profond: elle vient de l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais excessivement par la justesse. Elle vient de la déclamation foncière de l'auteur dans ce livre faux de _Sainte Marie-Madeleine_. Elle vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'écrivain le besoin des amphigouris. Écoutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P. Lacordaire: «L'amitié--dit-il--n'a pas pour _portique_ un _contrat_ qui lie des intérêts.» Ce portique de papier, fait par un contrat, qu'en pensez-vous? «Élever à des _vertus inconnues_ l'humble airain d'une tranquille mémoire (page 178)», cela ne vous est-il pas parfaitement _inconnu_, comme à moi?

A la page 10: «Des vaisseaux sont poussés sur la mer, _moins par les vents que par les trésors qu'ils portent_!» Voilà des _trésors_ qui peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or «le _chef_ qui représentait _par excellence_ le _coeur_ de la sainte!» Un chef qui représente un coeur! C'est une nouvelle anatomie; mais je ne la crois pas _excellente_! «Voyageur aux souvenirs de Béthanie (_voyageur aux souvenirs_ est aussi une nouvelle espèce de voyageur!), je puis franchir le _vestibule_ (page 62)»... Mais je n'ai jamais su le vestibule de quoi! «Il y a des choses qui peuvent se répéter par les âmes qui les ont conçues, mais qui ne peuvent pas s'imiter.» Si ceci veut dire quelque chose, ce ne peut être qu'une fausseté; mais c'est là suprêmement ce que j'appelais plus haut le besoin des amphigouris, incorrection particulière au livre du P. Lacordaire, car de ces incorrections qui tiennent à l'absence d'attention et à la facilité dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais multiplier le nombre: «Les premiers disciples _dispersés par la croix où ils étaient nés_ (p. 160)», de ces incorrections, je n'en parle pas. Ce serait trop long et il faut s'arrêter. Il faut finir. Seulement, qu'on se rappelle bien désormais que, par le temps qui court, les moines peuvent entrer à l'Académie pourvu qu'ils n'y soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulièrement le latin, l'Académie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas qu'ils sachent le français.

MONTALEMBERT[44]

I

Le comte de Montalembert a publié les deux premiers volumes d'un livre qu'on n'attendait pas, à la place d'un livre qu'on n'attendait plus. Les _Moines d'Occident_[45] se sont dégagés, peu à peu, de la pensée de leur auteur. Ils n'étaient point sa pensée première. La pensée première de Montalembert, c'était _Saint Bernard_. Tout d'abord, et dès sa jeunesse, Montalembert, qui avait commencé, avec tant de hasard, sa réputation par _Sainte Élisabeth de Hongrie_, ce vitrail de chapelle sans couleur et sans naïveté, s'était promis d'écrire plus tard la vie de saint Bernard. Ce devait être l'oeuvre et la couronne de son âge mûr. L'âge mûr est venu, mais n'a pas apporté sa couronne. Le _Saint Bernard_ de Montalembert est resté dans les mêmes limbes, peut-être prudentes, où le _Grégoire VII_ de Villemain est resté. Oserai-je dire que je le conçois et que je l'explique? Saint Grégoire VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et Villemain et Montalembert sont particulièrement ce qu'on appelle des orateurs. Ils le sont de talent, de goût, et même de prétention, je crois.

[44] _Les moines d'Occident_ (_Pays_, 14 août 1860).

[45] Lecoffre et Cie.

Probablement ce furent les émotions et les applaudissements sur place de la tribune qui empêchèrent, pendant vingt années, Montalembert de publier son _Saint Bernard_ et de prétendre à une gloire moins instantanée et plus sévère. La misère de tout est que rien ne dure. La misère de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les gloires qui s'altèrent et qui passent, elle est celle-là qui passe et qui s'altère le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage de la tribune dont il est l'Artémise et qu'on ne se rappelle guères maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a faits le gouvernement de l'action, substitué aux vaines parades de la parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on veut vivre plus de deux jours dans la mémoire des hommes, puisque enfin l'y voilà revenu?

Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas _Saint Bernard_. L'auteur a manqué à la promesse de sa jeunesse et au rêve de sa vie. Cela doit être triste pour lui. Cela doit être triste pour vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il eût publié s'il avait écrit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela même qu'un sujet a moins d'étendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse davantage. Il fait comme Napoléon à la guerre: il concentre ses forces sur un point donné. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde, même intelligent, n'est pas taillé pour se permettre la grande histoire à la Tite-Live et à la Gibbon. Aux historiens d'haleine courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne aujourd'hui les _Moines d'Occident_, nous eût plus donné en nous donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aimé un seul, mais frappé comme il eût pu l'être.