Philosophes et Écrivains Religieux

Part 13

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Et c'est aussi par là qu'il vivra toujours, le Pascal des _Pensées_. Rien n'est plus immortel qu'un poète, que la grandeur de sentiment qui fait les poètes et les héros; car les héros sont aussi des poètes, les poètes de l'action! Les sciences vieillissent, bonnes femmes qui radotent en nous parlant de leur éternelle jeunesse. Les philosophies se succèdent. Je ne veux pas dire que Descartes ne soit plus; mais il est bien changé: on en a fait un universitaire. Quel aplatissement! S'il revenait au monde, il se trouverait un peu _verdi_ dans la _mirette_ de Cousin. Après Kant, d'ailleurs, après Schelling, après Hegel, il faut convenir que, même sans Cousin, l'homme du _cogito_ serait un peu terni. Mais Pascal, lui, le Pascal des _Pensées_, n'a pas, comme on dit, pris un jour. Toute une armée de géomètres a passé pourtant sur le géomètre du XVIIe siècle, et planté plus loin que la place où il était tombé l'étendard de la découverte. Le jansénisme s'en est allé en fumée avec les autres poussières d'un siècle écroulé, et jusqu'en ce beau livre des _Pensées_ il s'est trouvé de vastes places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau écaillé. La foi religieuse a pâli. La croyance au surnaturel, qui était le seul naturel pour Pascal, a diminué dans les esprits, retournés vers l'en-bas des choses. Il y a donc tout un Pascal de mort dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le poète des _Pensées_! c'est le poète qui est par-dessous tous ces raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique désespérée, toute cette algèbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve jamais, et qui, comme un phénix effrayé, aveuglé par les cendres du bûcher où il s'est consumé lui-même, se sauve tout à coup dans le ciel!

Du reste, on l'a traité en poète, allez! Le XVIIIe siècle, qui avait bien ses raisons pour ne pas aimer la poésie, l'a assez insolemment toisé du bas de sa prose, de sa raison et de sa froideur! Un jésuite l'avait appelé athée, ce Pascal qui tue l'intelligence sous Dieu. Des philosophes l'appelèrent visionnaire. Ils en firent un malade et ils inventèrent même une petite légende d'_abîme qu'il voyait incessamment ouvert à ses pieds_, et cette légende, qui rapetissait Pascal, a eu crédit longtemps, et c'est un poète, c'est Sainte-Beuve, qui, impatienté, l'a mise à la fin en pièces l'autre jour!

Poltron qui avait peur du diable! Voilà comme on traduisait cette terreur sainte du Dieu irrité et jaloux, qui féconda Pascal et en fit un poète incompréhensible aux pousseurs d'alexandrins de tragédie. Voltaire, Voltaire qui se croyait, avec raison, plus philosophe que poète, eut les pitiés les plus impertinentes pour Pascal. Dans ces _Remarques_, dont j'ai parlé, et dans lesquelles il fait tour à tour le joli coeur et le Tartufe: «Ne mettons point--dit-il d'un ton protecteur--de capuchon à Archimède...» «Êtes-vous fou, mon grand homme?» lui dit-il encore en se déboutonnant, familier et maraud. S'il l'était, c'était de cette folie dont il faut avoir _trois quarts_ avec un _seul quart_ de raison pour être un homme de génie, disait Royer-Collard, et cette folie-là, avec ses trois quarts de raison, Voltaire ne l'avait pas!

Devant la postérité, et cette partie de la postérité qui aime les grands poètes, Voltaire n'aura jamais l'honneur d'avoir été, en toute sa vie, une seule minute fou comme Pascal!

AUGUSTE MARTIN[33]

I

De Pascal à Auguste Martin, quelle cascade! Auguste Martin est l'auteur d'une _Histoire de la Morale_[34], et si Pascal est le poète de l'épouvante, Martin est le philosophe de la sécurité. Mon Dieu, oui! l'_Histoire de la Morale_! Voilà le sujet qu'aborde Martin,--_auteur de plusieurs ouvrages_, comme il dit sur la couverture de son livre. Les religions, les gouvernements, les ordres religieux, les grands hommes et même les grands scélérats, ont eu leur histoire. Seule, la morale, cette chose à part des religions et qu'on est prié instamment de ne pas confondre avec elles, seule, la morale n'avait pas la sienne. Ces étourdis d'hommes n'y avaient pas pensé!

[33] _Histoire de la Morale_, par Louis-Auguste Martin, auteur de plusieurs ouvrages (_sic_) (_Pays_, 11 octobre 1859).

[34] Bestel.

Elle avait bien ses philosophes. Jules Simon, avec son _Devoir_, sa _Liberté_ et sa _Conscience_, était un des philosophes actuels et présentement des plus comptés de cette morale _par elle-même_, de cet indépendant _quelque chose_ qui s'appelle la morale, sans Dieu et sans sanction! Mais d'historien, aucun encore, quand Martin, qui depuis quinze ans poursuit la morale chez tous les peuples de la terre, comme Villemain, dont nous parlerons quand nous parlerons des critiques, y poursuit la poésie lyrique, Martin a pris possession de ce grand sujet dans un premier volume, précurseur de beaucoup d'autres... Louis-Auguste Martin, comme il s'appelle lui-même. Ne dirait-on pas un évêque?... Vous allez voir que ce n'en est pas un.

L'_Histoire de la Morale_ commence par la morale de la Chine. Le livre que nous annonçons a même pour sous-titre: _Première partie:--de la Morale chez les Chinois._ Ce commencement nous plaît. C'est une bonne ouverture, et nous en faisons sincèrement notre compliment à l'auteur. En tant qu'on se préoccupe de la morale _par elle-même_, il faut la prendre où elle brille le mieux, où elle a son caractère le plus saillant et le plus incontestable, là enfin où elle a le plus régné sans s'appuyer sur cette robuste et grossière épaule des religions dont elle n'a plus besoin pour aller toute seule à présent... Or, qui ne le sait? Ce pays-là n'est-il pas, n'a-t-il pas toujours été la Chine?

La Chine a bien vu par-ci par-là quelques vestiges de ces inévitables religions, branches cassées et dispersées du candélabre primitivement allumé et qui brûlent encore dans les diverses poussières où les porta une tempête qui ne les éteignit pas. La Chine, nonobstant, est de tous les pays du globe celui-là où la philosophie et la science, et par conséquent la morale, leur fille stérile, ont le plus piétiné ces débris de flambeaux renversés. Les bonzes de la Chine, les bonzes, qui sont les calotins de l'endroit, ont été effacés par messieurs les mandarins, qui en sont les littérateurs et les philosophes. Martin a donc agi avec une vigueur de procédé qui l'honore en retraçant d'abord, et avant toutes les autres nations, la Chine et l'influence qu'y exerce la morale pour montrer que la morale est quelque chose en soi, car elle y est tout, et après l'avoir montré Louis-Auguste Martin, l'_auteur de plusieurs ouvrages_, pourra se dispenser d'en faire un de plus!

II

Et il n'y a point ici de confusion. La morale qu'adore Martin et dont il entreprend l'histoire est bien la morale telle qu'on l'entend en Chine, cette morale athée qui charma, quand il la découvrit, tout le XVIIIe siècle, qui se connaissait à cette morale-là. C'est cette morale, enfin, que certains esprits du XIXe siècle professent encore aujourd'hui, en prenant la peine de la détacher adroitement de toute philosophie comme elle était déjà détachée de toute religion. Or c'est précisément ce détachement, cet isolement de tout système de philosophie, qui fait le danger de cette morale, _écrite_ seulement _dans nos coeurs_, et peu importe par quelle main!

L'homme n'est pipé que par les idées les plus simples. Tout système de philosophie a des complications qui n'entrent pas facilement dans d'esprit de l'homme, ou des parties tellement ridicules (voyez comme exemple seulement les monades du grand et sage Leibnitz!) que, décemment, il ne peut les admettre sans être lui-même un philosophe, apte à avaler tout en fait d'énormités. Mais ce moralisme faux qui ne se réclame pas d'une théodicée,--une théodicée, c'est de la théologie philosophique,--ce moralisme facile à comprendre, lavé et brossé de tout mysticisme, brillant et transparent comme le vide, qui prétend n'être rien de plus que la constatation d'un pur fait de conscience, et comment ne pas admettre un fait? ce moralisme positif et _bon garçon_ est la plus dangereuse erreur qu'il y ait pour le commun des hommes, parce qu'elle est de niveau avec eux et qu'elle entre, sans avoir même à lever le pied, dans la majorité des esprits. Eh bien, c'est ce moralisme que professe aujourd'hui Martin, comme Jules Simon et tant d'autres! Et encore je crois que Martin, avec son air posé et doux (je ne dirai pas son air de colombe, mais de bon gros pigeon pattu et pas trop rengorgé dans son jabot dormant), est plus résolu et tranche plus net que Jules Simon, lequel me fait l'effet d'être bien empâté encore de déisme et de traîner après lui quelque chose de ce pot au noir de fumée.

Martin, lui, est parfaitement et tranquillement et sereinement athée, comme un mandarin à quarante boutons. Dans l'avant-propos de son livre il a défini, comme il le devait, du reste, cette morale dont il a résolu d'écrire l'histoire. Il nous a donné un petit système qui marche sur les trois roulettes que voici: les devoirs de l'homme envers lui-même d'abord (à tout seigneur tout honneur!), d'où la sagesse,--les devoirs de l'homme envers la société, d'où l'amour,--et les devoirs de la société envers chacun de ses membres, d'où le _droit_. Est-ce net? Est-ce peu compliqué? Est-ce roulant?... Une si jolie petite mécanique enfile l'esprit comme une petite voiture enfile une allée de jardin!

De Dieu, pas un mot. Des devoirs envers Dieu, pas l'ombre. Allons donc! pour qui nous prenez-vous?... Le nom même de Dieu, ce diable de vieux mot qui embarbouille l'esprit et nuit à sa clarté suprême, Louis-Auguste Martin ne l'a pas même écrit par distraction une seule fois. Louis-Auguste Martin n'est pas un distrait. Il est à son affaire, et son affaire, c'est l'homme, la sagesse de l'homme, l'amour de l'homme, le _droit_ de l'homme! J'ai vu souvent de l'individualisme. Je n'en ai jamais vu d'aussi naïf et d'aussi gros dans sa naïveté. En vertu de toutes les raisons qu'il vient d'exposer, Martin demande pour l'homme une plus grande liberté, moins de pénalité, et, comme tous ces messieurs les philanthropes humanitaires, un petit paradis sur la terre. Nous connaissons cette ancienne guitare. On nous la râcle depuis assez longtemps!

Tel est le système de Louis-Auguste Martin, _l'auteur de plusieurs ouvrages_ que je n'ai pas lus, que je n'ai pas besoin de lire, celui-ci me suffisant pour juger l'homme, qui doit être, j'en suis sûr, de la plus profonde unité. Tel est le système à la lueur duquel l'historien va jeter ses regards sur la Chine. Moraliste, il est vrai, dont la morale a cela de supérieur, selon lui,--et d'inférieur, selon nous,--à la morale chinoise, qu'il n'aime point le bambou, et que la Chine a toujours joué de ce gracieux bâton à noeuds avec l'alacrité, la vigueur et la prestesse d'un bâtonniste. Même le suave Confucius ou Khoung-Tseu, si cher à Pauthier, dont Martin emprunte la traduction, se servait du bâton avec avantage, car, un jour, trouvant son meilleur ami d'enfance vieux et assis à l'orientale sur ses talons au bord d'un chemin: «Qui, vieux, ne sait pas mourir, ne vaut rien,» dit l'aimable sage, et il frappa en perfection le trop vivant bonhomme, tant la Chine, jusque par la main de ses sages, a l'habitude de badiner avec le bambou!

Il y a dans ce badinage, il est vrai, aux yeux du très sérieux Louis-Auguste Martin, quelque chose de très offensant pour le _droit humain_, et c'est là le grand reproche qu'il ait à faire à la Chine; mais, enfin, il n'en dit pas moins, fier pour elle comme s'il était lui-même un Chinois: «Ce qui caractérise la civilisation en Chine, c'est la morale. C'est ce qui la distingue des autres civilisations... Chez aucun autre peuple on ne trouve aussi complètement _formulées_ les éternelles lois du beau, du vrai et du juste, _inscrites dans la conscience de l'homme_. On les retrouve à chaque page de son histoire, _invoquées_ par ses empereurs, ses ministres, ses philosophes et ses lettrés...»

III

Et c'est la vérité. Martin nous analyse les _livres sacrés_, les quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le Yao-King (voilà assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout cela--c'est la vérité--est d'une majesté à laquelle, dans l'histoire intellectuelle des nations, il n'y a rien à comparer. Et cependant, malgré ces _invocations_ et ces _formules_, qu'a fait la morale de la Chine, cette morale transcendante régnant en Chine plus que l'empereur lui-même, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions et les étiquettes, est souvent un monstre d'immoralité auprès duquel les Césars de la décadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes gens en goguette?

Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de siècle en siècle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe? Est-ce que dernièrement encore l'immense caricature n'a pas tourné au tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans le ventre, ces poussahs au cerveau figé et à la poitrine vide de tout sentiment d'humanité et d'honneur?

Auguste Martin avoue lui-même que Confucius, le plus sage des Chinois, ne put jamais parvenir à réaliser les réformes qu'il avait méditées, tant déjà les Chinois de son temps étaient pourris de vices, morts sur pied, irrémédiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine, qu'il a étudiée, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrépide Martin sur l'efficacité et la solidité de cette morale qui doit, dans un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drôlesses de religions chez tous les peuples!

En effet, il ne tremble pas. C'est un héroïque. Il croit à la morale par _elle-même_, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frappé comme il devrait l'être de ce grand fait qui se retourne contre sa pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,--le contraste qui existe et n'a pas cessé d'exister en Chine entre la moralité enflée ou sentimentale des paroles et la scélératesse des actes. Incroyable, ou plutôt très croyable préoccupation! La niaiserie même de cette morale lui échappe; car, vous le savez, le _truism_ soleille en Orient, la bêtise a dans ces contrées la beauté et la grandeur du climat, et les Chinois en particulier (à un très petit nombre près de proverbes qui font exception au reste de leur littérature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse. Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une imbécillité grandiose, sont doublés des coquins les plus déliés et les plus retors qui aient jamais existé.

Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de l'ornementation pure, _pièces d'estomac_, broderies de robe, inscriptions de lambris, peintures d'éventail, dessus de portes, arabesques; mais elle n'a aucune influence réelle sur leur caractère et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici précisément où un homme qui n'aurait pas été Louis-Auguste Martin aurait été amené à conclure de toute cette histoire de la Chine.--C'est que la morale ne peut pas exister par elle-même, et qu'où elle est seule, avec ses principes tirés de soi, sans le Dieu personnel et rémunérateur qui punit ou qui récompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolérable dérision!

IV

Mais, pour Louis-Auguste Martin, la conclusion devait être et a été toute différente et même contraire. La morale qui a le plus marqué une civilisation de son cachet, comme la civilisation chinoise, a-t-il dit, ne l'a marquée que par dehors, comme l'habit ou la peau d'un homme; mais elle n'a jamais pénétré dans ses moeurs. Eh bien, Louis-Auguste Martin n'en est nullement étonné! Il a réponse à tout. C'est que la morale des Chinois n'est pas assez la morale par elle-même! Et probablement ce n'est pas chez ce peuple cul-de-jatte qu'elle progressera assez pour le devenir.

Oui! ce qui l'empêchait d'entrer, cette morale, dans les moeurs, c'est d'abord le vilain bambou, incompatible avec le _droit_ humain. Puis c'était aussi le droit de primogéniture, odieux partout, en Orient et en Occident (encore une vieille guitare connue)! Enfin, c'était la solidarité du fils et du père, ce ciment social que Martin s'amuse à gratter avec son petit coutelet de moraliste et à faire tomber d'entre les pierres d'un édifice qui, sans un reste de ce ciment, depuis longtemps ne tiendrait plus.

Ah! Louis-Auguste Martin est un homme de rare conséquence. Il ne se dément pas. Il est un... _en plusieurs ouvrages_; mais si, par hasard, il ne l'était pas, il l'est dans celui-ci. Une raison encore qu'il nous donne du peu d'influence de la morale chez les Chinois, ses civilisés et ses régnicoles, c'est ce qu'il appelle l'esclavage de la femme. Louis-Auguste Martin, comme tous les moralistes modernes, qui ont remplacé les chevaliers errants,--et qui parfois errent aussi,--veut l'émancipation de la femme, même en Occident. La femme, écrit-il, doit jouer un rôle égal à celui de l'homme dans une civilisation bien faite: «Mais ce jour semble ajourné à l'époque où ne domineront plus l'audace, la valeur guerrière, incompatibles avec sa nature douce et résignée... Seulement, soyons tranquilles, ce jour arrivera...» Dites-le-vous bien, messieurs les officiers de spahis!

En vain une femme, une Chinoise, la seule Chinoise _bas-bleu_ ou _babouche-bleue_ que l'on connaisse et qu'ait eue la Chine, la célèbre Pan-Hoeï-Pan, a eu une opinion contraire à celle de Louis-Auguste Martin et à toutes les femmes de lettres de notre Occident ambitieux. En vain a-t-elle rappelé la femme au sentiment tout-puissant de sa faiblesse et a-t-elle dit, avec un grand bon sens chinois étonnant et qui étonnerait même en Europe, qu'il n'y avait pour la femme que la modestie qui rougit et l'ombre du mystère qui voile cette rougeur charmante, Louis-Auguste Martin n'a pas l'humble opinion de madame Pan-Hoeï-Pan, et il lui résiste vertueusement, au nom de la morale universelle, comme un Joseph... intellectuel.

Voilà, en somme, le livre de Martin. On n'y trouve guères plus que ce que nous venons de voir, comme ensemble et portée; mais, nous l'avons dit, nous le tenons pour plus dangereux qu'un livre plus fort. C'est de l'hameçon en masse dans le vivier des sots, qui ont une pente invincible à croire à la morale sans bambou ou sans punition d'un autre genre, à cette commode morale par _elle-même_ qui s'accote dans ses remords, quand elle en a, et fait bon ménage avec eux. Quant aux détails chinois du livre, ils sont pris à Duhalde, au père Amyot, à Brosset, loyalement cités, du reste, et à notre courageux et impartial voyageur, le père Huc, qui, lui, ne nous donna pas sur la Chine des idées de troisième main... Il y a bien par-ci, par-là, deux ou trois manières assez inconvenantes de parler du christianisme et de son divin fondateur qui étonnent et détonnent dans l'auteur, athée discret qui surveille sa parole tout en laissant passer sa pensée, et qui, quoique badaud d'opinion, a quelquefois le sourire fin... Louis-Auguste Martin se permet de parler de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme il parlerait d'un moraliste chinois. C'est par trop... chinois, cela, et mérite le bambou de toute critique qui en a un! A propos des prescriptions du Divin Maître, Martin, cet arpenteur exact de l'âme et de ses devoirs, prononce que le christianisme a _dépassé la puissance de l'homme_ en lui ordonnant de faire le bien à ses ennemis et de répondre aux offenses par des bienfaits. Sa petite morale _par elle-même_ est déconcertée de cela, et je le crois bien; mais ce n'est pas là une raison pour avoir, en exprimant un jugement faux, une familiarité qui n'est pas seulement un manque de respect, mais une faute de goût. Et d'ailleurs il n'a donc lu aucune histoire, pas même celle de la Chine, ce moraliste chinois de Martin, pour dire que le _christianisme dépasse la puissance de l'homme_! Et le plus écrasant démenti ne lui est-il pas donné par l'histoire tout entière, qui atteste que le christianisme a centuplé cette puissance là où il a saisi la nature humaine,--en Chine même, comme ailleurs et partout!

BUFFON[35]

I

Ce travail, très complet et très intéressant, sur l'un des premiers hommes du XVIIIe siècle, confine à deux mondes et embrasse également la science et la littérature. Et lorsque je dis l'un des premiers hommes du XVIIIe siècle, ce n'est pas assez: c'est le premier qu'il faudrait dire. Car, dans l'ordre religieux, supérieur à tout, Joseph de Maistre et Bonald doivent être comptés comme étant du XIXe siècle, et, dans les sciences naturelles, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire en sont aussi. Buffon, moins spirituel que Voltaire, dont l'esprit me fait, d'ailleurs, toujours l'effet d'un bruit de grelots mis en vibration par les mouvements pétulants d'un singe, moins même que Montesquieu, qui a le sien finissant en pointe sans être pour cela un obélisque (car un obélisque, c'est un colosse!), Buffon, qui pourrait bien, si on y regarde, n'avoir pas d'esprit du tout, est pourtant fort au-dessus de ces deux hommes, bien plus vantés que lui et par la seule raison qu'ils ont plus troublé la moralité de leur siècle. Évidemment il les domina par la faculté la plus élevée d'entre les facultés humaines, quel que soit l'objet auquel on l'applique,--par cette faculté de l'ordre, que Voltaire n'eut jamais qu'avec ses domestiques et ses libraires, et que Montesquieu aurait pu avoir sans cet amour mesquin de l'épigramme qui l'a tant rapetissé.

[35] _Histoire des travaux et des idées de Buffon; Des manuscrits de Buffon_, par Flourens (_Pays_, 31 janvier 1860).

Buffon, en effet, est l'ordre même, l'ordre concerté, enchaîné, lumineux! C'est là le caractère le plus visible de son génie. Investi de la double aptitude de la science et de l'art d'écrire, le plus savant de tous les arts, Buffon est au moins toujours l'ordre, s'il n'est pas toujours la vérité. Grand talent descriptif, qui sait encore mieux distribuer et encadrer ses tableaux que les peindre, il a précisément comme peintre le défaut de sa qualité souveraine: il pèche par l'ardeur; il est froid... comme l'exactitude et comme la majesté. Né en 1707, sous Louis XIV, le roi réglé et éclatant comme le soleil, qu'il avait pris pour son symbole, Buffon devait garder sur tout lui-même un impérissable reflet de ce grand règne, qui expira sur son berceau, et montrer ce reste de _grandeur par la règle_ comme pour faire leçon en sa personne à la société déréglée au sein de laquelle il ne vécut pas.

Le croirait-on, de loin?...