Philosophes et Écrivains Religieux
Part 12
Certes! quand on touche de pareils résultats, quand on lit ce livre laborieux dans le rien où l'abstraction met le monde en poudre, on comprend que Taine, l'auteur des _Philosophes français du XIXe siècle_, dise hardiment, et pour cette fois avec vérité, que la psychologie est déshonorée. Elle l'est, en effet, et à jamais. Après avoir, par la main de Descartes,--ce Robinson du _moi_ enfermé dans son _je_ comme dans une île déserte, mais sans aucune espèce de _Vendredi_,--détrôné la scolastique, qui valait mieux qu'elle, la psychologie est tombée dans le mépris de la philosophie elle-même, et Taine, le lettré, le docteur ès lettres et l'élève de l'École normale, avec son livre des _Philosophes français au_ XIXe _siècle_, tous psychologues au premier chef: Laromiguière, Royer-Collard, Maine de Biran, Cousin, Jouffroy, est le témoignage le plus frappant et le plus éloquent de ce mépris.
Le livre de Taine est effectivement, sous des formes qui veulent être gaies et amusantes avant tout, un soufflet bien et dûment appliqué sur les deux joues de la philosophie contemporaine. C'est un de ces soufflets semblables à ceux que le bourreau donnait parfois à sa victime immolée! Seulement, comme on ne tue pas avec la batte d'Arlequin, le joyeux bourreau n'a pas tué ici la philosophie, qui continuera d'aller à ses affaires comme M. de Pourceaugnac avec son soufflet. Jamais, depuis qu'on écrit des articles de petits journaux (c'en est un de 362 pages que ce livre), on n'a traité avec un laisser-aller plus irrespectueux, avec un détail d'anecdotes plus malhonnêtes (sont-elles vraies?), les hommes et les choses que les lettrés de ce pays-ci ont adorés depuis quarante ans. Taine a parfaitement appris, à l'École d'où il est sorti, le défaut de l'armure de ses maîtres, la vacuité de leurs systèmes, le vice de leur enseignement et les grimaces de leurs prétentions. Il sait tout cela comme un de nous, et nous ne lui reprochons ni de le savoir ni de le dire. Dans la splendeur animée du monde catholique, où nous assistons à la vie, les philosophes nous semblent des ombres chinoises, des marionnettes noires qui s'agitent sur une toile blanche tamisée de lumière, et cela nous cause je ne sais quel frémissement de plaisir de les voir se livrer aux affreux amusements de la discorde et se briser des meubles sur leur majestueux angle facial. Ils se font ainsi justice eux-mêmes. Et d'ailleurs, avant tout, même avant les convenances et les respects d'école, la vérité! Mais ce que nous ne pouvons nous empêcher de blâmer dans le livre de Taine, c'est le manque absolu de sérieux et le scepticisme de ton, qui invalide la critique que l'on fait; c'est surtout une perversité de doctrines pire que celle des philosophies dont il se moque en les exposant.
Taine est un homme du XVIIIe siècle. Il l'est par l'expression et par le fond des choses, et, comme il est tel dans le XIXe siècle, il est très au-dessous, en réalité, des hommes du XVIIIe siècle, car l'erreur changée d'époque ressemble à un monstre déterré. Elle est plus laide qu'elle n'était du temps de sa vie. Si on appliquait à l'auteur des _Philosophes français_ un des procédés de son livre, qui consiste à changer un homme de place,--à faire naître Cousin, par exemple, en 1640 et à le métamorphoser en abbé, en théologien et en successeur de Bossuet, espèce de truc à l'aide duquel il est facile de rencontrer des analogies d'imagination assez drôlettes,--nous dirions, nous, que Taine fut un ami de La Mettrie et qu'il a soupé chez d'Holbach, très hardi quand les domestiques étaient partis. Il a la prudence des serpents d'alors, qui étaient fort plats; il ne déduit pas longtemps ses idées, il les ombrage quand elles deviennent trop claires et les brise dans cette plaisanterie qui est une ressource; mais on n'en voit pas moins passer la lueur. Ces petites précautions ne tromperont personne. Taine distingue profondément la science, cet objet d'éternelle recherche, de la morale, de la religion, du gouvernement. La science, dit-il, ne s'occupe que de rechercher les faits et de les décrire analytiquement. Or, comme il estime que la science doit faire, dans un temps donné, les destinées du genre humain, il se trouve que la religion et la morale, qui ne sont pas la vérité scientifique et sur lesquelles les philosophes ont pris l'avance, s'en iront un jour avec les vieilles lunes. Telle est la foi et l'espérance de Taine. S'il y avait quelque chose qui ressemblât à du respect dans sa pensée, ce serait pour Condillac et pour Voltaire. Ses livres de chevet doivent être la _Langue des calculs_ et _Candide_. _Candide_ pour lui, son livre de couchette,--et la _Langue des calculs_ pour les badauds et quand quelqu'un monte l'escalier. Chose naturelle! La philosophie qu'il galonne le moins de ses épigrammes est celle de Laromiguière, parce qu'elle se rapproche le plus de la philosophie du XVIIIe siècle. Son Dieu,--le plus grand psychologue de ce temps, dit-il,--c'est Henri Beyle (Stendhal); Henri Beyle, un esprit puissant, c'est incontestable, mais d'un matérialisme presque crapuleux. Il faut bien le dire, c'est le matérialisme aussi qu'exhale le livre de Taine. Il n'y est pas formulé, mais il y est; et sous les fleurs de la rhétorique et les roses à épines de la plaisanterie, sous les fadeurs et les fadaises de ce vieux pastel effacé, on sent l'infecte solfatare...
Quant au talent, un talent littéraire qui anime tout cela, il n'est pas énorme. Il consiste dans le programme assez bien étudié de la philosophie à l'École normale et dans cette fausse élégance qui joue au dandy sur des sujets qui ne comportent pas le dandysme. Un jour, Cousin, en verve de pédagogie, s'écriait, avec la solennité théâtrale et l'emphase de voix et de geste qui font de lui le plus grand comique involontaire qu'on ait vu: «Surtout, mon cher Labitte, n'oublions jamais que nous sommes des cuistres.» Mais Taine, qui n'a pas l'esprit de son état, veut, lui, à toute force, le faire oublier. C'est l'Alfred de Musset de la philosophie railleuse,--moins l'aristocratie naturelle du poète. Les cigarettes de Taine se fumeraient beaucoup moins longtemps. Quand on l'a lu, on est impatient d'une atmosphère plus saine et plus pure. On est impatient de sortir de la science telle qu'il nous la montre dans ce _profil perdu_, mais qui fait trembler, et de rentrer dans la famille, dans l'ordre, dans l'histoire, toutes choses ignorées du bourgeois célibataire, jongleur et parisien, lequel _cherche à rechercher_ un objet de _recherche_ d'un goût _recherché_; car voilà toute la philosophie de Taine. Misérables hypogées philosophiques! L'esprit solitaire y a froid, malgré le rire qu'on affecte d'y faire entendre. Déjà, à propos d'un premier livre sur La Fontaine, nous avons conseillé à Taine, dans l'intérêt de son esprit et de sa renommée, de retourner à cette traduction de Shakespeare dont il nous a donné un jour de si beaux fragments. Après avoir lu les _Philosophes français_, nous l'avertissons qu'il est plus pressant que jamais de retourner au vieux Shakespeare. Mais nous écoutera-t-il, et faudra-t-il donc l'y conduire, comme ces jeunes filles qui ne veulent pas chanter par obstination de modestie et que l'on conduit au piano?...
PASCAL[31]
I
Les _Pensées de Pascal_ et l'_Étude littéraire_ d'Ernest Havet[32] ne sont point une publication nouvelle. Elles datent de 1852. A cette époque, les travaux sur Pascal de Cousin, Sainte-Beuve, Nisard, Vinet, etc., etc., avaient éclaté, et, sans prétendre les résumer, cette publication les étreignit tous, comme idées, en un bloc consistant et très ferme, pour le compte d'une édition spéciale, faite avec soin sur les textes confrontés, et le rétablissement du sens de Pascal, si longtemps obscurci et mutilé. Quoique pleine de choses connues déjà, l'_Étude_ d'Ernest Havet ne fut pas cependant uniquement la concentration énergique et habile de ce qui avait été dit précédemment dans le courant de cette moitié de siècle. Havet se permit d'avoir aussi son opinion sur Pascal. Il se permit d'avoir de la pénétration souvent,--plus souvent de la solidité. J'oserai même dire que, dans l'état actuel de la pensée du XIXe siècle sur Pascal, personne n'est encore allé plus avant qu'Havet dans ce clair-obscur étonnant--plus étonnant que celui de Rembrandt--qui s'appelle l'âme et le génie de Pascal. En vivant longtemps dans l'étude de ce grand esprit, Havet a fait amitié, je ne dirai pas avec ces ténèbres,--comme disait Augustin Thierry de sa cécité,--mais avec cette profondeur agitée, et, s'il n'a pas toujours découvert ce qu'il nous y montre, il a parfois ajouté à ce qui déjà y avait été découvert. Qu'elles appartinssent donc à lui ou à d'autres, les opinions qui donnent la vie à son _Étude_ sur Pascal, et qui n'ont été jusqu'ici dépassées par aucune vue nouvelle, méritaient l'attention d'une critique qui a bien le droit de se demander si ce sont là les derniers mots qu'on puisse dire sur Pascal, et s'il y aura même jamais un dernier mot à dire sur cet homme qui fait l'effet d'un infini à lui seul!
[31] _Les Pensées de Pascal_, précédées d'une _Étude littéraire_, par Ernest Havet (_Pays_, 5 juin 1860).
[32] Dezobry et Magdeleine.
Pascal, en effet, a été plus retrouvé, plus restauré, plus raconté que jugé de ce jugement définitif et suprême qui donne la _raison suffisante_ d'un homme; il a produit plus d'étonnement que d'admiration encore, et presque plus de frayeur que d'étonnement. Les critiques à classification et à catégories, les nomenclateurs qui croient aux familles d'esprits, ont été complètement déroutés par ce grand Singulier, sceptique et dévot, géomètre et poète, l'ordre et le désordre, qui se bat contre sa tête avec son coeur. Ils n'ont rien compris, ou du moins ont compris peu de chose à ce solitaire, plus solitaire que tous les solitaires de Port-Royal dont il faisait partie, car jamais la règle et la communauté de doctrine et de foi n'empêchèrent qu'il ne fût seul, éternellement seul, sur la montagne de son esprit. Hélas! il y resta jusqu'à son dernier jour, tenté comme le Sauveur Jésus, aussi sur la montagne; et son tentateur, à lui, fut son propre génie, affamé de ce que les sciences de la terre n'ont jamais donné: la certitude! On l'a si peu compris que les uns le traitèrent comme un philosophe aberrant et lui firent la petite leçon philosophique; les autres comme un chrétien trébuchant dans le jansénisme et lui firent la petite leçon religieuse, quand il eût mieux valu montrer les causes si particulières et presque _organiques_ de ce jansénisme de Pascal. En somme, tout cela fut assez pitoyable. Chacun, avec son petit lumignon, ne montrait, en tournant alentour, qu'un point isolé du sphinx énorme qui, du fond de l'ombre où il était aux trois quarts plongé, semblait défier tous ces porteurs de bobèche! Nulle lumière, en effet, ne s'était coulée autour de lui pour l'embrasser dans la beauté entière de sa forme étrange, et ne le simplifiait en nous l'éclairant dans son irréductible unité et malgré ces incohérences de surface, cet homme, cet être plutôt que cet homme, qui fut encore autre chose qu'un grand géomètre, un grand sceptique, un grand dévot! Mais quoi?... C'est ce qu'il fallait dire, et c'est là ce qu'on n'a point dit.
Eh bien, pour notre compte et dans la mesure de nos forces, c'est ce que nous voulons essayer de dire aujourd'hui! Nous ne voulons imiter personne: ni Voltaire, dont les _Remarques sur Pascal_ ne sont qu'un verre d'eau claire dans lequel il y a de petites raisons qui ressemblent à des animalcules; ni Cousin, ce cartésien _constitutionnel_ pour qui 1828 dure toujours, et qui, à propos de Pascal, bon Dieu! établit le plus grotesque des rapports entre le scepticisme philosophique et l'opposition politique qui n'est pas _constitutionnelle_; ni même Sainte-Beuve, meilleur à imiter cependant, car du moins celui-là est humain sous sa littérature et recherche les influences de la vie dans les révélations de la pensée. Pour nous, là n'est point la question. Pour nous, il s'agira bien moins ici des oeuvres de Pascal et de sa valeur comparative ou absolue que de son entité, que de ce qui le fait Pascal,--ce prodige ou ce monstre, comme on voudra, mais, quel que soit le mot qu'on choisisse, la créature d'exception jusqu'à lui inconnue qui s'appelle Pascal, et même Blaise Pascal! Blaise, un nom de niais, accolé par le hasard, le roi des insolents et des ironiques, à cet autre nom de Pascal que la gloire devait faire un jour tellement resplendir!
II
Ainsi, nous prions instamment qu'on ne l'oublie pas! nous n'avons point à prendre la hauteur intellectuelle de Pascal. Nous voulons seulement indiquer quelle fut sa _vraie réalité_,--qu'on nous passe le mot! quoiqu'il ait l'air d'un pléonasme. D'ailleurs, quand on regarde à la lettre même de ses oeuvres, Pascal n'est pas si grand qu'on l'a cru pour une Critique qui n'est pas gâtée par cette admiration traditionnelle que lui, le plus fier de tous les génies, méprisait. Comme mathématicien, en effet, il fut pour les méthodes anciennes contre les méthodes nouvelles, dont il méconnut la portée, ce qui lui mérita peut-être que Voltaire le mît, comme géomètre, très au dessous de Condorcet. Comme écrivain, opérant sur une langue qu'il n'inventa pas, quoiqu'on l'ait dit, car nous avons un si effroyable besoin de flatter que nous finissons par flatter la gloire, il imita Montaigne, et l'imitateur ne fit pas oublier l'imité. Sans Montaigne, et sans un sentiment dont nous allons parler tout à l'heure, Pascal n'aurait jamais été que l'écrivain des _Provinciales_, ce chef-d'oeuvre qui ne serait pas si grand si les Jésuites étaient moins grands et moins haïs, les _Provinciales_, où le comique de cet immense Triste, qui veut plaisanter, consiste dans une ironie répétée dix-huit fois en _dix-huit lettres_, et dans cet heureux emploi de la formule: _mon révérend père_, qui--puisqu'on parlait à un jésuite--n'était pas extrêmement difficile à trouver.
Mais, encore une fois, Pascal, l'immortel phénomène, n'est pas là. Avant de dire ce qu'est un homme, il faut bien dire ce qu'il n'est pas. Le Pascal profond n'est pas plus dans son initiative scientifique que dans l'originalité de sa langue littéraire. Ce n'est point là qu'il faut chercher la caractéristique, l'élément générateur de son génie. Ce qui distingue Pascal, ce n'est pas la force de sa raison, car souvent il voit faux; ce n'est pas non plus la pureté de sa foi, car souvent elle est troublée. Un pas de plus du côté où il marche, c'est dans l'hérésie qu'il tomberait. Non! ce qui le crée Pascal, ce qui lui fait, par l'accent seul, une langue à lui à travers celle de Montaigne, dont il a les tours et dont il s'assimile les qualités; ce qui lui donne une originalité incomparable entre tous les esprits originaux de toutes les littératures, et le fait aller si loin dans l'originalité que parfois il rase l'abîme de la folie et donne le vertige, c'est un sentiment,--un sentiment unique, un sentiment assez généralement méprisé par le superficiel orgueil des hommes,--et ce sentiment, c'est la peur!
Mais tout ce qui est intense est magnifique dans ce monde sans énergie, et, d'ailleurs, la peur, ce n'est pas la lâcheté! «Quel est le lâche qui n'a jamais eu peur?...» disait Ney, le _brave des braves_. La peur de Pascal était digne de son âme et de son esprit. Elle pouvait exister sans honte, car c'était la peur du seul être avec lequel on puisse bien n'être pas brave: c'était la peur de Dieu! Je n'ai point à examiner si cette peur, qui était pour l'âme immatérielle de Pascal ce que serait une hypertrophie pour nos coeurs de chair, était légitime ou exagérée, mauvaise ou salutaire; si elle avait le droit philosophique ou religieux d'exister; ou si elle n'était pas plutôt un manque d'équilibre et un égarement dans des facultés toutes puissantes. Je me contente de la constater, car elle me suffit pour expliquer le Pascal sans égal, le Pascal des _Pensées_. Cette sublimité qu'on rencontre en ces quelques pages inachevées, et qui n'ont aucun modèle quant à l'inspiration qui les anime, cette sublimité qui n'existait plus depuis les effarements de quelques prophètes, je la trouve en Pascal dans la peur de Dieu et de sa justice, la plus grande peur de la plus grande chose qui pût exister dans la plus grande âme: l'âme de Pascal, que j'appelais plus haut: à elle seule tout un infini!
Et il fallait qu'elle fût grande, en effet, cette âme, pour être plus forte que l'esprit dont elle était accompagnée; car, cet esprit, elle l'a vaincu, elle l'a emporté hors de la science et hors du monde, comme un lion emporte un enfant! Là, dans le désert, le saint désert, comme disaient ces anachorètes, la terrible lionne l'a foulé aux pieds, déchiré, déchiqueté, et elle a répandu autour d'elle ses lambeaux saignants avec une fureur de mépris dont vous pouvez juger encore; car ces lambeaux, ce sont les _Pensées_ de Pascal! Débris grandioses, auxquels les articulations manquent; mais quel prodigieux organisme ne font-ils pas supposer? L'ivresse de la terreur, d'une terreur sans bornes, a pu seule donner à l'âme d'un homme la force de briser un esprit pareil; car l'âme et l'esprit sont adéquats chez Pascal. C'est même la raison, par parenthèse, qui m'a toujours empêché de croire qu'eût-il vécu plus longtemps, et n'eût-il pas eu dans le coeur le néant de tout qui empêche de rien achever, Pascal eût pu élever à la religion le monument que l'on regrette. Non que l'ordonnance d'un beau livre ne fût dans les puissances de ce grand esprit de déduction et de géométrie, mais la peur fait trembler la main et dérange les combinaisons de l'artiste, tandis que la terreur, tout le temps qu'elle ne vous glace pas, fait pousser le cri pathétique. Et le cri pathétique, chez l'écrivain, c'est l'expression; ce n'est plus l'art, c'est le génie!
III
Le génie donc, mais le génie de l'expression et du sentiment, voilà la supériorité nette (_reina netta!_) de Pascal. Quelque pénétrant qu'il soit, il est plus _pénétré_, il est plus éloquent encore. Dans ce livre qui saigne, ce n'est pas la pensée qui domine, c'est le pathétique. La pensée qui circule dans ces _Pensées_ est bientôt dite, et c'est toujours la même pensée: «Rien de certain, rien qui se démontre, la philosophie radicalement impuissante, la _raison sotte_, Dieu donc est Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ»,--tel est le fond. Mais la forme,--et plus que la forme, car, au point de vue extérieur, cette forme, c'est Montaigne: Montaigne, c'est l'écorce du style de Pascal; mais l'âme inouïe qui circule dans tout cela, qui passe à travers ce fond de si peu d'invention et cette forme de tant de mémoire, voilà le Pascal en propre, voilà l'originalité qu'on n'avait pas vue et qu'on ne reverra peut-être jamais! Quoiqu'il y ait là de bien grandes images qui frappent le front, les yeux et l'esprit comme une main, ce qui est plus beau que l'image encore,--l'image, d'un physique si puissant!--c'est l'accent, l'intime accent. Jamais il n'en fut de plus tragique, de plus amer, de plus angoissé, de plus méprisant, quand, du pied de la croix, cette grande âme qui souffre la _passion_ de la raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la croix!
Telle est la beauté des _Pensées_. Ce n'est pas la partie des _Pensées_ qui veut fonder, qui essaie de construire, qui raisonne enfin, qui est la plus sublime en Pascal: c'est la partie qui tremble, crie et doute, a horreur de douter, doute encore, et s'épouvante de son doute vis-à-vis de la seule clarté qu'il y ait pour elle, l'épouvantable clarté de Dieu! Effrayant génie que Pascal! a dit Chateaubriand. Ah! il eût dû dire effrayé! car l'effroi qu'il ressent est encore plus terrible que celui qu'il cause. C'est l'épouvante jusqu'à la poésie de l'épouvante. Oui! sous les lignes brisées de ce grand dessin géométrique qu'on aperçoit encore en ces _Pensées_, comme le plan interrompu d'une Pompéï quelconque après le tremblement de terre qui l'a engloutie, il y a une poésie, une poésie qu'on ne connaissait pas avant Pascal, dans son siècle réglé et tiré à quatre épingles: la poésie du désespoir, de la foi par désespoir, de l'amour de Dieu par désespoir! une poésie à faire pâlir celle de ce Byron qui viendra un siècle plus tard et de ce Shakespeare qui est venu un siècle plus tôt. Pascal, en effet, c'est le Hamlet du catholicisme, un Hamlet plus mâle et plus sombre que le beau damoysel de Shakespeare. Mais c'est tout à la fois le poème et le poète! C'est un Hamlet mort à trente ans passés, qui n'eut pas d'Ophélie, qui _cause_ aussi, et dans quelle langue, grand Dieu! avec la tête de mort que les solitaires mettent auprès de leur crucifix, et qui, s'il se rejette, comme l'autre Hamlet, en arrière, devant le trou de la tombe, c'est qu'au fond il voit l'enfer, que l'autre Hamlet n'y voyait pas!
Ainsi, c'est un poète, en définitive, que Pascal. C'est le poète de la peur, qui a écrit ce grand mot caractéristique de son âme: «Le silence des astres m'épouvante!» C'est un poète, qui a dévoré, dans sa flamme, le géomètre, le philosophe et même le sceptique qui était en lui, et de cette cendre il a fait jaillir sa poésie. Poésie naïve s'il en fut, celle-là, car elle ne se sait pas poésie, et quand elle le saurait, elle ne s'en soucierait pas. Chose prodigieuse! dans une doctrine qui touche par un seul point à celle de Calvin, mais qui y touche, Pascal a su être un grand poète. Or, le calvinisme éteint tout, excepté l'enfer. C'est la seule orthodoxie qu'il ait gardée. Eh bien, l'enfer a été la source de la formidable poésie de Pascal! C'est par le sentiment, même quand il est inexprimé, de cette poésie terrible, plus que par sa roulette, plus que par un pamphlet toujours populaire, plus que par tout ce qu'il a fait jamais, qu'il est resté le dominateur des esprits et même de ceux qui lui sont rebelles; car on a répondu, bien ou mal, à toutes ses _raisons_, et malgré l'accablante expression de son génie l'intelligence humaine n'est pas vaincue, mais ses _sentiments_ emportent tout, et ceux-là qu'il n'a pu convaincre de ce qu'il croit il les a emportés par la beauté de ce qu'il écrit, et ils conviennent qu'ils sont emportés! Qui sait, du reste? peut-être n'y a-t-il pas d'autre manière de mettre les pieds sur ces deux révoltés tenaces: le coeur de l'homme et son esprit!
IV