Philosophes et Écrivains Religieux
Part 11
Que l'abbé Gorini, dès cette époque, lût assidûment l'histoire de l'Église quand il était revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres, rien là qui fût plus que l'ordinaire occupation d'un prêtre intelligent et sensé; mais pour qu'il devînt un historien lui-même, comme il l'est devenu, dans cette solitude où les livres, sans lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et où il ne dut s'en procurer que de très rares, il fallait certainement plus que le sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans une âme humaine: la sensation d'une épouvante et le sentiment d'un devoir.
En effet, c'était quelque temps après 1830. A cette époque de rénovation littéraire, l'histoire, si longtemps hostile à l'Église, et devenue presque innocente à force d'imbécillité sous les dernières plumes qui l'avaient écrite, l'histoire remonta dans l'opinion des hommes par le talent et par le sérieux des recherches; mais elle remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'écrivains semblait avoir délivré l'Église. L'Église retrouvait tout à coup ses ennemis du XVIIIe siècle, non plus insolents, épigrammatiques et frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé pour draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe n'aurait été qu'un pan: l'éclectisme et l'impartialité.
Jamais l'Église ne courut plus de danger peut-être qu'avec ces respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle était morte; et l'abbé Gorini le comprit. Ce dut être quelque publication d'alors qui lui montra, comme un éclair, latente au fond de son esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgré sa position isolée, éloigné des villes, de toute source intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le devenir. Il avait deux à trois amis à des points assez distants dans le pays, et qui possédaient quelques bouquins comme on en a à la campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un mendiant de livres! un frère quêteur, un capucin d'érudition!
On le rencontrait par les chemins, courbé sous le poids des volumes qu'il rapportait à dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur pain. Ceux-là une fois lus, il s'ingéniait pour en découvrir d'autres plus loin dans la contrée. C'était un Robinson de lecture dans son île déserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et s'ameubler à force d'industrie, de ressources dans la pensée et la volonté. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que très peu de livres, avec une mémoire qui retient tout et une intelligence avivée par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et dégage l'inconnue de l'équation. Et c'est ainsi qu'en vingt années, et sans sortir de l'aride milieu qu'il sut féconder, il put écrire sa _Défense de l'Église_, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une seconde édition.
Qui fut bien étonné? qui fut stupéfié? Les historiens mêmes qu'il avait si bien passés au crible! Cela leur parut prodigieux, et vraiment cela l'était. C'était plus étonnant que Jasmin le coiffeur, que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithméticien, ce pauvre prêtre de campagne parachevé érudit en vingt ans, on ne sait comment, mais qui certainement s'était donné plus que la peine de naître. On ne revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait dû faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le désert... pour s'étoffer savant comme la chèvre se nourrit au piquet, en tondant seulement le diamètre de sa corde! L'abbé Gorini avait pris la lune avec ses dents,--la lune de l'érudition. Thierry lui écrivit. Guizot en parla dans une de ses nouvelles préfaces. Ils avaient senti le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais heureusement pour eux que le taon était une merveilleuse abeille, qui bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel.
III
En effet, le critique était prêtre, et jamais il ne l'oublia. Sa charité, pour le moins, égalait sa science. Ce ne fut point une polémique passionnée et personnelle qu'il commença avec les historiens du XIXe siècle, qui _s'étaient trompés_ ou _avaient trompé_ sur l'Église; ce fut une chasse, non aux hommes, mais une chasse implacable seulement aux textes faux, aux interprétations irréfléchies ou... trop réfléchies, aux altérations imperceptibles. Il chassa tout, en fait d'erreurs, la grosse et la petite bête, et parfois même il préféra la petite, comme plus difficile à tirer. Il fut incroyable d'adresse, de sagacité et d'acharnement; mais il respecta les personnes,--et pour nous, qui n'avons pas ses vertus, il les respecta trop. Ce lynx de texte, qui déchiquetait si bien en détail les livres de ce temps, se fit myope, plus que myope, pour les défauts et les débililités de l'auteur. Il se fourra les deux poings de sa charité dans les yeux!
Et cela fut quelquefois si fort qu'on put le croire un badaud en hommes, cet esprit si fin et si avisé en textes, ou bien, sous forme dissimulée, un moqueur. Les hommes qu'il a surfaits, tout en vannant leurs oeuvres, n'ont pas, eux, vu la moquerie, mais ils ont pris l'admiration, et cela les a consolés de la critique. Les hommes sont si petits, ils tiennent si peu à la vérité et tant à leur personne, que, pour peu que vous leur disiez qu'ils ont du talent, ils vous pardonneront d'avoir dit qu'ils en ont mal usé. Et pourtant, si on comprenait, c'est la chose mortelle! Pour cette raison apparemment l'auteur de la _Défense de l'Église_, livre déshonorant au fond,--car l'honneur des historiens, c'est l'exactitude!--n'a soulevé aucun des ressentiments que la contradiction soulève d'ordinaire entre érudits. Ils avaient, je l'ai dit, senti les ailes du taon, mais ce ne fut point comme dans La Fontaine, où
Le quadrupède écume et son oeil étincelle;
les lions de l'histoire attaqués n'écumèrent ni ne rugirent. Était-ce de peur d'irriter l'ennemi, ces lions prudents, ou le ton du livre en avait-il adouci les coups?
IV
Il serait difficile d'en rendre compte, du reste. Il serait difficile, pour ne pas dire impossible, à l'analyse de prendre, pour vous la montrer, dans le fond de sa main, toute cette poussière de textes broyés par l'auteur de la _Défense de l'Église_ sur toutes les questions les plus variées et les moins liées les unes aux autres. Sur les saints: saint Pierre, saint Irénée, saint Vincent de Leris, saint Boniface; sur la bibliothèque d'Alexandrie, sur la croyance religieuse des seigneurs gallo-romains aux IVe et Ve siècles, sur l'Église celtique, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur les rapports de la papauté avec les églises particulières, italienne septentrionale, espagnole, gallicane, etc., etc.
Le grand défaut, le seul défaut, capital peut-être, de l'ouvrage de l'abbé Gorini, qui l'empêchera d'être lu et goûté du public, nous l'avons signalé au commencement de ce chapitre: c'est de n'être pas un livre ayant son commencement, son milieu, sa fin, son organisme et son art. C'est plutôt une suite de dissertations bonnes pour le _Journal des Savants_, et encore ces dissertations ont une exposition et des formes par trop _scolaires_. Il est trop primitif, en vérité, de mettre en capitales, au haut ou au bas d'une page, pour la réfuter: _Opinion de Guizot_, _opinion de Thierry_, _opinion de Fauriel_, et quand on l'a discutée, cette opinion, de recommencer avec une autre, présentée identiquement de la même manière.
On voudrait, sans être exigeant, quelque chose de plus ingénieux dans la transition,--dans la transition _tout le style_, disait le sévère Boileau, qui condamnait La Bruyère! Boileau avait trop de rigueur, mais, s'il condamnait La Bruyère, que dirait-il de l'abbé Gorini? lequel a aussi son langage d'un alinéa à un autre, et un langage d'une correction pleine de clarté où passent çà et là d'aimables sourires.
Je ne sais pas ce qu'il dirait, mais je dis, moi, que c'est dommage de n'avoir pas fait descendre avec un peu d'art dans la publicité, la grande et commune publicité, une érudition trop concentrée entre érudits par la forme même qu'elle a revêtue, une érudition qui ne fût allée à rien moins, sous une forme plus agréable ou plus habile, qu'à discréditer profondément, et une fois pour toutes, l'histoire contemporaine en tout ce qui touche à l'Église.
L'ouvrage de l'abbé Gorini, malgré son titre, est moins un plaidoyer et un jugement après plaidoyer sur les choses de l'Église qu'un long mémoire à consulter. C'est un livre pour faire d'autres livres; mais en France on n'avance une idée qu'avec des livres qui sont faits. L'idée que l'abbé Gorini était si apte à établir dans la majorité des têtes par un livre autrement tricoté que le sien, l'idée que l'histoire a été faussée tant de fois et sur tant de questions par les mains révérées de ceux qui l'ont maniée avec le plus de puissance, parerait au mal actuel de son enseignement.
Et je dis actuel, car plus tard, il n'y a point à en douter, la critique de l'abbé Gorini portera ses fruits contre ceux qui l'ont suscitée. Cette critique, qui s'en prend aux textes et qui s'est faite aussi fine, aussi déliée, aussi imperceptible à l'oeil nu ou inattentif que ce tas d'erreurs qui, pour peu qu'on les voie, nous aveuglent bien souvent comme la poussière, cette critique aiguë, suraiguë, à mille coups d'aiguille qui percent et déchiquettent à force de percer, l'histoire contemporaine n'en a soufflé mot. Elle ne s'en est pas plus plainte que l'enfant qui avait le petit renard dans le ventre. Il ne disait rien; mais enfin il l'avait! Et elle qui, comme lui, en a souffert sans mot dire, plus tard,--dans l'avenir, elle en souffrira bien davantage.
Les travaux de l'abbé Gorini ne s'envoleront pas. S'il n'a pas su les mettre dans un livre que tous pussent lire avec plaisir, un autre les y mettra. La Critique reste sur les ruines qu'elle fait, et c'est un bon endroit pour attendre. Personne n'aura donc plus amoindri ou ruiné l'histoire de la première moitié du XIXe siècle que l'abbé Gorini, qui rappelle la fronde du berger victorieux, car c'est un curé de bergers! Avec sa pointe d'épingle et son coup d'oeil microscopique, nul n'aura mieux frappé l'histoire. Son honneur, à elle, aura coulé par tous ces petits trous d'aiguille qui n'étaient rien, à ce qu'il semblait, quand elle les recevait, et on l'en verra épuisée.
Seulement, c'est ce moment-là, ce moment expiateur, d'une joie suprême, que j'aurais voulu avancer!
DOUBLET ET TAINE[28]
I
C'est une chose assez rare, dans ce temps, qu'un livre spécial de philosophie. La philosophie manque d'interprètes. Elle est partout, circulant dans beaucoup de livres, comme certains poisons circulent dans le sang; mais elle ne se formule nulle part dans des oeuvres transcendantes, non pas seulement de fait mais même de visée. Depuis la mort de Jouffroy et la publication de l'_Essai_--resté essai--_de philosophie_ par Lamennais, on n'a plus vu que quelques livres de morale sans autorité et quelques maigres monographies. D'oeuvres fortes, aucune. Cousin,--qui a nommé l'éclectisme, mais qui ne l'a pas inventé, qui a donné une possession d'état à ce bâtard de l'optimisme de Leibnitz,--Cousin ne dit plus rien, perdu sous les affiquets des grandes dames du XVIIe siècle. Il est plus que mort, il est enseveli, et d'antiques jupons doublent son cercueil. En dehors du saint-simonisme et de la doctrine de Fourier, qui furent moins des philosophies que des essais d'institutions sociales, nous vivons à peu près sur le fond d'idées qui s'est produit de 1811 à 1828. Nous rongeons toujours cette feuille d'oranger que voilà suffisamment déchiquetée. Nous n'avons pas su la remplacer. La bonne volonté de la Critique d'étendre son examen aux livres de philosophie pure lui est à peu près inutile. Il n'y en a pas.
[28] _Histoire de l'Intelligence; Les Philosophes français du XIXe siècle_ (_Pays_, 27 juillet 1857).
En voici deux pourtant qui, exceptionnellement, nous tombent sous la main et que nous pouvons mettre ensemble. L'un est l'_Histoire de l'Intelligence_,--de l'intelligence _in se_, comme disent les Allemands. Livre grave, qui se fronce et se donne un mal terrible pour être profond; illisible d'ailleurs, quand on ne connaît pas le chinois de la philosophie moderne, et qui, pour cette raison, mériterait d'être traduit. L'autre: _Les Philosophes français du XIXe siècle non y compris_ l'auteur, (bien entendu), est encore, sous une autre forme, une histoire de l'intelligence, mais de l'intelligence _en acte_, puisqu'il s'agit des systèmes et des plus beaux esprits philosophiques contemporains. Quant à ce second livre, il n'a pas le ton du premier. Il n'est pas grave. Bien au contraire! Il veut être léger, et il l'est trop. L'auteur, qui commence par imiter Fontenelle, finit, ma foi! par se croire Voltaire. C'est un ricaneur perpétuel qui fait joujou des plus grosses questions, s'imaginant les rouler avec la plus gracieuse facilité _du bout de l'ongle long qu'il porte au petit doigt_, Clitandre de la philosophie! Eh bien, quelle que soit la différence de ton de ces deux ouvrages, ils ont cela de commun qu'ils montrent très bien, chacun à sa façon, l'état actuel de la philosophie et sur quel pauvre grabat d'idées la malheureuse se sent mourir! L'_Histoire de l'Intelligence_[29] de Doublet a été faite suivant une méthode, et le livre des _Philosophes français_[30] nous donne pour conclusion la sienne, sans avoir l'air d'y tenir plus qu'à tout le reste, dans ce singulier livre. Or, ces méthodes connues déjà, reprises cent fois en sous-oeuvre depuis Descartes,--le père de tous les faiseurs de philosophie solitaires,--ces méthodes retournées, changées de côté, modifiées, ici ou là, par des travaux d'insecte, mais éternellement les mêmes, c'est-à-dire partant du _moi_ pour aller au _moi_ par le _moi_, donneront-elles enfin à la philosophie, sous la main de ces deux derniers venus, Doublet et Taine, ce qui lui a manqué jusqu'à cette heure:--la vie et la fécondité? Doublet et Taine doivent être deux jeunes gens. On le sent en lisant leurs livres. Mais nous apportent-ils l'un et l'autre une si grande découverte que l'un soit à juste titre d'une satisfaction si orgueilleusement modeste quand il se regarde, et l'autre d'une si fringante impertinence quand il regarde ses prédécesseurs et ses maîtres?...
[29] Hachette et Cie.
[30] Ibid.
Nous commencerons par Doublet. Nous ne le comparerons pas à Taine; nous croyons qu'il vaut beaucoup mieux. Doublet, quelque soit son âge d'ailleurs, est un franc jeune homme en philosophie. Il y croit. Il peut donc un jour être détrompé. Fatigué d'une étreinte si vaine, il peut un jour prendre dans ses bras autre chose que cette nuée et produire une oeuvre vivante. Il a de la force, de la volonté, de la réflexion, et même dans des proportions assez viriles; tandis que Taine, esprit frivole, ne croit absolument à rien, se moque de tout, et ne changera pas. Taine n'est pas seulement un athée de la grande manière: il l'est de la petite; il l'est de toutes. C'est l'athée pur. Il l'est envers Dieu et envers les hommes,--n'admettant que lui-même et sa propre plaisanterie. Or, puisqu'il s'agit de cela, et pour le dire en passant, nous ne croyons pas beaucoup aux ravages de la plaisanterie de Taine. Ses _Philosophes français_ sont un éclat de rire dans l'eau. On n'est pas un serpent pour souffler dans une clef forée! Doublet, lui, qui ne souffle que de fatigue, est au moins un esprit de bonne foi et d'acharnement dans la recherche. Mécontent (on le conçoit très bien!) de ne rien comprendre aux philosophies contemporaines, il est descendu en lui-même pour y chercher l'affirmation qui ne s'y trouve pas. Mais là précisément a été le mal. Il est descendu en lui-même comme les philosophies contemporaines. Il s'est jeté dans la psychologie, le puits de l'abîme pour les philosophes: «la _cave_ de Maine de Biran», comme dit Taine,--et il y est resté.
II
Jamais on n'a été tenté... et trahi par un plus beau sujet: l'_Histoire de l'Intelligence_. Quel titre pétillant d'ambition et d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut bien le dire, malgré le respect qu'on a pour son génie, Doublet a voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'était pas Bichat, a eu le même sort que le grand physiologiste. Ni la physiologie, ni la psychologie, interrogées isolément, ne peuvent, en effet, répondre à ces deux grandes questions: qu'est-ce que l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais eu que deux hypothèses: l'hypothèse--qui est le fait dominateur--de la tradition et de l'histoire, ou l'hypothèse scientifique et... chimérique des philosophes. Pour le malheur de sa pensée, c'est celle-là que Doublet a choisie. Laissant la réalité humaine, la société et l'histoire, pour observer les premières évolutions de son esprit individuel, Doublet s'est imaginé que l'histoire de l'intelligence était écrite en nous, dans quelque repli de notre être, et il s'est dévoué à rendre visible ce palimpseste et à le déchiffrer. Il a donc remué toutes ces ombres et toutes ces poussières qu'on appelle les faits de conscience. Il a décrit avec d'ineffables minuties les voyages de Gulliver de sa pensée, et il a construit, comme Kant, et même contre Kant, une théorie. Cette théorie de «la perception,--de l'_appréhension de l'idée_,--de sa _subsumption dans les concepts_», cette théorie, très travaillée, très allemande, très subtile, mais dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer sans donner une congestion cérébrale au lecteur, se réduirait, si on la dépouillait de sa logomachie d'école, à une de ces inutilités logiques qu'un enfant de la Doctrine chrétienne mépriserait! Doublet lui-même n'est pas si convaincu de la solidité de cette théorie qu'il ne sente le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous jamais sur quoi il l'appuie? sur l'idée d'une vie antérieure, c'est-à-dire que le voilà du coup en pleine métempsycose comme Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'être obligé de rétrograder jusque-là, car il a un bon sens qui se révolte probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de l'_Intelligence_ essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs rétractée) de saint Augustin, dont le génie, comme on le sait, élevé dans les écoles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps avant de devenir la ferme lumière qui a brillé dans le monde catholique, phare immobile à travers les siècles! Mais quel que soit, du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe à qui elle appartienne, l'idée d'une vie antérieure pour expliquer l'intelligence actuelle de l'homme peut être un système, mais n'est pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la résoudre, et la Critique garde le droit de dire au philosophe: «Vous reculez toujours, mais quand sauterez-vous?» Doublet ne sautera pas. Nous le prédisons.
Telle est, en quelques mots, cette _Histoire de l'Intelligence_. Tel est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver à une solution dans cette question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se serait jamais avisé, aurait été de relever intrépidement le lieu commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui n'arriverait jamais à l'intelligence s'il était seul, il fallait saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher microscopiquement dans la conscience ou dans la mémoire le fait primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il fallait en prendre le germe mystérieux et complexe et montrer que, sans la couvée du père et de la mère, il serait non avenu, puisqu'il ne se développerait pas!
Il fallait prouver que la plus haute source de mémoire, d'intelligence, de bonne volonté, d'acquisition, c'est la famille, l'éducation et le langage. La voix de l'homme est un fait ultra-mondain étranger au cosmos et particulier à l'homme, venant, nous le voulons bien, d'une vie antérieure, mais à la condition que cette vie antérieure sera Dieu. La parole renferme le mystère générateur de la pensée... _In principio erat verbum_. C'est donc par une théorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlevé à la philosophie, et, comme Hercule étouffait Antée en l'arrachant à la terre, la religion aurait étouffé le philosophe dans le ciel! Doublet n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de _l'intelligence_ s'abstraire de l'histoire tout en critiquant l'abstraction, et, par suite, négliger le profond enseignement de la tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier.
Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. Écoutez-le! Rien de plus simple et de plus beau. Éden est dans les racines de notre être. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout s'éclipse avec l'apparition de la liberté. L'homme tombe; il perd Dieu, la lumière, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu perdu?... L'éducation, la pédagogie, c'est la nécessité d'apprendre à l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine. Malheur à ce titan foudroyé s'il n'a le fouet! Il faut le rompre à sa condition et lui enseigner sa chute, sinon la création armée l'écrasera, puis le ciel armé; car Adam, le pédagogue et le père, répond pour ses enfants. Voilà la magnifique donnée que Doublet n'a pas même aperçue dans son éternelle préoccupation du _moi_. Timide dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse justement de pusillanimité, il s'imagine,--idée vulgaire!--comme tous les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas qu'en s'écroulant. Nos puissances tombent en poussière à mesure que nous avançons dans la vie, et la vie elle-même n'est qu'un germe supérieur que nous décomposons jusqu'à la mort. Quant aux procédés de Doublet pour _appréhender l'idée_, comme il dit, par exemple l'idée de la ligne et de l'étendue, ils consistent dans des généralisations et des abstractions si multipliées, si difficiles et si incertaines, qu'avec un pareil système de recherche Mathusalem lui-même serait mort sur la moitié du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il l'eût apprise. Philosophie d'école buissonnière, bonne pour les paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur eux-mêmes et d'observer les infiniment petits--les _fils de la Vierge_ intellectuels--sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement l'effort de son oeil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le tout de notre destinée, on a moins le temps d'apprendre comment se font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte des philosophes. L'un veut deviner comme l'oeil voit, et il se crève un oeil; l'autre, comment l'épi devient tel, et il ne sème pas. Au moins le formica-leo prend des insectes nécessaires à sa vie en creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que l'inanité?...
III