Philosophes et Écrivains Religieux
Part 10
Ah! nous ne voulons pas perdre nos rogatons!
L'essai sur le langage est de 1848. C'est un enfant de douze ans qui n'a pas grandi. Renan ne l'a ni modifié, ni augmenté, ni raffermi. Il s'est contenté d'y joindre une préface où il se félicite d'avoir pensé comme MM. tel et tel d'Allemagne, et de ne différer que de quelques nuances de ces grands hommes qui ne sont encore que de grands Allemands. Or, les nuances impliquent tant de choses aux yeux de ces laborieux tisseurs de riens! Vains et tristes tissages. On dirait, à les voir tous dans cette préface, des aliénés, à force de science, occupés à chercher la petite bête invisible, la mouche narquoise de l'impalpable, qui fuit leur main. Ils sont là tous, ces happeurs de vide! Il y a là un M. Grimm, qui croit aux langues monosyllabiques sans flexion, mais _agglutinées_, et qui compte trois âges dans le développement du langage après trente mille ans de chronologie. Il y a un M. Steinthal, trop subtil même pour M. Renan, qui l'accuse de s'évanouir dans un formalisme profondément creux,--M. Steinthal, qui a travaillé énormément pour arriver à dire que le langage naît dans l'âme d'une manière _aveugle_.
Il y a encore MM. Bunsen et Max Muller, qui ont inventé une famille TOURANIENNE à l'aide de laquelle ils _cherchent_, de l'aveu de Renan, «à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses». Enfin, il y a Renan, qui se prélasse et s'introduit lui-même dans ce majestueux conclave de rudes travailleurs en fils d'araignée. On dirait que le prêtre manqué vise au moins à une petite papauté philologique, et, au fait, pourquoi ne serait-il pas le premier parmi ces peseurs de diphthongues? Ils sont tous chimériques, hypothétiques et faux, et il a sur eux l'avantage d'écrire même assez brillamment en français... Du reste, cet essai n'entamera en aucune façon son amour-propre ou sa personne, car dans ce mémoire d'académie, long de 247 pages, Renan tient tout entier tel que nous le connaissons, tel que nous venons de le voir dans ses _Études religieuses_. Nous craignons bien qu'il ne puisse jamais changer.
A consulter ce livre, on voit que dès son début dans la science Renan était destiné à porter toute sa vie cette double livrée de Hegel et de Strauss qu'il a endossée. Shakespeare, avec son ironie charmante, appelle quelque part les laquais «messieurs les chevaliers de l'arc-en-ciel». Avait-il deviné les laquais de la philosophie du _mythe_, de la _contradiction_ et du _devenir_, ces nuées coloriées et que le premier vent de bon sens, s'il vient à souffler, emportera? La méthode, que Renan n'a point inventée et qu'il a commencé par appliquer à la théorie du langage, est cette méthode connue des _Études religieuses_ dont nous parlons pour la première et dernière fois. La Critique n'a point à créer d'importances en s'acharnant sur des théories méprisables. Appliquer à tous les ordres de faits le même procédé superficiel et vicieux est une opération qu'on signale, mais sur laquelle il n'y a point à revenir. Dorénavant, quand nous parlerons d'Ernest Renan et de ses oeuvres, c'est qu'il aura pris la peine de se transformer.
V
En effet, Hegel aujourd'hui, Hegel lui-même est en question, compromis et à la veille du déshonneur philosophique le plus complet, malgré les transcendantes aptitudes de sa pensée. Or, s'il en est ainsi, que voulez-vous qu'on dise des esprits de second ou de troisième degré qui vivent sur sa méthode comme le puceron dans sa feuille? Il y a cependant à dire en faveur de Renan que, de tous ceux qui se sont servis de l'instrument logique forgé par Hegel, il est celui qui a le plus entassé de contradictions l'une sur l'autre et élevé le plus haut la philosophie du rien sur des pyramides de peut-êtres. Proudhon avait déjà commencé cette terrible vulgarisation de la méthode hegelienne qui doit la ruiner, mais Proudhon est un brutal et même un bestial, quand il n'est pas un ironique qui se moque de lui-même et de son lecteur, et qui a raison pour tous les deux! Il y a dans cet homme de gausserie profonde la carrure d'un négateur effroyable et d'un mystificateur prodigieux, tandis que dans Renan l'homme s'ajuste avec le système, l'esprit avec le caractère, pour redoubler autour de soi l'indécision et la confusion. Mercure qui saute et s'éparpille, couleuvre qui glisse, ombre qui s'efface dans le brouillard, il se dédouble, se renverse, se dérobe, comme ce polype qui fuit sous l'eau quand il l'a troublée. Hegel mariait la thèse et l'antithèse dans une synthèse faite de toutes deux. Du moins c'était sa prétention hautaine. Mais Renan se contente, lui, de marier les extrêmes dans une équivoque. Il adopte ce qu'il réfute et réfute ce qu'il adopte. Sa logique est de l'escamotage. Seulement, pour accomplir ses prestidigitations, ce Robert Houdin de la philologie se contente d'abaisser la lampe. Son _fiat lux_, c'est l'éclipse systématique de la clarté.
Et nous disons systématique en pesant sur le mot, car le manque de clarté dans Renan n'est point l'impuissance d'être clair. C'est la conséquence d'une méthode insensée, mais c'est aussi et c'est surtout, ne nous y trompons pas! la diplomatie sans courage d'un incrédule prémédité. Avant d'être un philosophe, avant d'être un linguiste, Renan était un incrédule. La foi de ses premières années s'était éteinte sur les marches mêmes de l'autel, et, quand il les eut descendues, la question fut pour lui de les démolir. Le moyen, il allait le chercher; il le trouverait peut-être; ce serait ceci ou ce serait cela. Mais la question était cet autel! C'était la guerre à Dieu qu'il fallait faire, armé de prudence, car cette guerre a son danger dans une société où il existe un peu d'ordre encore. Alors Renan devint hegelien. A l'ombre des formules logiques de Hegel, de ce prince de la formule... et des ténèbres, il ne dit pas l'_infâme_ comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutôt cette coquine d'impiété; mais ce qu'il dit impliquait toutes les négations du XVIIIe siècle.
Sans cesser d'être un hegelien, Ernest Renan devint philologue. Ce fut là son état, le dessus de porte de sa pensée et de sa vie; mais l'étude des langues, par laquelle il voulait faire son chemin, n'en fut pas moins sa manière spéciale de prouver cette non-existence de Dieu qui est la grande affaire de la philosophie du temps. L'_Origine du langage_ est le premier essai de cette preuve qu'ait faite Renan, qui l'a continuée avec acharnement dans ses _Études d'histoire religieuse_, dans son _Histoire comparée des langues sémitiques_, dans ses _Essais de critique et de morale_; et, quoique dans ce premier livre, plus peut-être que dans les suivants, ce jeune serpent de la sagesse ait eu les précautions d'un vieux et les préoccupations de sa spécialité, cependant il est aisé de voir que la chimère philologique, le passage de la pensée au langage ou du langage à la pensée, les _épluchettes_ des premières syllabes que l'homme-enfant ait jetées dans ses premiers cris, ne sont, en définitive, que des prétextes ou des manières particulières d'arriver à la question vraiment importante, la question du fond et du tout, qui est de biffer insolemment Moïse et de se passer désormais parfaitement de Dieu!
VI
On sait ce qu'affirme Moïse. Dans le récit qu'il nous a laissé, on voit Adam et Ève, vis-à-vis de leur destinée, tomber dans la chute et se faire les éducateurs du genre humain, qu'ils ont précipité avec eux. C'est là une assertion nette, tranchée et puissante. Le bon sens, quand on l'articule, ne gémit pas déconcerté. Les expressions de Moïse sont pleines et précieuses. Puisqu'il s'agit de son langage: «L'univers--dit-il avec son tour approprié et sublime--fut fait d'une seule lèvre.» Ce que dit historiquement le grand Révélateur, la petite révélation du sens le plus infime le répète, avec une force inouïe, dans la conscience du genre humain. La société a préexisté à l'homme, Dieu à la société, et, comme il leur préexistait, il les a constitués par le langage, cette condition _sine qua non_ de tous nos développements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe siècle avait troublées, furent reprises au commencement du XIXe et posées comme bases d'un système auquel le génie de Bonald donna de sa propre solidité. Renan, qui trouve également éloignés d'une explication scientifique le système du caprice individuel et des onomatopées de la brute, qui fut la toquade du XVIIIe siècle, et le système religieux que nous venons de signaler, a donné le sien à son tour, et nous ne croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse remplacer le système de l'école théologique, comme dit Renan avec un dédain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour visée de le remplacer.
Ce système, qui consiste à affirmer sans preuves possibles, du moins dans l'essai actuel de Renan, que «le langage de l'homme s'est comme formé d'un _seul coup_ et est _comme_ sorti instantanément du génie de chaque race», pose donc la diversité de la race à la première ligne de son affirmation. Voilà qui est acquis. Le langage fut constitué dès le premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le premier jour: «Cette expression de premier jour--dit-il à la page 19 de sa préface--n'est-elle qu'une _métaphore_ pour désigner un état plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de l'apparition de la conscience?» Quant à la langue primitive de cette période _métaphore_, il est impossible de la retrouver. Seulement, «pour construire scientifiquement la théorie des premiers âges de l'humanité, il faut étudier l'enfant et le sauvage.» C'est-à-dire le sens sur le contre-sens, la lumière sur les ténèbres, et la montée sur la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent, quoique Renan prétende que le sourd-muet se _crée tout seul des moyens d'expression_ (page 97) supérieurs à ceux qu'on lui enseigne; ce qui prouve que l'abbé de l'Épée était un sot. Sans le verbe qui leur allume l'esprit et le coeur, le sauvage et l'enfant croupiraient éternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion et l'Amour il n'y avait pas de Galatée! Mais, autre hypothèse de Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'époque _métaphore_) des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. «Il serait trop rigoureux--dit-il encore--d'exiger du linguiste la vérification de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement les premiers hommes!...» «L'intelligence la plus claire et la plus pénétrante--ajoute-t-il ailleurs--fut le partage de l'homme au commencement.» Ce qui est vrai pour nous qui croyons à la chute, ce qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un progrès abécédaire où rien n'est acquis, où plus on recule plus on avance, et où il faut remonter à l'origine de tout pour savoir seulement quelque chose!
Et ce n'est là que la première brume d'hypothèses que l'auteur de l'_Origine du langage_ oppose à la réalité sévère de la métaphysique de Bonald, en si magnifique conformité avec le récit de Moïse. Mais le brouillard, sans être plus saisissable pour cela, s'épaissit, et bientôt on s'y perd, notions et langue même! En effet, on doute, en lisant Renan, s'il dit réellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le risible mythographe a depuis longtemps décapité l'histoire avec son couteau à papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des collections. Il n'y a pas d'Homère, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula philologique à faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanité n'eût qu'une tête pour la lui couper, si cette tête portait un nom propre! Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi, enfin? Il faudrait préciser et définir, et c'est ce que ne fait jamais Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un _peut-être_ ou d'un _il semblerait_ comme on en trouve dans son livre. Quelle autorité que cet homme!
Inconséquent d'ailleurs autant qu'hypothétique, le fait qu'il érige en fondement de son système c'est que le langage s'est formé d'un coup, et voilà qu'à la page 175 de son essai il dit qu'aux époques primitives chacun _parlait à sa façon_,--ce qui était Babel avant Babel, Babel dès la création du monde, mais toutefois sans la confusion et la destinée de Babel. Renan finit par s'étrangler dans les noeuds coulants et redoublés de ses hypothèses. Ainsi, il suppose pour un jour à l'homme la puissance de Dieu, déplaçant le miracle pour ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se reproduit plus qu'à la charge pour nous de nous retrouver dans la même position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misérable saut de carpe éternel! A ses yeux brouillés, qui décomposent les choses en les regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur l'histoire, qui est le mythe général. Précisez, si vous pouvez, ces nuances! Seulement, si nous devons mépriser l'histoire, combien plus devons-nous mépriser les romans et les conjectures à l'aide desquelles on veut remplacer _scientifiquement_ des traditions avérées qui accableraient, s'il ne fallait pas savoir où prendre un homme pour l'accabler.
Mais, nous le répétons, voilà l'important, le fin du fin de toutes ces finesses d'érudition bateleuse et désossée. Éblouir, comme le renard de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pensée qui le regardent tourner en rond, prendre ses poussières à l'apparence et faire monter cette vile fumée sur le soleil de nos traditions, tel est le côté sérieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui. Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux diphthongues, cela est sérieux. Dans l'état actuel de la science et des grotesques respects qu'elle inspire à la plupart des hommes, qui croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a gardée, il n'était ni si indifférent ni si bouffon de confisquer Moïse au profit du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, à une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus!
VII
Otez, en effet, l'athéisme,--l'athéisme masqué et la haine de la tradition chrétienne qui font le sens réel de ce livre et de tous les livres écrits jusqu'ici par Renan,--et vous n'avez plus rien dans ce rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas même du talent. La réputation qu'on a faite un peu vite à Renan, pour quelques pages agréablement tournées sur les matières où les écrivains sont très rares, ne nous impose pas.
Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il traite, de voir du talent là où manquent la netteté, les preuves, l'enchaînement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus ici que le reste. Dans cette _Origine du langage_, il n'y a encore que le brouillon scientifique, lequel a persisté.
Renan n'a pas su aborder par les côtés grands et féconds une question où tout se réduit à savoir si la pensée, l'acte pensant, l'_intellectus agens_, a sa mappemonde encyclopédique et son piédestal d'équilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la même question que celle de l'âme, obligée au corps et à la terre dans la conquête successive de sa propre possession. Il n'a rien compris à cette métaphysique d'une si grande force dans sa simplicité. Il répugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il touche.
Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adéquate à l'état de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour faire suite à cet _Essai sur le langage_ chimérique et confus qu'il réimprime aujourd'hui, il est homme à nous donner demain quelque autre essai sur ces intéressants problèmes: Qui nous a coupé le filet? Quelle est l'origine du geste? D'où procède l'articulation? La génération de l'inflexion est-elle spontanée?... et gagner par là, si on pouvait en avoir deux, un second fauteuil à l'Institut! Hors l'Institut (et encore peut-être), qui prendrait goût à ces casse-tête chinois de la science vaine et de l'analyse impossible?
Du reste, le danger du livre de Renan est diminué par l'ennui qu'il inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Même ceux qui tiennent pour certain que le catholicisme doit périr, et qui glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière, avec le stylet des réserves et des faux-fuyants, ne feront pas à Renan une gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort, soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et Stendhal, et il ne viendra qu'après eux.
GORINI[26]
I
Ce n'est point un livre réellement composé que ces trois volumes[27], mais c'est un travail immense et très étonnant de détail. L'auteur de ce travail, l'abbé Sauveur Gorini, ne peut pas passer pour un écrivain dans le sens littéraire du mot, quoiqu'il ait souvent ce qui fait le fond de l'écrivain,--une manière de dire personnelle,--mais c'est un érudit, et un érudit d'une nouvelle espèce, venu en pleine terre, à la campagne, comme une fleur sauvage ou comme un poète... Jusqu'ici vous aviez cru, n'est-ce pas? que les érudits fleurissaient à l'ombre des bibliothèques, sous ces couches de poussière savante qui sont la terre végétale de ces sortes de fleurs. Vous aviez cru qu'il fallait la docte destination du bénédictin pour qu'un prêtre, par exemple, avec les saintes occupations de son ministère, pût devenir, par la science, un Mabillon ou un Pitra.
[26] _Défense de l'Église_ contre les erreurs historiques de MM. Guizot, Augustin et Amédée Thierry, Michelet, Ampère, Quinet, Fauriel et H. Martin (_Pays_, 26 juillet 1859).
[27] Girard et Josserand (Lyon).
Eh bien, c'était là une erreur, l'abbé Gorini va nous apprendre qu'on peut devenir, à force d'attention, de volonté, que dis-je! de vocation, cette reine des miracles, un érudit sans bibliothèques, sans livres, ou avec peu de livres, au fond du plus modeste presbytère, dans une campagne perdue, et tout en remplissant les devoirs du pasteur qui a charge d'âmes et qui sait porter son fardeau! Jamais la vocation, la force de la vocation, n'a touché de plus près au génie. Ce n'est donc pas un simple savant que l'abbé Gorini, c'est un savant exceptionnel, et, ma foi! qu'il nous passe le mot! c'est presque un phénomène.
Mais rassurons-nous et rassurons-le: c'est un phénomène sans aucun air de phénomène, Dieu merci! un phénomène bon enfant, sans charlatanisme, sans tromperie, sans trompe et sans trompette, qui, malgré la réputation qui lui vient de Paris, tout doucement, goutte par goutte, flot par flot, comme l'eau vient à l'écoute-s'il-pleut de sa paroisse, n'a pas cessé de vivre à l'écart, au fond de sa province, y continuant son petit train (un train silencieux) de savant, d'annotateur et de critique. L'abbé Gorini n'a pas fait tout d'abord le bruit éclatant et mérité que l'on doit, par exemple, à un de ces grands vaudevillistes qui seront toujours les premiers hommes en France, et cela ne se pouvait pas. Qui pouvait l'exiger?... Mais enfin, pour un provincial et un prêtre livré à la duperie des travaux sévères, il faut en convenir, il n'a pas été trop malheureux! Il n'a pas trop attendu à la barrière. Son nom a percé à Paris. On l'y a prononcé avec respect parmi ceux qui savent. Il est vrai que ce n'est pas chez beaucoup de gens!
Il y a plus, la modestie de l'ancien et pauvre curé de campagne est, dit on, menacée d'une place à l'Institut, et je ne crois pas qu'elle s'en inquiète. Les honneurs et la gloire ne peuvent pas grand'chose, j'imagine, sur ce casanier de l'érudition, qui, depuis qu'il n'est plus curé, s'est cloîtré dans la science, et qui doit joindre l'insouciante bonhomie du savant à l'indifférence du saint pour les choses du siècle. Qu'un jour l'Institut lui arrive (et l'on dit que c'est par Guizot qu'il doit lui arriver), l'Institut le trouvera comme Montaigne voulait que la mort nous trouvât tous, «nonchalant d'elle et de notre jardin inachevé». Or, le jardin de l'abbé Gorini, que je tiens à ce qu'il achève, est le jardin public--trop public--de l'histoire contemporaine, un potager d'erreurs de toute sorte, et dans lequel précisément ce vigoureux sarcleur d'abbé Gorini a retourné plus d'une plate-bande pour le compte de Guizot.
C'est donc un procédé généreux à Guizot que de placer à l'Institut le savant abbé, son critique; car Guizot, le politique de la paix à tout prix, tout grand politique qu'il se contemple, n'a pas pu penser opérer un désarmement. Un homme, un champion de la vérité historique comme l'abbé Gorini, ne désarme que quand il n'y a plus le moindre petit mauvais texte à tuer. Nous n'en sommes pas là encore. L'abbé Gorini n'est pas un de ces savants à patience d'insecte qui pousse imperturbablement devant lui son petit trou dans sa poutre. S'il l'était, on l'arrêterait bien, ce savant-là! On lui jetterait, à cet insecte, une prise de bon tabac d'académicien sur la tête, et tout serait dit. On aurait la paix.
L'abbé Gorini n'a pas non plus cet amour en cercle de serpent qui se mord la queue qu'on appelle l'amour de l'art pour l'art ou de la science pour la science. Sa science, à lui, c'est l'Église. S'il n'y avait pas d'Église, peut-être que pour lui il n'y aurait pas de science du tout. Quoiqu'il eût quelque part, sans doute, dans un angle de son cerveau, un pli où dormait cette vocation de savant que son amour pour l'Église n'a pas créée, l'Église n'en n'a pas moins été l'étincelle à la poudre qui a fait partir la vocation. Sans l'honneur de l'Église indignement mis en cause par les historiens de ce temps, ce simple et doux abbé Gorini n'aurait pas songé à interrompre la plantureuse lecture de ce bréviaire qui renferme assez d'érudition pour un prêtre, et cela afin de relever, un à un, dans les livres du XIXe siècle, tous les mensonges et sophismes qui s'y étalent, sous cette apparence d'impartialité qui est l'hypocrisie de l'histoire quand ce n'en est pas la trahison!
II
Et ce serait une intéressante page de biographie à écrire et qui éclairerait la Critique. L'abbé Gorini, au doux nom italien, est un prêtre de Bourg, qui a passé la plus longue partie de sa jeunesse et de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres paroisses du département de l'Ain, si pour les prêtres, qui vivent les yeux en haut et la pensée sur l'invisible, il y avait, comme pour nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si même la plus pauvre de toutes n'était pas la plus riche pour eux! En supposant que l'abbé Gorini n'eût pas été un prêtre ayant l'esprit de son état, j'admettrais volontiers que ce milieu morne, désert, insalubre, dans lequel il fut obligé de vivre tout le temps qu'il fut l'humble curé de la Tranchère, l'aurait rejeté désespérément à la science pour l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois pas. Les prêtres vraiment prêtres n'ont ni nos manières de juger ni nos manières de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par l'influence de nos misérables sentimentalités, et d'ailleurs peut-il y avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins, dans sa poitrine?