Part 6
De sorte que, plus pacifique encore, cette nuit la troisième, lorsque la lune vint éclairer mes pas vers la berge--lorsque, pèlerin fatigué, furtif comme un voleur de nuit, j’eus porté, j’eus traîné par le pan du manteau qui revenait sur son visage, le prince, dont j’aurais pu voir la nudité, maintenant, mais cadavre et qui ne valait plus qu’on y pensât--lorsque je l’eus posé sous l’autel où le lendemain par pénitence dérisoire tout le peuple sacrifierait--quand je l’eus étendu dans cette cave étroite que pourquoi j’avais fait creuser--alors, de l’amour de mon âme enfin désolément délivré, seul dans la nuit je pus crier ma joie et repoussant le passé mort, laisser enfin mon espérance divaguer.--Je ne me doutais pas, avant, de combien j’étais las de ce pèlerinage, ne savais dans combien de nuit il s’enfonçait; mais alors, m’avançant une dernière fois sur la berge, pour revoir sans plus de frayeur cette mer, après tout pour qui seul effrayante la croyait devoir traverser, la regardant alors si belle et comme de cristal azuré, je sentis ma foi de la veille très lentement se déplacer; mon adoration toujours vive, puisque le prince était mort éperdue, s’élargir puissamment jusqu’aux limites mêmes de l’infini désert; et, parce que mon âme plus grave se pénétrait de majesté, je croyais que c’était le bonheur.
Maintenant que je crois qu’il est impossible, je ne me souviens plus si je parvins vraiment au bonheur. Je me souviens que je voulus chanter, que je ne pus, puisque ce n’était plus pour personne, de sorte qu’en moi-même et seulement je disais, et redisais sans plus comprendre ma pensée: Prince! qui donc est mort?--Pas moi.
Joie? peut-être; je ne comprenais pas alors combien en l’instant même il triomphait; car il n’était mort que pour moi et qui précisément seul l’aimais. Devant le peuple sa litière vidée devait toujours marcher comme emplie; je devais incessamment l’avoir vu, et je ne parlais plus que pour rapporter ses paroles. Je ne comprenais pas d’abord de quel poids serait cette réalité de mon mensonge, et que le prince mort, dans ce mensonge, persévérait. Car, à l’imaginer sans cesse, mon amour était attisé. Je ne le savais rien que mort; je ne pouvais l’imaginer que vivant. Parfois, la nuit, dans sa tente, tout seul à présent, je dormais; et mon sommeil sans rêves me devenait comme une représentation de sa mort; mais parfois à cause des autres, près de sa tente je faisais semblant de lui chanter; alors je me souvenais de nos nuits et m’attristais d’avoir vu son visage. Ma douleur s’acharnait au simulacre imposé de sa présence. Comme aux vivants on lui portait chaque jour à manger; tout ce que je faisais pour le représenter aux autres m’aidait à constater son absence. Plus je sentais qu’il eût dû être, plus je savais qu’il n’était pas.
Et dès lors m’habita cette pensée, lassante et puissante comme un désir: certes je goûterai le bonheur de mon âme, déjà prêt, mais quand elle sera du peuple et de l’amour et complètement, délivrée.
* * * * *
Maintenant le peuple est parti; il a repris sa ville délaissée. Je l’ai ramené du désert. Il ne m’a pas aimé, parce que je prophétisais sans douceur, ayant peur de m’apitoyer; et il n’a pas aimé le prince, car je ne supposais de lui que des paroles de rudesse:--Je ne pouvais parler d’amour puisque c’était pour un mensonge. Il fallait l’imposer jusqu’au bout; ne pas autoriser ma défaillance. Puisque je n’avais pas de force, ne devais-je pas simuler... Mais je sais maintenant, s’il y a des prophètes, que c’est parce qu’ils ont perdu leur Dieu. Car si Lui ne se taisait pas, pourquoi formuler ses paroles?
Certes aussi j’ai fait de faux miracles; j’ai fait jaillir l’eau du rocher; j’ai fait douces des sources amères, et quand est venu le vol des cailles j’ai dit que c’était parce que j’avais prié. Quand Boubaker s’est soulevé je ne sais pas comment j’ai pu maîtriser sa révolte, sinon que j’agissais en désespéré. J’ai menacé. Après, plus aucun ne douta de ma force; il n’y avait que moi qui n’en étais pas convaincu.
Ma tâche de pâtre est finie; mon âme est enfin délivrée. Maintenant de joie que crierai-je? Je ne peux plus ne plus chanter que des chansons.--Je ne peux plus, baigné d’amour, le soir, crier des vers au bord des places, ni plus faire danser les enfants. Je ne peux plus n’avoir rien connu que la ville; n’avoir pas traversé le désert.--Maintenant El Hadj, que ferai-je? Que le prince soit mort--le sais-je? Je me souviens des noces qui l’attendent, comme si rien de lui n’était mort... Voici, voici dans l’intérieur du palais de la Ville, je sais qu’un jeune frère du prince grandit... Attend-il que ma voix le guide? et recommencerai-je avec lui, avec un nouveau peuple une nouvelle histoire, que je reconnaîtrai pas à pas... ou si, comme ces esprits pleins de deuil et nourris de cendres amères, je m’en irai tout seul--comme ceux cachant un secret, qui rôdent autour des cimetières, et qui cherchent sans le trouver leur repos dans les lieux déserts.
TABLE
PHILOCTÈTE 5 LE TRAITÉ DU NARCISSE 67 LA TENTATIVE AMOUREUSE 93 EL HADJ 131
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