Chapter 1
Produced by Ruth Hart
[Note: In the original book, the Table was located at the end of the text, but for this online version I have placed it at the beginning.]
Petits Poèmes d'Automne
Stuart Merrill
PARIS LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1895 Tous droits réservés
À ADOLPHE RETTÉ
TABLE
AMOUR D'AUTOMNE
I. L'enchanteresse de Thulé 3 II. Des rossignols chantant à des lys 5 III. Mon front pâle est sur tes genoux 7 IV. Je crois, folle, que tout l'automne 9 V. Au temps de la mort des marjolaines 13 VI. Viens, très douce, rêver aux heures 17 VII. Tu vins vers moi par les vallées 21 VIII. Ce fut en un soir où les chansons 23 IX. Une nuit, sous la terrible lune 27 X. O narcisses et chrysanthèmes 29 XI. Nous avons quitté ce soir la grand'ville 33 XII. Je ne sais plus par quelle contrée 35 XIII. La nuit, dans un pays de fleurs 39
INTERLUDE DE CHANSONS
I. Mon âme en une rose 43 II. Des fleurs du soir plein tes mains 45 III. O paix de ce pays d'ici 47 IV. Des lauriers, des lilas et des lys 51 V. O ma Dame des pavots 53 VI. Elise, Liliane 55 VII. Passantes, faites le signe 57
ÂME DAUTOMNE
I. Au bord de la lointain grève 61 II. Au son des tambours et des cymbales 63 III. Je suis né dans une ville d'or 65 IV. Mon Royaume est plein des cavalcades 67 V. L'étendard que mon bras de rebelle 70 VI. Je suis ce roi des anciens temps 73 VII. Je suis mort au bord de la grève 77 VIII. Roses trop rouges de mon désir 81 IX. La porte de la triste maison 83 X. Le lierre noir et la rose églantine 85 XI. Mon âme tant malade s'endort 89 XII. Les sept fontaines sont taries 93 XIII. Rouge en la cathèdre royale 95
AMOUR D'AUTOMNE
I
Lenchanteresse de Thulé A ravi mon âme en son île Où meurt, tel un souffle exhalé, Le regret de lheure inutile.
Je crois qu'on pleure autour de moi, Prince dont la magique épée Par la main des femmes sans foi Se brisa, vierge dépopée.
Cest la fuite des étendards Le long de la mauvaise route Aux cris des barbares hagards Traquant mon armée en déroute.
Quimporte?--Alors qu'au seuil des cieux Je pourrais conquérir la Lance, Posez vos doigts lourds sur mes yeux, O vous, les trois Soeurs du Silence!
Lencens des jours sest exhalé: Pourquoi pleurer lheure inutile? Lenchanteresse de Thulé A ravi mon âme en son île.
II
Des rossignols chantant à des lys Sons la lune dor de lété, telle, O toi, fut mon âme de jadis.
Tu vins cueillir mes lys despoir, Belle, Mes lys qui saignèrent dans ta main Quand se leva la lune nouvelle.
Amour, sera-ce bientôt demain, Demain matin et ses chants de cloches Et les oiseaux aux croix du chemin?
Pauvre, il neige dans les vallons proches.
III
Mon front pâle est sur tes genoux Que jonchent des débris de roses; O femme dautomne, aimons-nous Avant le glas des temps moroses!
Oh! des gestes doux de tes doigts Pour calmer lennui qui me hante! Je rêve à mes aïeux les rois, Mais toi, lève les yeux, et chante.
Berce-moi des dolents refrains De ces anciennes cantilènes Où, casqués dor, les souverains Mouraient aux pieds des châtelaines.
Et tandis que ta voix denfant, Ressuscitant les épopées, Sonnera comme un olifant Dans la danse âpre des épées,
Je penserai vouloir mourir Parmi les roses de ta robe, Trop lâche pour reconquérir Le royaume quon me dérobe.
IV
Je crois, folle, que tout l'automne Dort en tes yeux, et ta voix, Las! se lamente monotone Comme le vent lent dans les bois.
Tes cheveux sont couleur des feuilles Qui vont mourir, et tes mains Semblent flétrir, que tu le veuilles Ou non, les fleurs des lendemains.
Aussi taimais-je pour le rêve Lamentable de tes yeux Et ta voix qui fut la voix dEve Pleurant les aubes danciens cieux;
Et surtout pour ta chevelure Qui fut mou léger linceul, Et tes mains à douce brûlure Lors des baisers de seule à seul.
Mais tu ne sus charmer mon âme, Dont le Sauveur ait merci! Car elle est de souffle et de flamme Et pure de limpur souci.
Me voici, féal à mon glaive, De nouveau sous le soleil, Et ces nuits damour sont le rêve, Nest-ce pas? dun mauvais sommeil.
Je vais vers des pays où tonne Le combat des demi-dieux... Ah! folle, folle, tout lautomne Ne dormait-il pas en tes yeux?
V
Au temps de la mort des marjolaines, Alors que bourdonne ton léger Rouet, tu me fais, les soirs, songer A tes aïeules les châtelaines.
Tes doigts sont fluets comme les leurs Qui dévidaient les fuseaux fragiles. Que files-tu, soeur, en ces vigiles, Où tu chantes dheurs et de malheurs?
Seraient-ce des linceuls pour tes rêves Damour, morts en la saison des pleurs Davoir vu mourir toutes les fleurs Qui parfumèrent les heures brèves?
Oh! le geste fatal de les mains Pâles, quand je parle de ces choses, De tes mains qui bénirent les roses En nos jours damour sans lendemains!
Cest le vent dautomne dans lallée, Soeur, écoute, et la chute sur leau Des feuilles du saule et du bouleau, Et cest le givre dans la vallée.
Dénoue-il est l'heure-tes cheveux Plus blonds que le chanvre que tu files; Lombre où se tendent nos mains débiles Et propice au murmure des voeux.
Et viens, pareille à ces châtelaines Dolentes à qui tu fais songer, Dans le silence où meurt ton léger Rouet, ô ma soeur des marjolaines!
VI
--Viens, très douce, rêver aux heure. Où nous effeuillâmes les lys Au clair de la lune. Tu pleures?
--Je fus la fille du roi d'Ys, Mon amant, et je sais à peine Ce que nous nous dîmes, jadis.
--Nes-tu pas la petite reine Qui sen venait, chantant tout bas, Mirer ses yeux en la fontaine?
--Si légers devaient choir mes pas Sur le givre des nuits dautomne, Que tu ne les entendis pas.
--Hélas! mais sa voix monotone Était la tienne, et ses chers yeux Avaient ton regard qui sétonne.
--Dupe! Par une loi des dieux La cité nest plus sur la dune, Et je vais vers de nouveaux cieux.
--Pourtant je sais que jaimais une Qui parlait ainsi de malheurs En lançant des lys à la lune.
--O toi qui te souviens, ces pleurs Sont le signe en effet de celle Qui survit à la mort des fleurs.
--Je savais bien que tu fus elle, Avec ta peur des lendemains, Cet air mortel qui mensorcelle,
Et tes gestes las de tes mains!
VII
Tu vins vers moi par les vallées Où seffeuillaient les azalées, O soeur des heures en allées!
Ta toison était de couleur Rousse, et ta bouche de douleur Pareille à la mort dune fleur.
Tes yeux semblaient des cieux dautomne. Où le dernier orage tonne, Mélancolique et monotone.
Ta voix chantant la mort dun roi. Fut toute la femme pour moi, Fol alors en quête de foi.
Et ces lèvres denfant mauvaise Que seul le sang dAmour apaise Quont-elles dit quil faut quon taise?
Ah! rien, sinon quAmour est mort Sur notre seuil de mal abord Où sourit le masque du Sort.
Je me souviens quen les vallées Tombaient les fleurs des azalées, Au cours des heures en allées.
VIII
Ce fut en un soir où les chansons Des amants liés par leurs mains lasses Mouraient, ô Dame pâle qui passes, Au clair de la lune des moissons.
Long penchée au bord des lourds calices Des lys, fleurs des reines et des rois, Tu faisais le signe de la croix Comme une qui renonce aux délices.
Chevelure éparse au vent léger, Tu paraissais ceinte de lumière Coutre lombre de la nuit première Et les feuilles du prochain verger.
Leau tintait tristement dans les vasques Quenguirlandaient des danses damours Et de satyres faisant des tours Au rire à jamais muet des masques.
La puisant dans tes chétives mains, Cette eau par laquelle tu fus sainte, Tu baptisas les fleurs de lenceinte, Où dormait lâme des lendemains.
Fus-tu le Remords ou la Mémoire, O Passante aux yeux pleins de passé? Maintenant leau stagne en le fossé Et les lys sont morts avec la gloire.
De ce soir où les lentes chansons Des amants liés par leurs mains lasses Mouraient, ô Dame pâle qui passes, Au clair de la lune des moissons.
IX
Une nuit, sous ta terrible lune Qui saignait parmi les brumes roses, Tu parlais, ô soeur, de tristes choses Comme une entant prise de rancune.
Au loin les appels des mauvais hommes Nous montaient des vergers de la plaine Où les arbres tordus par ta haine Tendaient, fruits du mal amour, leurs pommes.
Tu nentendis pas le bruit des roues Rapportant vers les petits villages La récolte des moissonneurs sages Qui peinent le temps où tu te joues.
Tu cueillais les pavots de la route Pour en festonner, plein tes mains molles, Notre maison où l'on voit les folles Mendier, soeurs du deuil et du doute.
Comme devant une étrange auberge Tu fis, vocatrice de désastres, Le signe qui flétrit les bons astres Dans le jardin dazur de la Vierge.
Puis effeuillant au seuil de la porte Les fleurs de lombre lune après lune, Tu chantas quelque chose à la Lune, Quelque chose dont mon âme est morte.
X
O narcisses et chrysanthèmes Do ce crépuscule dautomne Où nos voit reprenaient les thèmes Tant tristes du vent monotone!
Des enfants dansaient sur la route Qui mène vers la lande noire Où hurla jadis la déroute, Sous la lune, des rois sans gloire.
Nous chantions des chants des vieux âges En allant tous deux vers la ville, Toi si grave avec tes yeux sages Et moi dont lâme fut si vile.
Le jour tombait au son des cloches Dans leau lente de la rivière Qui charriait vers des mers proches La flotte à la noire bannière.
Nous fûmes trop fous pour comprendre Les présages du crépuscule: Voici l'ombre où l'on croit entendre Les sanglots dun dieu qui recule.
La flotte a fui vers dautres astres, Les enfants sont morts sur la route, Et les fleurs, au vent des désastres, Ne sont quun souvenir de doute.
Sais-tu le chemin de la ville, Toi si grave avec tes yeux sages? Ah! mon âme qui fut trop vile A peur des chansons des vieux âges!
XI
Nous avons quitté ce soir la grandville Où nous marchions seuls, les yeux dans les yeux. Entends-tu là-bas, comme des adieux, Les cloches des morts sonner la vigile?
Le soleil nest plus, ô soeur puérile, Mais nayons pas peur de lombre en les cieux; Nous saurons trouver, après les aïeux, La bonne maison daccueil et dasile,
Celle de ta croix où Dieu promet lor, La myrrhe et lencens et tout sou trésor Aux pauvres amants frappant à sa porte.
Prie un peu pourtant pour le péché d'hier, Et donne la main si faible et si forte: Voici venir lheure où l'on voit, moins clair.
XII
Je ne sais plus par quelle contrée Détoiles et de roses de lune Je tai perdue en cette vesprée Où nos voix se turent l'une après lune.
_Au loin, cest comme un murmure dondes Coulant vers une mer inconnue._
Nos yeux suivaient le rêve des mondes, Et notre âme attendait la venue Du Christ ou de la Vierge Marie Dans les roses de lune et les étoiles.
_Au loin, le vent, comme un Dieu qui prie, Souffle vers la mer lessor des voiles._
Nos mains cherchaient l'ancienne caresse Et nos lèvres la vieille parole; Mais nos gestes étaient de détresse, Et nos mots tels un oiseau qui senvole.
_Au loin, comme des oublis, les feuilles Vogueut vers la mer où dort lautomne._
Ses yeux et ses lèvres que tu cueilles, Dieu dhiver dont le soleil sétonne, Refleuriront-ils comme les roses Et les étoiles que nous aimâmes?
_Au loin, lair est plein de voix moroses Et la mer chante la mort des âmes._
XIII
La nuit, dans un pays de fleurs Tristes comme tes yeux, ô Bonne, Jai tressé pour toi la couronne Mystique des sept douleurs.
Ci lamarante et lanémone, Le souci, la rose et liris, Avec lasphodèle et le lis Des urnes dor de lautomne.
Mon âme, qui se sent mourir, Comme la lune, en leurs corolles, Ne sait plus le sens des paroles Dont tu voulus lattendrir.
Aux eaux oublieuses du fleuve Qui coule vers la mer sans nom, Il faudra, le voudrais-je ou non, Quun soir deffroi je mabreuve.
Voici ces fleurs des anciens cieux: Jen vais cueillir dautres, ô Bonne, Dans des pays dombre où l'automne Est triste comme tes yeux.
INTERLUDE DE CHANSONS
I
Mon âme, en une rose, Est morte de douleur: Cest l'histoire morose Du rêve et de la fleur.
Je nirai pas la dire Sur les routes du roi; Je crois, Dame et Messire, Que vous ririez de moi.
Voici le vent dautomne Sur mon âme et les fleurs; Et pourtant je métonne De tout ce ciel en pleurs.
O rose de mon rêve, Fleuriras-tu jamais? Naîtras-tu de sa sève, Amour, aux futurs Mais?...
II
Des fleurs du soir plein tes mains, Tous les cieux dans tes yeux, Et lespoir des lendemains Dans les yeux et les cieux,
Tu vins par la plaine jaune En ce froid mois dautomne, O la donneuse daumône Dont le pauvre s'étonne.
Chantons de vieilles chansons Pour lamour du passé, Et tels des enfants lançons Tes fleurs au jour lassé.
On dit que sur la montagne Tombe déjà la neige, Mais quimporte à qui regagne Lâtre où le feu sabrège?
Ce sera bientôt pour nous Baisers et bon sommeil, Mienne, et dans nos bras jaloux Loubli du vieux soleil.
III
O paix de ce pays dici Où jadis nous nous aimâmes Par nos corps et par nos âmes, O paix de ce pays dici!
Le crépuscule dans les arbres Dont tous les oiseaux sont fous De sêtre aimés comme nous, Le crépuscule dans les arbres!
Et ce fleuve sous la forêt Où, soeur folle des automnes, Tu cueillais les anémones, Et ce fleuve sous la forêt!
Sais-tu ce que nous dit le fleuve Qui pleurait dans les roseaux --Soupirs des vents et des eaux-- Sais-tu, ce que nous dit le fleuve?
Il nous dit: Craignez la forêt Dont au carrefour des doutes On ne connaît plus les routes. Il nous dit: «Craignez la forêt!»
Mais nous navons pas peur des arbres Lourds du tumulte des vols Et des chants des rossignols; Mais nous navons pas peur des arbres.
O paix de ce pays dici, La voix des eaux est mensonge, Et tu ne peux être un songe, O paix de ce pays dici.
IV
Des lauriers, des lilas et des lys Pour ma soeur des oiseaux, Qui pleure les jours de jadis Au bord des eaux!
Le fleuve se hâle sous le vent, Vite, comme un oubli, Vers la mer de la mort, avant Leffort faibli.
O soeur! ô soeur! où sont les oiseaux Pépiant à tes doigts Lorsque tu soufflais aux roseaux Lâme des bois?
Ce vent venu du pays des fous Rebrousse au loin leurs vols; Ma soeur, va prier à genoux Les rossignols!
Oublie un peu que tout a été Tel un rêve en sommeil: Les fleurs et les oiseaux dété Et le soleil.
Des nénufars blancs et des iris Pour ma soeur des oiseaux, Et pleurons les jours de jadis Au bord des eaux!
V
O ma dame des pavots Si pâle en ta robe dautomne, Pourquoi pleurer les renouveaux Morts en ce fleuve monotone?
Tes rêves, au gré lent des eaux, Voguent vers des mers moroses Par où volèrent les oiseaux Au pays des fleurs toujours roses.
Le chemin connu de nos pas Se perd sous la nouvelle lune; Ma Dame, ne sais-tu pas Quel désir doubli mimportune?
Soyons les amants du sommeil Au vent qui souffle sur les feuilles; Oublions le nom du soleil Sous les pavots que tu cueilles.
VI
Elise, Liliane, Gertrude, Viviane Et soeur Isabelle Chacune sous la lune Chantant rune après lune, Si belle! si belle!
Des iris et des lis Sous les volubilis Du jardin des pleurs! Vos parfums firent peur A mon si faible coeur, O les fleurs! les fleurs!
Folie, ouvre les portes De ce jardin de mortes A la saison qui sonne! Cest les cloches, les cloches Chantant aux vallons proches Lautomne! lautomne!
Elise, les iris, Liliane, les lis, O femmes! ô fleurs! Quel fut donc mon chagrin Dans cet ancien jardin Des pleurs--de mes pleurs?
VII
O Passantes, faites le signe Du pardon et de linfortune Sur lâme qui meurt comme un cygne Blessé par larcher de la lune.
Un chien noir aboie à la lune Au fond de la forêt du cygne Où tes sept soeurs de linfortune Cueillent des fleurs, et font un signe.
Quel fut donc le sens de ce signe Qui flétrit de son infortune Les fleurs chastes comme le cygne Dont lessor saigne sous la lune?
O les Passantes de la lune. Lancez un anneau dor au cygne Et partez, soeurs de l'infortune, Vers les amants qui vous font signe.
ÂME DAUTOMNE
I
Au bord de la lointaine grève Où nous conduisit la Chimère, Puisez dans la coupe du rêve, O mes frères, cette onde amère.
En l'azur du soir les sirènes Nous chanteront, surnaturelles, Lhistoire des rois et des reines Qui moururent damour pour elles.
Oubliez le casque et lépée Dont la cime et la lame en flamme Tonnèrent dans maintes épopée. Vainement, pour lOr et la Femme.
Cest ici le pays du rêve; Abreuvez-vous de ronde amère, O frères, au bord de la grève Où nous conduisit la Chimère.
II
Au son des tambours et des cymbales, Ils s'en venaient par les routes roses, Chantant et lançant en lair des balles
Quils rattrapaient, experts à ces choses, Dans des coupes. Ils allaient aux fêtes Où lon couronne les fous de roses.
Et par la bride ils menaient des bêtes Aux housses de pourpre, avec des plumes Enormes qui tremblaient sur leurs tètes.
Puis dans lazur matinal des brumes Filèrent des chars d'or où les belles Sonnaient les grelots de leurs costumes.
Dans la venelle, des ribambelles D'enfants dansaient devant la parade. A leurs poings tremblaient des colombelles.
Or quand eut passé la mascarade, Je rêvai daller mimer lamour Comme eux, sur les tréteaux et lestrade.
Et depuis les chansons de ce jour Mon âme éprise de toutes feintes Guette au bord des chemins le retour
De baladins et des femmes peintes.
III
Je suis né tians une ville dor Dont au crépuscule tours et dômes Reflètent leur irréel décor Dans des mers qui baignent de royaumes.
Il y passe, sous de étendards, Des rois fous davoir suivi la lune Jusquà la pâle île des brouillards. Et du port l'on voit, l'une après lune,
Fuir, ouvrant la voile au vent lointain, Des galères dor aux hautes poupes Où des reines lourdes de butin Boivent le sang du soir dans des coupes.
La ville est maudite de Celui Dont le temple est désert sur la place Depuis que ses prêtres blancs ont fui Sous les pierres de la populace.
Et des monts où les gardiens des tours Hérissent leurs armes vers les astres. Un soudain tonnerre de tambours Tombe, tremblant aux futurs désastres
Qui feront hurler dhorreur les rois Blottis comme des gueux sous les porches. Et siffler le feu jusqu'aux beffrois Sonnant lheure des porteurs de torches.
IV
Mon royaume est plein de cavalcades Caracolant vers des plaines dor Aux fanfares magiques dun cor Qui décèlera les embuscades.
Vers l'Occident surgissent, vermeils, Les pinacles de la Cité sainte, Où dix mille étendards, sur lenceinte, Sempourprèrent du sang des soleils.
Tôt tonneront, avec les cymbales, Les tympanons des Barbares noirs, Signal de la bataille des soirs Qui cabrera les pâles cavales.
Les haches heurteront de lestoc, Les casques incrustés descarboucles, Doù sécrouleront, rouges, les boucles Des Païens rebroussés sous le choc.
Et leur Prince, sonnant les alarmes, Séchouera dans les flaques de sang Aux foudres du cor retentissant Par-dessus le vacarme des armes.
Je tordrai dans mon poing les cheveux Des folles qui pleurent sous les tentes La déroute des hordes chantantes Dont elles assouvissaient les voeux.
Que lon danse damour devant lArche Qui nous mène, au rire des clairons, Vers la rive où, doux, nous puiserons Loubli de la lutte et de la marche!
Je vous livre tout lor du Trésor, O vous de la croisade des rêves, Et les gemmes frivoles des grèves Doù la tarasque prend son essor.
Car seul dans le temple du Silence Où mourra la voix de vos adieux, Je veux ravir, comparable aux dieux, La Coupe, la Couronne et la Lance.
V
Létendard que mon bras de rebelle Déroula sur les terres du rêve Tremble aux tours du palais de la Belle Pour que son peuple en rie. Et le glaive
Que trempa dans le sang des chimères Quelque héros aïeul de ma race, Sest brisé dans mes mains éphémères Contre lAnge à la ronge cuirasse.
Prince de si triste renommée, Me voici, revenu des désastres, Sur la route où jadis mon armée Chevauchait en chantant vers les astres.
Nul, hélas! nenguirlande de roses Cette lance où miroite la lune. Ah! les jours de retour sont moroses Aux maudits de la mâle fortune!
La douce diseuse daventure Qui pleura sur le seuil de sa porte Quand je lus dans locculte écriture, Je sais par les signes quelle est morte.
Et mon âme qui damour tressaille Revole vers la terre du rêve, Où vaincu dans lultime bataille Je perdis lEtendard et te Glaive.
VI
Je suis ce roi des anciens temps Dont la cité dort sous la mer Aux chocs sourds des cloches de fer Qui sonnèrent trop de printemps.
Je crois savoir des noms de reines Défuntes depuis tant dannées, O mon âme! et des fleurs fanées Semblent tomber des nuits sereines.
Les vaisseaux lourds de mon trésor Ont tous sombré je ne sais où, Et désormais je suis le fou Qui cherche sur les flots son or.
Pourquoi vouloir la vieille gloire Sous les noirs étendards des villes Où tant de barbares serviles Hurlaient aux astres ma victoire?
Avec la lune sur mes yeux Calmes, et l'épée à la main, Jattends luire le lendemain Qui tracera mon signe aux cieux.
Pourtant lespoir de la conquête Me gonfle le coeur de ses rages: Ai-je entendu, vainqueur des âges, Des trompettes dans la tempête?
Ou sont-ce les cloches de fer Qui sonnèrent trop de printemps? Je suis ce roi des anciens temps Dont la cité dort sous la mer.
VII
Je suis mort au bord de la grève Dun pays dont je fus roi Las moi! quai-je trompé le rêve Des blancs guerriers le la foi?
Leurs trompettes dor dans lautomne Tonnent, et leurs cris de deuil Vibrent dans le vent monotone Qui souffle sur mon cercueil.
Dans ma main se rouille lépée Qui flamba sur maints combats Quand les chantres de lépopée Suivaient léclair de mes pas.
Tout est fini. La Renommée Ne sacrera plus ce front Des fraîches palmes dIdumée Qui sauvent de tout affront.
Et les vierges qui par les routes Semaient sous mon char des lys, Je crois quelles vont senfuir toutes, Riant des jours de jadis.
Pourquoi pleurer les infidèles En mon éternel sommeil? Je sais que quand les hirondelles Voleront vers le soleil,
Ta viendras, ô Reine du rêve, De lhiver des mers du Nord, Ravir mon âme vers la grève Où tout souvenir s'endort.
VIII
Roses trop rouges de mon désir, Je vous effeuille au bord de cette onde Où venait se mirer le Plaisir Sous son masque usé comme le monde.
Du bleu des monts où naît le matin Cent bateaux dont la poupe se bombe Se laissent voguer, lourds de butin, Vers la mer où le soleil succombe.
Mon âme amante des nénufars Voit passer devant elle la flotte Brave de clairons et détendards Sans ouïr lappel du roi-pilote.
Cest demain le réveil en la mer Pour ceux-là qui descendent le fleuve. --Ecoute les cloches de lhiver, Qui sonnent pour les autres l'épreuve.
Et prie à genoux parmi les fleurs Roses trop rouges que tu tortures, Nénufars où pleurent tes douleurs. Pour tous les fous de ces aventures.
La nuit douce à tes souvenirs las Pose ses pas doubli sur la grève. Dors au pays des fleurs et des glas Et rêve que la vie est un rêve.
IX
La porte de la triste maison Où sabrita le rêve des ans Sest close aux neiges de la saison Dont frissonnent les nouveaux enfants.
La route ne connaît plus les rois Qui passaient dans des bruits de tambours, Ni les prêtres droits sous leurs orfrois, Ni les bouffons et les troubadours.