Petite Mère

Chapter 9

Chapter 93,932 wordsPublic domain

Petite mère avait remonté les quatre étages suivie de Charlot qui tenait sa robe et s'accrochait à elle comme s'il avait peur. Il avait peur, en effet, mais de quoi?... Il n'aurait pu le dire, car il ne comprenait que bien vaguement de quoi il s'agissait. Petite mère s'assit sur sa chaise sans dossier, et se mit à réfléchir. Charlot s'était accroupi par terre tout près d'elle; suivant son ancienne habitude il appuyait sa tête sur ses genoux et levait vers elle des yeux inquiets.

-- Petite mère, demanda-t-il, pourquoi pleures-tu? Est-ce qu'ils veulent te faire du mal?

-- Oh! Charlot, répondit-elle, et elle ne put plus retenir ses sanglots, ils croient que j'ai volé!...

-- Volé!... répéta le petit garçon pour qui ce mot avait un sens vague et terrible.

Il se souvenait que dans la maison qu'ils avaient habitée autrefois il y avait un jeune garçon que l'on appelait "le voleur", que l'on montrait au doigt et dont tout le monde s'éloignait. Ce malheureux enfant, que le mépris dont on l'accablait avait endurci plutôt qu'humilié, était la terreur des petits sur qui il se vengeait de la sévérité des grands. Charlot avait gardé de lui un souvenir plein d'effroi, car il lui donnait une taloche à chaque rencontre et il lui avait plus d'une fois enlevé son morceau de pain lorsqu'il le trouvait le mangeant seul dans l'escalier. Et maintenant c'était Petite mère qu'on accusait d'être une voleuse!... Il ne pouvait comprendre cela, c'était monstrueux...

-- Mais tu n'as pas volé, toi?... dit-il

-- Non, tu le sais bien, Charlot; je ne voudrais pas voler pour rien au monde. Comment est-ce qu'ils peuvent le croire?...

Sa pensée se perdait dans ce mystère; tout à coup il se fit un rayon de lumière.

-- Oh! dit-elle, je sais maintenant!... je n'avais pas pu comprendre tout de suite. Oh! Charlot, si nous pouvions rencontrer encore la petite dame! Elle se souviendrait bien qu'elle m'a donné une pièce d'or... Alors on ne croirait plus que j'ai volé.

-- J'irai la chercher, dit Charlot en se redressant.

-- Mon pauvre Charlot, tu ne sais pas elle demeure, ni moi non plus; nous l'avons rencontrée dans la rue, tu sais bien.

-- J'irai dans la rue!...

Il allait ajouter: Quand je serai grand, mais il s'arrêta. Peut-être serait-ce bien long d'attendre...

Petite mère regardait le ciel d'un air désolé.

-- Si le père était ici, il dirait que je ne suis pas une voleuse et on le croirait, mais nous sommes tout seuls!...

Tout à coup elle se souvint des paroles du cordonnier, sa figure s'illumina.

-- Monsieur Perlet ne l'a pas cru, lui, dit-elle. Il est bon; je l'aime beaucoup.

Cette pensée que quelqu'un dans la maison avait confiance en elle raffermit son courage. Elle essuya ses yeux et embrassa Charlot.

-- Ah! dit celui-ci dont la figure s'illumina aussi, quand je serai grand je les battrai, ceux qui disent que tu es une voleuse, et même je les tuerai!...

-- Oh! non, Charlot, tu ne voudrais tuer personne. Maintenant ne pensons plus à tout cela. Vois-tu, il fait beau, nous irons nous promener.

-- J'ai faim, répondit le petit garçon revenant à sa préoccupation dominante.

-- Déjà!... Oh! Charlot, tu sais bien pourquoi nous ne pouvons rien avoir avant midi, et je crois qu'il a sonné dix heures il y a un moment. Viens, sortons un peu, cela te fera oublier.

Ils descendirent. Au second étage une porte était entr'ouverte: une figure d'enfant parut dans l'ouverture, puis on entendit une voix qui disait:

-- Mère, c'est elle!...

Et la mère répondit:

-- Comment ose-t-elle se montrer? je te défends de lui parler, tu m'entends?...

Il était impossible que ces paroles, prononcées d'une voix haute et claire, ne parvinssent pas aux oreilles de Petite mère. Elle rougit, pâlit et hésita à passer; c'était d'elle qu'on parlait, elle en était sûre; mais Charlot n'avait pas entendu, ou il n'avait pas compris et il la tirait en avant.

Lorsqu'elle posa sa clef sur la table de la loge madame Perlet la prit sans la regarder et sans lui dire un mot. Petite père vit que le cordonnier était absent et s'éloigna bien vite.

Dans la rue une ou deux voisines vinrent sur le seuil de leurs boutiques et la regardèrent d'un air particulier. Petite mère n'y fit d'abord pas attention; elle ne pensait pas que sa réputation de voleuse se fût déjà répandue en dehors de la maison, mais elle entendit la fruitière dire à haute voix à une personne qui regardait par-dessus son épaule:

-- Ca a des airs doux, timides... On ne sait plus à qui l'on peut se fier dans ce monde.

Alors Petite mère se hâta de tourner le coin de la première rue et elle essuya une grosse larme sans que Charlot s'en aperçût.

Ils marchèrent longtemps sans se rien dire, puis ayant atteint un boulevard ils s'assirent sur un banc. Une femme pauvrement vêtue y était établie avant eux, et deux enfants d'aussi misérable apparence que leur mère jouaient auprès d'elle, prenant la terre avec leurs mains et faisant des creux et des pâtés comme ils l'avaient vu faire à d'autres enfants avec des pelles en bois. La mère paraissait triste et abattue; elle regardait les enfants et soupirait de temps à autre. Pourtant lorsqu'elle vit que les deux petits s'amusaient, riaient en secouant leurs mains sales, et que le soleil avait mis un peu de couleur à leurs joues pâles, elle se mit à sourire et dit en caressant la tête du plus jeune:

-- Nous sommes bien ici, n'est-ce pas, mon Georges?

Le petit ne répondit pas, mais l'aîné, qui venait d'ajouter une poignée de terre à son édifice, se retourna en disant:

-- Nous resterons encore longtemps.

-- Jusqu'à midi, répondit la mère, ce bon soleil me réchauffe et vous êtes mieux ici que dans notre chambre humide.

Petite mère avait remarqué que la pauvre femme était pâle et maigre à faire pitié; elle paraissait respirer avec peine, et comme le banc n'avait pas de dossier, sa taille se pliait en deux n'ayant pas la force de se soutenir. Elle était bien malade, il était facile de le voir.

Au bout d'un moment elle parut remarquer les deux enfants qui étaient venus s'asseoir à côté d'elle. Charlot suivait d'un oeil d'envie le jeu des deux petits, dont l'aîné était à peu près de sa taille mais moins vigoureux que lui.

-- Veux-tu jouer avec eux? demanda la mère qui devinait son désir.

Quand il eut mis, comme les autres la main au pâté de terre, elle regarda plus attentivement sa soeur et fut frappée de son air chétif, qui faisait contraste avec la bonne mine du petit garçon, et de l'expression triste de son visage pâle.

-- C'est ton frère? demanda-t-elle pour entrer en conversation.

-- Oui, madame.

-- Où est ta maman?

-- Elle est morte, depuis bien longtemps...

-- Pauvres petits!...

Petite mère ne s'étonnait plus de cette exclamation. Elle savait bien maintenant qu'ils étaient de "pauvres petits!"

-- Et ton père?

-- Il est bien malade à l'hôpital.

La pauvre femme ne dit rien, mais Petite mère vit bien qu'elle avait beaucoup de pitié pour eux. Elle savait que bientôt peut-être les deux petits enfants qui jouaient à ses pieds seraient, eux aussi, abandonnés.

Elle n'avait pas la force de parler beaucoup, et Petite mère n'était guère disposée à entretenir une conversation; outre sa timidité naturelle, elle avait sur le coeur un poids écrasant. Pourtant elle était heureuse d'être assise auprès de cette inconnue qui la regardait avec compassion; elle se sentait comme abritée et oubliait un peu les regards malveillants et les paroles dures qui lui avaient fait tant de mal. Et puis Charlot était content de jouer, et Petite mère aimait à le voir content. Le doux soleil de mai, traversant le maigre feuillage de l'arbre sous lequel elles étaient assises, réchauffait ces deux êtres souffrants, la pauvre mère minée par la maladie et le souci, et la frêle enfant qui ne connaissait guère de la vie que ses tristesses. Après l'angoisse qu'elle avait éprouvée le matin, Petite mère se sentait rafraîchie par ce voisinage doux et bienveillant. Hélas! ce sentiment de bien-être et de repos ne devait pas durer longtemps.

Deux jeunes filles passèrent en se donnant le bras, riant et causant très-haut comme pour attirer l'attention. Lorsqu'elle furent en face du banc, l'une d'elles s'arrêta brusquement en montrant Petite mère.

-- Tiens! dit-elle, regarde, c'est la voleuse!

Puis s'adressant à la pauvre enfant, elle lui demanda, avec un ricanement grossier, si elle avait encore trouvé une pièce d'or, et si elle était contente de sa matinée, après quoi la saluant du nom de "mademoiselle la voleuse," elles s'éloignèrent.

Petite mère, tout effarée, reconnut deux jeunes filles qu'elle rencontrait souvent dans son escalier.

La pauvre femme, assise près d'elle, l'avait regardée d'un air d'étonnement et avait fait un mouvement instinctif pour s'éloigner d'elle; Petite mère avait baissé la tête et deux larmes coulaient le long de ses joues. La malade y vit un signe qu'elle était coupable; sa pitié, pour l'enfant sans mère qui avait pu être entraînée au mal par la misère et l'abandon, lutta dans son coeur avec l'horreur que lui inspirait une voleuse. Si elle avait été seule, la pitié l'eût emporté et elle aurait montré de l'intérêt à Petite mère; mais ses enfants... elle ne pouvait pas les laisser dans la société d'enfants vicieux. Elle se leva donc sans mot dire et voulut prendre les deux petits garçons par la main pour les éloigner, mais l'émotion lui avait ôté le peu de force qui lui restait; elle chancela et dut s'appuyer contre le tronc d'arbre. Petite mère courut à elle et la ramena au banc où elle la fit asseoir en appuyant sa tête contre son épaule. Au bout d'un moment la pauvre femme rouvrit les yeux et, repoussant l'enfant avec une sorte de violence, elle se redressa et respira avec effort.

-- Laisse-moi, dit-elle, je me remettrai mieux toute seule. Emmène ce petit! je ne veux pas qu'il joue avec mes enfants.

La petite fille se leva et emmena Charlot qui essaya de résister, mais se tut et obéit lorsqu'il eut jeté un regard sur la figure bouleversée de sa soeur.

Quelques pas plus loin, Petite mère, par une impulsion soudaine, lâcha sa main et revint près du banc.

-- Madame, dit-elle à la malade qui la regardait d'un air étonné et sévère, je ne suis pas une voleuse, je vous assure que je ne le suis pas.

Avant que celle-ci eût pu répondre, Petite mère avait rejoint Charlot et s'en allait avec lui sans se retourner. Si elle en avait eu la force, la pauvre femme l'aurait suivie, l'aurait prise dans ses bras et lui aurait dit:

-- Je te crois, ma fille. Non, tu n'es pas une voleuse.

Les paroles de Petite mère, son accent, son regard avaient porté la conviction dans son âme et elle la suivit longtemps des yeux.

Où aller maintenant? Petite mère était si lasse... Nulle part dans ce dédale de rues, dans cette fourmilière humaine elle ne pouvait trouver un asile, une protection... Ils errèrent encore un peu; car elle n'avait pas le courage de rentrer... De loin elle vit l'hôpital et le montra à Charlot.

-- Vois-tu, dit-elle, c'est là qu'est le père, dans cette grande maison.

-- Je ne veux pas y aller! cria le petit garçon qui frissonnait au souvenir de ce qu'il avait vu la veille.

-- Nous ne pouvons pas y aller avant dimanche; peut-être qu'alors il sera guéri, Charlot. Il nous faut le demander au bon Dieu, la bonne soeur nous l'a dit.

-- Mais, répondit le petit garçon, nous ne pouvons pas le lui demander puisque nous ne savons pas où il est.

-- Vois-tu, Charlot, il est partout. Tu ne peux pas comprendre ça, ni moi non plus, mais Sylvanie l'a dit et monsieur Perlet aussi. Il voit tout... il entend tout.

Comme elle prononçait ces mots, sa figure s'illumina tout à coup...

-- Mais alors, ajouta-t-elle, il sait que je n'ai pas volé la croix!... Il sait que je ne mens pas!... Oh! Charlot, quel bonheur!... peut-être qu'il le dira aux autres qui ne veulent pas le croire... Charlot, je suis si contente qu'il le sache.

Charlot ne partageait pas la joie de sa soeur; il ne pouvait absolument pas débrouiller ses idées sur ce sujet, et la pensée du ballon s'associait obstinément dans son esprit à celle de cet être mystérieux qui, disait-on, voyait tout, entendait tout, et que lui ne pouvait ni voir ni entendre nulle part.

Midi sonnait à toutes les églises et les enfants reprirent le chemin de la maison. La pensée qu'il y avait quelqu'un qui savait qu'elle n'était pas coupable donnait à Petite mère un courage tout nouveau pour braver les regards et la malveillance des voisins.

Lorsqu'ils arrivèrent à la loge, le déjeuner était servi. C'était un ragoût de pommes de terre avec quelques débris de viande qui était fort apprécié des enfants. Madame Perlet ne les regarda pas, elle était occupée d'un visiteur qui, debout, appuyé contre la commode, causait avec elle. C'était un des locataires.

-- Vraiment, disait-elle, vous avez fait une pareille folie!... vingt francs pour voir ce que le moindre moineau peut voir tous les jours.

-- Pardon, pardon, madame Perlet. Les moineaux ne montent pas si haut que ça. Je n'ai pas d'enfants, voyez-vous, et je gagne bien ma vie, je puis donc m'accorder de temps à autre une petite fantaisie. Eh bien, vrai, ça en valait la peine.

Pendant qu'il parlait, monsieur Perlet avait attiré Petite mère sans rien dire, et il la tenait serrée contre lui. Cette étreinte affectueuse donnait à la pauvre petite un sentiment délicieux de protection.

-- Avec qui étiez-vous là dedans? demanda le cordonnier au voisin.

-- Avec des messieurs et une dame, du beau monde, qui me regardait un peu de travers comme si mon argent ne valait pas le leur. Une fois dans les nuages je voudrais bien savoir si je ne pesais pas autant qu'eux. Ah! je ne me repens pas d'y être allé, vraiment, et je vais recommencer à économiser pour faire encore un voyage en ballon l'année prochaine.

Charlot écoutait de toutes ses oreilles. Quand il fut bien sûr d'avoir compris il prit la parole.

-- Est-ce que le bon Dieu y était? demanda-t-il au voyageur en le tirant par sa manche.

-- Où donc, mon petit ami?

-- Dans le ballon...

-- Mais non, pas que je sache; du moins pas plus qu'il n'est ici. Pourquoi demandes-tu cela?

-- Ah! dit Charlot avec un soupir, alors s'il n'est pas dans le ballon, je ne comprends pas où il peut être.

-- Qu'est-ce qu'il veut dire? demanda le locataire étonné.

-- Je croyais qu'il demeurait dans le ballon, reprit l'enfant d'un ton de complet découragement, et je voudrais tant le trouver parce que Petite mère dit qu'il sait qu'elle n'est pas un voleuse.

-- Qu'est-ce qu'il veut dire? répéta le visiteur de plus en plus étonné, car il n'avait pas encore entendu parler de la triste histoire qui remplissait la maison.

-- Il ne sait ce qu'il dit, répliqua M. Perlet. Allons, Charlot mon garçon, tais-toi et laisse-nous causer raisonnablement.

Charlot recula d'un pas, mais il ne pouvait renoncer à la parole sans une dernière question.

-- Alors, dit-il, à quoi sert le ballon si le bon Dieu n'y demeure pas?

XV

Lorsque les enfants remontèrent dans leur chambre ils y trouvèrent un hôte inattendu: Charlot, le chat, avait repris le même chemin qui l'avait amené la première fois; il était sur le rebord de la fenêtre et miaula piteusement en les voyant. L'autre Charlot, implacable dans son ressentiment, voulut se jeter sur lui pour lui tirer la queue, mais Petite mère le retint.

-- Non, non, dit-elle, tu le ferais sauver. Laisse-moi le prendre tout doucement. Je ne veux pas que tu lui fasses du mal, Charlot, il ne t'en a pas fait.

Le chat ne songeait point à se sauver: il se laissa prendre sans aucune difficulté mais, après avoir subi de bonne grâce quelques caresses, il sauta à terre et se dirigea vers la porte où il miaula jusqu'à ce que la petite fille la lui eût ouverte; alors il sortit, mais une fois dans le couloir il se retourna et regarda Petite mère en miaulant encore.

-- Qu'est-ce qu'il a donc? demanda celle-ci; allons avec lui, Charlot; on dirait qu'il veut nous montrer quelque chose.

Content de voir qu'on le comprenait enfin, le chat conduisit les enfants devant la porte de sa maîtresse. Là il regarda de nouveau Petite mère comme pour lui demander son secours. Elle frappa, n'osant ouvrir comme le chat semblait l'y inviter. Une voix faible répondit et Petite mère entra. Le chat, ayant réussi dans son entreprise, passa devant elle et, s'avançant d'un air calme et majestueux, il sauta à sa place accoutumée, mais le lit cette fois n'était pas vide.

-- Ah! dit la vieille dame qui y était couchée la figure toute rouge de fièvre, vous voilà enfin! j'ai tant appelé que ma voix en est tout enrouée. Est-ce qu'on n'aurait pas pu deviner que j'étais malade en ne me voyant pas sortir de ma chambre?... Dans cette maison on ne s'inquiète pas plus de vous que si vous n'existiez pas. On peut mourir sans que personne y prenne garde.

Un peu effrayée de cet accueil, Petite mère s'approcha timidement en disant:

-- Etes-vous malade, madame?

-- Je le pense bien que je suis malade!... C'est facile à voir que je suis malade! Depuis hier matin que je suis clouée dans mon lit sans pouvoir me remuer!... C'est mon rhumatisme dans le dos, je souffre comme une misérable... Et mon pauvre chat qui n'a pas eu son lait hier ni ce matin, c'est encore ça qui me tourmente le plus.

A ce moment, apercevant Charlot derrière sa soeur, madame Charles fit une exclamation de mécontentement.

-- Je ne veux pas que ce méchant garçon reste ici, dit-elle, il est capable de me tuer mon chat. Renvoie-le, petite!

-- J'aime mieux m'en aller, répliqua Charlot, je n'ai pas du tout envie de rester avec vous, parce que vous êtes méchante.

-- Oh! Charlot! dit Petite mère, tu ne dois pas parler ainsi. Va jouer dans la cour. Je t'appellerai quand j'aurai fini.

Charlot jeta un regard de haine sur le chat. Ne pourrait-il donc jamais se venger de son ennemi? Mais d'un autre côté il aimait réellement mieux quitter cette chambre, car notre Charlot avait toujours éprouvé peu de sympathie pour les malades, et l'humeur grondeuse de la vieille dame ne lui paraissait nullement agréable. Faisant donc un geste menaçant à l'adresse du chat qui, roulé en boule et confortablement assoupi, ne s'en aperçut pas, il s'en alla.

-- A présent, dit la malade, tu vas d'abord m'arranger mon oreiller. Il me semble que j'ai une pierre sous la tête. Là, fais attention, petite. Tu l'ôteras tout doucement, tu le secoueras bien et puis tu me le remettras. Je puis me soulever un peu...

Petite mère se souvenait-elle encore de ce qu'il faut aux malades? Elle était si adroite dans ses mouvements et avait la main si légère, que la vieille dame ne lui fit aucun reproche et soupira de satisfaction lorsqu'elle put reposer sa tête sur un oreiller lisse et moelleux. L'abandon où elle était restée depuis deux jours l'avait irritée, mais au fond madame Charles était bonne et elle remercia l'enfant d'un ton plus doux.

-- Tu sais mieux t'y prendre que je n'aurais cru, lui dit-elle.

Petite mère se sentit encouragée par ces paroles.

-- Maintenant, ouvre le tiroir d'en haut de ma commode. Il y a dans le coin de droite, sous mes mouchoirs, un porte-monnaie?

Petite mère l'eut bientôt trouvé.

-- Apporte-le-moi. Ouvre-le et prends-y deux gros sous: referme-le et mets-le sous mon oreiller. Tu vas aller me chercher mon lait. Prends la tasse avec toi.

En un clin d'oeil Petite mère l'eut découverte.

-- N'en verse pas, et n'en bois pas une goutte! lui cria madame Charles lorsqu'elle quitta la chambre.

En revenant de chez la fruitière la petite fille trouva Charlot sur l'escalier; il s'ennuyait sans elle, étant si accoutumé à ne pas la quitter. Ses yeux brillèrent lorsqu'il vit la tasse pleine d'un lait blanc et épais.

-- Donne m'en une goutte, dit-il en se haussant pour l'atteindre.

-- Non, Charlot, j'ai promis de n'y pas toucher, tu vas le renverser et alors qu'est-ce que je ferai?

-- J'en veux, dit le petit garçon en faisant un mouvement si violent que la tasse faillit échapper aux mains de sa soeur.

-- Oh! Charlot, que fais-tu? cria la pauvre petite.

Il était parvenu à lui faire baisser le bras et il avait bu une gorgée, mais l'accent suppliant de sa soeur l'arrêta.

-- Charlot, c'est voler! disait-elle, ce lait n'est pas à nous.

Une voisine avait assisté sans qu'elle s'en doutât à cette petite scène, et regardant Petite mère d'un air méprisant, elle lui dit:

-- Te voilà tout à coup bien sainte n'y touche. Mieux vaut encore voler une goutte de lait qu'une croix d'or.

-- Vous êtes une méchante! cria Charlot en fermant ses deux petits poings avec colère, elle n'a pas volé la croix d'or, le bon Dieu le sait.

Petite mère montait en pleurant.

Arrivée auprès de madame Charles elle reçut ses instructions sur la quantité de lait qu'elle devait donner au chat.

-- Tu n'y as pas touché? demanda la malade.

L'enfant hésita. Elle n'y avait pas touché elle-même, mais on y avait touché pourtant. Elle répondit que son petite frère avait voulu en boire une goutte.

-- C'est un mauvais garçon, dit la malade: il ne faut pas le laisser entrer dans ma chambre.

-- Il n'est pas méchant, répondit Petite mère, mais il est encore petit et il aime tant le lait...

Le chat était descendu du lit et suivait tous ses mouvements, de ses yeux demi-fermés, avec un intérêt qu'il parvenait mal à dissimuler. Son repas fut placé comme de coutume sur la table car, dit sa maîtresse, il en a l'habitude et il n'aime pas qu'on le dérange. Alors Petite mère dut faire le café de la malade, ranger sa chambre, épousseter les meubles. Elle s'en acquitta si bien que celle-ci en fut attendrie pour elle.

-- As-tu mangé? lui demanda-t-elle lorsqu'elle fut sûre que le chat n'avait pas laissé une goutte de son lait.

Sur sa réponse affirmative la vieille dame chercha une bonne place sur son oreiller et s'assoupit. Minet était resté sur la table devant sa soucoupe bien léchée, filant d'un air de béatitude.

Petite mère ne savait que faire. Elle avait bien envie de rejoindre Charlot, mais elle craignait que la porte ne fît du bruit. Ce fut le chat qui vint à son secours; il voulut sortir et comme madame Charles avait fait fermer la fenêtre il alla miauler devant la porte. Sa maîtresse, sans se retourner, dit à demi-voix:

-- Ouvre-lui!... Et Petite mère le suivit et entra un moment dans sa chambre.

Lorsqu'elle descendit dans la cour pour y chercher son frère, un vrai tumulte y régnait. Aidé des enfants du concierge, Charlot avait réussi à attraper son homonyme, puis on l'avait lâché après lui avoir attaché à la queue une pelle en fer battu qu'il traînait avec épouvante derrière lui; plus il courait, faisant mille tours et détours, plus la belle bondissait sur le pavé avec un tapage étourdissant. Le pauvre animal semblait affolé. Lui si lent et si majestueux dans ses allures, courait, sautait, tournait et retournait sur lui-même, par moments il avait presque des convulsions de rage et de terreur.

Une voisine regardait et riait tout en essayant de gronder.

Petite mère se précipita dans la loge en appelant madame Perlet; elle savait combien celle-ci avait le coeur tendre pour les animaux. Un moment après le chat était délivré, ses persécuteurs avaient reçu chacun un soufflet, et la concierge, toute tremblante d'indignation, leur déclarait que les enfants qui font souffrir les pauvres bêtes sans défense peuvent être assurés de périr sur l'échafaud. -- Après cette exécution qui n'avait pris que deux minutes, madame Perlet monta auprès de la malade qui l'accueillit par des reproches.