Petite Mère

Chapter 7

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-- Oh! oui, je suis sûre que je pourrai le retrouver, répondit Petite mère.

Un moment après les deux pauvres petits étaient seuls, assis sur une chaise entre le mur et le lit où leur père était étendu sans mouvement. Ils ne voyaient de lui que sa main gauche qui reposait sur la couverture. Cette immobilité absolue ressemblait à la mort... Le savaient-ils? Petite mère, qui avait vu sa mère couchée sur son lit et l'avait appelée sans pouvoir lui faire ouvrir les yeux, le comprenait mieux que son frère. Elle ne pleurait pas, mais son pauvre petit coeur était comme glacé au dedans d'elle.

L'hôpital!... c'était donc là l'hôpital... En face elle voyait les premiers lits d'une longue rangée, et dans chacun, en passant, elle avait vu une figure souffrante. Cette parole lui revenait comme un refrain:

-- Y en a-t-il, là dedans, des malheureux!

Et maintenant, c'était son père qui était "là dedans." Y resterait-il toujours? Ne reviendrait-il plus jamais dans leur petite chambre, leur apportant avec le pain, le sentiment si doux de ne plus être seuls? Ces pensées absorbaient Petite mère lorsqu'elle s'aperçut tout à coup que le malade qui occupait le troisième lit en face d'elle faisait de vains efforts pour atteindre quelque chose sur la table à côté de lui. Poser doucement Charlot par terre et courir à son aide, ce fut l'affaire d'un instant.

Le malade était retombé sur son oreiller, épuisé par l'effort qu'il avait fait. Il regarda l'enfant dont les yeux anxieux l'interrogeaient et lui dit d'une voix qui n'était plus qu'un souffle:

-- A boire...

Elle n'entendit pas mais elle devina, et, prenant le gobelet d'étain à moitié plein d'une boisson rafraîchissante, elle se haussa sur la pointe des pieds et l'approcha des lèvres desséchées du malade qui but avidement une gorgée. Elle l'avait fait avec tant de soin qu'il n'y eut pas une goutte répandue.

C'était un homme encore jeune que la maladie avait atteint et consumé en peu de semaines. Il savait qu'il allait mourir. Petite mère, oubliant sa timidité, essaya d'arranger son oreiller pour qu'il fût plus à l'aide, puis elle posa une petite main fraîche et caressante sur sa main brûlante.

Le malade la regarda de ses yeux déjà voilés. La voyant si petite et si chétive, et pensant qu'elle n'aurait bientôt plus de père, car il devinait qu'elle était l'enfant de l'homme que, depuis trois jours, il voyait étendu sans mouvement en face de lui, il se sentit ému de pitié pour elle et murmura:

-- Que Dieu te bénisse, pauvre petite!

Ainsi Petite mère emporta la bénédiction d'un mourant.

Charlot l'avait suivie; ils retournèrent s'asseoir à leur place. Toujours même silence, toujours même immobilité.

Charlot finit par s'endormir sur les genoux de sa soeur. Lorsque la soeur vint les avertir qu'il était temps de partir, elle les trouva ainsi.

Petite mère était bien triste de devoir s'éloigner de son père; mais elle comprit qu'il fallait se soumettre comme tout le monde. Autour d'elle, les visiteurs et les malades échangeaient leurs adieux: les uns se retournant pour faire un dernier signe, les autres les suivant des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu. Quelques-uns de ces derniers se demandaient sans doute si leurs amis les retrouveraient au jour de la prochaine visite; d'autres se consolaient en regardant ou en savourant les petites douceurs qu'on leur avait laissées: une orange, un pot de confiture, quelquefois une fleur. Et dans cette grande salle, où se trouvaient réunies tant de souffrances, il y avait aussi des joies, des attendrissements, des sentiments d'une inexprimable douceur. Plus d'une pauvre femme avait apporté à son mari un petit cadeau acheté au prix d'une dure privation, et tous deux étaient heureux, l'un de son sacrifice, l'autre de se sentir aimé.

Le malade à qui Petite mère avait donné à boire était presque le seul qui n'eût pas eu de visite. En passant près de lui, elle le regarda; elle aurait voulu lui rendre encore un petit service, mais il s'était assoupi et ne la vit pas.

La soeur, qui s'était prise d'affection pour les deux enfants, les accompagna jusqu'au haut de l'escalier. Là, elle se baissa pour embrasser Charlot en disant:

-- Tu pourras revenir dimanche; mais il faudra encore être bien sage, tu sais?...

-- Est-ce qu'il sera mieux dimanche? demanda Petite mère.

-- Dieu seul le sait, ma fille. Il faut le lui demander.

-- Mais nous ne savons pas où il est, dit Charlot.

-- Comment! s'écria la bonne soeur, confondue de cette ignorance, tu ne sais pas où est le bon Dieu?...

-- Non. Je ne l'ai jamais vu...

-- Il est dans le ciel, mon enfant... On ne t'a donc rien appris... Ta mère ne t'enseigne donc pas à prier?

-- Je n'en ai pas, répondit Charlot.

-- Elle est morte quand il était tout petit, ajouta Petite mère.

-- Oh! pauvres enfants!...

Et la soeur les regarda d'un air de pitié si profonde que Petite mère en fut troublée. Ils étaient donc bien à plaindre, puisque tout le monde les regardait ainsi.

Lorsqu'ils eurent descendu la moitié du grand escalier, la soeur les rappela et les embrassa encore une fois.

-- Le bon Dieu prend soin des orphelins, dit-elle. N'oubliez pas de le prier. Est-ce que personne ne vous l'a jamais dit?

-- Si, répondit Petite mère, ma maman me l'a dit; mais je ne sais plus...

Il fallait retourner auprès de ses malades. La soeur soupira et s'éloigna rapidement en répétant:

-- Pauvres petits!...

Lorsqu'ils eurent refait tout le chemin dans l'intérieur du vaste édifice et qu'ils se retrouvèrent dans la rue, Charlot leva les yeux et vit le ballon captif qui planait au-dessus des dômes et des hautes tours des églises, dans le bleu du ciel.

-- Petite mère, dit-il, ne crois-tu pas qu'il demeure dans le ballon, le bon Dieu?...

-- Je ne sais pas, répondit-elle, un peu surprise de cette idée. Peut-être... Mais alors il ne pourrait pas nous entendre. Je voudrais bien que quelqu'un nous explique tout cela.

XI

Les deux enfants s'étaient arrêtés, les yeux fixés sur le ballon qui montait lentement dans l'air lumineux, lorsqu'une voix fraîche et douce, parlant tout près d'eux, attira leur attention. C'était celle d'une petite fille qui marchait à côté de sa mère. Elle était plus grande que Petite mère, mais ne paraissait guère plus âgée. Sa figure et son costume faisaient le plus parfait contraste avec la chétive enfant qu'elle regardait: une robe de mousseline blanche, de larges rubans bleus, une longue et abondante chevelure blonde tout ondulée, des gants blancs, de petits souliers blancs aussi, une figure rosée et de riants yeux bleus, voilà ce que vit Petite mère lorsqu'elle se retourna. Elle en fut toute saisie, toute ravie, et regarda la petite fille comme on regarde un tableau.

-- Maman, disait celle-ci, vois-tu comme ils ont l'air malheureux, ces pauvres petits!

-- Oui, répondait la mère distraite, mais nous sommes pressées. Viens, Edith, ne m'arrête pas ainsi.

-- Oh! maman, je suis sûre qu'ils ont faim.

-- Eh bien, voilà des sous, donne-les-leur, ma fille, mais dépêche-toi...

Edith prit les gros sous que sa mère avait tirés de sa poche et les regarda d'un air mécontent.

Au même moment une dame de la connaissance de madame Grandville traverse la rue pour lui parler. Voilà la petite fille libre de ses mouvements; elle se hâte d'en profiter.

Glissant les gros sous dans sa poche, elle y prit un porte-monnaie en miniature fait pour contenir des centimes ou des pièces d'or: ce qu'elle en sortit, c'était son petit trésor, une pièce brillante qu'on lui avait donnée la veille, puis elle s'approcha de Petite mère qui était toujours en contemplation devant cette apparition merveilleuse.

-- Je suis sûre que tu as faim, lui dit-elle.

Petite mère devint très rouge et ne répondit pas, mais Charlot n'avait pas tant de scrupules.

-- Moi, j'ai faim, dit-il. Petite mère n'a pas aussi faim que moi, elle.

-- Est-ce que tu mendies?... demanda encore Edith sans faire attention au petit garçon, mais s'adressant toujours à sa soeur.

-- Oh! non, répondit la petite que ce mot fit rougir encore davantage.

-- Tant mieux, parce que maman dit qu'aux mendiants il faut donner des sous, mais puisque tu ne mendies pas, tiens, prends ça: tu pourras acheter tout ce que tu voudras.

La petite pièce jaune brilla dans la main gantée de blanc et passa dans la main brune et menue de l'autre enfant, sans que celle-ci comprît ce que cela voulait dire. Et avant qu'elle fût revenue de sa surprise, la figure rose et riante avait effleuré la sienne, et elle avait reçu un baiser.

Puis Edith, légère et joyeuse d'avoir pu faire sa volonté, rejoignit sa mère avant que celle-ci se fût aperçue de son absence; toutes deux s'éloignèrent rapidement et tournèrent le coin de la rue.

Petite mère restait immobile, ne sachant pas si ce qui venait de se passer était un rêve. Jamais elle n'en avait fait de si beau.

Cette jolie créature vêtue de blanc, ce sourire, cette douce voix, ce baiser, toute cette apparition avait été si rapide! mais elle tenait la preuve de sa réalité, la petite pièce ronde qui brillait au soleil. Elle la regardait dans sa main ouverte et certes les passants auraient pu s'étonner de voir une petite fille si pauvrement vêtue en possession d'une pièce de dix francs.

-- Oh! que c'est beau! dit Charlot lorsqu'il la vit briller. Petite mère, qu'est-ce que c'est? donne-la-moi, je veux jouer avec.

-- Non, non, répondit-elle, car, sans se rendre compte de sa valeur, elle savait que c'était une chose précieuse. Non, Charlot, ce n'est pas pour jouer. C'est une pièce de cinquante centimes en or. Je vais la mettre dans un coin de mon mouchoir pour ne pas la perdre. Mais pourquoi est-ce qu'elle m'a donné cela? Oh! comme elle était jolie!.. Je voudrais la revoir, Charlot.

-- Mais tu n'as qu'à la regarder, elle est dans ta poche.

-- Ce n'est pas la pièce de cinquante centimes, c'est la petite dame. Charlot, as-tu vu comme elle avait de beaux cheveux d'or? et sa robe, elle était toute blanche comme ce nuage qui est là-haut, et sa figure était comme une rose de mai; tu sais nous en avons vu à l'hôpital, des roses de mai. Il y a une dame qui en a apporté.

-- Moi je voudrais bien mieux qu'elle m'eût donné à manger, dit Charlot d'un ton de mécontentement.

-- Mais avec dix sous nous aurons beaucoup à manger, Charlot.

-- Alors achète-moi un gâteau.

-- Non, il vaut mieux aller d'abord dire à madame Perlet que nous sommes revenus et elle nous dira ce que nous pouvons acheter avec tout cet argent. Tu sais, Charlot, les gâteaux ne sont pas si bons pour toi que le pain et le lait, ou peut-être un petit morceau de viande... ajouta la sage Petite mère dont les ambitions grandissaient à mesure qu'elle réfléchissait à tout ce qu'elle pourrait avoir avec sa nouvelle richesse.

De temps en temps elle mettait sa main dans sa poche pour s'assurer que la pièce de cinquante centimes ne s'était pas envolée, mais le noeud au mouchoir était fait solidement et elle la retrouvait toujours à sa place.

Nous allons laisser les deux enfants suivre le chemin qui les ramène à la maison, pour rejoindre la petite Edith et sa mère.

-- Leur as-tu donné les sous? demanda celle-ci au bout d'un moment, car la rencontre de son amie lui avait fait oublier l'incident.

-- Non, maman.

-- Et pourquoi?

-- C'est qu'ils ne mendient pas. On ne donne des sous qu'à ceux qui mendient, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Alors je leur ai donné ma pièce.

-- Ta pièce?... Que veux-tu dire?

-- Celle que tu m'avais donnée hier, maman.

-- Edith!... s'écria la mère s'arrêtant court et regardant en face la petite fille, tu n'as pas donné ta pièce de dix francs?...

Edith regarda sa mère, sans s'émouvoir et répondit:

-- Mais si, maman. Ils ne sont pas des mendiants, la petite fille me l'a dit.

-- Mais alors pourquoi la lui donner?

-- Maman, tu m'avais dit que tu me la donnais pour me faire plaisir...

-- Sans doute, pour t'acheter quelque chose qui t'aurait fait plaisir...

-- Eh bien, maman, cela m'a fait plaisir de la donner.

-- Mais, mon enfant, c'est une action déraisonnable. On donne des sous dans la rue, on ne donne pas des pièces d'or.

-- Je donnerai des sous aux mendiants; mais à cette petite fille j'ai donné ma pièce d'or, parce que je l'aime.

-- Comment peux-tu l'aimer? tu ne la connais pas.

-- Oh! cela ne fait rien. Elle est si pâle et si maigre, et elle a l'air si gentil! J'ai oublié de lui demander son nom. Quel malheur! je ne saurai pas quel nom lui donner quand je penserai à elle. Eh bien, je l'appellerai Fleurette. C'est un joli nom, n'est-ce pas, maman?

-- Tu l'auras bien vite oubliée, ma fille.

-- Oh! non, je t'assure que je ne l'oublierai pas et quand je la rencontrerai je la reconnaîtrai tout de suite et je l'embrasserai encore.

-- Comment, encore? est-ce que tu l'as donc embrassée?...

-- Mais oui, maman. Ce n'est pas mal n'est-ce pas?

-- C'est absurde, mon enfant. Embrasser une petite fille de la rue, déguenillée, sale sans doute.

-- Non, maman, pas sale. Elle était très propre et son petit frère aussi. Elle a une jolie petite figure, toute pâle et si douce!... Oh! maman, tu ne l'as pas regardée, sans cela tu l'aimerais.

-- Quelle singulière petite fille tu es, Edith, dit madame Grandville, on ne sait où tu prends tes idées. Nous voilà arrivées un peu en retard, je le crains. Montons vite et tâche d'oublier ta nouvelle amie.

Madame Grandville conduisait sa fille à un cours à la mode où toutes les jeunes filles se rendent en grande toilette, à peu près comme Edith elle-même. Elle était une des élèves favorites, car outre qu'elle avait assez d'intelligence et de désir d'apprendre pour faire honneur à ses maîtres, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer pour elle-même.

Jamais peut-être, sans être précisément une princesse, une enfant n'avait été placée dans une situation mieux faite pour la gâter et l'enorgueillir que ne l'était Edith Grandville. Fille unique de parents très riches elle avait été toujours, non seulement aimée, mais admirée, et l'admiration est une nourriture malsaine pour les petits comme pour les grands. Jamais on ne l'avait punie, et lorsqu'on la reprenait c'était avec tant de douceur et de tendresse que son petit coeur ne pouvait être ni froissé ni attristé. Elle avait eu bien peu de désirs qui ne fussent satisfaits. A part quelques petites maladies que les soins de sa mère transformaient presque en plaisirs, elle ne savait ce que c'est que de souffrir. Elle n'avait jamais vu autour d'elle que des visages souriants, jamais entendu que des paroles affectueuses et enjouées.

Chose étrange, chose bien rare et presque contre nature, car Edith était gâtée en ce sens qu'il lui semblait naturel d'avoir tout ce qu'elle désirait, elle n'était pas égoïste. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'une de ses volontés pût être contrariée, mais elle voulait rendre les autres heureux autour d'elle tout autant qu'être heureuse elle-même. Ses dispositions naturelles étaient si aimables qu'elle s'oubliait même souvent pour les autres, et lorsque le soir elle faisait sa prière, son coeur débordait d'amour pour les siens, de reconnaissance envers Dieu qui lui avait donné tant de bonheur, et de pitié pour ceux dont la vie n'était pas douce comme la sienne. Sa mère aurait voulu lui laisser ignorer qu'il y a des malheureux, mais Edith n'était pas de ceux qui passent, sans rien voir et sans rien comprendre, au milieu des misères humaines. Toute petite elle avait eu pitié de l'aveugle qui mendie sous une porte cochère, du pauvre chien affamé, et elle savait reconnaître sur les traits des enfants qu'elle rencontrait dans la rue, les traces de la souffrance et de la faim. Elle avait pour cela les yeux pénétrants de l'amour.

Sa mère l'emmenait de préférence dans les beaux quartiers où l'on rencontre moins de misère, et où l'on peut plus facilement les oublier; mais dans une grande ville, où ne rencontre-t-on pas la souffrance?

Tout en regardant sa fille au milieu de ses compagnes, madame Grandville pensait à ce qui venait de se passer, et se demandait comment les autres mères jugeraient une action aussi extravagante. Donner dix francs et un baiser à une petite mendiante -- car elle persistait à appeler ainsi notre pauvre Petite mère -- c'était la plus étrange des étranges idées de sa fille. Madame Grandville était bonne et charitable dans le sens ordinaire du mot: elle ne passait guère à côté d'une main tendue sans y mettre son obole, et elle s'occupait de beaucoup d'oeuvres de bienfaisance, mais elle n'avait pourtant rien en elle qui ressemblât aux élans d'amour de son enfant. Elle s'en étonnait, s'en inquiétait; elle y voyait pour l'avenir une source de souffrance.

-- Avec l'âge elle s'en guérira peut-être, pensait-elle: il faut qu'elle soit beaucoup avec d'autres enfants, c'est ce qu'il y a de mieux pour elle. Sans cela, étant seule avec de grandes personnes, elle pourrait devenir un peu étrange.

La leçon venait de finir, un joyeux éclat de rire d'Edith tira sa mère de sa méditation et lui sembla comme une réponse à sa pensée. Les petites élèves du cours sortirent ensemble et s'éparpillèrent comme un essaim de gais papillons. Edith marcha quelques moments avec des amies qui suivaient le même chemin, puis elle se retrouva seule avec sa maman à l'endroit même où deux heures auparavant elle s'était arrêtée pour parler à Petite mère.

-- C'est là qu'était Fleurette, dit-elle; je voudrais bien qu'elle y fût encore, mais nous la retrouverons bien sûr un jour.

-- Ce n'est pas probable, mon enfant. Ces petites mendiantes, ça erre dans tout Paris; ces enfants-là n'ont souvent aucune demeure fixe.

-- Oh! les pauvres petits!... Mais pourquoi leurs parents ne prennent-ils pas soin d'eux? Tu ne me laisserais pas errer dans tout Paris, maman?

-- Non, certainement, reprit madame Grandville en serrant la petite main qu'elle tenait dans la sienne, mais c'est bien différent. Les parents de ces pauvres enfants travaillent tout le jour, ou peut-être mendient eux-mêmes. Et puis, tu comprends, ils n'ont pas les mêmes habitudes et les mêmes idées que nous.

-- Je ne comprends pas, maman; ils aiment aussi leurs enfants, n'est-ce pas?

-- Oui, mais ils ne peuvent pas les soigner comme nous; ils ne les aiment pas tout à fait de la même manière: ils sont habitués à les négliger et à les voir souffrir.

-- Maman, reprit Edith, après un moment de réflexion, est-ce que tu pourrais t'habituer à me voir souffrir?

-- Non, ma chérie, certainement pas. Cela me déchirerait le coeur.

-- Pourtant, s'il le fallait?...

-- Ah! s'il le fallait!... mais je ne m'y habituerais jamais.

-- Peut-être qu'ils se n'y habituent pas non plus, mais qu'il faut le supporter, dit l'enfant d'un petit air réfléchi. Oh! maman, si j'étais le bon Dieu je n'aurais pas fait des pauvres. J'aurais voulu que tous les enfants fussent heureux.

-- Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, répondit madame Grandville qui ne pouvait pas expliquer à sa fille que le bon Dieu n'a pas fait les pauvres, mais que la pauvreté est le résultat de l'égoïsme, de la paresse, de la maladie, en un mot du mal qui règne sous tant de formes diverses dans le monde.

-- Ah! oui, dit Edith avec un profond soupir. Mais plus tard je comprendrai et alors je tâcherai qu'il n'y ait plus de pauvres.

-- Ma pauvre chérie, tu auras bien à faire; mais ne pense plus à tout cela, et va vite demander à ta bonne de te donner ton goûter.

Lorsque ce soir-là Edith fut dans le petit lit tout entouré de mousseline blanche qui faisait ressortir la jolie tenture de sa chambre bleue, et que sa mère vint l'embrasser, elle lui dit en passant ses deux bras autour de son cou:

-- Maman, tu n'es pas fâchée de ce que j'ai donné ma pièce de dix francs?

-- Fâchée?... non, ma chérie, mais je voudrais que tu devinsses plus raisonnable.

-- Alors, maman, le Seigneur Jésus n'était pas raisonnable...

-- Que veux-tu dire, mon enfant?

-- Mais, maman, il l'a dit: Tout ce que vous voulez que les autres vous fassent, faites-le-leur aussi de même. Eh bien, moi, si j'étais comme Fleurette, je voudrais bien qu'on me donnât une pièce de dix francs.

-- C'est vrai, mais vois-tu, ma fille, tu ne peux pas encore juger par toi-même de toutes ces choses. Tu auras peut-être fait beaucoup de mal à cette petite fille en lui donnant tant d'argent.

-- Beaucoup de mal... Comment cela peut-il lui faire du mal?

-- Elle en fera peut-être un mauvais usage.

-- Mais, maman, tu me l'avais bien donnée à moi! Cela ne m'a pas fait de mal.

-- C'est bien différent. Elle n'est pas habituée à avoir de l'argent et elle n'a peut-être personne pour la conseiller.

Edith était toute pensive.

-- Maman, au moins je ne lui ai pas fait de mal en l'embrassant?...

-- Non, sans doute.

-- Eh bien, une autre fois je ne lui donnerai qu'un baiser.

XII

Petite mère et Charlot avaient marché lentement. Il faisait chaud, et puis Charlot avait mille choses à dire sur l'emploi des cinquante centimes en or. Ne pourrait-on pas acheter du pain et du lait, et de la viande, et du chocolat?... et peut-être encore des souliers?... Les siens laissaient entrer les petites pierres et cela lui faisait bien mal... Petite mère secouait sagement la tête: elle ne pensait pas qu'on pût avoir tant de choses, mais elle avait cependant une vague idée qu'une pièce de dix sous en or valait plus qu'une pièce de dix sous ordinaire. Tout en marchant lentement, et en se trompant de chemin une ou deux fois, ils arrivèrent pourtant.

La loge était pleine; plusieurs voisines s'y étaient réfugiées, car il commençait à pleuvoir et nos deux enfants rentrèrent à peine à temps pour échapper à l'orage qui avait menacé tout le jour. Madame Perlet causait avec ses locataires de l'injustice dont elle et son mari étaient l'objet de la part du propriétaire; tout le monde s'accordait à condamner la conduite de celui-ci.

-- C'est bien triste pour vous, disait une femme d'une physionomie douce, et ce n'est pas gai non plus pour nous autres locataires, car nous avions de braves concierges, obligeants et bien honnêtes, et Dieu sait ce qu'on nous donnera à la place.

-- Je ne dis pas, reprit une autre, que vous n'ayez pas été quelquefois un peu exigeante pour le terme, madame Perlet, mais vous n'auriez pas voulu nous faire mettre à la porte pour un petit retard, tandis qu'avec ceux que nous aurons... Je vois ça d'ici. Le propriétaire les a choisis exprès parce qu'ils sont durs. Sans ça il vous aurait laissée dans votre place, car quel mal lui avez-vous fait, à cet homme? Ils nous mettront à la rue le plus vite possible. Allons, nous avions sans doute la vie encore trop douce; nous en verrons de dures d'ici à quelque temps...

La locataire, après avoir exprimé ainsi ses noires prévisions, prit un lourd paquet qu'elle avait déposé sur le carreau et allait quitter la loge, lorsqu'un mot de Charlot lui fit dresser l'oreille.

-- Madame Perlet, disait le petit garçon en tirant celle-ci par sa robe pour attirer son attention, vous ne savez pas?... Petite mère a une pièce de dix sous en or?

-- Que veux-tu dire, petit? répondit la concierge, qu'est-ce que c'est qu'une pièce de dix sous en or?

-- Oh! c'est si joli... c'est tout jaune et ça brille! C'est une belle petite dame qui la lui a donnée. Montre-la, Petite mère.

Petite mère tira son mouchoir de sa poche, en défit soigneusement le noeud, et montra aux regards étonnés des assistants une jolie pièce d'or toute neuve.

-- Mais c'est une pièce de dix francs! s'écria madame Perlet. Où est-ce que ces enfants ont pu la prendre?...

-- Je vous dis que c'est la belle petite dame qui l'a donnée, cria Charlot.

-- Quelle petite dame?

-- Elle était dans la rue, elle est venue vers nous, elle a donné cette belle pièce de dix sous à Petite mère, elle l'a embrassée, et ensuite elle est partie.

-- Tu ne la connaissais pas? demanda madame Perlet en s'adressant à la petite fille.

-- Non, répondit celle-ci.

-- Où l'as-tu rencontrée?

-- Je ne sais pas... dans une rue.

-- Et tu lui as demandé l'aumône?

-- Oh! non, je ne lui ai rien demandé.