Chapter 5
La pauvre sourde se retourna et aperçut la petite créature qui se tenait debout, à moitié cachée par son grand panier et le paquet qu'on venait de poser dans un coin.
-- Qu'est-ce que c'est donc que ça? répéta-t-elle d'une voix plus dure. Elle n'aimait pas les intrus, et d'ailleurs elle ne pouvait modérer le son de sa voix.
-- C'est une brave petite fille, j'en réponds, car elle a porté une charge plus lourde qu'elle. Quant à l'autre nous ne dirons pas qu'il ne pèse rien, les bras m'en font mal, ajouta la jeune fille en les étirant. Pourtant le pauvre petit a l'estomac creux, paraît-il. Depuis quand n'avez-vous pas mangé?
-- Nous avons eu une orange ce matin, répondit Petite mère en regardant d'un air inquiet la vieille paysanne rechignée.
-- Une orange, en voilà un déjeuner!... Grand'mère, ils ont déjeuné avec une orange!...
-- C'est bien la manière de faire de Paris, dit la grand'mère qui, par miracle, avait entendu et qui jugeait très-sévèrement la grande ville. Au lieu de donner du bon lait à des enfants, on leur donne des oranges... des fruits qui ne croissent pas chez nous, encore!... Aussi quelle mine a-t-elle, cette petite!... une figure grosse comme le poing et pâle, si ça ne fait pas pitié!... Il faut faire attention, c'est voleur, ces enfants de Paris!...
Cette dernière phrase avait été prononcée pour les seules oreilles de sa petite-fille, du moins la bonne dame le croyait, mais d'une voix encore tout à fait assez haute pour que Petite mère l'entendît.
-- Allons, grand'mère, vous ne pensez pas à ce que vous dites, dit la jeune fille qui avait vu du coin de l'oeil la pauvre petite devenir écarlate. Je vais donner à ces pauvres enfants une tasse de lait de ma chèvre, ça leur fera plus de bien qu'une orange, et peut-être ce petit entêté croira que ce n'est pas du lait de chien.
Elle riait pour distraire l'enfant... puis elle sortit, laissant Petite mère seule avec la redoutable vieille.
-- Approche, lui dit celle-ci.
Petite mère obéit lentement.
-- Que viens-tu faire ici?
Que pouvait-elle répondre? Elle était vraiment tentée de se croire coupable, mais de quoi?
-- Que viens-tu faire ici? Répéta la sourde, rien de bon, j'en réponds.
Cette voix formidable réveilla Charlot qui se mit sur son séant et regarda tout autour de la chambre avec un profond étonnement. Petite mère courut auprès de lui comme s'il eût pu être pour elle un protecteur.
-- Oh! Charlot, dit-elle, allons-nous-en! Elle est si fâchée... je ne sais pas pourquoi. Mais Charlot était moins timide que sa soeur. Il se leva et, s'approchant de la dame, il la regarda bien en face comme s'il eût voulu pouvoir la reconnaître où qu'il la rencontrât, puis il lui dit tranquillement:
-- Tu es donc bien méchante, toi?...
Elle ne le comprit pas, mais elle regarda avec surprise ce petit homme qui lui parlait d'un ton si assuré.
La jeune fille, qui rentrait, avait entendu l'étrange apostrophe de Charlot.
-- Pourquoi dis-tu cela? c'est très-malhonnête, lui cria-t-elle.
-- Non, dit Charlot, ce n'est pas malhonnête. Elle parlait si fort qu'elle m'a réveillé, et moi je ne veux pas qu'on fasse du chagrin à Petite mère!...
Il aurait pu ajouter: Je me réserve exclusivement ce privilége.
-- Petite mère! répéta la jeune fille, entendant ce nom pour la première fois.
-- Oui, elle lui parlait d'une voix méchante, et Petite mère avait peur.
-- Elle n'est pas méchante, la pauvre grand'mère, mais elle est sourde, et c'est bien heureux pour toi, petit impertinent. Les sourds n'aiment pas voir autour d'eux des gens qu'ils ne connaissent pas. Allons, grand'mère, ajouta-t-elle en criant de tout son pouvoir, ne vous tourmentez pas... Ces petits ont faim, je vais leur donner à manger et ils s'en iront.
-- Oui, oui, répondit la vieille femme qui avait à moitié compris, c'est ça... ils vont tout manger comme si nous en avions de trop. Ces enfants sont mal élevés... Ils viennent de Paris, je ne m'y fie pas.
En parlant ainsi elle se retourna, de manière à ne pas voir ce qui se passerait derrière elle.
La jeune fille était accoutumée à ne pas trop s'inquiéter des gronderies de la vieille femme qui, du reste, la laissait faire à sa tête, se contentant de grommeler un peu. Elle remplit deux tasses de terre brune d'un lait tiède et écumeux, coupa deux grandes tranches de pain, et fit signe aux enfants que c'était pour eux. Comme elle vivait avec une sourde elle avait pris l'habitude de parler souvent par signes.
Les enfants ne se firent pas prier. Ah! quel bon repas, que régal délicieux!...
Quand il eut apaisé sa première faim, Charlot se tourna vers la jeune paysanne qui les regardait manger d'un air de contentement et lui dit:
-- Pourquoi est-ce que ne gardes pas ton lait pour ton chat?
-- Pour mon chat!... quelle idée as-tu là?
-- Oui, la grosse dame de chez nous n'a pas voulu nous en donner parce qu'il était pour son chat.
-- Mon chat en a quand il en reste, dit la jeune fille en riant; mais il n'est jamais servi le premier. Maintenant, racontez-moi ce que vous venez faire ici? Vous vous êtes sauvés?
-- Oh! non, dit Petite mère, à qui ce bon repas et plus encore la figure gracieuse et riante de la jeune paysanne avaient rendu le courage, nous allions chercher notre papa, et nous avons marché longtemps, et alors nous avons trouvé la campagne, et c'était si joli!... nous avons marché encore, et ensuite nous ne pouvions plus marcher, et vous êtes venue avec la jolie chèvre.
-- Mais est-ce qu'on n'est pas inquiet chez vous?
-- Non, puisqu'il n'y a personne.
-- Personne!... mais vous ne pouvez pas vivre seuls!...
-- Le père reviendra, répondit Petite mère.
-- Nous pourrions bien vivre tout seuls, reprit Charlot, si seulement nous avions du pain et du lait.
-- Pauvres petits!... mais où est donc votre père?
-- Je ne sais pas, répondit Petite mère à qui cette compassion faisait paraître son sort plus triste qu'elle ne l'avait cru.
-- Est-ce qu'il est bon pour vous?
-- Oh! oui, s'écrièrent ensemble les deux enfants.
-- Alors il ne vous a pas abandonnés, il reviendra... Je vous ramènerai demain chez vous. Pour aujourd'hui vous coucherez ici et demain nous partirons de grand matin ensemble. -- Grand'mère, nous les garderons cette nuit...
Il fallut beaucoup de temps pour arriver à s'entendre: la sourde persistait à croire que les enfants coucheraient dans le lit qu'elle partageait avec sa petite-fille, mais elle fut à moitié calmée lorsqu'elle comprit qu'un peu de paille dans un coin leur suffirait pour dormir. Elle s'apaisa encore plus en voyant Petite mère peler très-adroitement des pommes de terre et couper des navets pour la soupe. Quant au pauvre Charlot il avait vraiment fait sur elle une impression fâcheuse; elle ne pouvait supporter qu'il s'approchât de son fauteuil, et suivait tous ses mouvements d'un oeil inquiet. Charlot ne s'en préoccupait guère: il avait bien déjeuné, un bon souper se préparait dont il était persuadé qu'il aurait sa part, et cette maison hospitalière, où les chats n'avaient que la seconde place, lui plaisait infiniment, de même que sa jeune maîtresse.
-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à celle-ci.
-- Je m'appelle Sylvanie, n'est-ce pas un joli nom?
Oui, c'était un bien joli nom, Petite mère le trouvait et sourit en le répétant.
-- Et toi?... lui demanda la jeune fille, tout le monde ne t'appelle pas Petite mère comme ton frère?...
-- C'est son nom, cria Charlot d'un ton indigné, tout le monde l'appelle ainsi.
Sylvanie se mit à rire.
-- Eh! bien, Petite mère, je pense que ton nom te fait honneur, mais il est drôle tout de même.
Sylvanie n'était pas fâchée d'avoir un peu de société; elle menait une vie assez triste avec sa grand'mère, et bien qu'elle ne s'en plaignît jamais, parce qu'elle était bonne et gaie, elle était heureuse de voir de jeunes visages autour d'elle. La maison était à l'écart et cachée dans un pli de terrain; de tous côtés, il est vrai, pour peu qu'on s'élevât sur la hauteur, on apercevait d'autres habitations, mais en regardant par la petite fenêtre on aurait pu se croire loin des humains.
Charlot, toujours prompt à parler, raconta à Sylvanie tout ce qu'il savait de leur vie. En l'écoutant elle répétait souvent: "Pauvres petits!" et dans ses yeux bruns si brillants il y avait un rayon d'une douceur infinie.
-- Ce doit être bien triste de demeurer à la ville, disait-elle. Moi, je ne pourrais pas vivre ailleurs qu'ici. En hiver c'est un peu solitaire, mais quand les bourgeons commencent à entr'ouvrir l'écorce des arbres, et que l'herbe verdit près du ruisseau, comme on est joyeux! Voyez, hier j'ai cueilli toutes ces fleurs et j'ai trouvé des violettes sous la haie. Elles ne sont pas en avance, cette année, il a fait si froid!...
-- Nous cueillons aussi des fleurs en allant au cimetière, dit Petite mère, des petites fleurs blanches avec du jaune au milieu.
-- Des pâquerettes! il en croît au bord des grandes routes. J'en ai vu quand je suis allée à Paris, mais elles sont laides en comparaison de nos jolies pâquerettes rosées. Allez dans le jardin pendant que la soupe cuit, vous vous amuserez mieux qu'ici.
Quand les enfants furent sortis, la vieille femme appela Sylvanie et lui cria dans l'oreille.
-- Il faut tout enfermer. Ces enfants de paris, ça ne vaut rien...
VIII
Le jardin potager était vite parcouru: de grands carrés de pommes de terre, d'autres plus petits de laitue, bordés d'oseille, çà et là quelques buissons de groseilliers, c'était tout; mais au delà quel monde enchanté! De beaux arbres aux troncs noueux, dont les branches s'abaissaient jusqu'à terre, de jolis sentiers qu'on voyait disparaître et reparaître entre les haies, des pentes de gazon, et plus bas, près du ruisseau, de grands prés où les boutons d'or émaillaient l'herbe encore courte et d'un vert tendre. C'était pour les pauvres petits enfants, venus de la ville, un spectacle tout nouveau et qui les ravissait.
-- Oh! les belles fleurs, s'écria Charlot, allons les cueillir!...
-- Est-ce que nous osons? demanda Petite mère d'un air inquiet.
-- J'y vais, moi, cria Charlot qui osait toujours.
Et il courut au pré où il cueillit un énorme bouquet. Sa soeur le suivit et fit de même, non sans quelques battements de coeur.
Charlot fut las le premier et ils s'assirent au bord d'un sentier pour admirer leurs trésors; il donna à sa soeur tout ce qu'il avait cueilli: il en avait assez et ne savait que faire de ces fleurs qui, de loin, lui avaient paru si jolies. Petite mère les arrangea soigneusement. Elle mettait du goût et du soin à tout ce qu'elle faisait; elle était bien une vraie petite femme. Lorsqu'elle eut fait son bouquet à sa pleine satisfaction, elle le posa à côté d'elle sur le talus où ils étaient assis, et se mit à regarder. Au loin, à travers le feuillage et la vapeur légère d'une belle journée, elle voyait de sa place un immense amas de maisons et de cheminées, et quand tout à coup elle se dit que c'était Paris, et qu'il fallait y retourner, elle sentit son coeur se serrer, car personne ne l'y attendait.
-- Oh! dit-elle avec un soupir, si nous pouvions rester ici!...
-- Nous pouvons bien rester, répondit Charlot qui, sans s'en rendre compte, partageait la même impression.
-- Et le père?... Et puis la vieille dame ne voudrait pas.
-- Oui, mais Sylvanie voudrait bien. Je le lui demanderai.
-- Non, Charlot, nous devons retourner demain. Pense à ce que ferait le père s'il revenait; peut-être qu'il reviendra ce soir, continua-t-elle, et comme il sera triste de ne pas nous trouver. Personne ne saura lui dire où nous sommes. Oh! Charlot, nous n'aurions pas dû venir si loin.
-- Ca ne ferait rien. Le père pensera bien que nous allons revenir.
-- Il sera inquiet, il aura beaucoup de chagrin...
-- Le père est un homme, il ne pleurera pas, dit Charlot avec une grande dignité.
-- Non, répliqua sa soeur d'un air réfléchi, mais il aura du chagrin; les hommes ont du chagrin aussi. Tu pleures bien quelquefois, toi, Charlot, quand même tu es un garçon.
-- Mais quand je serai grand je ne pleurerai jamais; le père a dit que les hommes ne doivent pas pleurer. Je me mettrai en colère et je te battrai, parce que je serai fort, mais je ne pleurerai pas.
-- Pourquoi me battras-tu?
-- Quand tu ne voudras pas m'obéir, je te battrai comme ça...
Et le petit garçon commença une démonstration qui n'avait rien d'agréable pour sa soeur. Elle lui prit les deux mains pour l'empêcher de la frapper: alors il lança un coup de pied à ses fleurs qui se dispersèrent de tous côtés.
-- Oh! mes belles fleurs!... cria-t-elle, Charlot, c'est vilain! tu aimes à me faire du chagrin.
Au même moment une tête fine et cornue s'allongea de derrière un buisson, et la chèvre happa quelques fleurs et les broya de ses dents aiguës, avec un bruit de mastication qui montrait que c'était pour elle un vrai régal. Sa maîtresse la suivait de près; elle souriait aux enfants, mais lorsqu'elle vit l'air méchant de Charlot, elle changea de visage.
-- Est-ce qu'il est de mauvaise humeur, ce petit homme? demanda-t-elle. Pourquoi a-t-il une si vilaine figure?
-- Je ne suis pas de mauvaise humeur, répliqua Charlot, mais je veux qu'elle m'obéisse quand je serai grand. Si elle ne le veut pas je la battrai. Je lui ai montré comment je ferai.
-- Ah! par exemple, voilà une jolie invention! Est-ce que ce gros garçon te traite souvent ainsi? Je le punirais de la bonne manière, moi, s'il s'avisait de me battre. Venez, mes enfants, allons manger la soupe, elle sera cuite à point quand nous rentrerons. Vous allez m'aider à mettre Brunette dans son écurie; elle fait des farces quelquefois, la petite coquine; elle aime la liberté, mais à nous trois nous en viendrons bien à bout.
-- Laissez-moi la tenir, dit Charlot en prenant la corde.
-- Non, non, tu ne la tiendrais pas ferme.
-- Oh! si, je la tiendrai bien...
En parlant ainsi il tira si vivement la corde que Sylvanie la laissa glisser de son bras, et la chèvre, se sentant libre, grimpa lestement le talus et disparut en un clin d'oeil au milieu des buissons, tandis que les enfants la regardaient d'un air consterné.
-- Ne courez pas après elle, dit Sylvanie elle s'en irait pour tout de bon et nous ne pourrions plus la rattraper. Restez bien tranquilles, qu'elle ne vous voie pas! Je vais l'appeler.
Alors elle s'avança doucement vers la jolie bête qui, débout sur une pierre moussue, la regardait d'en haut d'un air mutin et provocant, comme pour lui dire: Tu seras bien habile si tu me reprends!...
Pauvre Brunette, elle était bien fière d'avoir conquis sa liberté, mais elle ne se connaissait pas elle-même; elle ne savait pas encore, malgré de nombreuses expériences, combien elle était accessible à la tentation.
Lorsqu'elle eut flairé de loin une pincée de sel dans la main ouverte de sa maîtresse, elle avança sa tête et son museau friand, puis elle fit encore un ou deux bonds de côté comme pour fuir un piége, et enfin, n'y pouvant plus tenir, elle vint, l'air plus mutin et plus délibéré que jamais, lécher la main appétissante. Alors Sylvanie, tout en la caressant, reprit possession de la corde. Le tour était joué.
Brunette suivit sa maîtresse en se léchant le museau, comme si elle n'avait fait qu'obéir à son propre caprice.
-- J'ai toujours un peu de sel dans la poche de mon tablier, dit Sylvanie; avec cela, je suis bien sûre de la ravoir; mais ça n'empêche pas que cela pourrait, une fois ou l'autre, être difficile. Maintenant, dépêchons-nous. Elle nous a fait perdre du temps, et la grand'mère attend.
Ce fut encore toute une affaire de renfermer la chèvre dans la petite cabane de planches, adossée au mur de la maison, qui lui servait d'étable. Tantôt elle se mettait en travers de l'étroite porte, et il n'y avait pas moyen de la faire entrer; d'autres fois, elle résistait ouvertement et faisait semblant de donner des coups de corne. Mais Brunette, étant au fond bonne et soumise, abusait rarement du droit de résistance et n'en faisait guère usage que pour maintenir sa réputation de chèvre, la réputation d'avoir "certain esprit de liberté."
Cinq minutes suffirent pour la caser bien et dûment dans sa logette et en fermer l'entrée avec une planche, par-dessus laquelle elle montrait sa jolie tête et cherchait une dernière caresse de Sylvanie. Les deux enfants de Paris étaient enchantés de tout cela.
-- Eh bien, dit la jeune fille, maintenant vous saurez reconnaître une chèvre quand vous en verrez. Tu ne l'appelleras plus un chien ou un mouton à cornes, Charlot?
-- Non, je vois bien maintenant qu'ils ne se ressemblent pas beaucoup. Comme c'est amusant d'avoir une chèvre!... bien plus amusant que ce gros vilain chat de la grosse dame qui dort toujours, et qui ferme les yeux pour vous regarder. Je ne l'aime pas, ce chat...
-- Sans compter que ma chèvre me donne du lait...
-- Oui, au lieu que ce vieux vilain chat boit tout le lait, lui... continua Charlot, s'exaspérant à ce souvenir. Je le déteste... Et encore il s'appelle Charlot, comme moi!... Je le tuerai quand je serai grand.
-- Oh! Charlot!... il n'est pourtant pas méchant et il est si beau!... Ce n'est pas sa faute si la vieille dame lui donne tout le lait et si elle l'appelle Charlot.
-- Eh bien, je lui tirerai au moins la queue quand elle ne me verra pas... Mais elle dit que Dieu me verra. Est-ce que c'est vrai?
En parlant ainsi, Charlot s'était tourné vers Sylvanie, espérant qu'elle, au moins, aurait une bonne réponse à lui faire.
-- Sans doute, répondit celle-ci, puisque Dieu voit tout.
-- Il ne peut pourtant pas nous voir, à présent que nous sommes ici?...
-- Mais, mon pauvre Charlot, quelle idée te fais-tu donc? Dieu est partout.
Charlot réfléchit un instant à cette étrange assertion, puis il demanda:
-- Qu'est-ce que ça veut dire: _partout?_
-- Partout?... Cela veut dire dans tous les endroits: à Paris, ici et dans beaucoup d'autres encore.
-- Est-ce que vous le connaissez?
-- Moi? répondit Sylvanie, un étonnée de cette question. J'entends parler de lui souvent et je sais que c'est lui qui a tout fait: la terre, le soleil, le ciel avec ses millions d'étoiles...
-- L'avez-vous vu? demanda Charlot d'une voix plus basse, car il commençait à pressentir qu'il y avait dans tout cela quelque chose de mystérieux et d'incompréhensible.
-- Non, personne ne l'a vu. Mais vous ne savez donc rien de rien, pauvres enfants?
-- Maman me parlait du bon Dieu, dit Petite mère, qui crut discerner un reproche dans ces paroles; mais, depuis qu'elle est morte, on ne m'a plus jamais parlé de lui.
-- Je ne suis pas bien savante non plus, reprit Sylvanie, mais j'aime à penser que c'est Dieu qui prend soin de nous et qui me donne tout ce que j'ai: mon jardin, ma chèvre, ma bonne grand'mère, qui m'a élevée depuis que mes parents sont morts. Tenez, la voilà qui nous appelle. Allons vite, nous l'avons oubliée en causant. Nous voilà, grand'mère, nous voilà!...
Un instant plus tard, les enfants étaient assis autour de la table, devant une assiette de soupe fumante et un morceau de pain noir, un peu dur, mis d'un goût excellent, coupé pour eux à une miche énorme qui leur faisait ouvrir de grands yeux. Cette abondance les étonnait et les charmait.
-- Est-ce que j'en aurai encore? demanda Charlot.
-- Tant que tu en voudras, mon garçon, répondit Sylvanie.
La grand'mère vint prendre place à table, vis-à-vis d'eux. Elle n'avait pas l'air content, et Petite mère se sentit tout intimidée; Charlot lui-même était moins à son aise que de coutume. Les plus petits, les animaux mêmes, sentent vite s'ils sont les bienvenus ou si on les reçoit à contre-coeur. Petite mère avait peine à avaler, tant son pauvre gosier était contracté par le regard sévère qu'elle rencontrait dès qu'elle levait les yeux. Pourtant, elle se laissa distraire un moment par l'admiration que lui inspira une croix d'or que Sylvanie avait au cou, et qu'elle ôta pour la montrer aux enfants.
-- C'est de l'or? dit Charlot avec respect.
-- Oh! comme elle est jolie! ajouta Petite mère en avançant la main pour la toucher.
-- Tiens, je vais te la passer un moment autour du cou... Comme te voilà belle!...
Petite mère se tenait droite et souriait de plaisir de se voir ainsi parée.
-- Je veux l'avoir aussi! dit Charlot.
-- Non, non, pas toi; les garçons ne portent pas de croix. Et puis, tu serais capable de te sauver avec comme ma chèvre. J'y tiens beaucoup, à ma croix; elle était à ma mère.
La vieille dame suivait cette scène d'un oeil mécontent.
-- Je te conseille de prendre garde, dit-elle à sa petite-fille; aie l'oeil sur ces enfants... Je ne te dis que ça.
En entendant ces paroles, qu'elle ne comprenait pas bien, Petite mère se hâta de rendre la croix, et Charlot, loin d'avoir faim pour un second morceau de pain, demanda tout bas la permission de porter le reste du sien à la chèvre.
-- Est-ce qu'elle l'aime? demanda Petite mère.
-- Beaucoup. Mais n'avez-vous donc déjà plus faim?
-- Eh non! nous avons eu tant de soupe!
-- Eh bien, allez! je vous rappellerai pour m'aider à arranger votre lit.
Ils partirent bien soulagés de s'éloigner de la vieille dame.
La chèvre accepta très-gracieusement leur offrande. Afin de faire durer le plaisir, et de la voir plus souvent avancer son fin museau et broyer le morceau de main avec ses petites dents aiguës, ils firent les morceaux plus petits qu'elle n'aurait voulu si elle avait pu exprimer sa manière de voir. C'était si amusant!... Petite mère trouvait que non-seulement c'était un amusement, mais encore une joie de pouvoir donner et faire plaisir à quelqu'un. Elle caressait la petite tête cornue, et aurait volontiers embrassé la jolie bête qui se laissait nourrir par eux; seulement, les cornes pointues lui faisaient un peu peur, et elle n'osait pas trop s'en approcher.
Lorsque le pain fut tout donné -- et il n'y en avait pas une bien grosse provision -- elle essaya de cueillir une touffe d'herbe et de la présenter au museau que la chèvre tendait encore, mais celle-ci trouva mauvais qu'on lui offrît, après un mets délicat, sa chère ordinaire, et se détourna d'un air offensé. Puis comme Charlot, plus hardi que sa soeur, insistait d'une manière indiscrète, elle lui détacha un coup de corne, qui ne le blessa nullement, mais le fit fuir à vingt pas. Alors, certain d'être à l'abri de la pauvre prisonnière, il s'arrêta, ramassa une grosse motte de terre et la lui lança de toutes ses forces. La motte se brisa en morceaux avant d'atteindre son but, et la chèvre n'eut pas plus de mal que n'en avait eu le petit garçon lui-même; mais elle était excitée, et si son corps avait pu suivre sa tête à travers l'étroite ouverture, elle se serait vengée de son petit persécuteur. Lui aussi était en colère; nous savons qu'il ne fallait pas beaucoup pour cela. Il ramassa une grosse pierre qui se trouvait sur le chemin, et il allait la lancer contre la pauvre bête, malgré un cri suppliant de Petite mère, lorsqu'une main l'arrêta et lui enleva la pierre, qu'elle jeta au loin.
-- Tu es donc un méchant garçon, lui dit Sylvanie? Je n'aurais jamais cru que tu voudrais me remercier en assommant ma chèvre.
-- Elle m'a donné un coup de corne.
-- Que lui avais-tu fait?
-- Je lui avais donné du pain.
-- Tu l'avais sans doute irritée, et une chèvre ne sait pas ce qu'elle fait, tandis qu'un petit garçon le sait, lui. Allons, venez vous coucher, le soleil nous a donné l'exemple, et nous devons nous lever demain matin avant lui pour partir.
Il y avait du foin sous un petit hangar. Sylvanie, aidée des enfants, en transporta dans un coin de la cuisine pour en faire un lit qui, s'il n'était ni bien épais ni bien moelleux, était pourtant assez bon pour qu'on pût y dormir.
Lorsque les dernières lueurs du jour s'éteignirent dans la nuit, tout le monde dormait dans la petite maison sur la lisière du bois. Tout le monde, excepté pourtant la pauvre grand'mère qui n'avait plus beaucoup de sommeil et que la défiance tenait éveillée.