Chapter 4
-- Tu fais bien, dit le père en s'asseyant près de la commode, car il n'y avait plus de place autour de la table. En voilà une qui n'a pas mangé plus de soupe qu'il ne faut.
Il regardait Petite mère dont la figure pâle et fine faisait contraste avec les mines rondes et joufflues de ses propres marmots.
-- Comment t'appelles-tu? ajouta-t-il.
On fit répéter trois fois la réponse. Ernest, l'aîné des enfants, déjà gamin, se mit à rire, mais le père lui imposa silence.
-- C'est un nom qui lui fait honneur, dit-il. Personne ne s'en moquera devant moi. Allons, Petite mère, raconte-nous pourquoi on t'a appelée ainsi.
Elle baissa la tête et n'osa rien répondre.
-- Et toi, mon gros, le sais-tu? demanda le cordonnier à Charlot.
-- C'est comme ça qu'elle s'appelle, dit celui-ci étonné qu'il fallût une explication d'une chose si simple.
-- C'est une bonne petite fille, j'en suis sûr, reprit le père en tendant la main pour avoir son assiette un peu moins pleine que de coutume. Tant qu'il y aura de la soupe chez nous elle en aura sa part si elle a faim.
Petite mère leva un regard reconnaissant sur le brave homme dont la voix cordiale lui réchauffait le coeur, mais elle ne put encore rien dire.
-- Quand auras-tu de l'ouvrage? demanda la mère.
-- On ne m'a rien promis. Ca ne va pas du tout, à ce qu'ils disent.
-- Ont-ils au moins payé ce qu'ils te devaient?
-- Ce n'était pas lourd. Tu sais que j'avais eu une avance la semaine dernière.
-- C'est vrai... Combien nous reste-t-il?
-- Voilà... dit le père en déposant sur la commode quelques pièces de monnaie.
-- Ca!... dit la femme, mais ce n'est rien...
-- Ce n'est pas beaucoup, mais c'est pourtant mieux que rien, et puis nous allons avoir notre trimestre, le propriétaire ne l'a pas encore payé. Vois-tu, femme, il ne faut pas se plaindre. Il y en a tant d'autres plus malheureux que nous.
Nous avons un logement gratis pour nous et la marmaille et c'est beaucoup, nous n'avons pas besoin de nous tourmenter pour le 8 juillet. J'en connais qui n'en dorment pas à l'heure qu'il est. Et puis je retrouverai de l'ouvrage. Ce serait bien malheureux, si l'on n'en pouvait avoir quand on ne demande que ça!...
A ce moment l'ombre s'accrut dans la loge, un monsieur était débout sur le seuil, le chapeau sur la tête.
-- Bonjour, dit-il brusquement.
Le cordonnier se leva. Les enfants considéraient cette apparition avec une sorte d'effroi; le plus petit se réfugia près de sa mère, un autre se glissa sous la table. Petite mère et Charlot partageaient la consternation générale.
-- C'est à vous, ce tas d'enfants?...
-- Il y en a deux à un de mes locataires, monsieur.
-- Pourquoi ne restent-ils pas chez eux? Une loge n'est pas une salle d'asile.
-- Ils vont remonter, s'empressa de répondre madame Perlet.
-- Les quatre autres sont à vous?...
-- Oui, monsieur, dit la mère, qui était plus fière de son quatuor qu'elle ne l'eût été d'un royaume; ils sont tous à moi, et, avec votre permission, nous en aurons encore un en automne.
-- Les concierges ne doivent pas avoir tant d'enfants; c'est très incommode dans une maison.
-- Mais, monsieur, ils vont tous à l'école, répondit la pauvre mère très désappointée de cette manière de considérer sa richesse, même notre petit dernier, qui n'a que trois ans et demi.
-- Et celui qui viendra en automne, est-ce qu'il ira aussi à l'école? demanda le visiteur d'un ton rude. Puis, s'adressant au père, cette fois:
-- Vous êtes cordonnier?
-- Oui, monsieur.
-- C'est un métier trop sale pour un concierge.
-- Je travaille dans la petite pièce de derrière.
-- L'odeur du cuir pénètre partout. Je n'entends pas avoir un cordonnier dans ma loge. Vous quitterez la maison le 1er du mois prochain.
Madame Perlet, en entendant ces paroles, s'assit sur la chaise que le plus petit venait de quitter, car ses jambes tremblantes ne la soutenaient plus; mais sons mari resta très calme et répondit d'un ton ferme et doux:
-- Vous ne savez peut-être pas, monsieur, que nous sommes depuis douze ans dans cette maison et que l'ancien propriétaire avait une entière confiance en nous.
-- L'ancien propriétaire était libre de faire ce qui lui plaisait; moi, j'entends que ma maison prenne une toute autre tournure. J'ai des concierges comme il faut et sans enfants à mettre à votre place. Je vous donnerai un dédommagement; mais il faut que la loge soit vide dans quinze jours. Allons, c'est entendu; mettez-vous, dès demain, à la recherche d'un logement ou d'une autre loge où l'on aime l'odeur de cuir et les marmots. Bonsoir!
Et le nouveau propriétaire s'éloigna. Longtemps, le bruit de son pas retentit dans le silence, car personne ne bougeait, personne ne parlait. Les enfants même semblaient frappés de stupeur.
Madame Perlet parla la première.
-- Tout vient à la fois, dit-elle. Je ne m'attendais pas à quitter cette maison où tous nos enfants sont nés, où tout le monde nous connaît, où j'ai tant de fois lavé et balayé chaque marche et chaque carreau. Ca me brisera le coeur, pour sûr.
-- C'est dur, dit le cordonnier; mais il y en a de plus malheureux que nous. Nous trouverons une autre loge et, qui sait? peut-être meilleure. Nous sommes connus dans le quartier...
-- Ce ne sera pas facile...
-- Allons, ne perdons pas courage. On nous renvoie parce que nous avons trop d'enfants: tu ne voudrais pourtant pas en avoir moins, la mère?...
-- Si c'est pour les voir mourir de faim...
-- Voyons, voyons!... il ne s'agit pas encore de mourir de faim. Nous avons des bras, des jambes, du courage, et le bon Dieu n'abandonne pas ceux qui s'aident eux-mêmes.
-- Je ne sais pas, répliqua la pauvre femme d'un ton lugubre. Il me semble qu'il nous abandonne bien au jour d'aujourd'hui.
-- Papa! cria Ernest, qui commençait à se remettre de sa consternation, je n'irai plus à l'école, je travaillerai avec toi...
-- Nous verrons, mon garçon. Tu iras, en tout cas, encore jusqu'à la fin de l'année, et tu tâcheras d'en bien profiter.
-- Et moi?... dit le troisième, en sortant de dessous la table.
-- Oh! toi, tu vas commencer par ne plus te cacher sous les tables; après, nous verrons...
-- Si, au moins, il y avait de l'ouvrage!... reprit madame Perlet un peu consolée par le calme de son mari.
-- Il y en aura... il y en aura... Allons! ne te tourmente pas, ma brave femme. Tu es une vaillante, toi, et tu trouveras toujours quelque chose à faire.
On avait un peu oublié Petite mère et Charlot, qui regardaient et écoutaient sans mot dire.
-- Oh! ces pauvres enfants, s'écria la brave femme, se les rappelant tout à coup, ils sont encore bien plus à plaindre que les nôtres. Allez, mes petits, allez vous coucher pendant qu'il y a encore un peu de jour.
Petite mère se leva; mais elle ne pouvait partir ainsi sans un mot de reconnaissance. Elle s'approcha de la concierge et lui dit: Merci! mais, si bas, que celle-ci ne comprit pas et lui demanda ce qu'elle voulait encore. Tout intimidée de cette méprise, la pauvre petite rougit et les larmes lui vinrent aux yeux. Alors Charlot prit la parole:
-- Elle vous dit: Merci! mais elle n'ose pas parler haut. Moi, j'ose... Quand je serai grand, c'est moi qui dirai tout.
"Quand je serai grand!" c'était le mot favori de Charlot. Lorsqu'il fut couché et Petite mère assise tout près de lui, la tête appuyée contre le lit, -- car elle ne voulait pas se coucher elle-même sans être sûre que le père ne rentrerait pas ce soir-là, -- il entama la conversation:
-- Ecoute... dit-il.
-- Quoi, mon chéri?
-- Elle est bien bête, madame Perlet.
-- Pourquoi donc? demanda la petite fille étonnée de ce jugement sévère.
-- Moi, si j'étais elle, je serais bien content de m'en aller de cette petite loge, où l'on ne voit pas clair. Je me mettrais dans une belle grande maison, et alors on ne se cognerait pas les uns contre les autres, comme chez eux. Est-ce que ce n'est pas vrai qu'il seraient bien mieux dans une grande maison?
-- Peut-être. Mais ils n'en ont pas.
-- Ils n'ont qu'à en bâtir une. Moi, je t'en ferai une, tu sais? quand je serai grand.
-- Oui, je sais; mais c'est que, vois-tu, pour bâtir une maison, il faut de l'argent, beaucoup d'argent.
-- Où est-ce qu'on trouve l'argent? demanda Charlot après un moment de réflexion.
-- Je ne sais pas... On le gagne, tu sais? Papa en rapporte toutes les semaines; il en a quelquefois beaucoup.
-- Combien est-ce qu'il gagne pour sa semaine?
-- Je crois qu'il a dit vingt francs... Mais il faut payer son déjeuner, tu sais? alors, il ne peut pas tout rapporter.
-- Vingt francs, répéta Charlot, c'est beaucoup. Crois-tu qu'avec vingt francs on pourrait bâtir une belle maison?
-- Je ne sais pas... Ce ne serait peut-être pas assez.
Charlot soupira.
-- Mais, moi, reprit-il, quand je serai grand, je veux gagner beaucoup. Où est-ce que papa trouve l'argent? Crois-tu que c'est dans la terre?...
Petite Mère secoua la tête; elle n'avait pas d'idée bien nette là-dessus.
-- Ou derrière les grosses pierres qu'on apporte pour faire la maison?...
-- Je crois que c'est un monsieur qui le lui donne...
-- Alors, si c'est un monsieur qui le donne, quand je serai grand, je lui dirai: Donnez-m'en beaucoup; et, s'il ne veut pas, je lui donnerai des coups...
-- Oh! Charlot, ce ne serait pas bien...
-- J'aime à donner des coups, moi.
Et, allongeant son pied hors du lit, Charlot montra qu'il avait bien réellement cet aimable goût, en appliquant à sa soeur un soufflet d'un nouveau genre.
-- Oh! Charlot, c'est vilain!... cria-t-elle en se reculant et en essuyant sa joue.
-- Eh bien, alors, dis que le monsieur me donnera beaucoup d'argent!...
-- Comment puis-je le savoir?
-- Dis-le... Je le veux!...
-- Que tu es déraisonnable, Charlot!
-- Et toi tu est méchante. Tu ne veux pas dire ce que je veux.
C'était souvent ainsi que finissaient les conversations de Charlot avec sa soeur. Petite Mère était trop raisonnable pour accepter toutes les idées un peu extravagantes du petit homme, et trop sincère pour en faire semblant; lui ne pouvait supporter la contradiction. Heureusement, il s'endormit bientôt.
Alors Petite mère se mit à rêver, car elle aussi avait ses rêves; mais ils étaient moins ambitieux que ceux de Charlot. Ceux qui revenaient le plus souvent étaient des souvenirs, et non des châteaux en Espagne: elle se revoyait auprès de sa mère malade; elle entendait encore sa douce voix; elle sentait sa main s'appuyer sur sa tête. Alors, elle tâchait de se rappeler tout ce que cette mère tendre et chérie lui avait dit, et la pensée que Charlot lui avait été confié par elle venait ranimer et réchauffer son dévouement à son petit tyran. Elle posa sa petite main protectrice sur l'enfant endormi; puis, lorsqu'elle fut bien sûre que le père ne reviendrait pas, elle se coucha près de lui et tomba dans un profond sommeil.
VII
Le lendemain il faisait un temps magnifique, l'air était pur, les rayons du soleil avaient une douce chaleur, le ciel était d'un bleu lumineux; sur les toits, dans les arbres au feuillage encore si frais, même dans les cages qui leur servaient de prison, une multitude d'oiseaux chantaient gaîment. Petite mère, tout heureuse, réveilla Charlot en lui disant:
-- Lève-toi, nous irons chercher le père aujourd'hui.
Mais l'humeur de Charlot n'était nullement au beau comme le temps. Il grogna en s'éveillant, il grogna en se levant, il grogna... -- j'allais dire en déjeunant, -- mais, pauvre petit! l'absence de ce repas excusait peut-être sa mauvaise humeur. Vainement Petite mère lui rappela qu'ils avaient eu une bonne soupe la veille; Charlot pensait que ce souvenir ne pouvait remplacer le lait du matin, ou tout au moins un morceau de pain; peut-être, les enfants qui liront cette histoire seront-ils de son avis.
Lorsque les deux petits passèrent devant la loge, la concierge y était; Petite mère posa la clef sur la commode en disant: Voilà notre clef, madame.
-- C'est bien, répondit-elle sans même les regarder.
Hélas! elle avait devant elle tout l'ouvrage de la journée, et puis les soucis étouffaient dans son coeur la pitié. Charlot avait espéré un morceau de pain, mais il vit bien qu'il ne fallait rien attendre.
Ce jour-là Petite mère prit le chemin opposé à celui qu'ils avaient suivi la première fois: sans avoir aucun plan arrêté elle monta la rue au lieu de la descendre. A mesure qu'ils avançaient, le nombre des boutiques de boulanger et d'épicier allait en diminuant, et par conséquent les tentations de Charlot aussi; à la dernière il s'arrêta pour contempler les petits pains frais. Dans l'intérieur de la boutique on voyait les deux petits garçons du boulanger, leur sac au dos, qui tendaient la main pour avoir chacun un gâteau sortant du four.
-- Vous reviendrez tout droit à midi pour déjeuner, leur cria leur mère. Ne vous faites pas attendre.
-- Quels heureux enfants! se dit Charlot. Absorbé par la contemplation de leurs gâteaux, dans lequel ils mordaient à belles dents, il ne se dérangea pas pour leur laisser le passage libre, et le plus grand le poussa un peu rudement en lui disant:
-- Ote-toi donc du chemin!
-- Peut-être qu'il a faim, dit le plus petit en se retournant.
-- Bah! on vient de déjeuner, répondit son frère en mettant dans sa bouche le dernier morceau.
Et ils s'éloignèrent, laissant les pauvres petits sur le trottoir devant la boutique fermée.
Une dame passa, elle venait de faire son marché et de son panier sortaient des herbes et des fruits. Elle se heurta à Charlot et cela la mit de mauvaise humeur.
-- Que faites-vous là, petits? dit-elle d'une voix un peu rude, allez donc à l'école au lieu d'encombrer la rue.
Petite mère aurait volontiers pleuré de toutes ces rebuffades, mais elle était accoutumée à retenir ses larmes. Charlot, lui, était en colère et il montra son petit poing fermé à la dame au panier, par derrière, il est vrai, en sorte qu'elle ne s'en douta pas.
-- Allons-nous-en d'ici, dit Petite mère.
Et ils recommencèrent à marcher.
Tout au bout de la rue ils rencontrèrent une marchande d'oranges avec sa charrette. Charlot s'arrêta en contemplation devant les beaux fruits d'or; la vieille marchande prit une orange de rebut qu'elle lui donna. Tout joyeux de cette générosité les enfants allèrent s'asseoir sur les marches d'une porte et entamèrent ce repas inattendu. Certes, un petit pain chaud, ou même un morceau de main rassi, eût bien mieux fait leur affaire, mais une orange était préférable à rien.
-- Je n'en ai jamais mangé, dit Charlot, les yeux fixés sur les mains de sa soeur qui enlevaient l'écorce qu'elle avait entamée avec ses dents, et toi, Petite mère?
-- J'en ai mangé une fois, mais ne je ne me rappelle pas le goût. Maman en avait quelquefois quand elle était malade.
-- Ca sera bon, dit le petit homme qui se régalait en imagination.
Il eut le premier quartier; l'orange était un peu amère et lui fit faire une vilaine grimace.
-- Je croyais que c'était meilleur que ça, dit-il d'un air désappointé. -- Mais c'était au moins quelque chose dans son estomac creux, et le second morceau lui parut meilleur. Ce frugal déjeuner fut bien vite achevé.
-- Il n'y en a déjà plus? dit Charlot qui ne s'était pas aperçu que sa soeur lui donnait la part du lion. Donne-moi ça, je veux le manger.
-- L'écorce... oh! non, ce n'est pas bon, tu verras comme c'est amer.
Mais Charlot n'écoutait rien que son appétit. Il arracha l'écorce de la main de sa soeur et en mit dans sa bouche un grand morceau qu'il rejeta bien vite. Pourtant Petite mère serra le reste dans sa poche, car, toujours prévoyante, elle pensa qu'elle pourrait en tirer parti.
Un peu restaurés ils reprirent leur voyage.
Les maisons devenaient plus rares, de longs murs les séparaient les unes des autres. Qu'y avait-il au delà? Les enfants auraient bien voulu le savoir, mais ils ne voyaient rien. Pourtant ils arrivèrent à un endroit où le mur était plus bas et Charlot pria sa soeur de le soulever pour qu'il pût regarder.
-- Oh! comme c'est joli, s'écria-t-il. Il y a un grand jardin et une quantité de petites plantes vertes tout en ligne, et des choses en verre qui brillent, et des fleurs, des masses de fleurs dans un coin. Si tu voyais comme c'est beau. Tiens-moi toujours, Petite mère, je veux encore regarder!
Mais Petite mère, en dépit d'un effort héroïque, ne pouvait le tenir plus longtemps. Elle laissa retomber le gros garçon qui se retourna vers elle avec colère.
-- Tu pourrais bien me laisser regarder encore, méchante! cria-t-il.
-- Mes bras me font mal, répondit la pauvre petite. Tu es lourd, Charlot.
Ils continuèrent à marcher; la bonne humeur du petit garçon était partie; il traînait les pieds, il se plaignait du soleil, des cailloux, il était vraiment insupportable; mais la patience de Petite mère ne s'épuisait pas facilement.
Ils passèrent le chemin de fer de ceinture et les fortifications sans rencontrer aucune maison en construction; puis ils virent s'étendre devant eux la vraie campagne, des champs labourés, des prés, des haies. Ils oublièrent le but de leur expédition et Charlot reprit courage.
-- Je voudrais aller là-bas, dit-il en montrant les bois qui couronnaient le côteau au-dessus des pentes cultivées.
-- C'est bien loin, dit la petite qui mesurait mieux la distance.
-- Je veux y aller, répéta le petit volontaire.
Ils recommencèrent à marcher, non plus cette fois pour chercher leur père, mais pour voir du pays. Bientôt ils quittèrent la route et entrèrent dans un sentier qui longeait les prés et les carrés de terre labourée, jardins potagers en plein vent où les légumes commençaient à pousser en abondance. Charlot marchait de son mieux et vraiment ses petites jambes faisaient merveille soutenues qu'elles étaient par sa volonté d'arriver aux bois; mais elles finirent pourtant par refuser leur service. Il s'assit sur le bord du chemin en pleurant de fatigue et de faim.
Que faire? Oh! s'il avait été un petit chevreau et qu'il eût pu manger l'herbe tendre!... Dans la campagne un animal trouve toujours sa pâture, mais il n'en est pas de même d'un enfant.
Petite mère commençait à être bien inquiète. Pourquoi s'était-elle laissé entraîner si loin? Ils étaient en plein midi et le soleil de mai tombait d'aplomb sur leurs têtes nues.
Comme elle allait peut-être commencer à pleurer aussi -- et cela lui arrivait rarement, car Petite mère, comme tous ceux qui n'ont personne pour essuyer leurs larmes, pleurait peu, -- elle entendit un bruit singulier se répéter en se rapprochant. L'enfant se rappelait qu'elle l'avait déjà entendu, mais où? Tandis qu'elle rassemblait ses souvenirs, une petite tête fine, ornée de deux cornes noires, parut au détour du sentier, puis une chèvre tout entière, brune et blanche suivie d'une jeune fille qui portait un panier sur la tête. Elles arrivèrent bientôt devant les deux enfants. Charlot avait cessé de pleurer pour regarder la jolie bête, mais les larmes coulaient encore sur ses joues et il avait l'air bien désolé.
La maîtresse de la chèvre s'arrêta devant cette petite figure bouleversée; la jolie bête s'arrêta aussi et les enfants virent alors qu'elle était tenue par une corde mince et assez longue pour lui laisser une certaine liberté.
-- Qu'est-ce qu'il a, ce pauvre petit? demanda la jeune paysanne à Petite mère.
-- Il est bien fatigué, madame.
-- Et j'ai faim!... ajouta Charlot qui trouvait ce mal au moins aussi cruel que l'autre.
-- D'où venez-vous?
-- De là-bas...
Et Petite mère montrait à l'horizon l'immense amas de maisons enveloppé de fumée qu'ils avaient laissé derrière eux.
-- De Paris!... mais c'est un long chemin pour de petits enfants comme vous.
-- Ah! oui, bien long, mais nous voulions aller dans les bois.
-- Et pour quoi faire?
Vraiment ils ne le savaient pas et ne purent répondre.
-- Il faut retourner chez vous; votre maman sera inquiète.
-- Notre maman est morte et notre papa... nous ne savons pas où il est.
-- Oh! les pauvres petits!... Eh bien, venez avec moi, je vous donnerai du lait.
Du lait, le rêve de Charlot!... Il essaya de se lever et de marcher, mais ses pauvres petites jambes étaient trop lasses, il fut forcé de se rasseoir.
-- Est-ce bien loin? demanda Petite mère.
-- Non, c'est là tout près, la maison dont vous voyez le toit dans les arbres. Allons, si tu peux me porter mon panier, petite, moi je prendrai ce gros garçon.
Si Petite mère n'avait pas beaucoup de force elle avait en revanche beaucoup de courage. Elle prit le panier presque aussi grand qu'elle, mais pas aussi lourd qu'il était grand, et suivit la jeune fille qui avait pris Charlot à califourchon. Il fallait monter une côte et Charlot était, au rebours du panier, plus lourd encore qu'il n'était gros; aussi les deux pauvres petites haletantes, ne pouvaient guère parler.
Charlot, lui, goûtait fort cette façon d'aller, et se sentait très disposé à faire un bout de conversation.
-- Est-ce qu'il est méchant? demanda-t-il à sa monture.
-- Qui? dit la jeune paysanne en s'arrêtant pour reprendre haleine.
-- Votre chien...
-- Je n'ai pas de chien.
-- Mais, continua Charlot très-étonné, en montrant la chèvre qui tirait sa corde pour brouter une branche de genêt, est-ce que ce chien n'est pas à vous?
-- Ce n'est pas un chien, dit Petite mère, c'est un mouton. N'as-tu pas entendu comme il bêle?
La jeune fille s'arrêta, cette fois pour rire aux éclats.
-- Mais d'où venez-vous donc, vous deux? Vous ne me ferez pas croire que vous n'avez jamais vu une chèvre...
-- C'est une chèvre? demanda Petite mère.
-- Certainement que c'est une chèvre. Oser dire que ma chevrette est un chien ou un mouton!... avec ses jolies cornes et sa tête fine!... Est-ce qu'on ne voit donc jamais de chèvre à Paris?
-- J'en ai vu une fois, mais j'ai cru que c'étaient des moutons à cornes, répondit Petite mère un peu honteuse de son ignorance.
Quant à Charlot, il n'était pas honteux, mais il était choqué, en conséquence de quoi il desserra ses bras qui étaient noués autour du cou de sa porteuse, et se rejeta en arrière, pesant beaucoup plus lourd et menaçant de tomber à chaque secousse que la chèvre, dans ses mouvements capricieux, imprimait au bras de la jeune paysanne autour duquel était passée la corde.
-- C'est un chien, répéta-t-il d'un ton péremptoire.
La chèvre prit cette affirmation en mauvaise part, car elle y répondit par un bêlement énergique, et une secousse de la corde si violente, que Charlot en perdit l'équilibre et se raccrocha vivement au cou de la jeune fille. Celle-ci, à moitié étranglée par cette étreinte et par les rires qu'elle ne pouvait réprimer, le laissa glisser jusqu'à terre. Petite mère s'arrêta et posa son panier.
Voyez-vous ce groupe? la jeune fille riant aux éclats, Charlot assis par terre l'air offensé et déconfit, Petite mère, sérieuse, les regardant tous deux sans comprendre la cause de cette scène, et la bête broutant activement et bêlant de temps à autre pour affirmer cette qualité de chèvre qui lui était contestée.
Quand elle eut assez ri, la jeune fille voulut reprendre Charlot pour continuer leur chemin. Il aurait bien aimé faire le fier et refuser, mais il était si las!... Il reprit donc sa place et, une minute après il dormait sur l'épaule qui lui servait d'oreiller.
La maison était petite, toute cachée sous les arbres. Devant la porte s'ébattaient quelques poules, un chat dormait en plein soleil contre le mur; il entr'ouvrit les yeux pour voir qui arrivait, mais ne jugea pas à propos de se déranger comme la gent emplumée qui s'était enfuie avec mille démonstrations de terreur. Dans la cuisine une femme âgée tricotait dans un coin; elle ne se retourna pas. La jeune fille posa à terre son lourd fardeau sans troubler son sommeil, puis elle attacha la corde de sa chèvre à un gros clou planté au mur extérieur, et, s'approchant de la vieille femme:
-- Grand'mère, cria-t-elle d'une voix forte et aiguë, je vous amène des visites.
-- Qu'est-ce que c'est? grommela la vieille dame d'une voix peu encourageante.
-- Des visites de Paris... des enfants qui se sont perdus...