Petite Mère

Chapter 2

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-- Eh bien, allez, refaites bravement votre chemin: le papa sera rentré pendant que vous le cherchez.

Il les laissa appuyés contre un mur, mangeant à belles dents le pain frais et savoureux. Oh! comme ils le trouvaient bon!

Avant de tourner le coin d'une rue, il les regarda encore. Charlot lui fit un signe amical et ouvrit sa bouche pleine pour lui crier: Merci!

Ainsi restaurés ils reprirent le chemin de la maison ou plutôt ils crurent le reprendre.

Un boulevard ressemble tant à un autre boulevard, une rue à une autre rue!... Ils marchaient, marchaient toujours, Charlot se faisant traîner. Petite mère était bien lasse, bien inquiète, mais ne se laissait pas aller à son découragement.

-- C'est bien par ici que nous avons passé, disait-elle. Regarde, Charlot, tu reconnais cette haute maison et cette grande porte, n'est-ce pas?

-- Je ne sais pas, répondait-il.

Et elle s'arrêtait pour regarder tout autour d'eux avec angoisse, puis reprenait son chemin en croyant reconnaître un arbre, une porte... mais elle comprenait peu à peu qu'elle s'était égarée. Charlot ne pouvait plus marcher; il buttait à chaque pas et enfin il tomba assis et refusa de se relever. Alors Petite mère s'assit en pleurant à côté de lui.

Au même instant une porte s'ouvrit et une foule d'enfants se précipitèrent dans la rue. Les horloges sonnaient en choeur midi: c'était la sortie de la classe du matin.

Les garçons venaient les premiers: ils criaient, se bousculaient, se battaient même, mais pour rire. Ils passaient à côté des deux pauvres petits sans les regarder; un d'eux marcha sur la petite main de Charlot qui l'avait appuyée contre terre pour se soutenir. Ensuite vinrent les filles, moins bruyantes. Chacune d'elles portait un sac, et lorsque les plus petites eurent passé il en vint quelques grandes qui avaient l'air tout à fait raisonnables. L'une d'elles s'arrêta et regarda Charlot qui sanglotait en faisant des yeux lamentables à sa pauvre main un peu écorchée par le gros soulier à clous.

-- Qu'est-ce que tu fais là? lui demanda-t-elle, tu n'es pas de l'école?

Petite mère répondit pour lui car il n'était pas en état de se faire entendre.

L'écolière comprit bien vite la situation. C'était une douce enfant chez qui l'instinct maternel avait été développé de bonne heure par les soins qu'elle avait donnés à une petite soeur qui était morte. Elle se pencha vers le petit désolé et, voyant que sa main saignait un peu, elle trempa son mouchoir à la fontaine voisine, et pansa la blessure.

-- Où est-ce que vous demeurez? demanda-t-elle à la petite qui la regardait faire.

Celle-ci nomma la rue.

-- Je connais ça. Ma marraine demeure tout près. Mais c'est bien loin; comment allez-vous retourner?

-- Je ne sais pas, répondit Petite mère qui sentait que ses pieds ne pouvaient plus la porter et qui savait que Charlot était encore plus fatigué qu'elle.

-- Venez chez nous, dit la petite fille après un moment d'hésitation; grand'mère vous dira ce qu'il faut faire. Voyez-vous? c'est là, cette petite porte de l'autre côté de la rue.

Les deux enfants se levèrent doucement et suivirent leur nouvelle amie. C'était une fillette de treize ou quatorze ans; elle avait un tablier de cotonnade qui lui donnait l'air enfant, mais elle était grande et de belles nattes blondes tombaient sur son dos. Elle les fit entrer dans une petite chambre au rez-de-chaussée qui, donnant sur une cour, était un peu sombre même en plein midi.

Une femme âgée était occupée à poser deux assiettes de soupe sur une petite table; elle avait pour cela poussé de côté des morceaux d'étoffe qui s'y trouvaient entassés. La chambre était petite, encombrée, mais très propre. Un rayon de soleil venait justement d'y pénétrer et il faisait reluire une casserole et un plat d'étain suspendus au mur. Sur la commode on voyait deux tasses et une théière de porcelaine; le lit était soigneusement recouvert et les deux chaises de paille en bon état; aux yeux de Petite mère cette chambre était un vrai paradis. Charlot n'en avait, lui, que pour la soupe fumante. C'était la seconde fois de la journée qu'il voyait des assiettes pleines. Faudrait-il encore les regarder sans y toucher?

Pauvre Charlot!...

-- C'est toi, petite, dit la vieille dame sans se retourner, tu arrives juste à point.

Elle s'arrêta, étonnée, car elle entendant plusieurs petits pas.

-- Grand'mère, dit Céline, voilà des petits enfants qui se sont perdus. Ils sont bien loin de chez eux, et je les ai amenés pour se reposer un moment, ils sont si fatigués!...

Charlot s'était laissé tomber par terre, mais il ne perdait pas de vue les deux assiettes dont le fumet savoureux se répandait tout autour de la table.

-- Qui sont-ils? demanda la grand'mère.

-- Des petits enfants, répondit Céline.

-- Je le vois bien, reprit la vieille dame en affermissant ses lunettes, mais pourquoi me les amènes-tu?

-- Ils étaient tout seuls à pleurer dans la rue, un méchant garçon de l'école a marché sur la main du pauvre petit. Vois-tu, grand'mère, il a les cheveux tout frisés comme notre petite Berthe.

A ce souvenir le coeur de la bonne femme s'attendrit.

-- Ils ont bien faim, continua Céline.

La grand'mère prit la casserole de terre cuite dans laquelle avait chauffé la soupe. Il n'y avait rien, plus rien au fond. Et les deux assiettes déjà servies n'étaient pas trop pleines, mais Céline n'hésitait pas.

Elle fit asseoir Charlot devant une des deux assiettes, et mettant une cuiller dans la main de sa soeur, elle lui dit: Voilà pour vous deux.

Puis elle se mit gaiement à partager l'autre avec sa grand'mère; c'était elle qui jouait le rôle de pourvoyeuse, et elle riait, en faisant avaler à la vieille dame autant de cuillerées qu'elle en avalait elle-même. Le jeu fut vite fini. Charlot avait essuyé ses yeux et mangeait en regardant les autres d'un air très grave et très observateur. La grand'mère avait remarqué que la chétive petite fille donnait au gros joufflu au moins deux cuillerées pour une qu'elle s'administrait à elle-même.

-- Tu es une bonne petite fille, lui dit-elle quand tout fut fini. Comment t'appelles-tu?

Charlot fut le plus prompt à répondre. Il était content de l'approbation donnée à sa soeur.

-- Elle s'appelle Petite mère, dit-il.

-- Mais ce n'est pas un nom, s'écria Céline.

-- Elle s'appelle Petite mère, répéta Charlot avec fermeté en jetant un regard mécontent sur celle qui osait ne pas admirer le nom qu'il aimait.

-- Je crois que je devine pourquoi on l'appelle ainsi, dit la vieille dame, mais elle a un autre nom, sans doute?...

-- Je m'appelle Joséphine, mais depuis que notre maman est morte on ne me l'a plus jamais dit.

-- Votre maman est morte! pauvres petits agneaux! Et votre père, où est-il?

-- Il n'est pas rentré hier soir, dit Petite mère, reprenant son air soucieux: nous le cherchons depuis ce matin, mais nous nous sommes perdus.

-- Et où alliez-vous le chercher?

-- A la grande maison qu'on bâtit..... une grande maison sur le boulevard.

-- Oui, dit Charlot qui se ranima à cette pensée, c'est une grande maison, une énorme maison... J'en bâtirai comme ça, moi, quand je serai grand...

-- Et vous n'avez pas d'autre indication que celle-là, pauvres petits! Mais pourquoi ne pas attendre à la maison?

-- Nous avions bien faim, dit Petite mère.

-- Oui, ajouta Charlot qui croyait de son devoir de confirmer chaque parole de sa soeur, j'avais bien faim et Petite mère aussi.

-- Et personne dans votre maison ne prend soin de vous quand votre père n'y est pas?

-- C'est Petite mère qui prend soin de moi, dit Charlot avec fierté.

-- Et qui prend soin d'elle? est-ce toi?

-- Non, parce que je suis trop petit... mais quand je serai grand je lui donnerai une maison... magnifique.

Ce mot ambitieux sortit de la bouche ronde du petit garçon avec une emphase comique. La soupe lui avait rendu la force de faire les châteaux en Espagne dont il avait coutume de se charmer lui-même, et de récompenser toutes les peines que sa soeur prenait pour lui. Il allait faire une énumération de tous les cadeaux splendides dont il la comblerait, mais on lui conseilla de se taire et de se coucher un moment sur le lit pour reprendre la force de marcher. Quelques minutes après il dormait de tout son coeur.

-- Grand'mère, dit Céline, permets-moi de les reconduire, je sais le chemin, c'est le même que pour aller chez ma marraine.

-- J'aimerais mieux les mettre dans l'omnibus, les pauvres petits, mais douze sous c'est beaucoup pour nous. Quel dommage que les omnibus soient si chers!

En parlant ainsi la grand'mère de Céline regardait dans son tiroir: il n'y avait que bien juste de quoi aller jusqu'au samedi, jour où elle reportait son ouvrage. Elle le referma tristement.

Déjà âgée la pauvre femme n'avait d'autre ressource que son travail et elle gagnait peu. Les parents de Céline étaient morts jeunes, lui laissant leurs deux enfants avec quelques ressources bientôt épuisées. Maintenant Céline était seule, car la petite Berthe n'avait pas vécu longtemps. Malgré sa pauvreté sa grand'mère l'envoyait encore à l'école, car elle savait que l'instruction est une chose précieuse. En rentrant la petite fille gagnait quelques sous à faire des boutonnières, mais on comprend pourquoi les portions de soupe étaient si petites.

Petite mère ne dormait pas et causait peu. Soit timidité, soit réserve naturelle, elle était avare de paroles. Pourtant ses nouvelles amies parvinrent à découvrir que, toute petite et mince qu'elle fût, elle avait tout près de dix ans. On lui en aurait donné sept.

C'est encore tout de même bien jeune pour être une petite mère de famille, se dit la bonne grand'mère en regardant les enfants s'éloigner ensemble. Céline les tenait tous deux par la main et paraissait enchantée de faire du même coup une longue promenade et une bonne action.

On marcha longtemps, bien longtemps, le soleil de mai était chaud, il fallait beaucoup de courage pour ne pas s'arrêter lorsqu'on rencontrait un banc. Céline commençait à trouver sa promenade moins amusante qu'elle ne s'y attendait, car les enfants étaient si fatigués qu'ils ne pouvaient ni rire ni causer. Tout à coup Charlot s'arrêta et déclara que Petite mère devait le porter. Celle-ci, sans hésiter, l'entoura de ses petits bras pour le soulever, mais Céline l'arrêta.

-- Es-tu folle? s'écria-t-elle: tu ne peux pas même le soulever...

-- Oh! je pourrais bien le porter sur mon dos, répondit Petite mère, il serait moins lourd comme cela.

-- Tiens, c'est une idée! Allons, Charlot, puisque tu es si paresseux, je vais te prendre sur mon dos, moi, mais gare à toi si tu me donnes des coups de pied.

Ils marchèrent un moment ainsi, mais Céline le remit bientôt à terre, car même pour elle c'était un lourd fardeau. Alors le petit garçon commença à harceler sa soeur pour qu'elle le portât, mais Céline s'y opposa avec fermeté.

-- Non, dit-elle, nous sommes bientôt arrivés; tu peux marcher encore un peu, tu es beaucoup trop lourd pour elle.

Petite mère regardait Charlot d'un air désespéré. Elle ne lui avait jamais rien refusé, et cela la navrait de le voir si las, mais Céline les tenait chacun par une main; il fallait marcher. Charlot trouva pourtant des forces pour arracher sa main de celle de sa conductrice et pour pincer Petite mère derrière le dos de celle-ci, en disant:

-- Méchante!... Je ne te donnerai jamais rien quand je serai grand!...

Le soleil commençait à leur envoyer en pleine figure ses rayons horizontaux qui les éblouissaient et les forçaient à fermer les yeux, quand Petite mère s'écria tout à coup:

-- C'est ici!

Et Céline entra avec eux dans la pauvre maison.

-- Le père est-il revenu, Madame? demanda la petite en s'arrêtant sur le seuil de la loge.

-- Non, mes chérubins, répondit madame Perlet qui était au repos et par conséquent très-abordable. Tenez, voilà votre clef.

L'enfant prit la clef et regarda Céline d'un air indécis. Lui demanderait-elle de monter? Mais elle n'avait rien à lui offrir, à peine une chaise pour se reposer, car il n'y avait, dans la chambre, que la chaise sans dossier sur laquelle Petite mère avait veillé une partie de la nuit.

Céline la tira d'embarras en les embrassant et en disant qu'elle allait retourner bien vite avant qu'il fît nuit. Et lorsqu'elle les eut quittés en promettant de venir les voir en même temps que sa marraine, Petite mère se sentit seule et triste. Une aimable figure blonde et rose, la bienveillance, la gaieté sont choses si agréables à rencontrer sur son chemin!

La chambre était en ordre comme on l'avait laissée, mais elle était tout aussi dépourvue de quoi que ce fût qui pût se mettre sous la dent. Petite mère ouvrit le vieux panier avec un faible espoir que la bonne chance du matin se renouvellerait, mais il était cette fois absolument vide. Charlot, après avoir un peu gémi, s'endormit sur le lit sans avoir voulu se déshabiller. Sa soeur s'assit sur sa chaise et attendit.

Oh! comme elle attendit longtemps!... Le jour décroissait lentement, puis il n'y eut plus qu'une lueur de crépuscule, puis la nuit devint tout à fait sombre. Dans le petit coin de ciel qu'on apercevait entre les toits et les cheminées Petite mère vit briller une étoile, puis une autre encore. Elle entendait l'horloge de la paroisse au travers d'une carreau cassé qui laissait mieux pénétrer les sons lointains. Petite mère n'avait jamais été à l'école et on ne lui avait jamais rien appris, mais -- elle n'aurait pu dire comment cela lui était venu -- elle savait compter jusqu'à dix, autant qu'elle avait de doigts à ses petites mains. Lorsque l'horloge eut sonné dix coups, elle comprit qu'il était inutile d'attendre encore. Il était trop tard, le père ne reviendrait plus. Charlot se remuait et se plaignait en dormant; elle se demanda comment elle ferait le lendemain pour lui donner à manger. Alors le coeur lui manqua... et elle se mit à pleurer sans bruit, comme pleurent ceux qui n'ont personne pour les consoler. Pendant qu'elle se désolait ainsi elle se souvint que sa mère lui avait dit une fois que lorsqu'elle serait malheureuse il fallait prier et que Dieu l'entendrait. Dans ce temps-là elle avait l'habitude de s'agenouiller chaque soir près du lit de la malade et de joindre ses petits mains dans les siennes en répétant une prière. Elle avait continué quelque temps à le faire, puis elle en avait perdu l'habitude et personne ne le lui avait rappelé. Pourtant les mots qu'elle avait eu coutume d'employer lui revinrent en mémoire et elle répéta comme autrefois:

-- Mon Dieu, rends-moi bien sage, bénis papa et mon petit frère, guéris maman...

Alors elle se souvint que sa mère n'avait plus besoin d'être guérie et elle s'arrêta court pour réfléchir, puis elle ajouta presque à haute voix et non plus comme on récite une formule, mais avec un accent suppliant:

-- Donne-nous du pain et fais que papa revienne, oh! je t'en prie, bon Dieu, fais qu'il revienne!

Alors elle se sentit moins désolée, elle se coucha près de Charlot, passa son bras autour de lui comme pour le protéger encore en dormant, et bientôt elle avait oublié tous ses chagrins.

Le sommeil de Petite mère fut doux et profond. Il faisait jour lorsqu'elle se réveilla en sursaut.

IV

La pauvre petite était si fatiguée de ses voyages de la veille qu'elle ne se serait peut-être pas réveillée sans un événement extraordinaire. Elle ne s'était pas aperçue en se couchant que la fenêtre se trouvait entr'ouverte; comme il ne faisait pas de vent les deux battants étaient restés rapprochés et l'air frais de la nuit ne s'était pas trop fait sentir aux petits dormeurs. Vers le matin, un des battants céda tout doucement comme sous une pression lente, puis encore un peu, et encore un peu... et, lorsque l'ouverture se trouva assez grande, un visiteur inattendu sauta dans la chambre, mais avec tant de légèreté et de souplesse qu'il n'en résulta pas le moindre bruit. Personne ne bougea dans le lit.

Le visiteur commença par s'étirer et regarda autour de lui comme quelqu'un que rien ne presse; il fit ensuite le tour de la chambre, lentement, avec précaution, toujours sans bruit. Lorsqu'il eut achevé son voyage d'exploration, il s'arrêta au pied du lit et fixa des yeux peu bienveillants sur les deux petits dormeurs qui ne se doutaient guère qu'ils étaient regardés de la sorte, puis, tout à coup, sans dire gare, il sauta sur le lit et, après s'être tourné et retourné en tous sens, il se blottit en boule tout contre la joue de Petite mère et commença à faire entendre un son tout particulier qui s'harmonisait avec la respiration égale des deux enfants.

Petite mère avait un peu détourné la tête comme pour fuir ce contact inquiétant et elle avait étendu sa petite main pour s'en défendre, mais cette main avait rencontré un objet doux, chaud et moelleux sur lequel elle s'était arrêtée avec plaisir sans que la dormeuse en eût conscience. Les occupants du lit continuèrent donc leur somme, à trois maintenant et non plus à deux.

Pourtant le sommeil de Petite mère était un peu troublé, et bientôt elle ouvrit des yeux étonnés. Le visiteur s'était retourné et une partie de sa personne, dont tous les visiteurs ne sont pas ornés, sa belle queue touffue, avait effleuré le visage de la fillette. Elle retint un cri qui allait lui échapper et s'aperçut qu'un beau chat était couché à côté d'elle.

D'autres petite filles auraient peut-être crié, mais Petite mère, si timide avec les gens, n'avait aucune frayeur des bêtes. Elle avança sa main pour caresser doucement son nouvel ami, à qui cette petite main légère parut si sympathique qu'il recommença de plus belle son ronron un moment interrompu. Petite mère se souleva pour mieux l'admirer.

C'était un beau chat gris avec des reflets fauves, une queue magnifique, une petite tête fine et intelligente. Il regardait aussi Petite mère, et après un moment d'examen, il se frotta contre elle.

-- Que tu es beau et gentil! s'écria-t-elle. Mais par où as-tu pu entrer?

La vue de la fenêtre entr'ouverte lui expliqua le mystère. Il fallait être chat pour prendre ce chemin; sans doute il avait sauté de la gouttière sur le rebord de la croisée... L'enfant frémit en pensant que, s'il avait mal pris son élan, il aurait pu tomber dans la cour; mais il n'y avait pas de danger, Minet était plus habile que ça.

Charlot se réveilla et la vue du chat détourna un moment son attention de la faim qui recommençait à ronger son petit estomac si creux. Une parole imprudente de sa soeur le ramena à cette préoccupation bien légitime.

-- Si seulement j'avais un peu de lait à lui donner! dit-elle.

-- J'en veux, moi, du lait, cria Charlot de son ton le plus lamentable; Petite mère, je vais mourir de faim!...

-- Non, non, répondit-elle un peu effrayée de cette perspective, non, Charlot, tu ne mourras pas de faim.

-- Alors donne-moi à manger!...

-- Je n'ai rien, tu le sais bien, mon pauvre chéri.

-- Alors je vais mourir de faim, répliqua Charlot avec une terrible logique.

-- Non, j'irai demander à quelqu'un... dans un moment...

Cela lui coûtait tant!... et puis à qui demander?... Tous les voisins étaient pauvres, elle le savait. C'était une raison pour mieux oser, car le pauvre comprend le pauvre, et dans cette maison misérable aucune mère n'eût refusé un morceau de pain aux petits délaissés; mais Petite mère était la délicatesse même: elle n'aurait jamais pu se décider à demander pour elle, et même quand c'était pour son Charlot, il fallait rassembler tout son courage.

Le chat avait certainement moins faim que les enfants car il s'était remis en boule et s'endormit, mais les mouvements désordonnés de Charlot qui ne voulait ni se lever, ni essayer de dormir encore, le dérangeaient fort, et il battait le lit de sa longue queue en signe de mécontentement. Tandis que Petite mère suppliait Charlot de se lever pour venir avec elle et que celui-ci s'y refusait, on frappa à la porte.

-- Entrez! cria le petit garçon, qui eut un instant le fol espoir que c'était son père, comme s'il était probable qu'il frappât à sa propre porte.

Une vieille dame introduisit sa tête, coiffée d'un bonnet blanc.

-- Vous n'avez pas vu mon chat? demanda-t-elle. Je ne sais pas où il est passé, et je ne puis pas déjeuner sans lui.

Comme elle parlait, le chat se mit sur ses quatre pattes, s'étira, sauta du lit et s'avança lentement vers sa maîtresse, qui poussa un cri de joie, le prit dans ses bras et referma la porte.

Petite mère n'avait pas eu le temps de parler. Elle soupira et se reprocha de n'avoir rien dit, car, puisqu'un bon déjeuner attendait le chat, peut-être y aurait-il quelque chose pour eux, au moins pour le pauvre Charlot.

La vieille dame n'avait pas l'air terrible, elle aurait peut-être écouté sa prière... mais il était trop tard!

Charlot grognait de tout son pouvoir.

-- Le chat va déjeuner et moi je vais mourir de faim, répéta-t-il.

Alors Petite mère prit son courage à deux mains et alla frapper à la porte à côté.

La vieille dame était assise dans son fauteuil, devant une petite table ronde, sur laquelle son chat achevait de lapper dans une soucoupe sa portion de lait frais. Il se pourléchait et paraissait content de lui-même et des autres. Sa maîtresse posa la tasse qu'elle portait à ses lèvres. C'était vraiment un tableau de confort et de bien-être tranquille que ce petit intérieur, dont les seuls habitants étaient une vieille dame et un beau chat.

Petite mère aurait voulu se sauver; mais l'un et l'autre la regardaient d'un air interrogateur: il fallait parler, expliquer son apparition.

-- Madame, dit-elle, Charlot va mourir de faim...

-- Charlot, mourir de faim!... Que veux-tu dire, petite?... Je te certifie qu'il ne manque de rien.

Le chat, s'étant assuré qu'il ne restait plus une goutte de lait dans sa moustache, se coucha les pattes repliées sous lui et se mit à filer d'une air de parfait contentement.

-- Il n'a rien mangé depuis hier à midi, madame...

-- Tu ne sais ce que tu dis, ma petite; il a eu un bon repas hier soir et un bon repas ce matin. N'est-ce pas, Minet? ajouta la vieille dame en se tournant vers le chat, qui la regardait de ses yeux à demi-fermés.

-- Il n'a rien mangé depuis hier à midi, insista l'enfant, sans chercher à comprendre ces singulières réponses, et il pleure... c'est mon petite frère, madame...

-- Bon Dieu! s'écria la bonne dame, qui commençait à comprendre, c'est de ton petit frère que tu parles!... Mais, Charlot, c'est mon chat... ne le sais-tu pas?...

-- Non. Je croyais que c'était un nom de garçon.

Un appel énergique du vrai Charlot retentit alors, et Petite mère effrayée s'arrêta court.

-- Qui est-ce qui crie ainsi? demanda la maîtresse de l'autre Charlot.

-- C'est lui, mon petit frère, qui a faim...

-- Bon Dieu! répéta-t-elle, est-ce possible, et pourquoi ne lui donnes-tu pas à manger?

-- Il n'y a rien chez nous, et le père ne revient pas...

-- Ah! les pauvres enfants!...

Et la bonne dame, dans son émotion, avala précipitamment le reste de son café et s'étouffa horriblement.