Petite Mère

Chapter 14

Chapter 144,047 wordsPublic domain

-- Pense, Petite mère, dit-il, nous avons acheté une belle orange pour le père, pas à l'hôpital parce qu'elles sont plus cher, mais dans une boutique. Madame Perlet a dit comme ça: "Je ne suis pas bien riche, mais on n'aime pas à venir les mains vides." Et alors nous sommes allés dans la grande salle, et le père nous a parlé, et il a tout de suite demandé: "Où est Petite mère?" Madame Perlet a dit comme ça: "Elle est un peu malade, mais ça ne sera rien." Alors moi j'ai dit: "Non, elle est très malade... mais elle ne mourra pas, parce que, à présent, elle peut boire du bon vin et du bouillon." Alors madame Perlet m'a pincé le bras et elle a dit: "Laisse-moi donc parler, petit nigaud, qu'as-tu besoin d'inquiéter ton père?" Alors le père a dit: "Il faut me dire la vérité, madame Perlet: quand j'ai vu que personne ne venait me voir dimanche, j'ai bien pensé qu'il y avait un malheur." Alors on lui a raconté que tu avais eu tant de chagrins et que tu étais tombée malade... Et le père a dit... Attends, je veux bien me rappeler ce qu'il a dit...

Charlot, qui n'avait de sa vie fait un aussi long discours, reprit après un instant de réflexion:

-- Il a dit comme ça: "Alors elle n'avait pas volé!..."

-- Il le croyait!... dit Petite mère à demi-voix, mais avec un accent de tristesse profonde.

Au moment même où Charlot faisait à sa soeur son récit, madame Perlet racontait aussi à son mari ce qui s'était passé. Arrivée aux paroles qui avaient tant ému Petite mère, elle continua ainsi:

-- Oh! Seigneur, que je lui ai répondu, la pauvre enfant! est-ce qu'elle serait capable de ça, elle qui n'a pas sa pareille dans ce monde pour le coeur et la bonne conduite. -- Alors il a dit tout bas: "Ma pauvre Petite mère, ma pauvre Petite mère... moi qui l'ai soupçonnée! Je ne me le pardonnerai jamais. Ai-je été assez malheureux pendant ces quinze jours! Je ne le croyais pourtant pas tout à fait, mais j'avais peur. C'est si dur d'avoir faim, et puis je savais bien comme la petite aime ce gamin-là, et je me disais que peut-être pour lui... Ah! je m'en veux à présent d'avoir eu de pareilles idée!"

-- Après ça, continua madame Perlet, je lui ai raconté la maladie de la petite, et il m'a remerciée de ce que nous avons pris soin d'elle et de Charlot. C'est un homme bien doux et bien comme il faut, mais il a encore l'air très-malade. C'est malheureux que nous ne soyons plus concierges de la maison, car nous aurions patienté pour son terme, tandis que, maintenant, on ne tiendra compte de rien... Comment est-ce qu'ils veulent, ces gens-là, qu'un homme qui est à l'hôpital depuis des semaines puisse payer son terme? Ce n'est pas raisonnable, en vérité... Enfin, nous lui nourrirons son petit jusqu'à ce qu'il puisse de nouveau travailler. Nous ne pouvons pas faire plus, n'est-ce pas?

-- Non, dit le cordonnier, malheureusement.

-- Il le rendra peut-être un jour à nos enfants.

-- Si ce n'est pas lui, ce sera un autre; les braves gens ne sont pas rares en ce monde, ajouta M. Perlet.

-- Il y en a aussi de très mauvais, reprit sa femme. Ces nouveaux concierges, par exemple... On dit...

-- Allons! allons! Madame Perlet, je ne me soucie pas d'en rien savoir. On croit nous faire plaisir en disant du mal d'eux, comme si nous étions meilleurs parce qu'ils sont méchants! Ne nous mêlons pas de ce qui se passe dans cette loge, cela ne nous regarde plus. Nous avons bien de quoi nous occuper à notre propre besogne.

Madame Perlet se tut, comme elle faisait toujours quand son mari lui donnait une leçon, et elle commença à préparer la soupe du soir. Peu à peu tous les enfants rentrèrent. Charlot revint de chez sa soeur et la famille se rassembla autour de la table.

-- M. Perlet, dit tout à coup Charlot en regardant autour de lui, c'est encore plus petit ici que dans la loge.

-- A peu près la même chose. Pourquoi dis-tu cela, mon garçon?

-- Pourquoi n'avez-vous pas pris une grande maison? demanda encore Charlot au lieu de répondre.

-- C'est que, vois-tu, mon garçon, plus une maison est grande, plus on paie cher, et nous ne sommes pas bien riches, répondit le cordonnier en riant.

-- Eh bien, dit Charlot avec sérieux, quand je serai grand je vous donnerai beaucoup d'argent.

-- Merci, mon petit homme, et où le prendras-tu?

-- Je ne sais pas, mais le bon Dieu a donné à Petite mère ce qu'elle lui a demandé, et moi je lui demanderai beaucoup d'argent.

-- Ah! dit M. Perlet, cette prière-là, je ne te promets pas qu'elle sera exaucée.

XXII

Nous sommes maintenant au mois de juin; les arbres n'ont plus de fleurs, mais le feuillage en est devenu plus riche et plus épais; l'herbe est plus haute; les roses sauvages fleurissent dans les haies; de tous côtés on entend le bourdonnement des insectes: la chaleur fait partout éclore des milliers de vies qui n'auront qu'un jour. Tout s'épanouit et se vivifie aux doux rayons du soleil; la campagne est encore fraîche comme au printemps et déjà opulente comme en été.

Petite mère et Charlot sont en route vers la petite maison sur la lisière du bois. Sylvanie voulait venir les chercher avec la charrette de madame Nanette, mais la petite convalescente n'aurait peut-être pas pu supporter les cahots de ce véhicule primitif, et madame Grandville a voulu qu'elle fît le voyage dans une voiture. Et sur cette voiture on a mis le lit de Petite mère, car elle n'est pas encore en état de dormir sur une botte de foin; il faut la traiter avec ménagements. Jamais elle n'a été si gâtée, elle qui, il y a si peu de temps encore, ne savait pas ce que c'était que d'être comptée pour quelque chose. Elle en est tout étonnée et parfois même un peu embarrassée... Cela lui semble peu naturel qu'on la soigne ainsi... Mais elle se laisse faire. Comment pourrait-elle résister? Elle n'a pas encore beaucoup de force et d'ailleurs elle trouve une certaine douceur dans sa vie nouvelle.

Petite mère fait donc le voyage en voiture avec Charlot et Sylvanie; on l'a étendue dans le fond, un petit oreiller sous sa tête, et les deux autres se sont mis sur le devant. A chaque instant Charlot l'appelle pour lui faire admirer ceci ou cela, mais elle est encore faible et bien vite fatiguée de regarder... Pourtant le petit garçon ne se laisse pas décourager.

-- Oh! Petite mère, regarde... Voilà la rue où nous avons passé, voilà la boutique du boulanger où étaient les deux petits garçons qui mangeaient des gâteaux. S'ils nous voyaient aujourd'hui, ils seraient bien étonnés... Voilà le beau jardin que tu m'as laissé regarder. Je puis le voir un peu en me tenant debout. Petite mère, te rappelles-tu comme tu m'as vite laissé retomber?

-- Tu étais si lourd, Charlot! dit la petite qui se sent encore écrasée par ce poids.

Il retrouve ainsi à chaque pas un souvenir. Petite mère a fermé les yeux et ne lui répond plus. Sa tête tourne, elle ne peut plus regarder ces maisons, ces murs, ces maigres arbres qui passent si vite.

-- Laisse-la tranquille, Charlot, dit Sylvanie, tu vois bien qu'elle est fatiguée.

Lorsque la voiture roule enfin entre des prés en fleurs et des haies vertes, la petite fille retrouve la force de regarder. Elle aime tant la campagne!... son petit coeur s'épanouit aux rayons de ce doux soleil. Il lui semble qu'elle a déjà repris des forces.

Enfin la voiture s'arrête à quelques pas de la maison connue. Le cocher descend de son siége et Sylvanie l'aide à transporter le petit lit. Charlot est très fier d'avoir reçu la mission de tenir la bride des chevaux. Lorsque le lit est dressé dans une toute petite chambre à côté de la grande cuisine, Sylvanie vient chercher la malade qu'elle prend sans ses bras.

-- Tu ne pèses pas plus qu'une plume, dit-elle, j'aime mieux te porter que de porter Charlot. J'espère que tu seras plus lourde en partant.

Petite mère a bien un peu d'inquiétude au sujet de l'accueil que lui fera la grand'mère sourde; elle a recommandé à Charlot d'être poli et tranquille, mais elle sait qu'on ne peut guère compter sur sa sagesse. Elle est bien surprise en voyant la vieille dame quitter son fauteuil et venir au-devant d'eux... Son regard exprime la compassion et elle répète: "Pauvre petite! pauvre petite!..."

De sa main ridée elle caresse les cheveux frisés de Charlot, qui la regarde d'un air effaré, mais comprend bien vite qu'ils sont reçus cette fois avec bienveillance. Sylvanie était parvenue à lui faire entendre toute l'histoire de la croix d'or et du chagrin de Petite mère, et comme la pauvre grand'mère n'était pas méchante mais seulement vieille, infirme et d'une humeur un peu revêche, elle avait éprouvé une compassion réelle pour la pauvre enfant et ne demandait pas mieux que de réparer, selon son pouvoir, son injustice.

Sylvanie alla poser Petite mère dans le fauteuil de la vieille dame et la petite fille, tout interdite d'une telle audace, regarda celle-ci d'un air craintif, s'attendant à une protestation indignée. Au lieu de cela la grand'mère vint elle-même lui mettre un oreiller sous la tête et la couvrir d'un petit châle. "Car, dit-elle, il fait plus froid dedans que dehors."

Le lit fut bien vite fait, on y porta la malade, quoiqu'elle assurât qu'elle était tout à fait capable de marcher jusque-là. Lorsqu'elle fut bien établie, la porte grande ouverte lui permettant de voir tout ce qui se passait dans la cuisine, elle se sentit si heureuse qu'elle ne put s'empêcher de pleurer.

-- Tu es triste, lui dit Sylvanie qui venait à chaque instant voir comment elle se trouvait.

-- Oh! non...

-- Alors pourquoi pleures-tu?

-- Je ne sais pas. Je suis contente et je voudrais pouvoir dire merci. Tout le monde est si bon!...

Sylvanie l'embrassa, puis elle disparut et revint un moment après avec un bol de lait. Petite mère le but avec plaisir; depuis bien longtemps rien ne lui avait semblé si bon.

Lorsque Sylvanie eut fini de tout ranger dans la maison, elle prit Charlot par la main et ils revinrent bientôt amenant avec eux une visite pour Petite mère. C'était Brunette qui eut un peu de peine à se laisser persuader d'entrer dans la petite chambre, craignant peut-être que ce ne fût une prison, mais elle finit par céder et la malade eut le plaisir de lui donner un peu de pain. Elle ne s'ennuya pas un moment pendant cette première journée; Sylvanie allait, venait, faisant le ménage, chantant, riant, parlant d'une voix éclatante pour se faire entendre de sa grand'mère, et à toute minute adressant à Petite mère un mot ou un sourire en passant. C'était certainement plus gai que la société de madame Charles, bonne et dévouée, mais toujours un peu taciturne et un peu sévère, à moins que son chat ne fût en cause; alors elle savait s'animer. Sylvanie répandait la vie et la joie tout autour d'elle; il semblait que personne ne pût être malheureux dans son voisinage. Charlot aussi, sous cette douce influence, était content, de bonne humeur et prêt à rendre service. Il courait çà et là pour chercher tout ce que la ménagère lui demandait, et elle multipliait les commissions pour l'occuper. Il alla de lui-même cueillir des fleurs pour Petite mère qui les aimait tant.

-- Demain, dit Sylvanie, s'il fait beau comme aujourd'hui tu pourras t'asseoir sous un arbre, mais pour le moment tu es mieux dans ton lit; le voyage est assez pour un jour.

Oui, elle était très bien dans son lit, elle ne désirait rien de plus. Lorsqu'elle eut encore bu du lait dont elle ne pouvait se lasser, elle s'endormit en regardant une branche de roses qui entrait par la fenêtre à travers un grillage et venait se balancer tout près d'elle. Sylvanie poussa la porte pour que le bruit ne la réveillât pas et dit à Charlot d'aller jouer dehors.

Petite mère se réveilla très rafraîchie, très reposée. Elle s'aperçut qu'il y avait dans la cuisine une visiteuse, car Sylvanie causait à voix basse, et ce ne pouvait être ni avec la vieille dame sourde, ni avec le bruyant Charlot. Elle resta immobile et les yeux fermés parce qu'elle se trouvait bien ainsi, et au bout d'un moment les voix devinrent plus distinctes. Peut-être, sans s'en douter, parlait-on un peu plus fort; peut-être aussi l'oreille de la petite fille s'était-elle accoutumée à ce murmure qui lui avait d'abord paru insaisissable.

Sylvanie disait:

-- Elle est très faible et très maigre, c'est vrai, mais elle est guérie; elle va maintenant reprendre des forces.

-- Ne vous y fiez pas, répondait l'autre voix, -- Petite mère croyait déjà l'avoir entendue sans pouvoir lui donner un nom, -- elle n'est pas guérie, elle n'a qu'un souffle de vie. Elle n'en a pas pour longtemps, c'est moi qui vous le dis... et ce serait un bonheur pour elle de mourir... une pauvre enfant sans mère... elle aurait trop à souffrir! Voyez-vous, si je devais m'en aller, j'aimerais mieux emmener avec moi ma pauvre petite fille... ça me déchirerait moins le coeur que de la laisser. Les garçons, c'est différent; ils ont leur père, mais le meilleur père ça ne peut pas remplacer une mère pour une fille. Votre Petite mère ira rejoindre la sienne, j'en réponds. Déjà quand elle était sur ma charrette je m'étais dit: En voilà une, avec ses grands yeux, qui n'a pas un bien long fil de vie à dérouler. Maintenant que je l'ai vue ici, sur ce lit, toute pareille à une figure de cire, je suis encore plus sûre de ce que je vous dis.

-- Pensez à ce qu'elle a souffert, Madame Nanette, à ce qu'elle a supporté depuis qu'elle était toute petite. Ce n'est pas étonnant qu'elle soit chétive.

-- C'est bien ce que je dis... Elle a trop souffert. Les jeunes plantes, ça a besoin de soleil; ça ne peut pas pousser dans une terre dure et froide... Allez, elle sera mieux là-haut!...

En prononçant ces derniers mots madame Nanette se leva pour s'en aller. Sylvanie l'accompagna, puis elle rentra, et encore tout émue des prédictions de la bonne dame elle vint doucement s'asseoir auprès du lit de Petite mère.

La voyant éveillée elle lui demanda si elle se sentait mieux.

-- Je me sens très bien, répondit la petite, puis elle ajouta, ses grands yeux sérieux attachés sur ceux de la jeune fille:

-- Est-ce vrai, ce qu'elle disait?...

Sylvanie tressaillit. Etait-il possible que l'enfant eût entendu?...

-- De qui parles-tu? demanda-t-elle.

-- La dame a dit que je devrai bientôt mourir...

-- Elle n'en sait rien... absolument rien... Tu es beaucoup mieux, ma petite, et la campagne va te remettre tout à fait. Madame Nanette est accoutumée aux bonnes joues rouges de ses enfants, et parce que tu es maigre et pâle elle te croit bien malade, mais elle se trompe.

-- A cause de Charlot je ne voudrais pas mourir, dit Petite mère d'un air pensif.

-- Mais tu ne mourras pas... Ne te mets pas cela en tête!...

-- Non, continua l'enfant, mais je sais qu'on meurt quelquefois tout jeune. Beaucoup d'enfants sont morts d'une mauvaise fièvre dans la maison où nous étions avant... Il y avait une petite fille de dix ans; nous avons été au cimetière avec les voisins... Cela ne me ferait pas beaucoup de peine de mourir puisque ma maman est morte, mais c'est à cause de Charlot, et puis le père aussi... il serait triste.

Sylvanie aurait volontiers battu madame Nanette pour sa malencontreuse conversation. Elle faisait de son mieux pour effacer l'impression que Petite mère en avait reçue, mais elle voyait bien que ce serait difficile.

Tout à coup celle-ci, qui avait paru un moment plongée dans ses réflexions, l'interpella vivement:

-- Pourquoi a-t-elle dit que je suis malheureuse et qu'il vaudrait mieux pour moi mourir?... Je ne suis pas malheureuse... Tout le monde est bon pour moi et Charlot m'aime tant...

-- C'est vrai, dit Sylvanie, elle se trompait bien, madame Nanette. Tu es une heureuse enfant, et nous ne pouvons pas nous passer de toi, Petite mère, aussi le bon Dieu te laissera avec nous, j'en suis sûre.

-- Je le lui demanderai, dit l'enfant.

Ce soir-là, avant de s'endormir pour la nuit, Petite mère ajouta à la prière que sa mère lui avait enseignée ces mots qui sortirent du fond de son coeur. "Bon Dieu, laisse-moi rester avec Charlot! je suis si heureuse, tout le monde est si bon pour moi... Je voudrais bien vivre encore longtemps."

Charlot couchait sur le foin dans un coin de la grande cuisine. Il était enchanté et trouvait ce lit bien meilleur que la paillasse que depuis quelque temps il avait partagée avec les petits Perlet. Il y serait seul au moins, et personne ne pourrait se plaindre de ses coups de pied. Charlot était ivre de joie de se retrouver à la campagne. Il avait pris ses ébats dans le jardin, il s'était roulé sur l'herbe du sentier, il avait cueilli des fleurs par poignées pour Petite mère, il avait joué avec l'eau de la fontaine jusqu'à ce que son unique pantalon fût trempé à être tordu. Quand il revint pour manger sa soupe et se coucher il était sale à faire peur, mais heureux comme un roi.

-- Allons, dit Sylvanie, toujours de bonne humeur, va te laver le visage et les mains à la fontaine et puis couche-toi bien vite afin que je puisse en faire autant de ton pantalon et le mettre sécher devant le feu avant qu'il soit tout à fait éteint. Demain matin un coup de fer l'achèvera. Gtand'mère, j'irai demain demander à madame Nanette si elle ne pourrait pas nous prêter quelques nippes de son petit Joseph pour Charlot, et puis je lui ferai un pantalon avec un morceau de ma toile.

-- Et tes chemises? demanda la vieille dame.

-- Oh! ça n'en prendra pas beaucoup, il n'est pas bien grand, notre Charlot. Quant à la pauvre petite je lui taillerai une robe dans ma jupe lilas qui est devenue beaucoup trop courte pour moi. L'étoffe n'en est plus bien bonne, mais ça lui fera encore de l'usage, elle est si soigneuse.

Lorsque le lendemain matin Charlot se réveilla et voulut se lever pour courir au jardin, il n'y avait pas moyen de mettre son pantalon qui n'avait pas voulu sécher pendant la nuit. Sylvanie lui dit qu'il fallait attendre et pendant que le fer chauffait elle l'affubla du jupon rapiécé de Petite mère qui, tombant presque sur le bout de ses pieds, lui faisait un costume assez convenable. Mais Charlot le trouvait indigne de lui; il refusa d'aller ainsi accoutré chercher de l'eau à la fontaine et s'assit sur son lit d'un air fort mécontent. Il fallut même se fâcher pour obtenir qu'il vînt boire son lait près de la table. Sylvanie se moqua un peu de sa mauvaise humeur, qui se changea alors en colère... Vous représentez-vous ce petit homme vêtu de son long jupon, rouge de fureur, frappant des pieds et menaçant des poings? C'était vraiment un spectacle à voir... Petite mère ne se doutait de rien; elle dormait encore et on avait fermé la porte pour qu'elle fût tranquille.

Sylvanie commença par rire de cette grotesque petite figure, mais lorsqu'elle vit que c'était un sérieux accès de colère, elle prit le petit méchant par le bras pour le mettre dans un coin noir où elle tenait son bois. Charlot se débattait comme un furieux.

-- C'est comme ça que tu faisais avec ta pauvre soeur, lui dit-elle; je t'ai vu la battre une fois, mais avec moi tu n'en prendras pas aussi à ton aise... Tu vas te mettre là jusqu'à ce que tu sois plus raisonnable.

-- Vous êtes méchante! cria Charlot exaspéré par le calme de la jeune fille. J'aime bien mieux Petite mère; elle ne me fait jamais de mal, elle... Elle est bien meilleure que vous. Petite mère! Petite mère!... je veux que tu viennes... Je ne veux pas rester avec cette méchante Sylvanie!...

La porte de la petite chambre s'entr'ouvrit doucement et Petite mère parut sur le seuil tout effrayée... Les cris de son frère l'avaient réveillée en sursaut et elle tremblait comme une feuille.

-- Vois-tu ce que tu as fait, méchant garçon! dit Sylvanie en prenant Petite mère dans ses bras pour la reporter dans son lit. Elle dormait si bien et maintenant elle est toute tremblante. Allons, petite, tu dois être accoutumée à l'aimable caractère de ton Charlot, ainsi laisse-moi le mettre dans ce coin noir d'où il ne sortira que lorsqu'il m'aura demandé pardon des sottises qu'il m'a dites.

C'était la première fois de sa vie que Charlot était puni. Il avait été frappé, battu par des voisins lorsqu'il leur jouait de mauvais tours ou par des gamins plus forts que lui; quelquefois même il avait reçu un coup de son père, mais il n'avait jamais été puni lorsqu'il était méchant, comme il l'était en ce moment par Sylvanie. Petite mère se contentait de lui dire: "Oh! Charlot, tu me fais beaucoup de peine." Il avait cru qu'il en serait de même avec sa nouvelle amie, mais il s'était trompé, il le voyait bien maintenant.

Petite mère s'était recouchée et attendait avec anxiété l'issue de cette scène; Sylvanie repassait tranquillement le pantalon; Charlot avait cessé de crier. Il réfléchissait, chose salutaire qui ne lui arrivait pas souvent, et le résultat de ses réflexions fut qu'il valait mieux être sage que méchant, puisque, s'il se soumettait à demander pardon, il pourrait remettre son pantalon et aller courir dans la campagne. Une pensée meilleure encore, parce qu'elle était moins égoïste, lui vint aussi: c'est que Sylvanie avait été bien bonne pour lui et que ce n'était pas beau de la payer de cette manière, mais comme c'était difficile de demander pardon! Il ne l'avait jamais fait, son orgueil se révoltait. Pourquoi avait-il été méchant?... S'il ne s'était pas mis en colère il n'aurait pas eu besoin de demander pardon et de s'humilier devant Sylvanie. Non!... il ne le ferait pas!... il aimait encore mieux rester dans son coin noir tout le jour.

La lutte dura quelques minutes qui lui parurent très longues. L'inquiétude de Petite mère allait croissant, et si elle avait osé sortir de son lit et traverser le cuisine pour aller auprès de Charlot, elle l'aurait entouré de ses bras et lui aurait dit d'une voix suppliante: "Mon Charlot, je t'en prie, sois sage! demande pardon!"

Et probablement comme Charlot était doué d'un esprit de contradiction très prononcé, cela n'aurait fait que retarder la victoire du bon sentiment sur le mauvais.

Enfin une voix mal assurée sortit du recoin noir.

-- Je veux être sage, disait-elle.

Sylvanie entr'ouvrit la porte et regarda Charlot qui eut un instant l'idée de reculer, mais elle avait un sourire sur les lèvres, cela le décida.

-- Je suis fâché d'avoir été méchant, dit-il.

-- A la bonne heure, c'est tout ce que je te demande. Maintenant viens mettre ton pantalon qui est à peu près sec, et tu iras me cueillir de l'oseille dans le jardin. Je te montrerai comment il faut t'y prendre.

Ce fut une heureuse matinée en dépit de son triste commencement. Charlot cueillit l'oseille pour la soupe, et, pour comble de bonheur, Sylvanie consentit à le laisser un moment conduire la chèvre le long du sentier, en lui attachant solidement autour de la taille la corde mince qui la retenait. Ils étaient donc inséparables, la chèvre et le petite garçon; il est facile de comprendre que cette situation devait donner lieu à de joyeuses luttes dans lesquelles Charlot était toujours vaincu, mais Sylvanie le suivait de près et ne permettait pas que Brunette abusât de sa force. Lorsqu'ils rentrèrent, Petite mère demanda à s'habiller; elle se sentait si bien et le temps était si beau. Sylvanie la porta sous le grand cerisier et l'assit dans le fauteuil qu'elle avait préparé pour la recevoir.

-- Mais, dit Petite mère d'un air inquiet, il ne faut pas me mettre dans ce fauteuil.

-- Tu t'y mettras jusqu'à ce que tu sois assez forte pour t'asseoir sur une chaise.

-- Mais elle sera fâchée, peut-être...

-- Qui?... ma grand'mère?... Je te dis que c'est elle qui le veut. Allons, souviens-toi que tu es une malade. Quand tu seras tout à fait guérie tu pourras t'asseoir par terre si tu veux.

Petite mère se soumit, mais non sans que son pauvre petit coeur restât quelque peu troublé.