Petite Mère

Chapter 12

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-- On a dit qu'elle avait volé la croix d'or, et elle pleurait, Petite mère, et elle disait: Je n'ai pas pris la croix d'or. Mais personne ne voulait la croire. Alors elle a été triste, triste... et elle est devenue bien malade... et à présent elle ne peut pas même manger de chocolat...

Ce récit n'était pas très intelligible.

-- Qu'est-ce qu'il veut dire, maman? demanda Edith d'un air de détresse profonde.

-- Je n'en sais rien, ma fille. Qu'est-ce que c'est que cette croix d'or?

-- C'est la croix d'or à Sylvanie, répondit Charlot. Ils disent que Petite mère l'a prise, mais ce n'est pas vrai, elle ne l'a pas prise!... Petite mère m'a dit que la croix d'or est au cou de la chèvre, et elle m'a dit aussi que le chat le sait bien, qu'elle ne l'a pas prise. Et le bon Dieu aussi le sait, mais il ne veut pas le dire. Et alors tout le monde croit qu'elle est une voleuse, et elle a tant de chagrin!...

C'était de plus en plus incompréhensible. Madame Grandville eut un instant l'idée de laisser déraisonner le petit garçon, sans plus s'inquiéter de son histoire impossible, et d'emmener Edith à son cours, mais celle-ci résista.

-- Maman, te rappelles-tu que tu m'as dit que je lui aurais peut-être fait beaucoup de mal en lui donnant ma pièce d'or? Si c'était vrai?...

Ce mot fut comme un trait de lumière pour madame Grandville.

-- Tu as raison, ma fille, et si tu as fait du mal sans le vouloir, nous devons tâcher de le réparer. Mais nous ne pouvons nous arrêter plus longtemps maintenant. Ecoute, petit, veux-tu me promettre d'être ici dans deux heures?... tu nous attendras à cette place où nous sommes,. Sauras-tu y revenir?...

-- Je vais rester, répondit l'enfant en s'asseyant sur une marche d'escalier.

-- Mais ce sera long, tu t'ennuieras...

-- Non. Petite mère est malade, on me défend d'entrer dans la chambre, j'aime autant être ici. On m'avait dit d'aller à l'hôpital, mais je n'ose pas entrer dans cette grande maison.

-- Qui est-ce qui est à l'hôpital?

-- Le père.

-- Et ta maman?

-- Je n'ai pas de maman, répondit l'enfant de ce ton indigné qu'il prenait lorsqu'on lui faisait une question qui lui semblait oiseuse. Elle est morte, et Petite mère prend soin de moi, mais maintenant qu'elle est malade elle me laisse seul et je m'ennuie...

-- Eh bien, nous te trouverons ici, reprit madame Grandville. Je vais t'acheter un petit pain pour t'aider à attendre.

-- Il est évident, se disait la mère d'Edith, qu'il y a là quelque chose que nous ne pouvons comprendre. Cette accusation de vol pourrait bien avoir eu pour cause le don imprudent de ma petite fille; mais ce qui est singulier, c'est qu'il soit question d'une croix d'or.

-- Maman, demanda Edith, qu'est-ce qu'il a donc pu vouloir dire avec cette croix d'or qui est au cou d'une chèvre?

-- C'est une histoire tout à fait absurde. Le pauvre petit ne sait ce qu'il dit. Il est tout jeune d'ailleurs.

-- Il disait encore: Le chat le sait bien et le bon Dieu aussi, mais il ne veut pas le dire.

Malgré son souci pour Fleurette, Edith ne pouvait s'empêcher de rire au souvenir de cette phrase.

Charlot fut fidèle au rendez-vous. Madame Grandville et sa fille le virent de loin à la place même où elles l'avaient laissé. Si Petite mère avait été avec lui elle lui aurait dit qu'il devait, en les reconnaissant, se lever et venir au devant d'elles, mais Charlot avait peu de politesse naturelle, et sa soeur n'était pas encore parvenue à lui en inculquer beaucoup.

Il resta donc tranquillement assis, attendant qu'on fût près de lui et même alors il se contenta de regarder les deux dames d'un air de connaissance.

-- Comment t'appelles-tu? lui demanda madame Grandville.

-- Je m'appelle Charlot.

-- Eh bien, Charlot, dis-moi où tu demeures.

Madame Grandville avait un agenda de poche et bien qu'elle ne connût pas la rue qu'il nommait, elle s'assura qu'elle n'était qu'à une petite distance.

-- Nous allons, dit-elle, prendre une voiture. Je te ramènerai à la maison, Edith, et j'irai avec Charlot voir sa soeur.

-- Oh! maman, s'écria Edith consternée, et pourquoi pas moi aussi?

-- Ma chérie, tu vas le comprendre. Cette petite est malade, nous ne savons pas ce qu'elle a; c'est peut-être une maladie contagieuse. Je ne voudrais pour rien au monde t'exposer à un pareil danger.

-- Mais, maman, je n'ai pas du tout peur de prendre la maladie. Je t'en supplie, maman, emmène-moi!

Mais madame Grandville fut inflexible, il fallut se soumettre; Edith fut ramenée à la maison et le fiacre repartit aussitôt emmenant sa mère et Charlot. Celui-ci, pour la seconde fois de sa vie, allait en voiture et il en jouissait silencieusement, regardant de tous ses yeux les maisons et les boutiques qui passaient si rapidement devant lui.

Plus d'une figure curieuse se montra à la fenêtre lorsque la voiture s'arrêta devant la pauvre maison; plus d'un regard étonné suivit Charlot lorsqu'il en descendit accompagné d'une dame élégante; plus d'un commentaire fut échangé entre voisines sur cet événement extraordinaire.

Pendant ce temps madame Grandville entrait dans la loge où elle ne trouvait que le cordonnier, car madame Perlet venait de monter auprès de la petite malade. Lorsqu'il fut bien établi par les renseignements que donna le concierge que tout ce qu'avait dit Charlot sur sa famille était exactement vrai, madame Grandville ajouta:

-- Pouvez-vous m'expliquer, Monsieur, ce que veut dire l'histoire de vol que ce petit garçon nous a faite d'une manière tout à fait incompréhensible.

-- Voilà ce que c'est, madame. La petite fille, qui est malade maintenant, a rapporté il y a huit jours une pièce de dix francs en disant qu'on la lui avait donnée dans la rue. Il s'est trouvé qu'en même temps une croix d'or avait disparu dans une maison où elle avait été la veille. Vous devinez ce qui en est résulté. Personne dans la maison n'a douté qu'elle ne fût la voleuse, si ce n'est moi pourtant. Je suis persuadé que cette affaire s'expliquera. Les apparences sont contre elle, pauvre petite!... mais elle n'est pas coupable, j'en ai la conviction.

-- Et vous avez raison, dit madame Grandville, car c'est ma petite fille qui lui a donné, il y a huit jours, la pièce de dix francs.

-- Oh! Madame, s'écria le brave homme, vous m'ôtez un poids de dessus le coeur, car je craignais qu'elle ne pût jamais se justifier aux yeux des autres, la pauvre enfant!

Alors il raconta à madame Grandville l'histoire de Petite mère; il lui dit combien elle était dévouée à son petit frère, douce, serviable, bonne pour tous, courageuse et endurante.

-- Elle est tombée malade de chagrin, ajouta-t-il, c'est une chose certaine. Elle répète sans cesse dans son délire: "Le bon Dieu sait bien que je ne l'ai pas prise, mais il ne veut pas le leur dire." Et maintenant lorsqu'elle comprendra que son innocence est prouvée, elle se guérira sans doute.

-- Je voudrais la voir, dit madame Grandville qui avait les yeux pleins de larmes.

-- Montez au quatrième, Madame, c'est la première porte à droite. Ma femme y est justement.

En gravissant l'étroit escalier, la mère d'Edith se disait:

-- Je lui avais bien dit, à ma pauvre petite chérie, que son imprudente générosité avait pu faire du mal, mais j'étais loin de me douter qu'elle causerait un mal aussi terrible. Ma pauvre Edith, quel chagrin elle en aura!

XIX

Madame Grandville avait rarement vu une aussi pauvre demeure que cette chambre où elle entra. Sauf le lit avec sa mince paillasse et sa couverture déchirée, il n'y avait que la petite table de sapin, la chaise sans dossier, une petite caisse qui servait de siége aux enfants quand le père était là, le vieux panier dont nous avons déjà parlé, et un tout petit poële en fonte dont le tuyau passait par la cheminée. Sur une planche on voyait un ou deux ustensiles de ménage, deux assiettes, une tasse ébréchée. Deux clous plantés au mur tenaient lieu d'armoire; le pantalon du dimanche et quelques vieux vêtements des enfants y étaient accrochés. C'était vraiment la misère profonde.

Madame Charles avait apporté de sa chambre une chaise pour s'asseoir, et madame Perlet se tenait debout près du lit regardant la petite malade qui respirait péniblement. Toutes deux restèrent immobiles d'étonnement en voyant entrer la visiteuse. Celle-ci s'approcha.

-- Je suis la mère de la petite fille qui a donné à cette pauvre enfant une pièce de dix francs, dit-elle.

Ce mot expliquait tout.

-- Ah! Dieu soit loué! s'écria madame Perlet. C'était donc bien vrai. Depuis cette nuit que je l'ai veillée, la pauvre petite, je le croyais... mais maintenant il faudra bien que tout le monde le croie. Pauvre petit ange! comme elle serait heureuse si elle pouvait vous entendre... Mais, voyez, depuis ce matin, elle n'a pas bougé plus que ça... Elle est très mal.

-- Quelle est sa maladie? demanda madame Grandville.

-- Je ne sais pas bien: le médecin n'a rien dit. Elle n'a plus beaucoup de fièvre, mais c'est la faiblesse qui la tient. Elle n'a pas pour deux sous de vie dans son pauvre petit corps.

-- Est-ce qu'elle prend des fortifiants?

-- Oui, une voisine a apporté un peu de bouillon, je lui en fais avaler des cuillerées... Le médecin a parlé de bon vin, mais où le prendre?... Notre vin est trop aigre, et même en le payant vingt sous le litre nous n'en aurions pas d'assez bon.

-- Prend-elle volontiers ce qu'on lui donne?

-- Elle fait tout ce qu'on veut... C'est un petit ange du bon Dieu... Croiriez-vous, Madame, que cette nuit, quand je pensais qu'elle était assoupie, elle m'a demandé tout à coup si je n'étais pas trop fatiguée, et comme je lui disais: Non, ma fille, ne t'inquiète pas de moi, elle me dit: "Merci, vous êtes bonne." Si ça ne vous fait pas venir les larmes aux yeux!... C'est bien ça qui m'inquiète... Elle est trop bonne, cette enfant, elle ne peut pas vivre.

-- Dieu ne reprend pas tous les enfants doux et aimants, heureusement!.... dit madame Grandville.

-- Ah! répondit madame Perlet en secouant la tête, j'ai toujours vu que les meilleurs s'en vont.

Les trois femmes groupées près du lit regardaient ce petit visage pâle et immobile. Elles ne s'étaient jamais vues avant ce moment-là, mais elles ne se sentaient pas étrangères les unes aux autres. Un même sentiment de pitié attendrie les pénétrait.

Madame Perlet, la plus expansive, reprit après un moment de silence:

-- Je m'en veux de l'avoir soupçonnée. Mon mari me le disait bien, pourtant, qu'elle n'avait rien fait de mal... mais je ne voulais pas le croire.

-- Tant qu'à moi, dit madame Charles, du moment que mon chat avait confiance en elle j'étais bien tranquille. On trompe les gens, mais on ne trompe pas les bêtes. Si vous voyez qu'un animal se trouve bien auprès de quelqu'un, homme ou enfant, et qu'il recherche ses caresses, vous pouvez être sûr que c'est de la bonne espèce. Minet y voit plus clair que moi, je vous en réponds. Vous m'aviez dit de me méfier, madame Perlet, mais je l'ai écouté plutôt que vous, et vous voyez que j'ai eu raison.

Ces paroles expliquaient à madame Grandville une des mystérieuses phrases de Charlot: "Elle dit que le chat le sait bien." Elle ne put s'empêcher de sourire et passa sa main sur le front moite de l'enfant.

Pauvre petite! Quel contraste entre sa vie de misère et l'heureuse vie d'Edith! Elles avaient le même âge, l'une si frêle, si chétive, l'autre si fraîche, si élancée, si brillante de santé... Quelle différence! et pourtant au fond toutes deux vivaient de la même vie, celle de l'amour.

Madame Grandville s'éloigna en promettant de revenir bientôt. Elle s'en alla le coeur plus ému qu'elle ne l'avait peut-être jamais eu en présence d'une misère, et non-seulement plein de compassion pour la petite malade, mais aussi d'admiration pour ces deux pauvres femmes qui donnaient leur temps, leurs forces, leur sommeil à une étrangère, sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance.

-- C'est la vraie charité, cela, se disait-elle, celle qui donne non le superflu, mais le nécessaire, celle dont Jésus a dit: "Celle-ci a donné de sa disette."

Edith attendait sa mère avec une impatience fiévreuse. Elle lui fit tout raconter et répéta dix fois les mêmes questions tant elle était avide de détails. Lorsque madame Grandville lui décrivit la chambre où elle avait trouvé Fleurette, sa figure s'attrista; elle n'avait jamais rien supposé de pareil.

-- Et son lit? demanda-t-elle.

-- C'est une paillasse sur les planches d'un vieux bois de lit. La pauvre enfant doit être aussi mal couchée que possible, mais elle n'est pas gâtée car, avant l'accident de son père, elle couchait sur un tas de paille dans un recoin sombre.

-- Oh! maman, c'est affreux!...

Quand madame Grandville en vint à Petite mère elle-même et qu'elle décrivit cette petite figure immobile, ces grands yeux fermés et tout cernés de noir, ces traits pâlis et contractés par la souffrance, Edith éclata en sanglots.

Madame Grandville s'arrêta. Elle s'était laissé entraîner par sa propre sympathie et avait oublié sa crainte d'exposer sa fille à des impressions tristes. Voulant la distraire de son chagrin elle lui proposa de lui aider à préparer ce qui pourrait être utile à la petite malade.

-- Oh! oui, maman! Qu'est-ce qui pourrait lui faire plaisir?...

-- Nous voulons d'abord chercher ce qui peut lui faire du bien, et si nous parvenons à lui rendre un peu de force, alors on pourra songer à lui faire plaisir. Pour le moment ce serait bien inutile. Va demander à Félicie un panier et apporte-le-moi à la salle à manger.

Edith s'empressa d'obéir.

-- Maintenant, maman, qu'allons-nous y mettre?

-- La seule chose qu'elle puisse prendre dans l'état où elle est, c'est un peu de bouillon et de bon vin. Demande pour moi à la cuisinière un demi-litre de son bouillon. Il était excellent aujourd'hui. Pour demain nous lui ferons un consommé.

Toute joyeuse de s'employer pour Fleurette, Edith courut à la cuisine. Il fallut expliquer à la cuisinière pourquoi on lui demandait du bouillon. Lorsqu'elle eut entendu l'histoire un peu confuse que lui fit la petite fille, elle fut tout empressement pour la servir de son mieux.

-- Maintenant, dit madame Grandville, nous allons encore mettre dans le panier quelque chose pour les deux gardes-malades: du café et du sucre. Puisqu'elles veillent c'est sans doute ce qui leur conviendra le mieux. Je vais y joindre une couverture chaude et légère pour la malade, et nous leur enverrons cela tout de suite. Félicie le portera sans doute volontiers, ce n'est pas bien loin...

-- Ne pourrais-je pas aller avec elle?

-- Non, mon enfant, tu iras voir la petite fille lorsqu'elle sera en convalescence, mais avant c'est inutile de me le demander.

Ce soir-là, M. Grandville devait rester à la maison après le dîner. Edith était bien joyeuse car son père avait tant d'occupations que c'était une fête chaque fois qu'il annonçait une soirée de famille. Et ce jour-là cette perspective était d'autant plus délicieuse qu'elle avait étudié pour lui un morceau de piano, et qu'elle avait à lui raconter tant de choses qu'il lui eût semblé impossible d'attendre un jour de plus.

Après le dîner M. Grandville s'assit dans son grand fauteuil, celui que sa petite fille appelait "le fauteuil de joie" parce qu'il s'y installait lorsqu'il avait une bonne heure à donner à la vie de famille.

-- Papa, demanda Edith, as-tu beaucoup de temps ce soir?

-- Pourquoi me demandes-tu cela puisque je t'ai dit que je ne sors pas?

-- Oui, mais tu ne vas pas tout de suite prendre ton journal, ou bien ton gros livre. Je demande si tu as beaucoup de temps pour moi.

-- Je te donne tout mon temps jusqu'à ce que tu ailles te coucher. Pour aujourd'hui le journal te cède la place... Es-tu contente?

-- Quel bonheur! J'ai tant de choses à te dire, papa.

-- Vraiment? Je croyais que tu avais un morceau de piano à me jouer.

-- Oui, mais cela, ce n'est rien; ce sera bien vite fait. J'ai énormément de choses à te raconter.

-- Eh bien, je suis prêt à recevoir cette avalanche. Qu'est-ce que c'est donc que cette multitude de choses que tu as à me dire?...

-- Tu verras...

-- Sont-elles gaies ou tristes?

-- Je crois qu'elles sont tristes, répondit Edith, après un instant de réflexion.

-- Tant pis. J'aime mieux que ma petite fille me dise des choses gaies.

-- Il y en a peut-être qui te feront rire, papa, répliqua Edith, qui pensait à Charlot et à ses drôles de propos, mais pourtant c'est plutôt triste que gai. J'ai beaucoup à te raconter et aussi beaucoup à te demander.

-- Des questions profondes qui mettront ma science en défaut, comme lorsque tu voulais savoir, quand tu étais petite, si les anges mettent leurs bonnets de nuit pour dormir...

-- Oh! non, non, papa. Je ne suis plus si sotte à présent.

-- Eh bien, dit la mère, si tu commençais par la musique?... Ensuite vous pourrez causer tout à votre aise.

Le morceau de piano était joli et le père en fut enchanté.

-- Je veux te faire un petit cadeau pour le plaisir que tu m'as fait, dit-il. Que voudrais-tu avoir? Reste dans les limites d'une sage modération; j'ai dit un _petit_ cadeau, tu sais.

Edith réfléchit, puis elle répondit:

-- Mais, papa, je n'ai envie de rien.

-- Vraiment? Penses-y bien encore.

Tout à coup, relevant la tête et laissant voir ses yeux brillants, elle s'écria:

-- Papa, ce que je voudrais, c'est de l'argent.

-- De l'argent! répéta le père un peu étonné. Qu'est-ce qu'une petite fille comme toi peut faire avec de l'argent?

-- Des cadeaux.

-- C'est vrai; c'est une bonne réponse. Mais tu en as déjà de l'argent. Tu as reçu l'autre jour dix francs.

-- Ah! voilà, papa, c'est justement l'histoire que j'ai à te raconter. Mets-toi bien au fond de ton fauteuil et écoute-moi.

-- As-tu donc envie que je dorme?

-- Non, pas du tout, mais je veux que tu sois bien afin que tu ne t'impatientes pas, parce que mon histoire est très longue.

On avait apporté la lampe et madame Grandville avait pris son ouvrage. Edith se percha sur les genoux de son père et commença.

Elle raconta très en détail ce que nous savons déjà, sa première rencontre avec Fleurette et tout ce qui en était résulté. Lorsqu'elle en arriva à la seconde partie de son récit, c'est-à-dire à ce qui s'était passé le jour même, madame Grandville lui vint en aide une ou deux fois pour le compléter. Le père écouta avec un intérêt qui ne laissait rien à désirer. Il rit des drôles de propos de Charlot, il s'attendrit sur la pauvre petite malade, il approuva l'envoi qu'on lui avait fait, il promit même de donner deux bouteilles d'un vin vieux qui lui ferait beaucoup de bien, et il exprima l'espoir qu'elle serait bientôt rétablie.

-- Et à présent, papa, demanda Edith en finissant, devines-tu ce que je voudrais?

-- Je n'ai pas besoin de le deviner puisque tu me l'as dit. Je te donne vingt francs.

-- Est-ce assez pour acheter un lit avec un sommier, un matelas, un oreiller? demanda la petite fille.

-- Non, certainement, ma fille, mais tu as bien de l'ambition.

-- Pense, papa, que Fleurette est couchée sur une mauvaise paillasse. Il lui faut un lit. Si tu veux me donner de quoi l'acheter tu ne me feras pas de cadeau au jour de l'an.

-- Petite rusée! tu sais bien que j'en serais le premier puni. Je me trouverais trop malheureux de ne pas te voir contente.

-- Mais je serai contente. Je me souviendrai que tu m'as fait un beau cadeau.

Monsieur Grandville consulta du regard sa femme qui lui répondit:

-- Ce serait certainement de l'argent bien placé.

-- Allons, dit-il, je voulais t'en donner vingt, tu m'en prends cent... Je suis volé comme dans un bois. Combien me devras-tu de baisers pour cela?

-- Cent, papa! cent baisers!... Je vais te les payer tout de suite.

-- Non, non, ce serait trop. Nous nous en lasserions tous les deux. Donne-moi un à-compte.

Elle lui en donna bien cinquante avant qu'il criât grâce. Après quoi Edith alla se coucher heureuse de sa journée et plus heureuse encore du lendemain.

A côté de son assiette, au déjeuner, elle trouva cinq belles pièces d'or. Son père était déjà sorti.

-- C'est beaucoup pour une petite fille comme toi, dit madame Grandville, et tu ne dois pas t'attendre à obtenir toujours tout ce que tu demanderas... Mais cette fois-ci je suis heureuse que la générosité de ton père te permette de faire un bien réel à notre pauvre petite malade.

Edith sortit toute joyeuse avec sa mère. Elle tâtait souvent sa poche pour s'assurer que le porte-monnaie si bien garni était en sûreté. Madame Grandville lui laissa le plaisir de payer elle-même la literie. Lorsque tout fut choisi et expédié, il restait encore une petite somme qui fut employée à acheter l'étoffe pour une paire de draps, et ce paquet-là fut envoyé chez madame Grandville.

Edith ne se possédait plus de joie en pensant que non seulement elle avait pu procurer un bon lit à la petite malade, mais encore qu'elle travaillerait pour elle. Dès que l'étoffe fut arrivée, Félicie dut l'aider à tailler les draps. Jamais broderie d'or et de soie ne fut commencée avec un plus grand ravissement.

Et il faut rendre à Edith ce témoignage que, bien que les surjets et les ourlets fussent un peu longs, et même lui semblassent interminables, elle ne se relâcha pas de son zèle et ne permit pas qu'aucune autre main que la sienne y fît un seul point.

XX

Petite mère fut transportée dans son beau lit neuf sans presque en avoir conscience. Etait-ce le résultat de ce bien-être tout nouveau pour elle, ou celui du traitement, ou bien encore le triomphe de sa bonne constitution? Personne n'aurait pu le dire, mais à partir de ce moment il y eut dans son état un changement visible, et le médecin parla de guérison. Le progrès lent continua au travers de quelques retours de fièvre. Elle commença bientôt à faire attention à ce qui se passait autour d'elle, à écouter ce qui se disait. Elle avait aussi des moments de vrai sommeil et prenait avec plaisir le vin et le bouillon que madame Grandville lui envoyait. Un jour celle-ci vint elle-même; Petite mère la regarda attentivement, mais elle ne dit rien qui pût faire deviner qu'elle l'avait reconnue. Le médecin avait si fortement recommandé qu'on lui épargnât tout ce qui pouvait l'émouvoir et surtout lui rappeler les impressions pénibles qu'elle avait eues avant sa maladie, qu'on n'osa lui faire aucune question; mais on vit bien qu'elle paraissait faire un effort pour réfléchir et se rappeler. Le lendemain elle demanda qui était la dame qu'elle avait vue.

Le nom de madame Grandville ne lui apprenait rien, mais elle se tut et ne demanda rien de plus.

Une après-midi, Charlot, qui s'ennuyait cruellement de sa soeur, se glissa dans la chambre que madame Charles venait de quitter pour rentrer un moment dans la sienne. Petite mère était toute tranquille dans son petit lit, les yeux ouverts et le regard naturel. Il s'approcha d'elle plus doucement qu'il n'avait coutume de faire, car il commençait à comprendre qu'elle avait besoin de ménagements. Elle voulut avancer sa main pour lui faire une caresse, mais elle n'en eut pas la force, la petite main retomba.

-- Embrasse-moi, Charlot, dit-elle.

Il lui donna un baiser.

-- Veux-tu rester un peu avec moi?

-- Je veux bien, mais on me grondera. Ils disent toujours qu'il faut te laisser tranquille... Je m'ennuie tant, Petite mère!...

Les lèvres pâles de la malade s'entr'ouvrirent pour répondre, mais elle ne dit rien et regarda Charlot d'un air de compassion.

Ils restèrent un moment silencieux. Charlot se balançait d'un pied sur l'autre, incapable qu'il était de se tenir tranquille malgré sa bonne volonté. Petite mère, qui sentait que ce mouvement faisait tourner sa tête si faible, fermait les yeux pour ne pas le voir.

Au bout de deux minutes qui avaient paru bien longues à Charlot, elle lui dit:

-- Qui m'a donné ce beau lit, le sais-tu?

-- Mais oui, cria Charlot joyeusement, c'est elle, la "petite dame". -- Elle a envoyé le lit et du vin, et du bouillon, et sa maman est venue te voir, et madame Perlet a dit que c'étaient des personnes bien comme il faut.