Petite Mère

Chapter 10

Chapter 104,048 wordsPublic domain

-- Sans cette petite fille que serai-je devenue? lui dit-elle. Je serais morte s'il m'avait fallu passer encore une journée sans aucun soin et une nuit avec la fenêtre entr'ouverte!... Oui, ce serait vraiment la mort pour une personne qui a des rhumatismes, même en été et vous savez si les nuits sont fraîches maintenant. Vous auriez bien pu vous inquiéter un peu de moi, madame Perlet, en ne me voyant pas descendre depuis avant-hier. Et mon pauvre chat qui n'avait rien mangé de tout ce temps!... S'il n'avait eu l'intelligence de pousser la fenêtre avec sa patte jusqu'à ce qu'il ait pu passer, nous serions encore dans cette belle situation.

-- Le voilà que je vous le rapporte, votre chat, dit madame Perlet que ces reproches irritaient un peu. Sans moi il serait devenu enragé. Vous pouvez bien penser que j'ai autre chose à faire qu'à m'inquiéter de savoir si mes locataires descendent ou ne descendent pas; vous aurez du reste bientôt une autre concierge qui saura peut-être mieux s'y prendre que moi pour vous contenter.

-- Ne vous fâchez pas, madame Perlet, reprit la malade avec plus de douceur. Si vous saviez ce que c'est que d'être là pendant plus de trente heures toute seule et sans pouvoir remuer, vous auriez plus de pitié.

-- C'était bien pénible, sans doute, reprit la concierge adoucie à son tour, mais nous avons tous nos maux, madame Charles. Mon mari n'a pas encore trouvé d'ouvrage, et ça me ronge, voyez-vous.

-- Faut avoir confiance en Dieu, madame Perlet.

-- Oui, oui, sans doute, c'est comme pour vous, madame Charles. Il sait bien que vous êtes malade et ça ne vous empêche pas de souffrir, tout comme ça ne nous empêchera pas de mourir de faim.

-- Eh bien, dit madame Charles, il m'a pourtant envoyé cette petite qui m'a très-bien soignée. C'est une enfant bien aimable et bien douce. Ah! que mon dos me fait mal, madame Perlet.

-- Ecoutez, reprit la concierge après un moment d'hésitation, mon mari me gronderait s'il savait que je vous parle de ça, mais il faut pourtant que vous sachiez que cette petite fille n'est pas honnête. Méfiez-vous d'elle. C'est une menteuse et une voleuse.

-- Comment! cette enfant si douce et si tranquille! En êtes-vous bien sûre, madame Perlet?

Celle-ci raconta l'histoire.

-- Peut-être qu'on se trompe, dit la malade, mais je suis bien aise que vous me l'ayez dit, je me méfierai. Mon lit peut aller encore pour cette nuit, mais demain matin si vous pouvez venir le faire, je vous serai bien obligée, madame Perlet. Je me sens mieux; ce ne sera peut-être après tout qu'une petite crise.

-- Je le souhaite pour vous, madame Charles; tenez je mets votre chat sur le lit. C'est lui qui a amené la petite, vous savez; il a bien mérité un peu de gâterie pour sa belle conduite. A revoir. Je monterai ce soir avant de me coucher.

Avant la nuit Petite mère frappa doucement à la porte. Elle s'acquitta avec intelligence des soins que la malade réclama d'elle et donna au chat sa seconde portion de lait, puis elle s'assit sur une petite chaise d'un air fatigué. Lorsque le chat eut fini son repas, sans se presser, il tourna sur lui-même avec une lenteur majestueuse, descendit de la table et vint s'établir sur les genoux de l'enfant qui se mit à le caresser doucement.

-- Ecoute, dit madame Charles, sais-tu ce qu'on dit de toi, petite?...

-- Oui, répondit l'enfant en baissant la tête.

-- Est-ce vrai que tu es une voleuse?...

-- Non, dit Petite mère, mais son accent n'avait pas de fermeté parce qu'elle savait qu'on ne la croyait pas.

-- Ils ne veulent pas me croire, ajouta-t-elle d'un ton abattu.

-- Eh bien, moi, je te crois, dit la vieille dame. Tu es bonne pour les bêtes et les bêtes t'aiment..., c'est un signe qui ne trompe pas. Et puis tu m'as dit la vérité aujourd'hui quand tu aurais pu me la cacher, je ne me méfierai pas de toi. Si je me trompe, tant pis. Va dire à madame Perlet que je n'ai pas besoin qu'elle monte ce soir, et reviens demain matin pour faire mon ménage.

Les yeux de Petite mère brillèrent, mais elle n'osa rien dire et se contenta de souhaiter à madame Charles une bonne nuit en posant doucement le chat sur son lit.

-- Cette petite est la seule enfant que j'aie vue fermer une porte sans la frapper, se dit la malade lorsqu'elle fut sortie, et puis mon chat l'aime et se trouve bien avec elle, c'est une preuve certaine qu'elle n'a pas de méchanceté. Allons, bonsoir, Minet, nous allons dormir un peu tous les deux si ces malheureuses douleurs veulent bien me le permettre.

Le chat parut comprendre que sa maîtresse ne pouvait pas le caresser comme de coutume; il fit un pélerinage jusqu'à sa figure, et se frotta contre sa joue, après quoi il retourna à sa place accoutumée, et s'installa confortablement pour suivre ses instructions.

Le lendemain, madame Charles était mieux et put se lever un peu. Petite mère fut fidèle au rendez-vous, elle mit la chambre en ordre, alla chercher le lait et fit le café.

Charlot laissa passer la tasse pleine sans essayer d'y toucher pour son compte, mais comme Petite mère remontait en la portant il vit qu'elle était obligée de s'appuyer contre le mur tant elle était fatiguée. Il crut qu'elle avait faim; quel autre mal pouvait-il supposer? et il lui conseilla de boire une goutte de ce bon lait.

-- Oh! non, répondit-elle, je n'ai pas du tout faim.

Et en effet, à dîner, elle ne put pas toucher à ses pommes de terre; toute l'après-midi elle resta assise sans bouger, se sentant tour à tour glacée et brûlante. Charlot voulait aller se promener et elle se leva pour le suivre, mais la tête lui tourna si fort qu'elle fut obligée de se rasseoir. Charlot grogna un peu, puis il alla jouer dans la cour, et lorsqu'il revint Petite mère était étendue sur le lit: elle lui fit place pour qu'il se couchât près d'elle.

-- Comme tu as chaud! dit-il en sentant ses mains brûlantes, moi je n'ai pas chaud, il fait froid ce soir dans la cour.

-- Tu n'as pas pris un rhume, mon Charlot? demanda la petite dont la sollicitude était toujours éveillée.

-- Non, mais tu prends trop de place. Laisse-moi me mettre au fond, j'aime mieux ça, et donne-moi toute la couverture. Tu n'en as pas besoin, tu as si chaud.

Il s'enveloppa de son mieux et Petite mère que la fièvre agitait, se tint immobile pour ne pas l'empêcher de dormir. Au milieu de la nuit, elle se réveilla glacée et frissonnante, les membres lourds, la tête en feu.

-- Qu'est-ce que deviendrait Charlot si j'allais être malade? se demanda-t-elle.

Mais elle ne s'appesantit pas sur cette pensée, et vers le matin elle dormit un peu.

XVI

On était au dimanche matin. Petite mère s'était levée, faible et brisée par sa mauvaise nuit, mais elle n'avait plus la fièvre et se croyait guérie. Elle fit son service auprès de madame Charles qui allait de mieux en mieux, alla chercher le lait de sa majesté fourrée, et en le rapportant dut s'asseoir trois fois dans l'escalier tant elle se sentait lasse. Personne ne s'aperçut qu'elle avait une petite figure pâle et étirée, qu'elle ne mangeait pas, qu'elle se traînait avec peine. Elle ne s'en étonna pas. Pauvre enfant sans mère, depuis longtemps elle ne savait plus ce que c'est que d'être l'objet d'une tendre sollicitude!

Il fallait faire la toilette de Charlot pour aller à l'hôpital, et le petit rebelle avait coutume de transformer cette cérémonie en une véritable épreuve pour la patience de sa soeur. Ce jour-là il fut particulièrement indocile, Petite mère, trop lasse pour lutter avec lui, s'assit sur le bord du lit et se mit à pleurer.

Charlot la regarda un peu surpris et presque repentant de l'avoir mise dans cet état, car il savait bien que Petite mère ne pleurait pas pour peu de chose.

-- Voilà le quart qui sonne et tu n'es pas encore prêt, Charlot. Nous arriverons trop tard. Si le père est mieux il doit nous attendre.

-- Mais s'il n'est pas mieux? dit Charlot. Ecoute! moi je ne veux pas le voir s'il est encore comme l'autre jour, ça me fait peur.

-- Je suis bien sûre qu'il sera mieux, mon Charlot. Il nous reconnaîtra, il nous parlera peut-être. Oh! dépêchons-nous! Je voudrais déjà y être.

Et, ranimée par cette espérance, elle se leva, acheva la toilette du petit garçon qui ne résistait plus, et tous deux s'en allèrent la main dans la main, comme nous les avons vus tant de fois.

L'hôpital n'était pas bien loin, mais les forces de Petite mère furent vite épuisées. Elle dut s'arrêter plusieurs fois; il lui semblait que ses jambes étaient de plomb. Enfin ils parvinrent à l'entrée de la grande salle; la pauvre petite s'arrêta avec un battement de coeur. Si elle allait retrouver son père dans le même état où elle l'avait laissé? L'espérance qui l'avait soutenue jusque-là l'avait tout à coup abandonnée. Elle n'osait plus même regarder autour d'elle.

Mais le bonne soeur les avait reconnus; elle vint au-devant d'eux et les embrassa en disant:

-- Remerciez le bon Dieu, mes enfants, votre père est mieux.

A ces mots, le coeur de Petite mère fit un grand saut dans sa poitrine. Elle suivit la soeur qui avait pris Charlot par la main.

Oui, le père était mieux. Il les vit et leur sourit; il caressa leurs têtes et leur parla même un peu; mais comme il était changé! Les yeux enfoncés, les joues creuses, la figure livide et une voix si faible qu'on l'entendait à peine. C'était lui pourtant, et Petite mère, qui tenait sa main dans les siennes, pleurait de joie. Charlot, lui, avait encore un peu peur de cette étrange figure; il la regardait avec de grands yeux effrayés et se tenait à distance; mais peu à peu le sentiment familier se réveilla, il lâcha la robe de Petite mère qu'il avait tenue serrée jusque-là, et se rapprocha du lit. Tous deux s'assirent et la soeur leur dit qu'ils resteraient longtemps pourvu qu'ils se tinssent bien tranquilles. Puis elle les quitta pour aller soigner ses autres malades.

Pendant un moment personne ne parla. Petite mère regardait en face d'elle et, dans le lit où était trois jours auparavant le malade qui lui avait demandé à boire, elle vit une autre figure. Où était-il? Elle parcourut des yeux tous les lits qu'elle pouvait voir et ne l'aperçut nulle part. Sans qu'elle se rendît bien compte de son impression, cela lui donna le frisson.

Tout à coup son père parla:

-- Pauvre enfants, qui est-ce qui a pris soin de vous?

Petite mère répondit que M. et madame Perlet étaient bien bons pour eux.

-- Oui, ajouta Charlot qui avait retrouvé sa langue en même temps que son assurance, et puis nous avons une pièce d'or, -- et tu ne sais pas, père, ils disent que Petite mère a volé, mais ce n'est pas vrai.

Le père tressaillit en entendant ces paroles; il laissa aller la main de Petite mère et se tournant péniblement vers elle:

-- Volé!... répéta-t-il, tu n'as pas volé, enfant?...

Et il la regardait dans les yeux.

-- Non, non, père. Je n'ai pas volé.

-- Mais comment est-ce qu'on peut le croire? Raconte-moi tout...

L'enfant raconta en quelques mots son histoire; le malade l'écoutait avec une attention intense; il lui fallait un effort pour vaincre sa faiblesse et suivre le récit de la petite fille; ses yeux caves étaient attachés sur elle avec une anxiété pénible à voir.

Quand elle eut fini il retomba en arrière en poussant un grand soupir.

Il ne savait que penser... Sans doute, Petite mère n'avait jamais menti... Mais son histoire était si extraordinaire, et puis elle n'avait jamais été au pas avant dans une si grande misère; la tentation avait pu être trop forte pour elle. Sa grande faiblesse l'empêchait de bien étreindre sa pensée et de tenir compte de tout pour juger. Il ne voyait rien bien clairement dans son esprit, mais on lui disait que tout le monde accusait Petite mère, et lui-même il n'avait pas la certitude qu'elle ne fût pas coupable.

Il laissa échapper un gémissement.

Petite mère comprit qu'il doutait d'elle.

-- Père, dit-elle d'une voix pleine d'angoisse, tu me crois, n'est-ce pas?... dis que tu me crois!...

Il ne lui répondit pas.

Les paroles les plus dures n'auraient pas fait à la pauvre enfant plus de mal que ce silence.

-- Père, dis que tu me crois! répéta-t-elle d'une voix déchirante.

Toujours le même silence. Le malade avait fermé les yeux: il se sentait trop faible pour penser, trop faible pour avoir une idée nette. Petite mère crut qu'il se trouvait mal et appela la soeur. Celle-ci vit son malade si faible et si agité qu'elle ne voulut pas permettre aux enfants de rester plus longtemps près de lui.

-- Vous reviendrez jeudi, dit-elle, il sera alors plus fort et en état de vous voir: pour aujourd'hui c'est assez, il faut vous en aller, mes enfants. Ne t'afflige pas, ma fille, tu es toute tremblante. On dirait que tu as fait une maladie depuis jeudi. Viens avec moi, je te donnerai une goutte de vin pour que tu aies la force de t'en retourner.

Petite mère redescendit le grand escalier le coeur bien plus lourd que lorsqu'elle l'avait monté, et pourtant le père était mieux; il les avait regardés, il leur avait parlé... Mais il avait, lui aussi, pu croire qu'elle était une voleuse!... Oh! comment pouvait-il le croire? Son coeur se brisait en y pensant.

Et puis comme il était changé, comme il était faible! serait-il jamais de nouveau comme autrefois?... reviendrait-il à la maison? reprendrait-il son travail? et si même ils pouvaient recommencer la vie ensemble, seraient-ils encore heureux, puisqu'il n'avait plus confiance en elle?

Perdue dans ses pensées, Petite mère ne remarqua pas que Charlot lui avait fait prendre le chemin qu'ils avaient suivi l'autre fois, un chemin qui les éloignait un peu de la maison. On ne voyait pas le ballon, mais elle s'aperçut tout à coup qu'ils étaient revenus juste à la place où la "petite dame" les avait abordés. Epuisée, elle s'arrêta et s'assit sur une marche d'escalier.

-- Ah! si seulement nous ne l'avions pas rencontrée! se dit-elle.

Charlot ne disait rien. Il avait bien reconnu l'endroit, et il regardait attentivement autour de lui comme pour graver tout ce qu'il voyait dans sa mémoire. Il avait un petit air raisonnable et réfléchi qui ne lui était pas habituel.

Que de temps il fallut pour retourner jusqu'à la maison! Que de fois les enfants s'assirent, tantôt sur un banc, lorsqu'ils en trouvaient, tantôt sur une marche dans une rue tranquille. Que de fois Petite mère pensa: Si j'avais seulement une goutte d'eau, j'ai si soif! Que de fois aussi elle s'appuya au mur pour ne pas tomber!... Elle était courageuse, la pauvre petite, dès que l'insupportable douleur qu'elle avait à la tête se calmait un peu elle rassemblait ses forces et se remettait à marcher. Arrivée dans sa chambre elle ne put pas se déshabiller et s'étendit sur le lit. Là elle se sentit un peu mieux. C'était un si grand soulagement d'être à la maison et de pouvoir se tenir tranquille! mais dès qu'elle faisait un mouvement il lui semblait que sa tête allait se fendre.

-- Petite mère, dit Charlot au bout d'un moment, lève-toi, allons manger la soupe, j'ai faim.

-- Vas-y seul, mon chéri; je voudrais tant dormir un peu.

-- Non, il faut que tu viennes avec moi, répondit le petit garçon. Allons, lève-toi, tu es assez reposée maintenant.

Elle essaya de se lever, mais lorsqu'elle eut mis les pieds par terre, tout tournait autour d'elle.

-- Je ne peux pas, Charlot, laisse-moi me recoucher. Je ne peux pas me tenir debout.

-- Je veux que tu viennes, répéta le petit entêté.

Il la tira par le bras et Petite mère, qui n'avait pas la force de résister, tomba sur le plancher où elle resta sans mouvement.

Charlot l'appela, la tira, la secoua. Quand il vit qu'elle ne répondait pas, qu'elle ne remuait pas, qu'elle était toute froide, il prit peur et descendit l'escalier en poussant des cris.

Au premier étage, il rencontra madame Perlet et lui dit:

-- Petite mère est morte!...

Lorsque la concierge entra dans la chambre elle cru un instant qu'il avait dit vrai, mais en soulevant l'enfant pour la mettre au lit, elle sentit que le pauvre petit coeur battait faiblement, et elle envoya le petit garçon chercher du vinaigre. Une demi-heure plus tard, l'enfant, revenue à elle, était déshabillée, couchée, réchauffée et assurait qu'elle n'avait plus aucun mal.

-- Seulement un peu à la tête, mais ce n'est rien, disait-elle.

La bonne concierge l'embrassa en la quittant.

-- Allons, dit-elle, tu seras toute guérie demain.

Petite mère leva sur elle ses yeux profonds en lui disant: Merci. Il y avait une interrogation suppliante dans ses yeux, mais madame Perlet ne la comprit pas. En voyant l'enfant si malade elle avait oublié l'accusation qui pesait sur elle, mais Petite mère en avait retrouvé le souvenir dès qu'elle avait repris conscience d'elle-même.

Au milieu de la nuit, Charlot fut réveillé en sursaut. Il faisait clair de lune et la fenêtre, sans volets et sans rideaux, laissait entrer à flots la lumière blanche et transparente. Petite mère, assise sur le lit, parlait et faisait des gestes. Charlot fut très-étonné de la voir ainsi, car sa voix était beaucoup plus haute que de coutume, et elle paraissait très-excitée.

-- Charlot, disait-elle, ne leur dis pas que nous avons une pièce d'or, parce qu'ils diront que je l'ai volée. Cache-la bien. Le père croit aussi que je l'ai volée, le père aussi... le père aussi... Vois-tu! ils sont tous là... ils me montrent au doigt et ils disent: Voleuse, voleuse... Le chat sait que ce n'est pas vrai et il l'a dit à la vieille dame... Le bon Dieu aussi le sait, mais il ne veut pas le leur dire... Et je ne sais pas où il est... Oh! Charlot, il faut le trouver pour lui demander de le leur dire... Entends-tu, il faut le trouver!... Pourquoi est-ce que personne ne veut nous dire où il est?... Il faut le trouver.

Elle se tut un moment, puis se mit à gémir en disant:

-- Oh! Charlot, ne me bats pas!... tu me fais tant de mal! ce n'est pas ma faute si je ne puis pas aller avec toi. Vois-tu, mes jambes sont en pierre maintenant et je ne peux pas marcher. Charlot, ne te mets pas en colère, je ne peux pas... je voudrais pouvoir te porter, mais je n'en ai pas la force.

-- Mais je ne te fais pas de mal, cria Charlot stupéfait, je ne te bats pas, Petite mère, je ne veux pas que tu me portes... Nous sommes dans notre lit... Ne parle pas ainsi, tu me fais peur!...

Petite mère ne semblait pas le comprendre, mais elle se taisait lorsqu'il lui parlait.

Elle reprit d'une voix moins plaintive:

-- Ah! voilà la chèvre; elle veut te donner des coups de corne. Charlot, sauve-toi!... On lui a mis la croix d'or au cou!... Vous voyez bien que je ne l'ai pas prise, la croix d'or, elle est au cou de la chèvre!

Et elle éclata de rire.

Charlot n'y comprenait rien. Il regardait tout autour de lui, avec une sorte d'effroi, s'attendant à voir ce que sa soeur voyait. Lorsqu'elle parla de la croix d'or au cou de la chèvre, il ne put s'empêcher de rire comme elle.

-- Elle rêve, se dit-il, mais comme c'est drôle... elle a les yeux tout ouverts, et pourtant on dirait qu'elle ne voit pas. Petite mère, Petite mère, réveille-toi! Il n'y a pas de chèvre ici, tu as fait un rêve. Tu m'as réveillé, c'est très-égoïste, je dormais si bien. Maintenant, tiens-toi tranquille.

Ces paroles parvinrent jusqu'à un certain point à l'intelligence de la pauvre petite. Elle comprit qu'elle avait réveillé son frère, se recoucha docilement et se tint aussi tranquille que le lui permit le violent accès de fièvre auquel elle était en proie. Charlot se blottit tout au fond du lit et s'endormit.

Lorsque la concierge vint le matin pour savoir des nouvelles, elle vit que l'enfant était réellement bien malade. La faiblesse et l'abattement avaient succédé à la fièvre, et Petite mère pouvait à peine sortir de sa stupeur pour lui répondre. Pourtant l'instinct maternel triomphait encore de son extrême faiblesse.

-- Charlot!... dit-elle tout bas, en attachant un regard anxieux sur sa visiteuse.

-- Je prendrai soin de lui. Ne t'inquiète pas.

-- Mais s'il reste ici, il prendra ma maladie.

Il lui fallut un grand effort pour dire ces mots.

-- Nous le prendrons tout à fait chez nous, répondit madame Perlet, touchée de cette sollicitude.

L'enfant referma les yeux avec un air de lassitude, mais aussi avec un sourire de reconnaissance.

-- Nous allons la faire porter à l'hôpital, disait, un moment après, madame Perlet à la maîtresse du chat, à qui elle donnait les nouvelles et qu'elle avait trouvée sur pied.

-- A l'hôpital!... répéta la vieille dame.

-- Que puis-je faire? Je n'ai pas le temps de la soigner, et d'ailleurs, nous quittons la maison dans quelques jours.

-- Eh bien! reprit madame Charles, laissez-la-moi. Je me charge d'elle.

-- Vrai? demanda madame Perlet d'un air de doute, vous voulez faire cela?

-- Oui, et je suis une bonne garde malade, je m'y connais, j'en ai eu entre les mains dans mon temps! Cette petite m'a soignée aussi bien qu'une enfant de son âge peut le faire; maintenant qu'elle est malade et que je suis à peu près guérie, je ne la laisserai pas aller à l'hôpital.

XVII

Il n'y a que les pauvres gens pour savoir que rien n'est impossible. Madame Perlet avait trouvé une place pour Charlot dans la petite arrière-loge où les enfants dormaient ensemble. Coucher trois dans un petit lit à peine assez grand pour un, ce n'est pas une affaire... Charlot, étant accoutumé à être plus au large, donnait des coups de pied à tort et à travers, forçait son voisin de droite à rouler hors de la paillasse, son voisin de gauche à se blottir tout au fond; mais ils dormaient tout aussi bien l'un sur le plancher, l'autre aplati contre le mur. Charlot régnait donc en maître sur cette paillasse qu'il s'était appropriée et dormait comme un roi, disait madame Perlet. Peut-être eût-il été plus juste de dire qu'il dormait comme un gros garçon de cinq ans.

Madame Perlet lui avait enjoint de ne pas retourner dans la chambre du quatrième en lui disant que Petite mère avait besoin d'être bien tranquille. Le premier jour cela alla bien jusque vers le soir. La nouveauté, le plaisir d'être avec d'autres enfants, les petits services qu'il put rendre dans le ménage firent passer le temps. La concierge monta trois fois dans la journée pour voir comment allait la petite malade. Hélas! à chaque visite le mal semblait avoir empiré. Madame Charles parlait de faire venir un médecin; mais qui paierait la visite? C'était une grosse question à laquelle personne ne pouvait répondre, et on attendait.

Il faisait encore jour lorsque Charlot profita dune courte absence de madame Perlet pour monter au quatrième. Il écouta un moment à la porte et n'entendit rien. Alors il entra, pensant que sans doute il allait trouver sa soeur prête à lui sourire comme de coutume.... mais elle le regarda sans paraître le voir et ne lui parla pas. Pourtant elle avait des couleurs sur ses joues, beaucoup plus de couleurs que d'habitude. Ses yeux grands ouverts étaient brillants, elle ne devait plus être malade. Charlot s'approcha d'elle et toucha sa main qui jouait fièvreusement avec la couverture.

-- Petite mère, dit-il, lève-toi, je m'ennuie sans toi. Pourquoi est-ce que tu restes ainsi dans le lit?

La malade ne répondit pas. Elle le regardait avec des yeux toujours plus fixes qui lui faisaient presque peur.

-- Petite mère, reprit-il, tu ne dois pas me laisser seul! tu dois prendre soin de moi!... Entends-tu? lève-toi!...

Avait-elle compris? Ses lèvres tremblaient, une lueur d'intelligence brilla dans ses yeux; elle essaya de se soulever et demanda:

-- Charlot, as-tu mangé?

-- Oui. Madame Perlet m'a donné à manger.

-- Est-ce qu'il y a bien longtemps que je suis malade?

-- Oui, tu m'as laissé tout seul tout le jour... Madame Perlet dit qu'il faut te laisser tranquille, mais moi je ne veux pas... Je veux que tu te lèves et que tu prennes soin de moi; tu n'es plus malade à présent.