Petite légende dorée de la Haute-Bretagne
Chapter 7
Les légendes qui suivent montrent des fées--ce sont toujours des fées auxquelles on assigne une résidence dans le pays et non les fées innommées des contes--qui touchent de près au christianisme; parfois même elles font des actes chrétiens. Faut-il y voir un souvenir lointain de l'époque où les prêtresses gauloises devinrent chrétiennes, ou ce rôle leur est-il attribué uniquement par sympathie? C'est une question que l'on peut poser, mais non résoudre, surtout en présence du très petit nombre de documents qui montrent ce rôle particulier des fées.
XLVII
La croix des fées
Il y a en Nazareth, près de Plancoët (Côtes-du-Nord), une croix qui, à ce qu'on assure, a été plantée par les fées; il y a dessous trois barriques d'argent. Si quelqu'un allait à minuit juste à cet endroit le jour d'une grande fête, il pourrait facilement avoir cet argent; car à minuit cette croix se lève de terre d'un côté, et est penchée tout d'un bord, et l'on pourrait voir et prendre le trésor; mais après minuit, elle revient à sa place.
(_Recueilli par M. Charles Sébillot._)
XLVIII
Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées
Le choeur de l'église Notre-Dame de Lamballe est bâti sur de belles caves s'ouvrant au-dehors par une porte basse, située au pied du mur côté nord. Si vous interrogiez les plus vieux des habitants de cette ville au sujet de cette porte à l'air mystérieux et qu'ils n'ont jamais vu s'ouvrir, ils vous répondraient invariablement, que c'est l'entrée d'un souterrain reliant Notre-Dame au château de La Hunaudaye, avec ramification jusqu'à la Caillibotière[7].
Ce souterrain a été construit par les fées en même temps que le choeur de l'église: la meilleure preuve, c'est que les galeries du choeur conduisent dans la chambre à Margot, comble du côté nord, justement au-dessus de la porte du souterrain, et qu'on voyait encore ces dernières années sa quenouille pétrifiée dans un coin de la chambre. Tous les trésors de Margot sont dans le souterrain: il y a des monceaux de pièces de six francs.
Si les prêtres parvenaient jusqu'au tas d'argent, qui est maintenant gardé par un suppôt du diable, il leur suffirait d'y jeter quelques gouttes d'eau bénite et le trésor appartiendrait à l'église. Ils ont bien essayé à diverses reprises: la dernière fois, il n'y a pas plus de cent ans; mais c'est impossible. Ils étaient entrés dans le souterrain avec la croix, la bannière, chacun ayant un cierge béni à la main pour éclairer la route, le recteur ayant ses étoles et un goupillon; mais, avant d'avoir fait cent pas, ils virent une nuée de _guibettes_ (variété de cousins) voltigeant autour de la flamme des cierges et s'y brûlant en si grand nombre qu'elles finirent par tout éteindre. La procession eut bien de la peine à sortir du souterrain: depuis, on a condamné la porte et il est défendu d'y entrer.
Quant aux galeries du choeur, c'est une vraie chance qu'elles soient finies. Si vous avez passé sur le tertre de Caliguet, un des contreforts de la colline de Bel-Air, en Trébry, vous avez dû remarquer un grand nombre de pierres de toutes dimensions, accumulées là comme à plaisir: c'est la dernière _devantelée_ (charge d'un tablier) de Margot apportant des pierres à ses soeurs, qui bâtissaient Notre-Dame et la tour de Cesson.
Quand elle arriva, ses soeurs donnaient le dernier coup de truelle, ce qui l'étonna, car l'église n'était commencée que depuis dix heures, et elle n'avait apporté que trois devantelées de pierres. Voilà comment Notre-Dame a été bâtie en deux heures, et avec les trois devantelées à Margot.
(_Recueilli par M. Cauret, professeur au lycée de Saint-Brieuc_).
Suivant la légende, on aurait aperçu, il y a bien longtemps, dans les rochers sur lesquels s'élève Notre-Dame, au milieu des ronces, sous un bouquet d'aubépines _toujours_ fleuries, une statuette de la Vierge Mère, conservée dans cette église sous le vocable de Vierge miraculeuse. Les habitants la portèrent inutilement dans leur église paroissiale et dans chacune de leurs chapelles; la nuit suivante, la statue retournait invariablement sur son rocher; c'était dire clairement aux Lamballais qu'elle voulait une chapelle en ce lieu.
Ils se décidèrent à construire une église, mais les travaux étaient à peine commencés que les fées achevèrent le tout dans une seule nuit, sans oublier la tour.
D'après un autre récit (SÉBILLOT, _Gargantua_, p. 70), c'est après avoir laissé inachevé le portrait de saint Jacques le Majeur en Saint-Alban, par la peur que Gargantua leur avait faite, que les fées vinrent construire la cathédrale de Lamballe.
XLIX
Les fées et les chapelles
La chapelle de Hirel en Ruca (Côtes-du-Nord) a été bâtie par les fées en une seule nuit. Elles avaient l'intention de la faire plus grande et de la joindre à l'église de Ruca. La nuit suivante, elles allèrent au Port-à-la-Duc chercher les pierres qu'il leur fallait pour cela. L'une d'elles revenant avec son fardeau rencontra sur le chemin une pie morte. Elle ne savait pas ce que c'était, et elle s'adressa à une bonne femme qui passait sur la route.
--Qu'est-ce que cet oiseau qui ne bouge point?
--'Est eune pie morte, répondit la bonne femme.
La fée surprise demanda:
--Mais, est-ce que nous mourrons tous ainsi?
--Vère, ben sûr.
Quand la fée entendit cela, elle dénoua son tablier et jeta sa «devantelée» de pierres, puis elle courut bien vite dire à ses compagnes de ne pas continuer, parce qu'elles mourraient toutes comme la pie.
Les énormes pierres que l'on voit auprès du moulin de Saint-Gilles, sont celles que la fée laissa tomber de sa devantière.
(_Recueilli par M. Charles Sébillot_).
* * *
À Saint-Alban, commune assez voisine de Ruca, se trouve une chapelle de saint Jacques le Majeur, intéressante au point de vue architectural. Son portail fut, dirent à Habasque vers 1835, des femmes du voisinage, élevé par l'enchantement des fées; mais elles ne le terminèrent point, parce qu'elles rencontrèrent le cadavre d'une pie morte.
(_Notions historiques_, t. III, p. 70.)
Suivant une autre légende, pendant qu'elles ramassaient des pierres pour cette chapelle, elles virent Gargantua qui se promenait par Saint-Alban, en le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus puissant qu'elles; elles prirent peur et laissèrent leur ouvrage inachevé.
Ce sont aussi les fées qui ont construit la chapelle de Notre-Dame-du-Haut en Trédaniel.
(PAUL SÉBILLOT, _Gargantua_, p. 70. _Revue des Trad. pop._, t. II, p. 438.)
* * *
À Pleslin les anciens racontent que les fées portant les pierres du Champ-des-Roches pour la construction du grand Mont Saint-Michel, et les trouvant trop lourdes, les déposèrent à Pleslin et les alignèrent sur un espace de quatre à cinq cents mètres.
(ERNOUL DE LA CHENELIÈRE, _Inventaire_, p. 10).
L
Les canonisations populaires
Tous les saints dont nous avons jusqu'ici rapporté les légendes ont été canonisés régulièrement, ou ont une possession d'état de sainteté qui remonte à plusieurs siècles; il en est d'autres en Haute-Bretagne, comme ailleurs, qui ont été béatifiés par le peuple sans l'intervention du clergé, quelquefois malgré lui, et qui sont l'objet d'un culte parfois clandestin. Quelques-uns ont une sorte de légende, d'autres n'en possèdent que les rudiments: ce sont surtout ces fragments que nous avons réunis dans cette section.
* * *
Près d'Augan (Morbihan), un frais vallon au milieu des landes se nomme le Vallon de saint Couturier. Sur le sommet d'une de ses pentes est une grotte naturelle formée d'énormes quartiers de roches. C'est la grotte de saint Couturier. Quand je demandai ce que c'était que saint Couturier, on me répondit que c'était un pauvre homme qui allait autrefois coucher toutes les nuits dans cette grotte enveloppé de sa berne, qu'il trempait auparavant dans l'eau du ruisseau, pour faire plus rigoureuse pénitence. Aujourd'hui saint Couturier a la réputation de guérir de la fièvre, et quelques villageois pleins de foi dans sa vertu font de temps à autre à sa grotte un dévot pèlerinage. À quelques pas de là, on voit les débris d'une roche aux fées, qui paraît avoir eu quinze mètres de longueur.
(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 305).
Il y a à Augan un village qui porte le nom de Saint-Couturier.
En se rendant du château du Bois-de-la-Roche au bourg de Néant, on passe près d'une source appelée la Fontaine de la sainte. Ce nom lui fut donné parce qu'elle jaillit spontanément à l'endroit où ceux qui portaient du château au bourg Mlle de Volvire se reposèrent un instant[8]. C'est un lieu de pèlerinage où l'on se rend de toutes les communes voisines en grande dévotion.
(CAYOT-DELANDRE, l. c., p. 308.)
À une petite distance du bourg de Péaule (Morbihan) est une croix sur laquelle est grossièrement gravée dans la pierre cette inscription:
Croix de saint Carapibo mort le 1er novembre 1793
Elle a été élevée à l'endroit où le curé de Péaule tomba sous les balles des bleus.
(C. D'AMEZEUIL, _Légendes bretonnes_, p. 85.)
Un peu avant de sortir de la forêt de Teillay ou du Theil, du côté du bourg de ce nom, se trouve la Tombe à la Fille. On raconte que cette fille ayant vu une troupe de chouans qui se cachaient dans la forêt, alla avertir les gardes nationaux de Bains. Ceux-ci vinrent surprendre les royalistes et les tuèrent tous. Elle fut surprise à son tour par les chouans qui la fusillèrent et l'enterrèrent en ce lieu où se voit encore sa tombe.
Les paysans des environs viennent parfois y prier. Elle est connue sous le nom de sainte Pataude, nom qui lui avait été donné ironiquement par les royalistes. On sait que pendant la période révolutionnaire les chouans désignaient les républicains par le sobriquet de Pataud.
(GOUDÉ, _Histoires et légendes du pays de Châteaubriant_, p. 352; P. BÉZIER, _La forêt du Theil_, p. 22).
Sur l'emplacement de l'ancien cimetière d'Ercé-près-Liffré, qui était autour de l'église, est un petit tombeau surmonté d'une statuette de la Vierge en faïence. C'est là que gît la sainte de Chasné, au tombeau de laquelle on fait des neuvaines. Personne ne sait son vrai nom. Sa réputation de sainteté vient, m'a-t-on assuré, de ce que, en détruisant l'ancien cimetière, on trouva un cadavre entier. On se rappela que jadis on avait enterré en cet endroit une femme qui avait supporté avec une résignation exemplaire les mauvais traitements de son mari, et l'on conclut que son corps n'ayant pas été soumis à la pourriture, elle était sainte.
(PAUL SÉBILLOT, _Traditions et superstitions_, t. I p. 331.)
Saint Rou était un fameux chasseur. Il arriva dans une lutte contre une troupe de sangliers que son cheval s'emporta et vint se noyer dans la fontaine. On y montre au fond sur une pierre énorme l'empreinte de ses pieds, et durant les tempêtes, on y entend des hennissements effroyables. Le cavalier se noya aussi, et comme c'était un saint, l'eau de la fontaine a une vertu miraculeuse.
(HENRI DE KERBEUZEC, _La Légende de saint Rou_, Rennes 1891).
Cette légende qui a été recueillie dans la forêt de Rennes, vise un saint dont une de mes conteuses m'avait parlé en 1880. D'après elle, la statuette du saint, en grès verni, se voyait dans une niche près d'une fontaine, et était coiffée d'un chapeau à trois cornes, à la mode du siècle dernier. On s'y rend en pèlerinage pour la fièvre. Souvent les pâtours vont chercher saint Rou pour s'amuser, et ils oublient parfois de le rapporter dans sa niche; ils l'attachent même quelquefois à des barrières, mais le lendemain on le retrouve à sa place. On avait voulu le porter dans l'église de Liffré; mais il s'y déplaisait, et il revint de lui-même dans sa niche auprès de sa fontaine.
(PAUL SÉBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 322).
D'après une lettre de l'auteur de la légende de saint Rou, ce saint est en bois vermoulu, d'un travail très grossier.
* * *
Les paysans des environs de Rennes vont demander la guérison de la fièvre sur une tombe du cimetière de cette ville, qu'ils ont baptisée naïvement de «tombe de la sainte aux pochons». Une croix de bois, peinte à l'ocre, aux bras de laquelle sont suspendus de petits sacs remplis de terre, distingue seulement cet emplacement funéraire. Les croyants se rendent à cette sépulture qui est, d'après les dires, celle d'une religieuse de la famille de Coëtlogon, dont l'existence fut toute consacrée à la bienfaisance, emplissent de terre enlevée au pied de la croix un petit sac qu'ils portent sur la poitrine pendant neuf jours, et quand, à l'expiration de ce laps de temps, ils viennent le suspendre à la croix, le mal a dû les quitter.
La tombe de la soeur Nativité, religieuse urbaniste, du siècle dernier, dans le cimetière de Laignelet, reçoit des visiteurs aux mêmes fins, et est l'objet des mêmes pratiques, ainsi que le tombeau de M. Leroux, recteur de Boistrudan, tué dans le cimetière de cette paroisse en 1792.
(P. BÉZIER, _La Forêt du Theil_, p. 24).
* * *
À Lamballe on porte les enfants au tombeau de M. Lecuyer, enterré dans le cimetière; à Saint-Caradec les mères viennent exercer leurs enfants à marcher sur la tombe de Guillaume Coquil, recteur, mort en odeur de sainteté en 1747.
(PAUL SÉBILLOT, _Trad. pop._, t. 1, p. 52).
LI
La fosse à Gendrot
Dans la forêt du Theil, sur le bord d'un petit ruisseau dont l'eau passe pour avoir des vertus curatives, est un coin resserré, lieu de pèlerinage pour les fiévreux, et qui est connu sous le nom de la «Fosse à Gendrot».
D'après ce qu'on raconte dans les environs, Gendrot ou Gendrin devait être un enfant du pays qui, à l'époque de la Révolution, gagnait sa vie comme domestique dans la Mayenne. Les évènements de 1793 le décidèrent à revenir à son village natal, et il entreprit ce voyage en compagnie d'un ou deux camarades. Comme ils traversaient la forêt à la tombée de la nuit, des gardes nationaux tirèrent sur eux, les prenant pour des espions des chouans. Gendrot tomba mortellement blessé, tandis que ses compagnons parvenaient à s'esquiver. Il se traîna péniblement jusqu'au ruisseau, et le lendemain il fut aperçu par un pâlour qui puisa de l'eau à la source avec son sabot, et lui donna ainsi à boire pour calmer la fièvre qui le dévorait. Il vécut ainsi, dit-on, pendant trois jours.
La première personne qui le rencontra mort fut une femme qui creusa légèrement le sol, au bord du filet d'eau, et l'ensevelit en le recouvrant d'un peu de terre et de feuilles. Le trou, creusé à la hâte, étant trop court, le corps s'y trouva déposé replié sur lui-même. Quelques semaines après la femme fut atteinte de douleurs de reins qui ne la quittèrent du reste de ses jours, et la courbèrent comme elle avait fait du cadavre de Gendrot.
On dit que jusqu'à l'époque où l'on se décida à l'enterrer convenablement, la tête reparaissait intacte en dehors du trou, en manière de protestation. Il y a une soixantaine d'années on creusa le ruisseau, et le corps mis à découvert accidentellement n'était pas décomposé.
Il n'était pas besoin d'autre chose pour que la crédulité populaire inscrivît sur son martyrologue particulier un nouveau saint qu'elle ne devait pas tarder à invoquer pour la guérison de la fièvre, puisque Gendrot était mort enfiévré.
Le clergé paroissial a essayé à différentes reprises, mais vainement, d'arrêter les visites et pratiques superstitieuses à la fosse. On dit tout bas qu'un recteur qui avait fait enlever par sa domestique les _ex-voto_ appendus au tombeau voisin, fut atteint de la fièvre ainsi que sa domestique, et qu'ils ne furent guéris qu'après avoir remis en place les pieux objets dont ils avaient dépouillé l'arbre de la tombe.
À ce tombeau sont fixées de nombreuses croix de toutes dimensions, la plupart fabriquées dans la forêt, au moyen de deux lamelles de coudrier maintenues l'une à l'autre par une encoche, et une ou deux petites grottes abritant une statuette de la Vierge. Au pied d'une croix plus grande que les autres et qui s'appuie à terre, et contre le tronc de l'arbre, les visiteurs déposent dans un trou creusé dans le sol des pièces de menue monnaie, que le premier pauvre venu peut s'approprier, à charge de réciter des prières. Dans les hameaux voisins, on est persuadé que la fièvre ne manquerait pas de s'attaquer à ceux qui se rendraient irrévérencieusement à la fosse ou qui enleveraient du trou les pièces de monnaie, sans s'acquitter de l'obligation de la prière.
(P. BÉZIER, _La forêt du Theil_, 1888, p. 99 et suiv.)
LII
Saint Lénard
Lénard était un bandit de la pire espèce, ne vivant que de vols, de pillages, tuant par plaisir, et étant la terreur de la contrée. Les rouliers n'osaient s'aventurer sur la grande lande entre Sens et Andouillé que lorsqu'ils étaient assez nombreux pour tenir tête au brigand, qui ne quittait pas ces parages.
Un jour Lénard avisa un arbre et cueillit un de ses fruits; c'était une poire sauvage appelée dans le pays poire d'étranglard, tellement âcre que Lénard, après l'avoir goûtée, la jeta vivement loin de lui.
Le hasard voulut qu'elle tombât sur un petit arbuste, où quelques mois plus tard, le voleur, en passant par le même endroit, la retrouva; par curiosité il la prit, et charmé de la belle couleur qu'elle avait revêtue, la porta à ses lèvres.
La poire amère qu'il avait dédaignée était devenue d'une saveur exquise. Frappé de ce fait, Lénard devint pensif, il eut honte de sa conduite, et pris d'un repentir soudain il s'écria: «Tout s'amende ici-bas; il n'y a que moi qui suis de plus en plus criminel. Eh bien! je changerai; et Lénard le criminel deviendra désormais Lénard l'honnête homme». Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit les cris d'un roulier, essayant de retirer son attelage d'une des nombreuses ornières qui remplissaient le chemin.
Lénard vola au secours du charretier, qui trompé par sa mauvaise réputation, et croyant avoir à défendre sa vie, court sur le brigand et l'assomme d'un coup de garrot.
Avant d'expirer Lénard fit part au roulier de l'intention qu'il avait eue de réformer sa vie; dès lors la pitié populaire en fit un saint.
* * *
Vers 1870, on lui a élevé le tombeau qu'on aperçoit aujourd'hui sur la lande, témoin de ses crimes et de sa conversion. Le curé d'Andouillé cria au sacrilège et fit démolir le tombeau; mais il a été réédifié par les soins des habitants qui y voient une source de profit pour le pays. Le vendredi saint la tombe de saint Lénard est le but d'un pèlerinage, et on l'invoque pour la guérison des douleurs rhumatismales.
(ORAIN, _Géographie d'Ille-et-Vilaine_, p. 465.)
J'ai donné dans mes _Contes populaires de la Haute-Bretagne_, t. I, p. 343, une version de cette légende recueillie à Ercé-près-Liffré; d'après elle saint Lénard fut un méchant farceur, mais non un brigand; il se contentait de jouer des tours aux rouliers en creusant des ornières ou en plaçant sur la route d'énormes pierres; il se cachait derrière les arbres pour jouir de leur déconvenue. L'épisode de la poire (ici c'est une pomme sauvage) qui s'amende en vieillissant s'y retrouve aussi, ainsi que la mort tragique de Lénard converti. D'après ma version, le tombeau aurait été érigé par un homme qui, passant près de là, aurait été irrévérencieux à l'égard de saint Lénard, qui se vengea en le rendant boiteux par des douleurs rhumatismales. On raconte dans le pays nombre de punitions analogues, ou de guérisons miraculeuses obtenues par l'intercession de saint Lénard.
LIII
Saint Méloir
Saint Méloir naquit dans un château de la Cornouaille; son père était un chef qui fut tué par un des oncles de Méloir, lequel voulut le tuer aussi. Mais le bourreau eut pitié du jeune âge de Méloir; il l'épargna et même sollicita sa grâce; l'oncle, furieux, coupa le pied et la main de son neveu. Mais Dieu guérit les blessures de Méloir et lui mit un pied d'argent et une main d'or.
Le petit Méloir errait dans les bois, quand il rencontra saint Corentin qui l'emmena dans son monastère. Son oncle, ayant su où il s'était réfugié, voulut encore le faire mourir. Corentin dit à son disciple de s'enfuir; mais le méchant oncle atteignit saint Méloir et le tua.
(_Recueilli aux environs de Dinan._)
* * *
Ce récit n'est qu'une sorte d'abrégé de la vie de saint Mélar rapportée par Albert Le Grand.
Rivode, oncle de Mélar, envoya un de ses officiers avec mission de lui apporter la tête de son neveu; il se laissa attendrir par les prières et les présents de la mère du saint, et se contenta de lui couper le pied gauche et la main droite. On fit à Mélar un pied d'airain et une main d'argent dont il se servait aussi bien que si c'eussent été ses membres naturels, et l'un et l'autre croissaient en même temps que les autres parties du corps. Un poète breton, cité en note par Kerdanet, dit que la main et le pied descendirent du ciel.
Cambry, éd. Fréminville, dit en parlant de Lanmeur que saint Médard (lisez Mélar) eut une main coupée: Dieu la fit repousser comme une patte d'écrevisse: pour rappeler ce miracle, sa statue tient une main coupée, qu'elle montre orgueilleusement aux spectateurs (p. 90).
Saint Mélar ou Méloir, prince breton et martyr, VIIe siècle (2 octobre), est invoqué pour la bonne dentition des enfants. Il est le patron de Fégréac, Lanmeur, Locmélar, Meillan, Tréméloir, Saint-Méloir-des-Ondes, Saint-Méloir, diocèse de Saint-Brieuc. Son nom vulgaire est saint M'la. Il a de nombreuses chapelles, surtout en Basse-Bretagne.
LIV
Les sept saints
Il y avait une fois une reine d'Irlande, qui, devenue mère de sept garçons tous vivants, et étant effrayée de leur nombre, donna l'ordre à la femme qui l'assistait d'aller les jeter à l'eau. Forcée d'obéir, la gardienne mit les sept enfants dans un panier couvert et s'achemina vers la rivière. Mais la Providence veillait sur la destinée de ces enfants qui devaient tous un jour être des saints, et elle fit que le roi leur père, revenant d'une guerre lointaine, se trouva en ce moment sur le chemin de cette femme.
Surpris d'entendre sortir du panier qu'elle cherchait à cacher des vagissements plaintifs, il lui demanda où elle allait et ce qu'elle portait. La gardienne épouvantée, se précipita, les larmes aux yeux aux genoux du roi, et lui faisant l'aveu complet du crime dont elle était chargée, elle le supplia de détourner d'elle sa colère, parce qu'elle n'était que l'instrument de la reine à laquelle elle était forcée d'obéir.
Dans le premier moment de son indignation, le roi songea à punir de mort cette malheureuse femme, mais touché de son repentir et de sa douleur, il voulut bien lui pardonner, en exigeant d'elle qu'elle laissât croire à la reine que le crime était consommé, et qu'elle se mit en quête de sept bonnes nourrices.
Tout fut fait comme le voulait le roi, et les sept garçons, confiés à d'excellentes nourrices, furent élevés dans la sagesse et grandirent en force, en beauté et en vertus.
Quand ils furent assez grands et assez forts pour n'avoir plus rien à craindre de la méchanceté de leur mère, le roi voulut les reconnaître et les élever au rang qui leur était dû. Il les fit tous habiller de neuf et commanda de les amener au palais. Dès qu'ils furent en sa présence, le roi manda la reine et lui dit:
--Examinez bien ces jeunes gens, madame, et dites-moi si vous en avez souvenir.
--Nullement, dit la reine, aucun d'eux ne m'est connu, et pourtant, sire, leur vue me trouble.
--Ce qui vous trouble, madame, dit le roi, c'est le remords; car ces jeunes gens sont vos enfants et aussi les miens, enfants dont vous avez eu la cruauté d'ordonner la mort et que moi, j'ai pu sauver. L'heure de la justice a sonné pour vous et vous allez mourir... Quant à vous, mes enfants, continua le roi, non seulement je vous reconnais et vous replace au rang qui vous appartient, mais encore je fais le serment solennel de satisfaire au premier voeu que vous voudrez bien exprimer.