Petite légende dorée de la Haute-Bretagne
Chapter 3
Aussitôt une langue de terrain sembla sortir du fond de la mer, et forma une sorte de route, sur laquelle le saint marcha à pied sec.
Quand il fut passé sur la terre ferme, il se retourna et dit:
--Tant que le monde sera monde, ceci existera.
C'est depuis ce temps que la paroisse de Saint-Jacut est devenue une presqu'île.
À la vue de ce miracle, les Jaguens cessèrent de persécuter le saint, et quand il mourut, ils les avait presque tous convertis à la foi chrétienne.
(_Recueilli à Saint-Cast par François Marquer._)
* * *
On m'a montré à Saint-Jacut, il y a environ vingt-cinq ans, un rocher isolé qui, vers son milieu, avait une dépression, et l'on disait que c'était la marque de la corde du bateau de saint Jacut.
Saint Jacut, prince de Domnonée, premier abbé du monastère qui porte son nom, Ve siècle (5 mars), est le patron de Saint-Jacut-du-Mené, de Saint-Jacut-de-la-Mer, de Saint-Jacut-sur-Ars; ancien patron de Gicquelleau, il a des chapelles à Dirinon et à Plestin.
Ce saint figure aussi dans une légende du Morbihan, intitulée les Sept Saints, qu'on trouvera plus loin.
IX
Saint Cieux
On trouva saint Cieux dans un rocher, où l'on montre encore son berceau et l'empreinte de son premier pas. Il était en effet tout petit, et personne ne savait d'où il venait.
Quand il fut en âge de gagner sa vie, il devint pêcheur, et tout en faisant son métier, il se mit à prêcher la religion chrétienne, mais il rencontra de mauvaises gens qui le tuèrent sur la falaise vis-à-vis la pointe Saint-Martin.
À l'endroit où tomba saint Cieux, il y avait une grande tache de sang, et l'on y voit encore une traînée rouge; on dit dans le pays que c'est le sang de saint Cieux.
Au temps jadis, on y planta une croix; mais comme la mer rongeait la falaise, on la transporta plus haut, à l'endroit où on la voit actuellement, et qui est un peu plus éloigné du rivage.
(_Tradition orale de Lancieux_)
D'après Jollivet (_Les Côtes-du-Nord_, t. II, p. 338), on montre près du rocher appelé Berceau de saint Cieux, le sentier qu'il gravit, sur le bord duquel est placée une croix qui porte son nom. Tout près sont un port et une fontaine, dits aussi de saint Cieux. La fontaine se nomme aussi «mine d'eau», et comme l'eau qui s'en échappe tombe en gouttes ressemblant à des pleurs, on a nommé celles-ci «les larmes de saint Cieux».
On raconte à Lancieux une autre légende assez différente:
Il y avait une fois huit frères qui vinrent d'Angleterre en Bretagne, pour y prêcher la religion chrétienne: c'étaient saint Cast, saint Jacut, saint Cieux, saint Briac, saint Lunaire, saint Enogat, saint Malo et saint Servan. Saint Cieux débarqua à l'endroit qu'on appelle le port Saint-Cieux.
Il bâtit l'église de Lancieux, qui était jadis sur une butte, auprès du moulin de la Touche, sur la route de Ploubalay. Quelque temps après la mort de saint Cieux, on transporta son corps dans l'église qu'il avait bâtie; mais le lendemain, on le trouva sur le bord de la falaise. On le rapporta plusieurs fois dans l'église, mais comme on le retrouvait toujours le lendemain au bord de la mer, on comprit qu'il voulait que l'église fût à l'endroit où on la voit aujourd'hui; dès que le corps du saint eut été mis dans l'église neuve, il resta tranquille dans sa tombe.
Pendant la Révolution, toutes les statues des saints qui ornaient l'église furent brûlées, mais on eut beau mettre dans le feu celle de saint Cieux qui est au-dessus de l'autel, on ne put parvenir à la brûler.
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Les récits relatifs à saint Cieux et à saint Lunaire, ont été recueillis en 1884, à Lancieux, par Mlle Marthe Gesnys, ma nièce, alors âgée de treize ans.
L'épisode du saint qui ne veut rester que dans le lieu qu'il a choisi, est fréquent dans les légendes religieuses de tous les pays; ici cette préférence sert à expliquer pourquoi l'église actuelle est à l'une des extrémités de la paroisse. On remarquera que les huit frères prétendus sont exactement dans l'ordre qu'occupent--en partant de Saint-Cast--les paroisses qui portent leur nom. Le nom de saint Servan a peut-être été ajouté à une époque moderne; comme dans les légendes similaires les saints devaient être au nombre de sept.
Saint Cieux, ou Cieu, disciple de saint Brieuc, VIe siècle (26 mars), est invoqué dans les nécessités publiques. Il est le patron de Lancieux.
X
Le pied de saint Cast
Il était une fois un saint qui vint de l'Irlande en Bretagne pour y prêcher la religion chrétienne. Il débarqua au pays qui porte maintenant le nom de Saint-Cast, mais les habitants, le prenant pour un pirate, voulurent le chasser. Le saint les rassura et se fit connaître à eux.
Alors le seigneur du pays le fit appeler et lui dit:
--Puisque tu es saint et que tu te prétends envoyé par Dieu, opère un miracle et nous croirons en toi.
--Hé bien, répondit saint Cast, pour prouver la vérité de ce que j'ai dit, j'imprimerai mon pied sur le rocher, à l'endroit où je suis débarqué.
Suivi du seigneur et d'une foule de gens, il descendit la falaise et, étant arrivé au rocher sur lequel il était sauté en abordant, il frappa du pied, et la marque resta empreinte sur le rocher.
--Tant que le monde sera monde, dit saint Cast, mes pieds resteront marqués ici.
Le seigneur fut si étonné de ce prodige, qu'il emmena saint Cast à son château, et lui donna un terrain sur lequel il fit bâtir l'église.
(_Conté en 1885, par François Marquer, de Saint-Cast_).
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En haut du sentier qui monte de la belle grève de Saint-Cast au village de l'Isle, on voit sur le rocher une empreinte longue de cinquante centimètres environ, dont la forme rappelle en effet celle d'un grand pied. Dans le Morbihan, saint Cado, évêque et martyr, VIe siècle (1er novembre), a laissé, près d'Étel, une empreinte ayant à peu près la forme d'un pied de grandeur plus qu'humaine; elle est entourée d'une grille et l'on a élevé à côté une croix; c'est la glissade que fit saint Cado lorsqu'il s'élança, pour empêcher le diable de détruire le pont que Satan avait bâti.
La légende suivante attribue à l'empreinte du pied de saint Cast une origine moins élevée.
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Un jour saint Cast se promenait sur les rochers de l'Isle en compagnie d'un cordonnier, son ami. Comme il sautait d'une pierre sur l'autre, ses souliers, qui s'étaient usés à l'eau de mer, se déchirèrent et il resta les pieds nus. Il dit à son cordonnier:
--Il faudra me faire une paire de souliers, prends-moi mesure avant de me quitter.
Alors saint Cast posa le pied sur un rocher de la falaise, et il dit au cordonnier de marquer, car il n'avait pas de mesure avec lui; mais le cordonnier ne pouvait rien tracer sur le rocher. Saint Cast frappa du pied sur la pierre, qui s'enfonça comme de la vase mouillée, et il dit:
--Maintenant, tu peux mesurer à ton aise la longueur et la largeur de mon pied; car, tant que le monde sera monde, sa marque restera ici.
(_Conté en 1888 par François Marquer_).
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Le calendrier breton place au 5 juillet saint Cast, évêque. Il y a une assemblée assez fréquentée au bourg de Saint-Cast, le second dimanche après la Saint-Pierre, elle porte le nom de la «Saint-Cast-Saint-Lunaire;» ce saint est le deuxième patron de la paroisse. Tout près de l'église est une fontaine dite de saint Cast; autrefois en y allait puiser de l'eau pour les personnes qui avaient mal aux yeux. Cette pratique, qui semble tombée en désuétude, se rattachait peut-être au culte de saint Lunaire, l'autre patron de la paroisse.
XI
Saint Lunaire
Lorsque saint Lunaire quitta l'Irlande pour venir prêcher l'Évangile en Bretagne, il s'embarqua seul sur un petit navire, et mit le cap sur la côte bretonne. Pendant trois jours il vécut heureux comme un roi; mais, le quatrième, il fut entouré d'une brume si épaisse, qu'il ne pouvait plus reconnaître son chemin. Il se mit fort en colère contre la brume qui lui barrait la route, et, prenant son sabre, il le lui lança comme à une ennemie. Aussitôt elle disparut, et saint Lunaire put arriver à l'endroit qui porte aujourd'hui son nom; et il aborda sur les rochers du Décollé, où l'on aperçoit l'empreinte de ses souliers.
Depuis ce temps les marins le nomment le patron de la brume, et ils l'invoquent quand elle les incommode.
(_Conté en 1888 par Pierre Le Clerc, de Saint-Cast_).
Voici l'incantation que les marins adressent à la brume:
Brume, disparais de la mer, Ou tu seras coupée par la moitié, Avec un couteau d'acier.
Au hameau de Pontual, en Saint-Lunaire, on montre une pierre qui servit à amarrer le bateau du saint quand il vint évangéliser ce pays; une autre pierre en forme de prie-Dieu, au-dessus du village des Landes, passe pour avoir servi au même usage. (P. BÉZIER. _Inventaire des mégalithes de l'Ille-et-Vilaine_, p, 70-71).
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Sur le littoral on raconte encore l'épisode suivant de la vie du saint:
Au temps jadis, quand saint Lunaire vint prêcher la religion chrétienne sur les côtes de Bretagne, il apportait avec lui une pierre sacrée, pour la placer sur l'autel qu'il voulait ériger. Mais il la perdit, et comme il ne pouvait la retrouver, il était chagrin et se tourmentait beaucoup. Alors il se mit à prier Dieu, et une colombe la lui rapporta. C'est alors qu'il commença à construire une église.
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Dans la vie de saint Lunaire, cet épisode figure aussi, avec quelques variantes: Pendant l'ouragan qui assaillit son navire, Lunaire dormait, et les matelots jetèrent à la mer son bagage, parmi lequel se trouvait son autel portatif. Le saint en fut vivement affligé; mais quand il prit terre, en Armorique, deux colombes plus blanches que neige arrivèrent de la mer, tenant entre leurs pattes son autel qu'elles déposèrent à ses pieds. Au dernier siècle, le trésor de la paroisse conservait encore cette pierre sacrée, et pendant tout le moyen âge, on crut qu'un faux serment fait sur cette relique entraînait dans l'année même la mort du jureur.
M. A. de la Borderie a publié en 1881, sous le titre de: _Saint-Lunaire, son histoire, son église, ses monuments_, une monographie extrêmement intéressante, dans laquelle il fait ressortir le rôle civilisateur et défricheur du saint, rôle que la tradition populaire a oublié. C'est à cet ouvrage que nous avons emprunté ceux des détails ci-dessus qui ne figurent pas dans la tradition orale. Il est orné de gravures représentant, vu de face et de profil, le tombeau de saint Lunaire, dans l'ancienne église. Nous avons reproduit en entier la vue du profil, et seulement la partie supérieure de l'effigie vue de face, celle où la colombe rapporte l'autel; le bâton épiscopal s'enfonce dans la gueule d'un monstre.
D'après la légende locale, on a maintes fois essayé de soulever la pierre tombale du saint; elle paraissait si lourde que l'on était contraint toujours d'y renoncer.
Le culte de ce saint est très répandu en Haute-Bretagne; lorsque les marins de Saint-Cast passent devant le dangereux passage du Décollé, ils récitent un _Pater_ et un _Ave_, et disent:
Saint Lunaire, Préservez-nous du naufrage en mer.
Il est le patron des églises paroissiales de Saint-Lunaire, Le Loscouët, Miniac-sous-Bécherel, Saint-Lormel, second patron de Saint-Cast, et il a une chapelle à Plouër; à la Chapelle-Blanche (Côtes-du-Nord) est un ruisseau dit de saint Lunaire, et une croix qui porte son nom a été récemment érigée sur la pointe du Décollé. Sa fête est célébrée en général le premier jour de juillet ou le premier dimanche de juillet, et il est invoqué pour les maux d'yeux; au Quiou, près Dinan, à Saint-Lunaire et au Loscouët, les malades viennent se laver à des fontaines placées sous son invocation; à Saint-Lormel, l'eau dont ils se servent provient d'un puits placé sous la chaire de l'église.
Au Loscouët, la statuette du saint était dans une niche située sous le pont du Men; elle fut enlevée par une crue d'eau, et une bonne femme, qui la trouva dans un saule, l'emporta pieusement chez elle; mais le saint ne voulut pas y rester, et quelque temps après on le retrouva dans sa niche où il était retourné de lui-même. (_Revue des Traditions populaires_, t. VII, p. 91, 105).
XII
Saint Goustan
Au temps jadis, saint Goustan arriva à la côte du Croisic au milieu d'une tempête; il se noya, et son cadavre fut trouvé sur le rocher qui supporte le pignon Nord-Ouest de la vieille chapelle.
On reconnut qu'il était saint, et l'on voulut lui élever une chapelle à cet endroit même; d'abord on la construisit de façon qu'elle entourait le rocher; mais les murs tombèrent. On en bâtit ensuite une autre qui n'était pas sur le rocher; elle ne résista pas d'avantage. C'est alors qu'on prit le parti de construire un des pignons sur le rocher même, de façon qu'une partie du rocher se trouve en dedans et une autre partie en dehors. Depuis ce temps la chapelle a résisté.
On voit à l'intérieur une cavité qui est l'endroit où le corps du saint a été trouvé, et on y remarque l'empreinte de ses pieds.
Les habitants des environs du Croisic (Bourg-de-Batz et villages voisins), viennent encore rouler leurs petits enfants sur la partie extérieure du rocher, puis les portant dans les bras, font trois fois le tour de la chapelle en récitant des prières, afin que par l'intervention du saint leurs enfants se mettent à marcher.
Le lundi de Pâques, les jeunes gens et les jeunes filles, placés à deux pas de l'ouverture, viennent jeter une épingle dans une fente du volet d'une des petites ouvertures de la chapelle. Si l'épingle passe du premier coup dans la fente, le mariage doit avoir lieu dans l'année, sinon il est reculé d'autant d'années que l'on a essayé en vain de faire passer l'épingle.
(_Recueilli en 1892 par M. Maillard, conducteur des Ponts-et-Chaussées au Croisic, et communiqué par M. René Kerviler_).
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Ogée rapporte, d'après Caillo jeune, que l'on avait voulu construire la chapelle ailleurs que sur le rocher, mais que chaque nuit l'ouvrage était détruit. On comprit qu'il fallait la bâtir sur le rocher où saint Goustan abordant au Croisic avait laissé l'empreinte de son corps.
Les femmes des marins y viennent en pèlerinage, bien qu'elle soit au milieu du corps-de-garde, quand elles veulent obtenir que les vents cessent de souffler du sud. Quand, au contraire, elles veulent que le vent cesse de souffler du nord, c'est au Crucifix que se font les neuvaines. Cette chapelle a été démolie l'an dernier.
Saint Goustan, solitaire, VIIe siècle (28 novembre), est le patron d'Auray, d'Hoedic, de Saint-Gildas de Ruys.
XIII
Les pas de la Vierge
Après avoir franchi la chaussée de l'étang Priou, à la sortie de Moncontour, on gravit, pour atteindre le haut de la colline sur laquelle est bâtie la chapelle de Notre-Dame-du-Haut, un sentier qui passe sur les rochers qui s'étagent tout le long du coteau. La sainte famille fuyant la colère d'Hérode, a suivi ce chemin pour se rendre en Egypte, et elle y a laissé des traces de son passage; sur le premier rocher on remarque une empreinte de pied d'enfant: la sainte Vierge, fatiguée de porter le petit Jésus, le déposa un instant à terre, et l'empreinte du petit pied y est restée gravée.
Un peu plus loin, la Vierge tomba de fatigue sur un rocher, et sa jambe y est restée empreinte; la marque toutefois affecte la forme d'une cuisse plutôt que celle d'une jambe. Autrefois les vieillards se mettaient à genoux dans ces deux endroits, et après avoir nettoyé les deux empreintes, ils les baisaient respectueusement. J'ai, dans mon enfance, été maintes fois témoin de cette scène de dévotion, qui est aujourd'hui tombée en désuétude. Du reste un exhaussement du chemin a enfoui cette empreinte.
À quelques pas de là on voit une pierre en forme de chaise; la sainte Vierge s'y reposa, et y donna à boire à l'enfant Jésus: une goutte de lait qui tomba sur le granit s'y est pétrifiée; c'est elle qui a produit la tache blanche que l'on remarque sur la paroi du rocher.
(_Recueilli par M. J. Carlo_).
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À Cesson le pas de la Vierge est un étroit sentier pratiqué dans la montagne, que l'herbe ne recouvre jamais et par lequel la mère de notre Seigneur gravit un jour la côte. Elle était rendue de fatigue, et s'arrêtant au lieu où depuis on lui bâtit une chapelle, elle dit à saint Syphorien qui l'accompagnait: «Nous avons bien assez monté, cessons», d'où le nom de la commune de Cesson.
(HABASQUE. _Notions historiques sur les Côtes-du-Nord_, t. II, p. 313).
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Habasque ajoute que de son temps cette tradition était connue de tous les habitants du bourg; mes amis de Saint-Brieuc m'ont assuré qu'elle était encore populaire.
À Ménéac on montre trois vestiges que les pieds de la sainte Vierge ont imprimés sur une roche, et, quand les petits enfants tardent trop à marcher, on leur met les pieds dans ce creux.
(MAHÉ, _Antiquités du Morbihan_, p. 445.)
XIV
Le saut de saint Valay
Un jour que le bienheureux saint Valay était venu reprocher aux femmes de la rue Saint-Malo leur mauvaise langue et leur conduite légère, celles-ci se mirent en colère et elles prirent des pierres pour les lui jeter.
Le saint s'enfuit le plus vite qu'il put; mais les femmes couraient aussi bien que lui, et elles étaient sur le point de l'atteindre, quand il arriva sur le bord de la vallée des Réhories; alors il invoqua le bon Dieu, prit son élan, et franchissant d'un bond la vallée, il alla retomber de l'autre côté sur un rocher où l'on montre encore l'empreinte de ses pieds.
Mais les femmes le poursuivaient toujours; alors il prit un autre élan, et, traversant la vallée où coule la Rance, il alla tomber de l'autre côté de la rivière, à Lanvallay. C'est en mémoire de ce saut que Lanvallay porte ce nom; car on l'appela d'abord l'Élan Vallay, en mémoire de l'élan prodigieux que le saint avait dû prendre pour franchir cette distance.
(_Recueilli à Dinan en 1885._)
Suivant un autre récit, des voleurs poursuivaient saint Valay, et ils étaient sur le point de l'atteindre, quand il se recommanda à Dieu et s'élança pour franchir la vallée; des anges le soutinrent, et il se trouva, debout, sans avoir éprouvé aucun mal, à l'endroit où son pied est encore marqué.
(PAUL SÉBILLOT, _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_, t. I, p. 335).
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Saint Valay, religieux de Landévennec, Ve siècle (12 juillet), est le patron primitif de Lanvallay, de Ploubalay, et d'un village à Hénon, canton de Moncontour, appelé la ville Balay. Une chapelle, aujourd'hui détruite, lui était dédiée, non loin de l'endroit où est bâtie la maison de campagne de Saint-Valay, près Dinan. Je n'ai pas besoin de dire que l'étymologie donnée par le premier conte est fantaisiste.
La légende attribue à saint Michel un saut encore plus miraculeux. Lorsqu'il se disputait avec le diable pour savoir qui nommerait le Mont, ils convinrent de faire l'essai de leur puissance. L'épreuve consistait à franchir d'un bond l'espace qui sépare le Mont-Dol du Mont Saint-Michel. Le diable tomba dans l'eau, mais l'archange, soutenu par ses ailes, alla se placer sans effort sur le sommet du mont. On montre au Mont-Dol l'empreinte du pied de l'archange sur un bloc de rocher, et à côté, la marque du pied fourchu de Satan.
XV
Les saints et les mégalithes
Plusieurs des nombreux mégalithes ou des pierres à légendes de la Haute-Bretagne portent des noms de saints, et des récits populaires attribuent à l'intervention des bienheureux les circonstances merveilleuses de leur érection, les particularités remarquables qu'ils présentent, ou les empreintes naturelles ou artificielles que l'on y remarque.
J'ai personnellement recueilli peu de ces légendes; la plupart de celles qui figurent ici ont été relevées au cours de leurs investigations par les auteurs des Inventaires des mégalithes des Côtes-du-Nord, de l'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure, qui leur ont, avec beaucoup de raison, donné place dans leurs publications. Les deux principaux saints qui figurent dans les fragments que je réunis ici sont saint Michel et saint Martin.
La beauté et l'importance du Mont Saint-Michel ont assez frappé les esprits, pour que, sur les deux rives du Couesnon, on en ait attribué la construction, soit au diable, soit à la collaboration de l'Archange et de Satan, les deux rivaux qui représentent le dualisme du bien et du mal, du ciel et de l'enfer. Suivant une légende très connue en Haute-Bretagne et en Basse-Normandie, le Mont aurait été bâti par le diable à la suite d'une gageure avec saint Michel, où chacun d'eux devait montrer sa puissance; saint Michel bâtit en une nuit un merveilleux palais de glace, le diable construit le Mont; saint Michel trompe le diable, soit en lui proposant un échange, comme dans la légende normande, soit en dessinant avec le bras une croix qui chasse à jamais le démon de l'édifice qu'il avait bâti[1].
Pour construire sa merveilleuse bâtisse, Satan avait eu besoin de puiser dans beaucoup de carrières; c'est pour cela que l'on rencontre un assez grand nombre de pierres qui étaient destinées au Mont, et qui, pour des raisons diverses, n'ont point été transportées à pied d'oeuvre.
À Bazouges-sous-Hédé et à Dingé, des menhirs passent pour être des matériaux que le diable y portait. Les empreintes sont celles de la sangle qui se rompit et le força à les laisser où on les voit aujourd'hui, de son dos et de ses doigts; à Plerguer, un rocher présente des creux qui sont les marques laissées par le diable lorsqu'il essaya de l'emporter; à Vieuxviel un menhir est tombé de son bissac; à Mellé, à Saint-Étienne-en-Coglès, à Parigné, des pierres ont été laissées par le diable lorsqu'il bâtissait le Mont Saint-Michel, et qu'on lui eut crié qu'il n'en fallait plus; une pierre du diable, à Louvigné-du-Désert, porte l'empreinte des efforts inutiles que le démon fit alors pour la détacher.
(P. BÉZIER, _Inventaire des Mégalithes de l'Ille-et-Villaine_, p. 9, 62, 110, 114, 115, 99).
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En Haute-Bretagne saint Martin n'a pas la prodigieuse popularité dont il jouit encore dans une grande partie de la France, surtout vers le centre; on rencontre toutefois son nom, associé à certains mégalithes. Comme dans une partie de la Haute-Bretagne saint Martin de Vertou est très connu, il est possible qu'il s'agisse parfois de ce dernier saint et non du grand apôtre des Gaules.
La pierre du diable, à Orgères d'après une légende, très suspecte en ce qui concerne tout au moins le nom du discobole, fut lancée par la druidesse Irmanda contre saint Martin évangélisant le pays et les creux que l'on remarque sur la pierre sont l'empreinte des mains de la druidesse.
À Iffendic une pierre à bassin, située à la queue de l'étang de Tromelin, est connue sous le nom de Pas-de-Saint-Martin; les gens du pays prétendent que l'excavation que l'on voit dans sa partie médiane est l'empreinte de l'un des pieds du saint. On s'y rend en pèlerinage pour la guérison de la fièvre, et l'on dépose dans le pas des pièces de monnaie et de petites croix de bois.
(P. BÉZIER, l. c., p. 9, 222).
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Entre le Clion et Pornic, se trouve une vallée très agréable, où l'on voit la fontaine dite de Saint-Martin, lieu de pèlerinage pour beaucoup de gens de la région. On lui attribue des propriétés merveilleuses et multiples. Une quantité considérable de petites croix de bois entoure la source qui sort du rocher.
D'après la légende, saint Martin vint visiter le pays, monté sur son cheval; celui-ci frappa la terre d'un coup de sabot et la source jaillit sous le choc.
(_Revue des Traditions populaires_, t. IX, p. 619).
À Mégrit, une pierre posée à la surface du sol porte le nom de Pierre de Saint-Patrice; elle est percée dans toute sa longueur. C'est dans ce trou que, d'après la légende, saint Patrice s'est caché pendant longtemps.
(E. DE LA CHENELIÈRE. _Inventaire des Mégalithes des Côtes-du-Nord_, p. 3).
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