Petite légende dorée de la Haute-Bretagne

Chapter 2

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Elle pleura beaucoup son mari, et avec les sept enfants qu'elle avait eus de son mariage, elle se retira dans son village, où elle continua la vie d'une sainte. Quand elle mourut, on l'enterra dans la chapelle où elle avait coutume de prier, et depuis les gens du pays l'invoquent sous le nom de sainte Blanche.

Ses enfants furent tous les sept des évêques et des saints, et s'ils ne sont pas morts ils vivent encore.

(_Conté en 1884, par François Marquer, de Saint-Cast_).

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Dans cette légende, où l'on trouve un singulier mélange d'anachronismes et d'emprunts à l'histoire populaire des guerres avec les Anglais, sainte Blanche est un personnage en chair et en os, une sorte de Jeanne d'Arc maritime: dans le récit suivant, ce n'est plus une sainte, c'est la statue elle-même, qui est funeste aux Anglais et opère des miracles.

II

La statue de sainte Blanche

Au temps jadis, lorsque les Anglais enlevaient les pêcheurs avec leurs bateaux, et qu'ils volaient les saints dans les églises, la statue de sainte Blanche, qui se trouvait à sa chapelle de l'Isle en Saint-Cast, fut mise sur un de leurs navires pour être transportée en Angleterre.

Pendant la traversée, les Anglais lui firent mille affronts, et même ils lui coupèrent deux doigts, au moment où le navire entrait dans le port de Londres. Mais la statue sauta par dessus le bord, et elle se mit à marcher sur l'eau comme une personne vivante. À cette vue, les Anglais furent saisis d'épouvante, et ils firent feu sur elle; mais au même instant le tonnerre tomba sur le vaisseau, qui fut mis en pièces, et les hommes qui le montaient furent brûlés ou noyés. C'est alors que les Anglais crurent que sainte Blanche était vraiment puissante, et qu'il ne faisait pas bon se moquer d'elle.

Cependant la statue continua sa route pour retourner à sa chapelle, et partout où ses pieds ont touché la mer, les traces sont restées sur l'eau, qui est plus claire que partout ailleurs; c'est ce qu'on appelle encore aujourd'hui le «Chemin de sainte Blanche».

Quand les habitants de Saint-Cast apprirent que leur sainte avait échappé aux Anglais, ils coururent à la chapelle, et furent bien heureux de la retrouver à la place même où elle était avant d'avoir été enlevée.

Mais les Anglais étaient furieux contre elle, parce qu'elle avait fait tomber le tonnerre sur leurs compagnons, et ils revinrent à Saint-Cast pour enlever de nouveau sainte Blanche et la brûler. Alors, la statue qui connaissait leurs projets, se cacha dans une cheminée, et ils ne purent la trouver. Quand les Anglais furent partis, elle sortit de sa cachette et alla se remettre à sa place; mais la fumée l'avait noircie, et les gens de l'Isle, qui croyaient que leur sainte revenait encore d'Angleterre disaient: «Ce n'est plus sainte Blanche, mais sainte Noire».

(_Conté en 1883 par François Marquer_).

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D'après une autre version, dès que la sainte eut mis le pied en Angleterre, elle disparut si subitement qu'on ne sut ce qu'elle était devenue. Elle traversa pourtant la mer, et de Saint-Cast on la vit marcher sur l'eau. Quand elle aborda, elle n'avait point les pieds mouillés, et elle alla d'elle-même se replacer dans sa niche, qui était alors dans une vieille maison. Celle-ci s'écroula, mais la statue n'eut d'autre mal qu'une égratignure au doigt. Depuis le lieu de la côte anglaise d'où elle partit jusqu'à Saint-Cast, il y a sur la mer une trace blanche qu'on appelle le chemin de Sainte-Blanche.

* * *

La _Vie des saints de Bretagne_ fait mention d'une sainte Blanche, épouse de saint Fracan, qui vivait à Ploufragan au Ve siècle, et qui est fêtée le 30 octobre; aucun des épisodes de notre légende n'y figure.

On raconte que jadis un habitant de Saint-Cast, étant tombé dangereusement malade, fit un voeu à sainte Blanche, et lui promit de faire repeindre sa statue que la fumée avait toute noircie. Dès qu'il fut guéri, il porta la statue chez un peintre auquel il raconta sa maladie et son voeu. Le peintre lui dit que ce n'était pas difficile, et il assura à son client que dans huit jours la statue serait aussi fraîche que lorsqu'elle était neuve. Le lendemain il se mit à l'ouvrage, et ayant voulu placer un peu de peinture rose sur les joues de la sainte, il lui fut impossible de la faire tenir; après avoir essayé à plusieurs reprises, il vit bien que la sainte voulait garder son nom et qu'elle ne voulait souffrir ni rose ni rouge sur sa figure.

La statuette de sainte Blanche est encore à l'Isle de Saint-Cast; elle se trouve dans une maison située auprès de l'endroit où était sa chapelle. Elle a soixante centimètres environ de hauteur, et elle tient à la main une petite baguette. On voit souvent à côté, de petits bonnets que les mères offrent pour que leurs enfants soient préservés des croûtes à la tête.

Sainte Blanche est invoquée à Saint-Cast pour la guérison du mal blanc, qui se nomme aussi le mal Sainte-Blanche; il consiste en une infinité de petits boutons qui couvrent entièrement le corps. On vient tremper les chemises des malades à une fontaine dite de sainte Blanche, au bas de la falaise. Une chapelle et une fontaine, qui sont dédiées à cette sainte, se trouvent près de l'abbaye en ruine de Lantenac, dans la forêt de Loudéac. Elle a tous les jours de nombreux visiteurs. On y vient de fort loin, tellement l'eau est réputée favorable à la guérison de cette maladie. Il faut boire un peu de cette eau et porter une chemise qui ait été trempée dans la fontaine, et toujours séchée à l'ombre: il ne faut pas oublier une prière et l'offrande à la bienheureuse. Il est recommandé aussi de ne pas négliger le culte de saint Froumi et de saint Pontin dont les images se trouvent aux côtés de sainte Blanche. (_Revue des Traditions populaires_, t. IV, p. 164).

III

Les taches de la mer et les saints

Les légendes qui attribuent à des épisodes de la vie des saints les taches qui se voient sur la mer sont assez nombreuses en Haute-Bretagne. Aux environs de Saint-Malo on appelle «Sentes de la Vierge», des espèces de sentiers d'une couleur plus blanche, dont la teinte laiteuse tranche sur le bleu de la mer; quand on les voit distinctement, les pêcheurs se réjouissent, parce que l'on croit que c'est la trace du passage de la bonne Vierge, qui descend sur les flots agités, et passe rapidement un peu partout pour les calmer.

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M. E. Herpin a inséré dans son livre la _Côte d'Emeraude_, une légende qui se rattache au fait historique de la bataille de 1758. Bien que j'aie longtemps séjourné à Saint-Cast, je ne l'y ai jamais entendue, ce qui ne veut pas dire qu'elle y soit inconnue.

Au moment de la bataille, une belle dame blanche s'éleva dans l'air, sortant du vieux puits de Saint-Cast; c'était la sainte Vierge qui jusqu'alors avait vécu sous la forme d'une petite statue dans la niche étroite creusée dans la pierre du vieux puits. Elle s'envolait vers la mer, si vite, si vite, allant et venant au bord du rivage, qu'on eût dit un long voile de mousseline qui se déroulait sans fin, une étrange traînée de brouillard planant au ras du flot, mystérieuse, indécise, impalpable. Et à distance, ce long voile de mousseline, cette étrange traînée de brouillard semblait être la crête des dunes. Voilà pourquoi tous les canons anglais tirèrent trop haut, durant la bataille.

Les longues traînées blanches qui se croisent, s'entrelacent et se déroulent sont, dit la légende, l'ineffaçable sillage qu'a laissé sur l'azur du flot la robe miraculeuse de la Vierge lorsqu'elle glissait comme une céleste apparition, au long des vaisseaux anglais, pour leur voiler nos gars embusqués dans les dunes.

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Dans la baie de Fresnaye (Côtes-du-Nord), quand le temps est calme et la mer haute, on voit une marque blanche qu'on appelle le «Sillon de saint Germain». Voici son origine: au temps jadis la statue de ce saint, auquel est dédiée, à l'extrémité de la commune de Matignon, une chapelle, débris d'une ancienne église paroissiale et but d'un pèlerinage annuel, se trouvait à Plévenon, le jour où devait avoir lieu le pèlerinage; il faisait si mauvais temps qu'aucun bateau ne pouvait se risquer sur la mer. Pour ne pas contrarier les fidèles qui étaient venus à sa chapelle, la statue du saint se mit en mouvement, et traversa la mer toute seule. Le sillon blanc est la trace de ses pas. Dans la même baie une autre raie se nomme «Chemin de saint Jean».

À Frégéac, vers l'embouchure de la Vilaine, est la petite chapelle de saint Jacques: quelquefois, lorsque le vent souffle vers l'amont de la rivière de Vilaine, il pousse devant lui un rouleau d'écumes que les habitants du pays appellent le «Chemin de saint Jacques»: c'est la route que suivit le saint lorsque remontant la Vilaine en marchant sur les eaux, il voulut s'arrêter à Rieux.

(PAUL SÉBILLOT. _Légendes de la mer_, t. I, p. 184).

On trouvera un peu plus loin une version de cette légende plus détaillée.

IV

Saint Riowen marchant sur les eaux

Saint Riowen, moine du monastère de Redon, vers l'an 837, est devenu depuis une époque très reculée, patron de la frairie de la Haye, en Avessac, où son souvenir est encore conservé dans la dénomination du village de _Rozrion_ (tertre de Rion ou Riowen) et dans celle du _Domaine de saint Riowen_ (matrice cadastrale, section B, nº 1593).

Saint Riowen, dit la tradition locale, aimait tout particulièrement Avessac et surtout les bords de la Vilaine, qu'il remontait souvent pour venir soulager ou soigner les malheureux.

Un jour que les eaux, grossies par la marée et la tempête, avaient emporté sa petite barque pendant qu'il était à soigner un pauvre, on le vit, après une courte prière, marcher sur les eaux à pied sec, et, s'avançant sur les flots, gagner ainsi sans crainte son monastère de Redon. Aussi, est-il souvent invoqué, dans les mauvais temps, par les bateliers du Don et de la Vilaine et les pêcheurs d'anguilles de Murain.

(_Traditions locales recueillies par le marquis de l'Estourbeillon_).

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La _Vie des saints de Bretagne_ relate plusieurs miracles de personnages marchant sur l'eau, et parmi eux celui de Riowen, moine de la suite de saint Convoyon qui, n'ayant pas trouvé de bateau, traverse ainsi la Vilaine; saint Guénolé frappe la mer avec son bourdon et elle devient solide comme un chemin.

V

Saint Clément

Un jour saint Clément, portant son ancre au cou, voulut traverser la grève entre Saint-Servan et Saint-Malo; mais la grande marée le surprit, et comme le poids de son ancre l'empêchait de se sauver, il se noya.

Un an après, la mer se retira plus que d'habitude, et une femme, qui pêchait au bas de l'eau, vit le corps de saint Clément étendu auprès d'un rocher, et aussi frais que s'il venait de se noyer. Elle reconnut qu'il était saint, et posant son enfant, qu'elle avait amené avec elle, elle s'agenouilla auprès du cadavre et pria jusqu'à ce que la mer vint mouiller ses pieds. Elle n'eut que le temps de s'enfuir en toute hâte, oubliant son enfant près du corps du saint.

L'année suivante la mer se retira encore, et la femme vint au bas de l'eau, à l'endroit où elle avait vu le corps de saint Clément. Lorsqu'elle y arriva, son fils dormait à la place où elle l'avait laissé un an auparavant; bientôt il se réveilla, se frotta les yeux et se mit à appeler sa mère.

On assure aussi que lorsque saint Clément fut noyé il surgit une chapelle auprès de son corps.

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Ce récit, qui a été recueilli dans les environs de Saint-Malo, diffère, par les détails seulement, d'un épisode de la vie de saint Clément qu'on peut lire dans la _Légende dorée_ (éd. Brunet, t. II, p. 205-6). Dans la version de Jacques de Voragine, le saint, au lieu de se noyer par accident, est jeté à la mer par un persécuteur. Le miracle de la mer qui se retire a disparu du récit populaire, qui l'a remplacé par le phénomène beaucoup plus naturel des marées d'équinoxe qui découvrent de si vastes espaces; l'épisode de l'enfant est, aux détails près, semblable à celui de la légende du littoral, qui pourrait bien avoir été empruntée à la vie de saint Clément, très populaire comme on le sait parmi les gens de la mer. Peut-être aussi a-t-il circulé un livret de colportage où la vie du saint, extraite de la _Légende dorée_, aura surtout reproduit les épisodes de la vie de saint Clément qui sont en relation avec la mer.

VI

Saint Clément et les vents

Il y avait une fois un capitaine de Saint-Cast qui sortit du port de Saint-Malo pour se rendre à Terre-Neuve. Comme il passait près du Légeon, il vit sur le rocher un homme qui appelait au secours. Il fit aussitôt mettre la chaloupe a l'eau et le naufragé fut amené à bord.

En ce temps-là il n'y avait pas de vent sur la mer, et les navires étaient obligés d'aller dans le sens du courant, ou bien on les faisait marcher à force de rames. On avait jeté l'ancre pour recueillir le naufragé, et le capitaine dit à ses matelots d'aller se coucher en attendant que la marée permît de recommencer la route. Il se trouva alors seul avec l'homme qu'il venait de sauver, et celui-ci lui dit:

--Où allez-vous, capitaine?

--À Terre-Neuve.

--À Terre-Neuve! je ne vous vois pas arrivé.

--J'arriverai avec le temps, et j'espère faire une bonne année.

--Je puis vous porter chance, dit le naufragé; mais il faut que pour cette fois, vous renonciez au voyage de Terre-Neuve.

--Quelle idée avez-vous là! s'écria le capitaine, si je ne vais pas au banc, que deviendront ma femme et mes enfants?

--Ils n'y perdront rien, bien au contraire; ramenez-moi à Saint-Malo et je vous enseignerai mon secret.

Le capitaine fit lever l'ancre et revint à Saint-Malo. Le naufragé lui dit alors:

--Vous avez entendu parler des vents, capitaine?

--Oui, et j'ai même ouï dire que le roi donnerait son plus beau vaisseau au marin qui pourrait les amener sur l'Océan.

--Hé bien! si vous voulez m'écouter, c'est vous qui aurez le beau vaisseau du roi. Vous allez partir pour le pays des vents, et ils vous suivront; mais auparavant, il faut que je vous dévoile mon secret. Lorsque j'étais sur le rocher, je me serais bien sauvé tout seul si j'avais voulu, car je suis un saint puissant et je m'appelle saint Clément; mais j'ai voulu voir si vous aviez bon coeur, et, puisque vous m'avez secouru, il est juste que je vous récompense. Approchez votre bouche de la mienne.

Le capitaine obéit, le saint lui souffla dans la bouche et lui dit:

--Depuis que les vents sont vents, c'est moi qui les gouverne et ils m'obéissent. Quand vous serez en leur présence, vous n'aurez qu'à siffler, et il vous obéiront comme à moi. Vous les ferez monter à votre bord, et quand ils seront sur l'Océan, vous aurez le beau navire du roi.

Le capitaine remercia le saint, qui disparut aussitôt. Il partit pour le pays des vents, et il fut longtemps à aller, car les marées n'étaient pas toujours favorables et les matelots se lassaient de ramer sans cesse. Enfin on arriva au pays des vents. Le capitaine descendit à terre, et quand il fut en présence des vents, il dit à Nord, leur chef:

--Capitaine, il y a longtemps que vous êtes dans ce pays, ainsi que vos matelots; j'ai reçu l'ordre de vous emmener ailleurs et je viens vous chercher.

Nord, qui ne voulait pas suivre le capitaine, se mit en colère, et lui et tous ses matelots soufflèrent sur le pauvre capitaine, qu'ils faisaient tourbillonner en l'air comme une feuille morte. Il se rappela alors le pouvoir que lui avait donné saint Clément, et il siffla de toute sa force; aussitôt les vents s'apaisèrent, devinrent doux comme des moutons, et le suivirent à bord.

Le navire ne mit pas grand temps à se rendre en France, car les vents soufflèrent constamment sur les voiles; on marchait aussi bien de flot que de jusant, et les matelots étaient joliment contents de n'avoir plus à tirer sur les avirons.

Le capitaine débarqua les vents à terre; ils se dispersèrent sur l'Océan, où depuis ils ont toujours soufflé, et grâce à eux les matelots n'ont plus besoin de ramer pour faire avancer les navires.

Le roi de France était bien content; il fit venir le capitaine et lui donna son plus beau vaisseau. Le capitaine cessa de naviguer peu de temps après, et il resta à vivre à Saint-Cast, avec sa femme et ses enfants. En reconnaissance du service que saint Clément lui avait rendu, il fit placer sa statue dans l'église paroissiale où elle est toujours restée depuis.

(PAUL SÉBILLOT. _Légendes de la Mer_, t. II, p. 136).

* * *

Lorsqu'il fait tout calme les matelots de la Haute-Bretagne invoquent souvent

Saint Clément Qui gouverne la mer et le vent.

et ils lui disent:

Bien heureux saint Clément Donnez-nous du vent.

Après avoir sifflé, ils lui font une petite prière; s'il ne se hâte pas de faire souffler la brise, ils se mettent à jurer, l'insultant et l'appelant Pierrot.

Autrefois à Saint-Cast, lorsque les marins avaient fait bonne pêche, ou s'ils n'avaient pas été contrariés dans leur voyage, ils allaient porter de la raie à saint Clément. Cette coutume est tombée en désuétude.

On racontait naguère à Saint-Cast que les marins avaient acheté une ancre à saint Clément, leur patron. Un matin, le recteur, en entrant dans l'église, s'aperçut que l'ancre était tombée des mains du saint. Il cria au miracle et sermonna ses paroissiens, leur disant que le saint abandonnait les marins. Ils vinrent tous se jeter aux pieds du saint, le priant de ne pas leur retirer sa protection. Depuis ce moment ils l'ont pris pour leur patron définitif et ne cessent de l'invoquer dans les plus grands périls. Saint Clément a sa statue dans plusieurs églises de la côte: celle qu'on voit à Saint-Cast a environ un mètre de hauteur; elle est en bois, le saint est représenté en costume de pape; il a une croix dans la main droite et une ancre à la main gauche.

VII

Saint Clément et la tempête

Au temps jadis, saint Clément résolut de traverser la mer pour aller chez les infidèles prêcher la religion chrétienne. Il se fit construire un petit bateau, à bord duquel il s'embarqua.

Pendant qu'il était sur mer, il s'éleva une violente tempête. Saint Clément tint vaillamment tête à l'ouragan et continua son voyage sans s'émouvoir. Sur sa route il rencontra un navire, et les marins qui le montaient, voyant ce petit bateau avec un seul homme dedans, crurent que c'était un naufragé; ils mirent le cap dessus, et quand ils furent à portée, le capitaine proposa au marin de le prendre à son bord. Saint Clément accepta, à la condition qu'on embarquerait aussi son canot. Le petit bateau fut hissé à bord et saint Clément monta sur le navire qui, revenant des mers de Chine, se dirigeait vers les côtes de France.

Ce n'était pas la France que saint Clément désirait visiter; mais comme le capitaine et les matelots parmi lesquels il se trouvait n'étaient pas chrétiens, il résolut, avant de les quitter, de les convertir. Il se fit d'abord connaître à eux en leur racontant la mission qu'il avait reçu de Dieu. En l'entendant ainsi parler, le capitaine et les matelots pensèrent qu'ils avaient affaire à un vieux marin que la tempête qu'il avait essuyée à bord de son petit bateau avait rendu fou; et comme le vent continuait à souffler avec rage et qu'ils avaient fort à faire, ils le laissèrent et ne firent plus attention à lui.

Le lendemain l'homme de vigie aperçut la terre, et le capitaine reconnut qu'il longeait la côte de Bretagne. La mer à cet endroit était plus houleuse qu'au large, et le vent soufflait avec plus de force que jamais. Le capitaine commanda de virer de bord, et les matelots exécutèrent la manoeuvre; mais le navire manqua à virer: ils essayèrent une seconde fois, puis une troisième; mais ce fut en vain. Le capitaine voyant qu'il était impossible de lutter contre la tempête, fit jeter les ancres dehors et amener et carguer partout; cela ne servit pas à grand'chose, car le navire une fois mouillé traînait ses ancres, et la mer et le vent le poussaient violemment vers la côte. Tout le monde à bord se considérait déjà comme perdu; seul saint Clément ne paraissait même pas y faire attention. Cependant il se dirigea vers son canot, qui était toujours sur le pont du navire, en tira une petite ancre de quinze a vingt livres qu'il étalingua (attacha) à un bout de corde et lança à la mer; les matelots le regardèrent avec pitié, car ils croyaient réellement avoir affaire à un fou; mais un moment après, à leur grande surprise, ils s'aperçurent que le navire ne bougeait plus; l'ancre de saint Clément avait mordu le fond, et de plus la tempête était calmée, et la mer, d'agitée qu'elle était, était devenue droite comme un papier. Surpris de ce miracle, le capitaine et les matelots tombèrent à genoux devant saint Clément et lui demandèrent pardon de s'être moqués de lui. Ils se convertirent tous à la foi chrétienne, et aussitôt débarqués, le capitaine emmena saint Clément à sa maison et le pria de rester avec lui, mais il refusa et quitta le pays.

Le capitaine reconnaissant envers ce saint fit bâtir une chapelle en son honneur.

(_Conté en 1892 par François Marquer_).

VIII

Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île

Au temps jadis, Saint-Jacut-de-la-Mer était une île, et le principal village, qui porte encore le nom de l'Isle, était de tous côtés entouré par l'eau. Quand il faisait mauvais temps, les Jaguens ne pouvaient communiquer avec la terre ferme et ils en étaient bien marris.

Un jour que la mer était grosse, un pêcheur de Saint-Jacut essaya d'aller en bateau à Trégon; mais il ne put y réussir, et il ramena son embarcation dans le havre. Après l'avoir solidement amarrée, il se disposait à s'en aller, quand il rencontra un bonhomme qui avait la mine d'un ancien pécheur, et qui lui demanda la charité.

--Je ne sé (suis) pas riche, répondit le Jaguen, et je n'ai brin de pain sez ma (pas de pain chez moi); mais si tu veux veni' o ma, (venir avec moi), tu mangeras des patates.

Le bonhomme accepta, et pendant trois jours le Jaguen le traita de son mieux: au bout de ce temps, l'homme se disposa à partir, et il demanda à son hôte combien il lui devait pour l'avoir nourri et couché.

--Je ne vous demande ren, répondit le pêcheur, car vous n'ez (n'avez) pas la mine pu' riche que ma, et entre pauvres gens i' faut s'entraider.

--Eh bien, mon ami, c'est Dieu qui vous récompensera, répondit le bonhomme.

Et comme le pêcheur partait pour la pêche, le saint toucha un de ses filets, et lui dit:

--Adieu, mon ami, je vous souhaite bonne chance; tâchez de prendre beaucoup de poissons; je reviendrai vous voir.

Le saint disparut, et le pêcheur alla à la mer, en maugréant un peu, car on sait qu'il ne faut pas souhaiter bonne chance à ceux qui vont à la pêche.

Pourtant à cette marée, il prit beaucoup de poissons; le lendemain il en prit encore davantage, et toutes les fois qu'il sortait, par bon ou mauvais temps, il avait autant de poissons qu'il en pouvait porter. Il était bien content, et il remarquait que les poissons se prenaient toujours dans les mêmes filets--ceux que le saint avait touchés,--et qu'ils n'avaient jamais besoin de réparation.

Bientôt il fut à l'aise, et il devint même l'homme le plus riche du pays. Il attendait toujours la visite du bonhomme, qui avait promis de venir le voir.

Un jour il le trouva à sa porte et il fut bien content; il lui offrit de demeurer pour toujours avec lui, et il lui demanda qui il était. Le saint lui raconta alors sa vie, et lui dit que Dieu l'envoyait prêcher la religion aux infidèles.

--Vous aurez besoin de courage, grand saint, lui répondit le Jaguen; car, à coup sûr, vous serez persécuté.

Le lendemain saint Jacut commença ses prédications; mais les Jaguens ne voulurent pas l'écouter, et ils le dénoncèrent au seigneur du pays, qui envoya des soldats pour se saisir de lui.

Le saint, en voyant cette troupe de gens armés, eut peur, et il s'enfuit; mais comme la mer était haute et qu'elle entourait l'île, il ne savait comment s'échapper. Arrivé sur le bord, il se mit en prière, et posant la main sur l'eau, il dit: «Je désire qu'une terre relie cette île au continent.»