Petite légende dorée de la Haute-Bretagne
Chapter 11
Il a une chapelle au milieu des ruines de l'ancien château du Teillay; sur son rustique autel, on voit le saint en habit de chasse; à ses pieds se trouve son chien fidèle, devant lui se montre le cerf mystérieux présentant la croix au-dessus de sa tête. À saint Etienne en Coglès a lieu un pèlerinage à la chapelle de saint Eustache, près de laquelle est un beau rocher à bassin; il est surtout fréquenté par les femmes qui désirent avoir des enfants, et a lieu le vendredi saint. Il y a un autre pèlerinage à Ercé en La Mée près d'une chapelle de Saint-Eustache.
LXXIV
Saint Georges
On raconte a Châtillon-en-Vendelais, que, il y a bien longtemps, un pieux laboureur voulant débarrasser les pierres, dites la Roche-Aride, des sorciers et des sorcières qui les hantaient s'était mis en prières sous un hêtre, au lieu appelé depuis Saint-Georges, et là suppliait ce grand et valeureux saint de venir avec son armée purger le pays des malins esprits qui le désolaient.
Saint Georges, à la fin se laissa toucher et vint à la tête d'une légion de cavaliers, livrer un assaut aux suppôts du diable, qui furent battus et mis en déroute.
La mêlée avait été si longue, et si rude, que les chevaux de la légion de saint Georges tarirent, tellement ils étaient altérés, une source qui coulait au pied de la Roche-Aride.
Puis saint Georges et ses glorieux compagnons, avant de retourner au Paradis, vinrent se reposer à l'ombre du hêtre sous lequel priait le laboureur.
Ce serait en mémoire du passage du saint guerrier et pour le remercier de sa puissante intervention, qu'une chapelle aurait été érigée et placée sous son vocable dans l'emplacement même du hêtre.
(BÉZIER, _Supplément à l'Inventaire_, p. 49).
Châtillon-en-Vendelais a en effet saint Georges pour patron, et son église lui est dédiée; au XIe siècle il y avait un prieuré, sous le vocable de saint Georges, qui relevait de l'abbaye de Saint-Florent.
LXXV
La Vierge sauve Lamballe
Le souterrain qui part de dessous l'église Notre-Dame, à Lamballe, va jusqu'à la mer; il a été creusé par les Anglais, qui voulaient s'emparer de la ville. Les habitants furent avertis du danger par un des saints de l'église; son doigt, qui était primitivement élevé, se baissa un peu tous les jours; on finit par le remarquer, et, ayant creusé dans la direction que montrait le saint, on trouva le souterrain.
Les Anglais furent surpris, et l'on en tua tant, qu'il y avait, dans la rue Bario, un _moulant_ de sang assez fort pour faire tourner la roue d'un moulin. Pour atteindre ceux qui étaient restés dans le fond du souterrain, on attacha des faux à deux boeufs, dans l'oreille desquels on mit de l'argent-vif (du mercure), et on les lâcha dans le souterrain, où ils mirent en pièces ce qui restait des Anglais.
C'est depuis cette défaite que les Anglais appellent Lamballe: «le traître Lamballe».
(_Recueilli à Saint-Gien en 1880_).
Il circule une autre version de cette prétendue défaite des Anglais; M. Cauret l'a recueillie, et l'a reproduite à la suite de la précédente dans les _Mémoires de la Société d'émulation des Côtes-du-Nord_, 1887.
Au-dessus de la porte d'entrée de Notre-Dame, côté ouest, à l'intérieur, le visiteur aperçoit une statue en bois, haute de deux mètres, dont la pose ne laisse pas de surprendre en pareil lieu.
La tête est légèrement renversée en arrière et nue; le bras droit est levé au-dessus de la tête; la main, un peu tendue, supporte un emblème indéchiffrable, mais pouvait aussi bien, dans le principe, agiter les grelots d'une _Folie_ que jeter le bonnet phrygien d'une Raison par dessus les moulins; le pied cambré, le bras gauche arrondi et un peu éloigné du corps ont l'air d'esquisser une figure de carmagnole.
Les vieux conteurs vous chuchotent à l'oreille que c'est une statue de la Liberté ou de la Raison, qui fut substituée a celle de la Vierge miraculeuse, pendant la grande Révolution[9]. Leurs pères ont parfaitement connu la vieille demoiselle qui servit de modèle au sculpteur, quand elle était jeune. En les poussant un peu, ils vous disent même son nom.
Toujours est-il que cette statue est restée au-dessus du maître-autel jusqu'à ces dernières années: quand on a refait les boiseries du choeur, on a remis la statue miraculeuse à sa place et on a reporté la grande aussi près que possible de la porte, sans oser la mettre dehors.
Quand on en fit la Foi, à la Restauration, on lui appuya le bras gauche sur une croix qu'elle paraît tenir malgré elle, et on substituait l'emblème qu'elle devait avoir dans la main droite celui qu'elle porte aujourd'hui.
Si l'on en croit la légende, cette statue serait le saint dont le bras s'abaissa pour indiquer le souterrain.
Les Anglais avaient pénétré dans la place et se préparaient au pillage, après avoir mis une bonne garde à l'entrée du souterrain. Ils descendaient en ville par la grande rue Notre-Dame, en rangs plus serrés que la foule qui suit le Saint-Sacrement à la Fête-Dieu. Dans leur précipitation, ils oublièrent deux énormes coulevrines chargées à mitraille, chacune contenant plus de quatre barriques de projectiles, et qu'ils avaient braquées sur la ville pour effrayer les habitants.
Une pauvre veuve, femme du peuple, priait toute seule à Notre-Dame, avec son petit enfant, quand elle vit cette grande statue lever son bras droit et tenir dans sa main une torche allumée.
Saisie de frayeur, elle sort en toute hâte, aperçoit la mèche qui fume auprès des coulevrines restées sans gardiens et la rue pleine d'assiégeants se ruant au pillage. Le geste de la statue, mais c'est l'ordre de mettre le feu, ce qu'elle s'empresse de faire. On entendit alors une détonation épouvantable et tous les Anglais furent massacrés, un peu par la mitraille et beaucoup par une puissance surnaturelle qui profita du nuage de fumée produite pour tuer le reste.
Le geste si bizarre de la main gauche aurait indiqué le souterrain aux défenseurs de la place, avant l'entrée des Anglais.
LXXVI
La Vierge de la Grand'Porte à St-Malo et la Vierge de Rennes
Un brick de Saint-Malo qui faisait voile vers les Indes aperçut un jour un objet volumineux qui flottait sur l'eau. Une chaloupe fut le chercher; c'était une caisse cerclée de fer dans laquelle se trouvait une statue de la Vierge, et l'équipage fut bien étonné de voir qu'une telle masse avait pu flotter sur l'eau. Le capitaine fit disposer une place convenable dans l'entrepont pour y placer la statue, faisant le voeu de l'offrir à la ville de Saint-Malo, aussitôt après son retour. Il voulut alors continuer sa route, mais il eut à subir une telle série d'ouragans extraordinaires, qu'il finit par comprendre que la Madone de pierre ne voulait pas aller aux Indes et avait hâte de se trouver à Saint-Malo. Aussitôt le beau brick vira de bord, bout pour bout, et grand vent arrière, fila vers le Clos-Poulet où il arrive après une très rapide traversée.
La Vierge fut portée triomphalement dans le choeur de la cathédrale où elle resta exposée plusieurs mois à la dévotion des fidèles. Ensuite, elle fut placée au-dessus de la Grand'Porte, à la place où elle est encore aujourd'hui.
(E. HERPIN, _La côte d'Emeraude_, p. 1).
* * *
On attribua à cette statue plusieurs miracles: c'est elle qui arrêta jadis l'incendie qui menaçait de détruire Saint-Malo, et une pieuse croyance raconte que jamais une calamité publique ne frappera la ville tant qu'une bougie brillera aux pieds de Notre-Dame de la Grand'Porte.
M. Harvut me communique la légende qui suit:
En 1693 et 1695 les Anglais bombardèrent la ville de Saint-Malo, mais sans résultat appréciable; dans ce même temps, on s'aperçut un jour que la Vierge de la Grand'Porte avait étendu le bras droit, et semblait, du doigt, indiquer un point de la place qui s'étend devant sa niche. Comme on craignait toujours les embûches des ennemis de la France, on fit des recherches sur le point qu'indiquait la Vierge, et on découvrit à une certaine profondeur un dépôt de matières inflammables et explosibles, munies d'une mèche se profilant au dehors, et destinées évidemment à faire sauter le quartier. Aussitôt cette découverte faite, la Vierge reprit sa position habituelle.
Dans son livre sur les rues de Saint-Malo, M. Harvut donne quelques détails sur cette statue:
Au-dessus de la porte, du côté intérieur des fortifications, existe une niche dans laquelle le Père Vincent Huby, jésuite, fit placer solennellement, en 1663, à la suite de l'incendie de 1661, une statue de la Vierge de grandeur plus que naturelle, pour mettre la ville sous l'invocation de Notre-Dame-de-Bon-Secours.
* * *
Lorsque la statue de Notre-Dame-des-Miracles fut solennellement remise en son premier et ancien autel, le P. Georges Fautrel écrivit la relation de cette cérémonie, que M. de Kerdanet a réimprimée dans son édition de la _Vie des saints de Bretagne_.
On y trouve ce passage, où il rapproche le miracle de Saint-Malo, d'un prodige plus ancien arrivé dans une autre ville de Bretagne: «Il n'est presque personne à Rennes qui ne sçache que depuis plus de trois cents ans, la ville doit sa délivrance à la sainte image de Notre-Dame des Miracles. On ne peut entrer dans Saint-Sauveur, qu'au centre et au coeur de cette église, il ne s'y remarque aussitôt une pierre assez visible qui s'élève un peu de terre et semble fermer un puits: qui ne sait ce qu'elle fait là, ne se peut empêcher d'en demander la raison. Mais la tradition apprend à tous ceux qui s'en informent que cette pierre est là pour boucher l'ouverture d'une mine que firent autrefois les Anglais ayant dessein sur la ville, dans le désespoir où ils étoient de l'emporter autrement que par surprise. De plus elle nous dit que Rennes en fut miraculeusement délivrée par la faveur de la sainte Vierge, dont l'image qui est encore la même et sur le même autel qu'elle étoit alors, par un sensible mouvement de main, montra distinctement le lieu de la mine et l'endroit par où l'ennemi prétendoit faire irruption. Et ce qui lui en ôta le moyen ce fut que la propre nuit qu'il avoit arrêtée pour l'exécution de son dessein, le peuple appelé en l'église de Saint-Sauveur, au bruit extraordinaire des cloches qui sonnèrent d'elles-mêmes à plusieurs reprises, au grand étonnement de tout le monde, deux cierges ayant apparu sur l'autel où cette sainte image est honorée, on s'aperçut aussitôt du danger où l'on étoit, et il ne fut pas difficile aux braves qui défendoient la ville de repousser ces aventuriers, qui, pour s'être engagés en cette occasion, furent ensevelis en la propre fosse qu'ils avaient faite».
LXXVII
La Vierge du Temple et les Anglais
En 1758, au moment du débarquement des Anglais en Bretagne, la statue de la Vierge du Temple suait tellement que deux hommes étaient constamment occupés à l'essuyer. On dut à son intercession de voir les Anglais rétrograder. Jamais en effet, à ce que les paysans racontèrent à Habasque vers 1832, ils ne purent dépasser le Temple, bien qu'on ne leur opposât pas de troupes. Suivant une autre légende que j'ai recueillie, la Vierge pour arrêter l'ennemi, fit grossir de telle sorte le ruisseau qui passe à cet endroit, que les Anglais ne purent le franchir.
(PAUL SÉBILLOT, _Traditions de la Haute-Bretagne_, t. I, p. 369).
La chapelle du Temple, qui est fort ancienne, est située au village de ce nom, en la paroisse de Pléboulle.
PERSONNAGES SACRÉS QUI FIGURENT DANS LA PETITE LÉGENDE DORÉE
Aaron, 162.
Abraham, 93, 151.
Amateur, 79.
André, 74.
Anne (sainte), 83.
Antoine, 75, 77, 90.
Arbrissel, 88.
Benoît de Macerac, 109.
Blanche (sainte), 1, 5.
Briac, 29.
Brigitte (sainte), 115.
Cado, 32.
Carapibo, 133.
Cast, 29, 31.
Chasné (sainte de), 135.
Cieux, 28.
Clément, 14, 16, 21.
Congard, 148.
Convoyon, 62, 154.
Corentin, 144.
Couturier, 132.
Dolay, 148.
Enogat, 29.
Eustache, 211.
Eutrope, 79.
Fiacre, 62, 65, 70.
Froumi, 8.
Gendrot, 138.
Georges, 214.
Germain, 10, 97, 151.
Gobrien, 185.
Gorgon, 148.
Goustan, 38.
Gravé, 148.
Guénolé, 13, 69.
Guillaume, 52.
Guillaume Pinchon, 157, 161, 174.
Guingalois, 67.
Guyomard, 188.
Hubert, 58.
Jacques, 11, 173.
Jacut, 24, 148.
Jean, 77.
Jésus, 172.
Job, 93.
Jugon, 164.
Lambert, 156.
Léger, 49.
Lénard, 141.
Lin, 113.
Lunaire, 29, 33, 34.
Lyphard, 60.
Malo, 29.
Marcoul, 200.
Martin, 48.
Martin de Vertou, 48, 204.
Mathurin, 79.
Maudez, 70, 72, 148.
Maurise, 157.
Mauron, 152.
Méen, 55.
Melaine, 195.
Méloir, 144.
Michel, 45.
Mirli, 98.
Morin (Pierre), 54, 106.
Notre-Dame, 95, 100, 103, 106, 114, 127, 129, 208, 216, 220, 224.
Pabu, 85.
Pataude (sainte), 134.
Patrice, 49.
Perreux, 148.
Pitié (sainte), 83.
Pontin, 8.
Quay, 189.
Riowen, 12.
Roch, 64.
Rou, 135.
Sainte aux pochons, 136.
Samson, 107, 204.
Sauveur, 171.
Servan, 29.
Suliac, 202.
Syphorien, 41.
Tudual, 85.
Valay, 43.
Viau, 50.
Victor de Campbon, 63.
Vierge (la sainte), 9, 40, 49, 95, 177, 216, 220, 224.
Volvire (Mlle de), 133.
Vran, 151.
Yves, 179, 182.
_Achevé d'imprimer_ le dix-sept avril mil huit cent quatre-vingt-dix-sept
PAR H. DALOUX
14 _bis_--RUE LOFFICIAL--14. _bis_ BAUGÉ (Maine-et-Loire)
NOTES:
[1] Cf. SÉBILLOT. _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_, t. 1, p. 326; en Berry une légende substitue saint Martin à saint Michel, et lui fait bâtir en hiver un moulin tout de glace, que le diable troque contre un moulin de pierre qu'il avait construit.
[2] Voir p. 62, une légende qui se rattache à cette roche.
[3] Village du Gouray, peu distant de la colline où se trouve la chapelle de saint Roch.
À Ménéne, au milieu d'un ancien retranchement est la chapelle en ruine de saint Roch. (CAYOT-DELANDRE, p. 340).
[4] Guillaume.
[5] Il mentionne le récit qui se faisait dans le peuple de Montfort d'une empreinte laissée par la cane sur le manteau de la cheminée de la grande salle du château.
[6] La mort des fées. _Contes populaires de la Haute-Bretagne_, 2e série, nº XX.
[7] Village de Saint-Aaron, à six kilomètres de Notre-Dame, où l'on prétend voir les ruines d'un vieux château.
[8] Voir la légende de la page 68; Mlle de Volvire mouru en odeur de sainteté, l'an 1694.
[9] D'après une communication de M. Jules Lemoine, cette statue, qui lui semble du XVIIe siècle, vient de l'abbaye de Saint-Aubin-des-Bois.