Petite légende dorée de la Haute-Bretagne

Chapter 10

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Naturellement tout ce branle-bas de combat avait attiré toutes les commères du pays. Les curieuses tendaient un cou demesuré pour voir, et aussitôt tous les cous des bonnes femmes s'allongeaient, s'allongeaient et restaient virés à gauche...

Depuis cette fameuse aventure les femmes du pays ont conservé le cou long et de travers. Si vous ne voulez pas le croire, allez-y voir. Et l'on dit en outre, que le genêt ne pousse plus dans la contrée, sans doute parce qu'il fut employé, contre le pauvre saint Quay, au mauvais usage que vous savez.

(DU LAURENS DE LA BARRE, _Nouveaux Fantômes bretons_, p. 37-46).

À partir de cet endroit, un conte de bord se greffe sur la légende: une chaloupe noire accoste le petit canot où est saint Quay, et un grand matelot, qui n'était autre que le diable, le prend avec une fourche et le hisse à bord; il lui propose un pacte, saint Quay refuse de le signer, se met en oraison et la pluie tombe; saint Quay la recueille dans son chapeau à trois cornes, la bénit et en asperge le diable et la chaloupe qui disparaît: saint Quay reste seul dans son petit risque-tout, et vient tranquillement aborder à la côte.

* * *

Bien que Du Laurens de la Barre eût l'habitude de prendre du grandes libertés à l'égard des récits populaires, j'ai donné place à celui-ci, parce qu'il réunit des éléments que l'on retrouve dans la tradition. Voici une autre légende que rapporte B. Jollivet, _Les Côtes-du-Nord_, t. I, p. 107.

La grève des Fontaines en Saint-Quay tire son nom de plusieurs sources d'eau douce qui jaillissent de la falaise. C'est là, d'après la légende, que débarqua saint Quay. Les habitants l'accueillirent très mal et voulurent le chasser à coups de genêt: aussi depuis cette époque, cette plante a cessé de croître dans la commune.

Un homme d'armes étant venu le sommer de la part du seigneur de la Ville-Mario, de s'éloigner, le saint répondit qu'il était prêt à obéir, à la condition qu'on lui rendît son bâton qu'il avait planté dans la falaise, à l'endroit d'où jaillit la première source. Mais le bâton, quelque effort qu'on fit, ne put être arraché. Saint Quay demeura donc et ses compagnons se répandirent aussitôt dans la contrée pour y prêcher la foi.

* * *

Le Dr Paul Aubry me communique la note suivante qui se rattache à l'un des traits rapportés par Du Laurens.

Saint Quay était sur une des plages de la commune qui porte aujourd'hui son nom. Là il se trouvait en butte aux avanies des infidèles. Un groupe de femmes prenait grand plaisir à suivre les péripéties de ce drame, qui se passait tout à fait au pied de la falaise. Pour le voir, quoique sur le bord du précipice, elles étaient encore obligées d'allonger le cou. Ce que voyant saint Quay, qui, en cela tout au moins, semble n'avoir pas été d'une grande charité chrétienne, leur dit: «En punition de ce que vous faites aujourd'hui, votre cou restera toujours allongé, il en sera de même de vos filles.»

La _Vie des saints de Bretagne_ ne contient aucun de ces deux épisodes; elle fait saint Ké débarquer sur la côte du Léon, et elle ne mentionne aucunement le séjour du saint aux environs de Saint-Brieuc.

Saint Ké ou Quay, évêque et confesseur, (7, _alias_ 5 novembre), Ve siècle, est invoqué pour les bestiaux. Il est le patron primitif de Languenan, le patron de Plouguerneau, Saint-Ouen, Cleden, Perros et Saint-Quay-Portrieux. Il a de nombreuses chapelles.

LXVIII

Saint Melaine

On raconte à Avessac que saint Melaine aimait dès sa jeunesse à se rendre à l'école à Rennes, au grand désespoir de sa mère qui eût de beaucoup préféré en faire un laboureur qu'un grand savant. Souvent elle lui faisait des reproches de son peu d'attrait pour les travaux des champs et de sa négligence pour la culture de leur petit domaine. Or, un jour que notre saint avait encore quitté ses bestiaux pour aller à l'école à Rennes, malgré les défenses de sa mère, et la grande distance qui séparait cette ville de sa petite chaumière de Brain, il entendit tout à coup, au milieu de la classe, sa mère qui l'appelait: Melaine! Melaine! Il en prévint aussitôt son maître qui d'abord le prit pour fou et ne voulut pas le croire, disant qu'à une pareille distance il était impossible qu'il entendit la voix de ses parents. Mais le saint insista, et ayant fait mettre au professeur sa main droite dans la sienne, son pied gauche sur le sien, celui-ci entendit aussi la voix, et, convaincu alors de la vérité, laissa à l'enfant toute liberté de s'en aller.

Melaine, à son retour, trouva sa mère fort en colère, et celle-ci, non contente de l'injurier durement, sortit pour ramasser des genêts et en fouetta longtemps notre saint.

À partir de ce jour, saint Melaine quitta son pays, et sur sa demande, par la permission de Dieu, il n'y eut plus de genêts dans la paroisse. Ainsi prit naissance le dicton encore en vogue dans la contrée:

D'empeï que sa mère le reprint, Genêt en Brain, Melaine à Brain, Jamais ne vint.

Il existe encore dans la commune d'Avessac une famille dont presque tous les membres ont sept et huit doigts à chaque main. La tradition locale prétend que cette difformité héréditaire n'est qu'une punition infligée par le ciel sur la demande de saint Melaine, un jour que celui avait vu la queue de son cheval arrachée par une personne de cette famille.

(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Légendes du pays d'Avessac_, p. 21).

Cette légende a été rapportée par Guillotin de Corson, _Récits historiques_, p. 19, sous une forme plus succinte et moins populaire; mais lui aussi l'a recueillie oralement.

Ces épisodes de la vie de saint Melaine sont les seuls que la tradition populaire semble avoir retenus; il est probable qu'elle ne connaît plus celui qui a inspiré l'image que nous reproduisons d'après l'_Histoire de Bretagne_, de M. A. de la Borderie, qui le rapporte ainsi, t. I, p. 532.

* * *

Saint Melaine mourut vers l'an 530 dans sa retraite chérie de Plaz (ou Placet), village en la paroisse de Brain près Redon, où il allait se reposer avec bonheur, des fatigues de son épiscopat. Le bruit de sa mort promptement répandu attira à Plaz les évêques des diocèses voisins, liés d'affection avec lui, Albinus d'Angers (saint Aubin), Lauto de Coutances (saint Lô), Victurius du Mans et une foule de prêtres, entre autres Marcus, disciple cher à saint Melaine.

«Après la veillée funèbre solennellement célébrée à Plaz par les évêques et le clergé, on déposa le lendemain matin le corps du pieux pontife dans une grande barque, où entrèrent les trois évêques et le prêtre Marcus. D'autres barques suivaient, chargées de peuple, chargées de prêtres, chargées des moines de Plaz chantant des psaumes et des litanies. Tout ce funèbre cortège remonta la Vilaine jusqu'à Rennes et vint prendre terre au sud de l'agglomération qui formait alors cette ville, vers le point aujourd'hui occupé par l'escalier du Cartage ou le bas de la rue de Rohan.

«Là était la muraille de l'enceinte gallo-romaine, avec sa base et ses neufs cordons de briques qui avaient valu à Rennes le nom de _Ville Rouge_. Là, contre cette muraille se dressait une tour; dans cette tour douze voleurs attendant la mort se lamentaient.--Au bruit des chants et de la procession funèbre, informés que cette pompe solennelle se déploie autour du corps du bon évêque Melanius, ces malheureux lui adressent une ardente prière, sollicitant de sa miséricorde--en ce jour où il triomphait au ciel--leur délivrance. Tout à coup, un bruit sourd et fort comme un coup de tonnerre se fait entendre, le mur de la tour se frange du haut en bas, par cette brèche les voleurs sautent vivement, et ils vont grossir le cortège funèbre de leur libérateur.»

Saint Melaine, évêque de Rennes, VIe siècle (6 novembre), invoqué dans les calamités publiques, est le patron du diocèse de Rennes et des paroisses d'Andouillé, Brain, Châtillon-sur-Seiche, Cintré, Cornillé, Domalain, Lieuron, Moëlan, Moigné, Montoir, Morlaix, Mouazé, Pacé, Rieux, Saint-Melaine, Broons, Sion, Thorigné, Les Touches. On prononce à Rennes, saint M'laine et parfois saint Blaine.

En Basse-Bretagne, il a une chapelle à Plélauf, où quelques-uns prétendent qu'il est né. Saint Melaine avait d'autres chapelles: deux à Carentoir, et une à Maroué, où existait un prieuré.

Dans la commune de Pléchâtel on découvre sur les bords d'un ruisseau les ruines de la chapelle de saint Melaine, curieuse par sa fontaine qui coule dans la muraille du chevet, au-dessous même de l'ancien autel. Les paysans de la contrée vont en pèlerinage à saint Melaine pour avoir de la pluie. Ils y portent comme offrande des pieds de cochon, et l'un des pèlerins asperge, avec l'eau de la fontaine, un morceau de bois, dernier débris du saint, en disant:

Saint Melaine, mon bon saint Melaine, Arrose-nous comme je t'arrose.

(AD. ORAIN, _Curiosités, etc. de l'Ille-et-Vilaine_, 1885, p. 5).

LXIX

Saint Marcoul

La tradition carentorienne qui s'est conservée jusqu'à nous affirme que saint Marcoul vint un jour frapper à la porte du château de la Ballue, situé sur la voie Ahès, pour demander à y loger pendant la nuit. Le seigneur de la Ballue ne voulut pas le recevoir, non plus que les nombreux habitants du village.

Alors le saint se retira, après avoir prédit aux villageois que la Ballue perdrait de son importance, et que son château s'engloutirait, ce qui est arrivé, au dire des habitants actuels de la Ballue.

De là, l'apôtre s'achemina vers un lieu où se trouvait une petite maison habitée par un pauvre couvreur. Il frappa à la porte et demanda l'hospitalité pour la nuit. Elle lui fut gracieusement offerte.

Dès le lendemain, il se mit à prêcher l'évangile à son hôte et le convertit sans peine; il en fut de même des habitants des villages voisins.

Quand le saint missionnaire revenait de ses courses apostoliques, il avait coutume, dit-on, de se reposer sur une grosse pierre placée à l'endroit où nous voyons aujourd'hui la croix de saint Marcoul, à l'entrée du bourg.

Avant de quitter ces braves gens qui l'avaient si bien reçu, Marcoul les remercia et dit à son hôte que la bénédiction de Dieu serait sur lui et sur sa maison, et que celle-ci deviendrait le centre d'un grand village, qui s'appellerait le village du Couvreur. La prédiction du saint ne tarda pas à se réaliser: en quelques années la maison du couvreur devint le village, puis le bourg de Kerentouer.

(ABBÉ LE CLAIRE, _L'ancienne paroisse de Carentoir_, 1895, p. 19-20).

À Carentoir le pré de Saint-Marcoul est près du village de la Touche Marcadé; la croix et la fontaine de saint Marcoul se trouvaient à une petite distance de l'ancienne église. Il avait une statue, faite en 1771, qui en remplaçait une plus vieille.

Saint Marcoulff, abbé de Nanteuil (VIe siècle), est le patron de Carentoir; sa fête anciennement célébrée le 7 juillet l'est actuellement le 1er mai. Pour honorer leur patron, les chapelles tréviales avaient coutume d'offrir à l'église une certaine quantité de grain, avec lequel on faisait les tourteaux de saint Marcoul, qui étaient vendus à la porte de la chapelle.

LXX

Saint Suliac et les ânes

Saint Suliac avait établi un monastère, au lieu qui porte maintenant son nom; il y avait planté des vignes et semé du blé. La Rance n'était alors qu'un faible ruisseau, qu'on traversait sur deux mâchoires d'ânes, et en face de Garot se voyait la métairie de Rigourden, dont les ânes vinrent un jour brouter l'enclos des moines; ceux-ci au bout de quelque temps s'en aperçurent et les chassèrent.

L'abbé alla reprocher au fermier sa négligence; mais celui-ci ne les garda pas mieux, et un matin l'abbé les trouva broutant sa vigne, et les frappa de sa crosse en les maudissant.

Le propriétaire alla à la recherche de ses ânes, qu'il trouva immobiles, près de l'enclos des moines, la tête retournée sur le dos; saint Suliac les délivra de cette position incommode, et les ânes s'en allèrent, mais ils firent un tel bruit que le saint pour ne plus en être incommodé, élargit la Rance et lui donna la largeur qu'elle a aujourd'hui.

On voyait naguère dans les caves du presbytère un tableau sculpté en relief, fort vieux d'après la grossièreté du travail, et représentant les ânes, la tête retournée sur le dos.

La tradition populaire ajoutait qu'une ligne tracée à l'entour du jardin et quatre petites houssines plantées aux quatre angles avaient suffi pour rendre immobiles, comme devant un mur de clôture, le ânes de Rigourden.

(Mme DE CERNY, _Saint-Suliac et ses Traditions_ (abrégé), p. 13).

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Dans la _Vie des saints de Bretagne_, éd. Kerdanet, la légende de saint Suliac est assez développée. Ce n'est qu'à partir du § 8 que l'on trouve des ressemblances entre elle et la légende ci-dessus:

«Ayant labouré une pièce de terre, il y sema du bled, lequel crust fort beau; mais le bestail qui d'ordinaire, passoit ès prochains marets se jeta une nuit dans ce champ qui n'estoit pas fermé et en gasta une partie; le matin on vint en avertir saint Suliac; il se mit en prière, et puis prit son baston, dont il traça une ligne à l'entour du champ, et aux quatre coins d'iceluy planta quatre petites houssines pour toute haye et fossé.... la nuit suivante, les mesmes animaux, sortant des marets et pasturages se voulurent jetter sur ledit champ; mais si tost qu'ils toucherent cette ligne que le saint avoit tracée, ils devinrent tous immobiles, sans se mouvoir ni se remuer non plus que s'ils eussent esté de marbre ou de bronze; le saint abbé s'en alla devers le champ, donna sa bénediction à ces animaux, et leur deffendit désormais de venir ravager son blé: ce qu'ils observerent invariablement et se retirerent dans les marets.»

Dans la vie de saint Samson, des pourceaux ayant été paître malgré la défense dans les prairies appartenant aux religieux, sont changés en boucs hideux.

(ALBERT LE GRAND, § 21).

Saint Suliac (1er octobre), abbé, VIe siècle, est le patron de la paroisse de ce nom dans l'Ille-et-Vilaine, de Sizun, de Tressigneaux; il a une chapelle à Plomodiern. Dans l'église de Saint-Suliac il est, dit-on, enterré au bas de l'épître: au-dessus est un autel où sont exposés dans des reliquaires les ossements du saint; on y fait des neuvaines pour les fièvres. Il préserve aussi les animaux des épizooties, et est invoqué pour la guérison des plaies.

Une pierre d'autel d'une chapelle qui, d'après la tradition avait été bâtie par saint Suliac lui-même, a été plusieurs fois vendue et déplacée, et est toujours revenue à la place que le saint lui avait assignée; aujourd'hui qu'elle a disparu sans qu'on sache où elle est, le peuple assure que le patron l'a cachée et qu'on ne la retrouvera que lorsqu'une église sera réédifiée là où elle était jadis. (Mme DE CERNY, l. c. p. 6, 11).

LXXI

La submersion d'Herbauge

Quand Herbauge la grande ville Sur les eaux reparaîtra, Nantes, Nantes la vieille sibylle De ses bords disparaîtra.

Autrefois il y avait a Grandlieu une ville qu'on appelait Herbauge, et qui se trouvait à la place où sont les eaux. Les gens de là étaient riches, riches, mais très mauvais; ils menaient une vie de païens et adoraient une espèce de diable tout d'or.

Voilà que saint Martin voulut les sauver; il vint dans la ville et ne trouva personne pour le loger, excepté Romain et sa femme. Il prêchait tous les jours, mais il avait beau dire et beau faire, ils continuaient tous à croire à la bête d'or.

Un soir que tout le monde était en fête, qu'on dansait et chantait dans les rues, voilà que le saint fut averti que le bon Dieu était lassé de tous ces païens et que, puisqu'ils ne voulaient pas se convertir, il allait les faire périr en noyant toute la ville. Bien vite saint Martin courut avertir Romain et sa femme, et leur dit qu'il avait permission de les emmener, mais à la condition qu'ils ne se retourneraient pas et qu'ils n'emporteraient que de quoi manger.

La femme de Romain venait justement de faire cuire une fournée; elle mit trois tourteaux sur sa tête, et avec son homme, elle suivit le saint. Il faisait tout noir, noir comme terre, et ils ne voyaient pas à un pas devant eux. Voilà qu'ils entendent un grand bruit, comme si toute la terre était en eau bouillante. La femme eut peur, elle se retourna, et tout aussitôt elle fut changée en pierre avec ses tourteaux. Romain ne l'entendant plus marcher, se retourna de même, et fut aussi lui changé en pierre. On les voit encore dans une prée au bord de l'eau à Saint Martin. Tous les ans, la veille de Noël, ceux qui pêchent en barque entendent les cloches sonner sous l'eau.

(_Conté par Nannon La Racine, à la Haye Fouassière et recueilli par M. Pitre de l'Isle du Dreneuc_).

* * *

À six cents mètres de Saint-Martin, on voit deux pierres. D'après la tradition locale, lors de la submersion d'Herbauge, une femme pétrissait son pain; elle se sauva en emportant dans une grêle ses «tourons», qui sont auprès de la grosse pierre et sont de moyenne dimension. Une autre pierre dans la même prée est le fils de la bonne femme, nommé Pierrot, qu'elle avait prié Dieu de lui laisser emmener; mais s'étant détournée, elle fut changée en pierre ainsi que le pauvre Pierrot.

(BIZEUL, _De Rezay et du pays de Rais_, p. 50).

Dans la _Vie des saints de Bretagne_, saint Martin va pour détourner de leur mauvaise vie les habitants d'Herbauge; mais il les prêche en vain, et ne trouve bon accueil que chez une bonne femme et son mari. Dieu lui ayant révélé qu'il allait punir cette ville impie, il leur commande de sortir de la ville avec lui, et de se garder bien de regarder derrière soi. «Ils n'estoient guerre loin que sainct Martin s'estant mis en oraison, il se fit un effroyable tremblement de terre, laquelle s'ouvrant, engloutit cette ville, avec ses tours, murs, chasteaux, faux-bourgs et autres appartenances qui en moins d'une heure fondirent en abyme, et en leur lieu se fit un grand lac qui s'appelle à présent le lac de Grandlieu. L'hostesse de saint Martin, oyant la fracas et le tintamarre que causoient la cheute des édifices, les cris et lamentations de ceux qui perissoient, se détourna pour regarder ce que c'estoit, sans se soucier de la deffense du saint; mais elle en fut punie sur-le-champ, ayant été convertie en une statue de pierre. (Ed. Kerdanet, p. 647).

Saint Martin de Vertou, abbé, VIe siècle (27 octobre), est le patron du Bignon, de Gorges, de Lavau, de Mouzillon, du Pertre, de Pont-Saint-Martin, de Vertou.

LXXII

Le voleur puni

À la chapelle de Notre-Dame de Bon Encontre, près Rohan, une fenêtre est murée; voici ce que racontent à ce sujet les habitants du pays.

Une nuit, certain voleur s'imaginant trouver des richesses dans la chapelle, résolut de s'y introduire; mais il avait compté sans la patronne du lieu. Lorsqu'il eut brisé le vitrail d'une des fenêtres, il fut bien surpris, une fois monté sur la muraille, de ne pouvoir plus bouger; en vain essayait-il de descendre d'un côté ou d'un autre, impossible de remuer. Le malheureux n'a jamais pu descendre depuis lors, et vous le voyez pétrifié et blotti dans la maçonnerie qui remplace la verrière défoncée par lui; il est à genoux et semble demander grâce.

Telle est la légende; voici la réalité: au XVIIIe siècle, on démolit un oratoire où se trouvait le tombeau d'un chevalier surmonté d'une statue tumulaire. La mode était alors de boucher les fenêtres avec du moellon, pour éviter l'entretien des vitraux; on employa ce pauvre chevalier à fermer en partie l'une des baies, et voilà, comme quoi il figure aujourd'hui dans la muraille qui remplit la fenêtre. Intérieurement un badigeon recouvre cette profanation; mais du dehors on distingue si bien dans la maçonnerie le personnage agenouillé, que le peuple a inventé le récit qui précède.

(GUILLOTIN DE CORSON, _Journal de Rennes_, 13 décembre 80).

LXXIII

Saint Eustache

Il y avait une fois un monsieur qui était grand chasseur, et il n'était pas chrétien. Il s'appelait Eustache. Un jour il fut à la chasse, et, ayant vu un cerf, il essaya de le tuer. Mais il ne put y réussir, et le cerf s'approcha et lui dit:

--Je suis ton Dieu, je ne te crains pas; je viens te prévenir que si tu veux être heureux, il faut te faire baptiser, toi, ta femme et tes deux enfants, sinon tu n'auras que du malheur en cette vie et dans l'autre. Si tu veux te faire baptiser, tu seras privé de tous les biens de ce monde, tu perdras ta femme et tes deux fils; mais un jour vous serez réunis tous les quatre, et heureux à jamais.

Le chasseur raconta à sa femme ce qui lui était arrivé, et elle consentit à recevoir le baptême, ainsi que ses enfants.

Peu après, ils devinrent pauvres comme les mendiants des chemins, et ils résolurent de quitter le pays. Comme ils étaient sur le point de s'embarquer, et qu'ils n'avaient pas de quoi payer le passage, le capitaine dit au mari:

--Si tu veux laisser ta femme, je te donnerai le passage à toi et à tes deux fils.

Comme Eustache savait qu'il était destiné à perdre sa femme, il la laissa au capitaine et s'embarqua avec ses deux fils. Ils abordèrent en pays étranger, et se trouvèrent au milieu d'une petite forêt, où ils s'endormirent tous les trois. À son réveil, le chasseur ne retrouva plus ses deux fils; il en fut bien chagrin. Mais comme il n'avait pas de quoi manger, il demanda de l'ouvrage dans une ferme, où on l'employa aux besognes les plus grossières.

Il survint une grande guerre, et Eustache, ayant été reconnu pour un guerrier de mérite, devint capitaine; ses fils étaient soldats dans son armée.

Un jour qu'ils se promenaient dans la campagne, ils rencontrèrent leur mère qui ne les reconnut pas; ils lui demandèrent qui elle était. Elle leur dit son nom, et leur raconta comment elle avait perdu son mari et ses petits garçons, puis, qu'ayant été retenue à bord d'un navire, le capitaine, qui avait voulu lui faire violence, avait été tué d'un coup de tonnerre. «Maintenant, dit-elle, je cherche mon mari et mes petits enfants, car je crois qu'ils ne sont pas morts».

--C'est nous qui sommes vos enfants, lui dirent les deux soldats. Nous avons perdu notre père lorsque nous étions endormis dans un petit bois, après avoir traversé la mer. Quelqu'un nous avait enlevés sans nous réveiller.

La mère était si contente qu'elle alla se jeter aux pieds du capitaine, pour lui demander de laisser ses fils aller avec elle.

--Relevez-vous, dit-il, et contez-moi votre histoire.

Quand elle lui eut dit ses aventures, il reconnut que c'était sa femme, et il l'embrassa en lui disant:

--Je suis Eustache, ton mari.

Plus tard, on sut qu'ils étaient chrétiens: les païens les jetèrent tous les quatre dans une fournaise ardente, et ils moururent au milieu du feu, en chantant des cantiques.

(_Recueilli en 1882, aux environs de Dinan, par Mlle Elodie Bernard_).

* * *

Cette légende reproduit en, les abrégeant beaucoup et en y ajoutant quelques traits, les principaux épisodes de la vie de saint Eustache telle qu'elle est racontée dans la Légende Dorée (cf. JACQUES DE VORAGINE, t. I, p. 335, éd. Brunet). Si je lui ai donné place parmi les Légendes dorées de la Haute-Bretagne, c'est parce que à Saint-Cast, pays assez voisin de Dinan, on la raconte à peu près de cette façon et que l'on montre sur la grève de La Mare, l'endroit où le saint débarqua avec ses enfants. Il me semble probable que cette légende vient du livre cité plus haut, qui a été si populaire au moyen âge.

Les habitants de Teillay et des environs ont, dit M. Guillotin de Corson, _Récits historiques_, p. 56, une grande dévotion pour ce bienheureux, car suivant un dicton populaire:

Saint Eustache De tous maux détache.