Petit manuel de la femme supérieure

Part 7

Chapter 73,674 wordsPublic domain

La moutarde, c’est l’imprévu: de Dijon, très forte, avec les chansonniers épicés, les conteurs du Chat noir, les étoiles de passage venues tout exprès du café concert; de Bordeaux, au contraire, plus douce, avec les barytons éthérés et les diseurs de monologues convenables.

Enfin, il y a les fines herbes, qui ne sont pas absolument indispensables, mais qui rehaussent très bien la saveur d’une salade et la complètent, au sens de certains délicats. Quelques jeunes gens inoccupés, mais portant des noms bons à être criés à la porte, en tiendront avantageusement l’emploi. Ils resteront ensuite mélangés à la sauce et, sans faire masse, sous la dent du convive, apporteront cependant à l’ensemble leur parfum agréable et fugitif.

Vous le voyez, madame, il faut de tout. Oh! entendons-nous sur ce tout. Je veux dire par là tout ce qui a une valeur, tout ce qui peut reverser sur vous un peu de son éclat propre, et contribuer, par l’ensemble des reflets, à vous faire briller vous-même comme il sied à une femme supérieure.

Cela revient bien à dire, si, après la salade, je compare vos relations à un fromage, qu’il est composé avec les crèmes de toutes les aristocraties, soigneusement battues et mélangées, de façon à obtenir un produit homogène.

Une question encore vous préoccupe: devez-vous continuer à recevoir des gens compromis dans des scandales galants ou financiers?

Je m’en réfère à Rivarol, pour vous répondre: on peut frayer avec des gens de mauvaises mœurs, mais non avec des gens de mauvaise compagnie.

La distinction, pour juste qu’elle soit, vaut d’être précisée.

On entend par gens de mauvaises mœurs, ceux qui, ainsi que diraient vos prédicateurs, s’abandonnent aux entraînements de la chair. Ce sont les femmes qui ont des amants, les hommes qui ont des maîtresses, et que les horreurs du remords n’épouvantent pas outre mesure.

Vous n’avez pas à contrôler la conduite de vos familiers, ni à mesurer leurs responsabilités, en établissant la balance entre ce qu’exigent leurs sens et les satisfactions qu’ils leur octroient. Que ce soit par dilettantisme, par vanité, par besoin physique ou par dépravation, il ne vous appartient nullement d’en connaître, à la condition que les coupables procèdent avec une certaine discrétion, et ne se livrent point ouvertement, sous vos yeux, à leur amoureux manège.

Ils tomberaient alors dans la mauvaise compagnie, c’est-à-dire dans la catégorie de ces rustres qui, au lieu de donner à leurs erreurs un tour élégant et frivole, en font grossièrement parade, tiennent des propos malséants et déconcertent une réunion par des allusions continuelles à leurs bonnes fortunes.

N’avoir aucune pitié pour ces derniers, mais posséder, par contre, des trésors d’indulgence pour les autres, est une attitude à la fois digne et prudente dont n’importe qui vous saura gré.

En matière d’argent, il n’en va pas tout à fait de même et c’est à peu près exclusivement sur les résultats de l’aventure qu’il faudra régler votre conduite, au lieu de n’envisager que les procédés.

Si quelqu’un de votre entourage se trouve suspecté pour une indélicatesse d’un petit nombre de milliers de francs, vous pouvez, _a priori_, le considérer comme disqualifié, car on est tellement chatouilleux dans le monde, sur les questions pécuniaires,--lorsque le chiffre manque d’importance,--que le soupçon, même non vérifié, entraîne une tare indélébile. Un homme qui a, dans son existence, quinze mille francs douteux, les traîne comme un boulet de quinze cents kilogrammes (poids de la somme en billon), dont il ne se débarrasse jamais.

Si, par contre, un financier de vos amis est pris à partie pour une opération de quinze millions, réservez-vous et attendez. L’orage passera, ne laissant après lui qu’une grosse fortune de plus et des fêtes merveilleuses en perspective.

D’ailleurs, réfléchissez un instant. Comment voulez-vous que l’on vole quinze millions? Il n’y a pas de coffre-fort contenant cette somme. Les caves de la Banque de France sont inaccessibles, et nul ne se risque à porter sur lui une telle richesse. Alors? Un coup de bourse? Un accaparement? Des mots, tout cela, inventés par des maladroits, victimes de leurs spéculations folles, et qui, furieux de leur «culotte» méritée, voient des filous jusque parmi les plus honnêtes gens.

En principe, on peut voler jusqu’à un million. On a vu d’évidentes escroqueries atteindre ce chiffre. Mais au delà, il n’en existe pas d’exemple: cela se saurait.

Votre homme a donc «acquis», gagné bien et légitimement ses quinze millions; personne n’est en état de lui prouver le contraire, et ceux qui lui battront froid n’auront que le mérite de bouder contre leur ventre...

Ayez, bien entendu, un jour hebdomadaire de réception ou mieux encore un soir. C’est un moyen plus sûr de rassembler son monde, les hommes tout au moins ayant, de par leurs occupations, une excuse pour ne point paraître dans l’après-midi.

De plus, cela permet les décolletages, la musique, les lectures, les longues causeries. C’est un peu plus cher, à cause des rafraîchissements plus nombreux, mais le profit compense les frais, car vous avez ainsi toute votre cour sous la main.

Enfin, donnez quelques bals, mais uniquement pour réagir contre le luxe américain, usité aujourd’hui dans ce genre de divertissement. Proclamez bien haut que vous entendez rétablir la simplicité des vieux âges, et que votre ambition se borne à faire amuser la jeunesse.

Celle-ci vous en saura gré, car elle est de moins en moins gâtée sous ce rapport.

CHAPITRE II

LA CONVERSATION

Il est clair qu’il ne suffit pas de grouper autour de vous une élite incomparable; il faut encore savoir la retenir par la grâce de votre accueil et le charme de votre conversation.

Une foule de «grandes dames»--de fantaisie pour la plupart, comme les sirops des marchands de vin--ont composé, sur le tact, la politesse et les usages, de précieuses brochures où les héritières devenues marquises tout de bon, trouvent, en un clin d’œil, la façon de se conduire dans les moindres circonstances de la vie.

Il y est indiqué comment on doit saluer, s’asseoir, marcher; selon quelles préséances, il convient de placer à table une kyrielle d’invités; l’ordre où l’on doit verser les vins; jusqu’à la façon de tenir la fourchette et mille autres détails palpitants qu’une table des matières bien ordonnée permet de découvrir, sans peine, selon la nécessité.

Mais pas une, que je sache, ne s’est risquée à réglementer la conversation, dont l’importance n’est pourtant pas contestable.

C’est cette lacune que j’ai la présomption de vouloir combler, sans essayer de me donner pour la comtesse de rigueur ou de laisser croire, un instant, que je suis une jeune et jolie femme...

Avant toutes choses, accoutumez-vous à l’indifférence universelle et n’ayez jamais de variations d’humeur que sur commande.

Vous devez être non seulement maîtresse de maison, mais encore de vous-même.

La susceptibilité, la tendance à la colère, mènent droit aux «lunes», c’est-à-dire à des différences de niveau dans l’affabilité, à des marées de bienveillance qui désobligent les familiers et empêchent toute continuité dans les relations.

Il est essentiel qu’on apporte chez vous la certitude d’y être bien reçu, sans quoi beaucoup de gens n’y viendraient pas.

Certes, une telle attitude n’aura pas toujours la récompense qu’elle mérite. On vous calomniera; les envieux--toutes les grandeurs en mènent après elles--vous vilipenderont. Vous serez en butte à mille manifestations de jalousie, à d’innombrables assauts hypocrites. Méprisez tout, madame, et sachez opposer aux pires vilenies une immuable sérénité.

Mais une règle sans exceptions n’en est plus une. Par intervalles, découvrez un de vos ennemis, prenez-le en particulier, improvisez à son usage une semonce de haut goût, renvoyez-le confus et contez l’aventure à votre meilleure amie, sous le sceau du secret, afin d’être certaine que tout soit répété.

Votre discrétion à vous sera portée aux nues et votre victime ira grossir d’un remarquable spécimen la phalange des imbéciles.

Défiez-vous des remontrances publiques ou, si vous y voyez quelque opportunité, choisissez vos personnages parmi les mieux élevés, de qui une riposte trop vive n’est jamais à craindre.

Je vous permets néanmoins d’accueillir les racontars de chacun; la vogue est aux dossiers secrets et il peut être intéressant de connaître bien des dessous, utile même au besoin. Écoutez, faites votre profit; gardez-vous d’interrompre une médisance. Il faut du reste compter avec votre curiosité, la satisfaire sans fausse honte. En revanche, n’approuvez jamais un propos malveillant, n’ayez pas l’air de vous en réjouir et répondez simplement: «Oh! vous en êtes sûr?... Cela me paraît bien fort... Pourquoi croire à la légère?...» De cette façon vous resterez neutre sans pourtant décourager le bavard qui, pour achever de vous convaincre, vous confiera tout ce qu’il sait.

A ce propos, je vous déclare qu’indépendamment de l’art de parler, il y a aussi l’art d’écouter qui est plus utile encore peut-être et qui n’est pas moins délicat.

Parler, lorsqu’on s’en tire avec avantage, est, sans doute, un excellent moyen de plaire, mais écouter!

Vous représentez-vous tout ce qu’il y a d’adresse de bon aloi et de diplomatie à la fois simple et décisive dans ce seul fait: écouter?

Écouter, c’est reconnaître à l’interlocuteur une importance spéciale, c’est rendre justice au charme de sa parole, c’est proclamer l’intérêt de ce qu’il dit, c’est s’incliner soi-même devant son éloquence, toutes choses bien faites pour chatouiller l’amour-propre le plus ombrageux.

Que de gens, lorsque vous leur parlez, ont les lèvres frémissantes, le souffle sous pression, et semblent toujours sur le point de vous interrompre, afin d’entamer une narration plus palpitante que la vôtre, ou bien encore affectent un air distrait et ennuyé comme s’ils attendaient avec impatience la fin de votre période.

Bien loin de faire étalage d’une pareille attitude, il faut y aller de tout cœur ou plutôt de toute oreille.

Comme on demandait un jour au maréchal Soult, très attentif aux moindres bagatelles des bavards admis en sa compagnie, par quel moyen il arrivait ainsi à paraître écouter d’une telle conscience, il répondit simplement: «Eh! mais, le meilleur moyen de paraître écouter, c’est d’écouter en effet.»

Réglez-vous sur ce principe: écoutez sans broncher les pires fadaises. Qu’il s’agisse d’un seul interlocuteur ou d’une réunion nombreuse, la question ne change pas: c’est affaire de dosage, d’après la qualité et la quantité.

Surtout n’oubliez pas que le sourire est une arme aussi précieuse que le sabre de M. Prudhomme; il sert à encourager la confidence et, au besoin, à l’interdire. On l’emploie en parlant pour envelopper de grâce tout ce que l’on dit; en écoutant pour marquer l’intérêt bienveillant éveillé par l’orateur; il rend moins pénible un dialogue languissant et prête une séduction de plus aux guirlandes de vos phrases. Il est la panacée mondaine qui guérit tous les maux, comble tous les vides, corrige toutes les imperfections.

On vous annonce une mort, sourire contracté de condoléance; on vous informe d’une naissance, sourire joyeux de «bien vive part»; on vous expose un problème de métaphysique, sourire restreint de recueillement; on vous déclame des vers, sourire mystique d’extase; on vous importune, sourire crispé d’ennui... et la gamme, je le répète, est interminable.

Sourire est parfait, écouter mieux encore, mais vous imaginez bien que ce ne sont point là des éléments de conversation suffisants.

Il faut parler, madame, parler beaucoup, parler chaque fois que le loisir vous en est laissé. Une femme dont la conversation a des «trous», même de simples hésitations, ne passera jamais pour supérieure. Au contraire, celle dont le babillage ne tarit pas, qui épargne aux assistants la peine de trouver rien à dire, est en droit de prétendre aux plus brillantes destinées.

Mais que raconter? Que choisir parmi le fatras énorme des sujets exploitables?

Comme, évidemment, sur la masse des paroles qui s’échapperont de votre bouche le déchet ne sera pas mince, il sera bon de diriger vos discours vers des thèmes suffisamment vagues pour admettre toutes les variations. Le chapitre des domestiques est inépuisable mais trop banal; celui de la toilette dénote des préoccupations bien futiles; celui de l’amour longe d’affreux précipices; celui de l’art n’amuse pas tout le monde et demande une préparation; celui du sentiment ou plutôt du sentimentalisme semble être provisoirement le plus digne d’être exploité; le thème a cela d’avantageux, qu’on peut dire tout ce qu’on veut sans risquer trop de sottises ou d’anachronismes compromettants.

Il y a aussi le procédé qui consiste à parler de l’un à un autre. Je sais bien qu’il est malaisé de s’entretenir d’une personne absente sans faire des glissades vertigineuses vers la médisance. C’est même en cela que réside la grande utilité d’un ami qui sert à exercer notre tendresse quand il est là et notre malignité lorsqu’il a tourné les talons.

Mais vous pouvez, ce me semble, conduire le dialogue de telle sorte que «l’éreintement» inéluctable soit fait par votre interlocuteur, en vous réservant le peu de bon possible à dire.

En tous cas, s’il vous arrive de citer quelques noms, au cours de la causerie, que ces noms soient choisis et produisent un effet. Un nom indifférent et obscur n’a pas de raison d’être dans votre bouche et, à citer souvent des personnalités insignifiantes, vous donneriez de vos relations la plus misérable idée.

Ainsi quand un diplomate sera sur le tapis, ne le nommez pas par son nom. Dites: «L’ambassadeur d’Angleterre ou le ministre de France à Copenhague me disait hier encore...»

Si pourtant il est copieusement titré, accablé d’un nom fameux, faites à votre guise: ambassadeur à Berlin, marquis de Noailles, l’un vaut l’autre; l’idée de l’un, celle de l’autre, évoque aussitôt l’éclat, et la notoriété des deux se trouve être sensiblement identique pour désigner un même personnage.

S’agit-il d’un nom plus bourgeois et moins achalandé dans l’histoire, alors accolez soigneusement le titre: M. Bézuchet, membre de la Société contre l’abus du tabac; M. Corbulon, de l’Académie française; M. Titubard, l’ancien ministre, etc. Il est bon que l’on connaisse à chaque fois le poids exact du nom que vous prononcez.

Si même, une personnalité sans conséquence, une femme, je suppose, dénuée de tout qualificatif officiel ou nobiliaire, vient à passer parmi vos allusions, cherchez quel titre à un tel honneur vous pouvez évoquer pour elle, si lointain qu’il soit. Inventez-le au besoin mais, par le ciel, n’allez pas désigner sèchement Mme Craspotel ou Mme Bobitou: on croirait que vous recrutez vos amies sur le carreau du Temple. On peut toujours dire d’une femme qu’elle est arrière-petite-nièce de Jean-Jacques Rousseau ou cousine éloignée de la Malibran: c’est bien le diable s’il n’y a pas un peu de vrai!

L’usage modéré des citations ne peut nuire, mais une femme ne les fait guère en latin ou en grec. Utiliser la traduction prouve qu’on a le texte familier sans exposer à de redoutables barbarismes.

Enfin, je n’ose vous conseiller l’innocent stratagème de Mme de la Popelinière, utilisé, dit-on, par plus d’une femme de notre temps et qui consiste à noter sur un carnet les traits d’esprit que l’on doit faire et les pensées que l’on doit émettre au cours de la journée. Une telle manœuvre peut réussir, mais demande un à-propos et une finesse qui permettent largement de s’en passer.

Au reste, soyez de l’avis de tout le monde avec de faibles controverses, pour faire valoir votre adhésion; exagérez la sympathie que chacun vous inspire; admirez avec fanatisme ceux qui méritent à peine un encouragement; portez aux nues les hommes; complimentez les femmes et vous aurez ainsi de telles créances d’hommages et d’adulations que l’ingrat désireux d’esquiver sa dette ne sera qu’un banqueroutier moral, universellement décrié.

Comme cependant, le contact de tant de gens distingués tenant aux lettres, aux arts et à la politique, vous mettra dans la nécessité d’avoir quelques notions de ce qui les intéresse, je vais joindre à ce _Petit manuel_ un _vade-mecum_ intellectuel, dont vous vous trouverez bien de suivre les leçons.

LES CHOSES DE L’ESPRIT

CHAPITRE PREMIER

LES SPORTS

Ah! par exemple, allez-vous dire, placer les sports en tête des choses de l’esprit, voilà qui est d’une belle inconscience! En vérité, si fort qu’on ait le goût des antithèses, encore serait-il convenable de les justifier et de ne les pas faire tourner au coq-à-l’âne.

Fort bien, madame, et votre apostrophe étant épuisée, je vais pouvoir à mon tour hasarder quelques remarques.

Oui, certes, je place les sports parmi les choses de l’esprit et en tête, s’il vous plaît, pour une raison que mes précédentes indications vous rendront bientôt lumineuse.

De toutes vos relations, quelles sont celles, je vous prie, dont vous faites le plus grand cas et dont la considération vous est la plus flatteuse? Sont-ce les écrivains, les peintres, les journalistes, les fonctionnaires, les musiciens?

Non, madame, et, répondant pour vous tout de go, je distingue au fond de votre âme une prédilection marquée pour ceux qui, n’ayant rien à faire, ne font rien en effet; pour les gens à qui leur naissance ou leur fortune créent l’obligation, très douce à la vérité, de demeurer oisifs.

Ceux-là seuls donnent le ton, édictent les lois de l’élégance ou du ridicule que les autres en somme, si amères que soient par intervalles leurs récriminations, restent fort heureux d’observer à la lettre.

Vous avez deviné que c’est l’aristocratie que je veux dire, l’aristocratie proprement dite, sans épithète, la seule qui tienne en fin de compte, le haut du pavé, qui soit capable de lancer une mode et dont les prérogatives ne s’acquièrent pas[2].

[2] Ai-je besoin de vous assurer que je me place ici à un point de vue purement théorique? On a vu, depuis Samuel Bernard, tant de dérogations à l’immuabilité du principe qu’on s’est accoutumé peu à peu à considérer l’argent comme frère jumeau de la naissance. Ils s’entendent du reste à merveille et se recherchent volontiers. Je ne serai donc pas plus royaliste que le roi et j’admettrai fort bien que l’aristocratie comprend autant d’agents de change que de ces gentilshommes à qui il ne manque, pour redevenir des héros, que des croisades. Mais en dépit de tout, quelques concessions que je fasse, il n’y a vraiment qu’un prince authentique pour bien patronner un chapeau.

Or si les membres de cette heureuse catégorie d’hommes repoussent avec dégoût toute espèce de besogne rétribuée, afin d’éviter l’humiliation quelque peu dégradante du salaire, il est hors de doute que l’oisiveté absolue, mère de tous les vices, est aussi pour le moins, tante de l’ennui.

Il importait donc de remédier à ce pénible état de choses et de trouver une occupation qui, non seulement eût l’avantage de ne rien rapporter, mais encore possédât l’inestimable qualité de coûter fort cher.

Les sports, convenez-en, représentaient, à ce titre une trouvaille sans pareille. De là leur succès étourdissant et leur adoption enthousiaste par les gens bien posés.

On a découvert par la suite que les races humaine, canine et chevaline, en retiraient une sérieuse amélioration, mais il est certain que leur prix élevé qui en écarte la foule, a été leur premier et principal élément de réussite.

Et c’est ici que se place ma justification, car si les sports sont en apparence destinés à fortifier le corps, à lui procurer grâce et souplesse, ils ont pour effet bien autrement réel de divertir et d’occuper à peu près exclusivement l’esprit de ceux qui s’y livrent.

Causez avec un sportsman. En homme bien élevé que je le crois, il admettra que vous lui parliez de l’événement du jour, de la pièce en vogue mais avec le visible désir de revenir à ses chevaux et à son turf. Un yachtman, s’il est poli, fera les mêmes concessions pour verser pareillement ensuite dans le récit de ses prouesses marines.

Ainsi de tous.

Quelle figure ferez-vous alors en présence de ces sujets brûlants, restés pour vous des hiéroglyphes?

Vous aurez l’air d’une femme de rien qui s’est acquis, par surprise, quelques relations dans un monde relevé, mais à laquelle bientôt ceux qui font le lustre de son salon tireront la révérence.

Voyez quelle déchéance en résulterait pour vous, quel effondrement pour votre ambition.

Le sport hippique étant le plus coûteux, est, par une conséquence naturelle, le plus _select_, et par là j’entends, vous le supposez bien, non pas la promenade d’une heure sur un bidet loué cent sous, mais l’entretien d’une écurie de courses avec tous les tracas, toutes les gloires et, principalement, toutes les dépenses qui en découlent.

Je ne saurais entreprendre ici une description détaillée des différents sports. A peine devrai-je me borner à vous fournir quelques informes rudiments utiles à la conversation, vous renvoyant aux spécialistes, si la fantaisie vous prend d’approfondir.

Les courses, par excellence, fournissent une grande quantité de métaphores mondaines qui ont le double avantage d’imager la causerie en même temps qu’elles témoignent de quelques connaissances sportives.

Ainsi, le jour où un duc se présente à l’Académie, c’est un _crack_[3]. Autrement dit, il est à peu près assuré d’être élu par opposition avec M. Zola, intrépide _outsider_, dont la victoire restera longtemps inattendue.

[3] Ce n’est pas krach que je veux dire: on ne saurait s’y tromper.

La course que pratiquent vos admirateurs, et dont vos faveurs sont le clocher, sera maintenue par vous dans les proportions d’un _handicap_; c’est-à-dire que vous imposerez aux coureurs une complète égalité de chances. Rassurez-vous: dans les handicaps, il y a toujours un _gagnant_ et des _placés_. Le _dead-beat_ même--façon élégante de prononcer _ex æquo_--n’y est pas impossible.

Votre mari deviendra un simple _headlad_, sorte de sous-ordre chargé des besognes ennuyeuses, tandis que vous resterez chez vous le _starter_ incontesté. Je n’ose prétendre que vous triompherez ainsi sans concurrence. Faire _walk over_ n’est pas du reste si glorieux, qu’il soit convenable de vous le souhaiter.

Ayez encore quelques notions du _studbook_, le d’Hozier des chevaux, au moins pour savoir que si _Stuart_ fut vaincu à Culloden, en 1746, sous forme de prétendant, il gagna, sous forme de cheval, en 1888, le prix du Jockey-Club. Il est bon de connaître aussi, de nom, le légendaire _Gladiateur_ qui gagna le Grand Prix en 1865 et quelques autres dont on peut avoir l’occasion de parler.

La pratique d’un tel langage vous donnera aussi le goût des mots anglais qui dénote un incontestable raffinement et classe d’emblée dans une catégorie de gens où il peut être avantageux de figurer. N’allez pas cependant jusqu’à réanglicaniser les mots devenus français et à dire villédgiatoure pour villégiature: on doit avoir le tact de ne point franchir certaines limites.

Quelques termes de marine, dont tous les dictionnaires vous permettront de mesurer la portée, seront d’un bon effet auprès des gens de mer, amateurs ou autres. Il n’est pas indispensable d’être ferré là-dessus, la navigation n’étant pas matériellement praticable aux gens qui habitent le milieu des terres. Cependant parler au besoin de bossoir, d’écubier, de martingale et de cacatois, c’est se placer au-dessus de la foule, c’est presque savoir l’anglais.