Petit manuel de la femme supérieure
Part 2
Contentez-vous d’apprendre, pour le moment, que la rue de l’Université, la rue Saint-Dominique, la rue de Grenelle et la rue de Varennes, sont les premières désignées pour l’établissement de vos pénates.
A la vérité, les rues transversales, de Monsieur, de Bourgogne, de Bellechasse, ont leur valeur, mais ce n’est déjà plus la même qualité. Il ne les faut envisager que comme pis aller.
Voilà qui est entendu: vous avez trouvé un hôtel séculaire au fond d’une cour, ayant deux étages tout au plus, mais fort élevés. Les portes du rez-de-chaussée sont en forme d’arcades, bordées de guirlandes; deux petites ailes contiennent les écuries et les remises qui, hélas! resteront vides--n’oublions pas que vous n’avez que 40.000 livres de rente--une autre aile sépare la cour de la rue et présente une haute porte cochère, vermoulue et délabrée si vous voulez, je n’y vois pas d’inconvénient.
Entrons--en voiture, cela va de soi--et descendons sous la marquise dont il vous suffira de faire remplacer les vitres ébréchées.
Voici le vestibule du bas. A moins qu’il ne soit dans un état de dégradation inacceptable, gardez-vous d’y faire donner un coup de pinceau. Les boiseries jadis blanches, un peu salies par le temps, sont le meilleur ornement, le plus sûr témoignage de l’authenticité du style; de même pour la rampe, qui restera ce qu’elle était sans qu’on se risque à la travestir d’une couleur sacrilège...
On n’admet plus un escalier sans tapis. La pierre polie du vôtre sera donc recouverte d’une moquette à grands ramages, aux tons morts, à la laine épaisse.
Je passe sous silence l’indispensable lanterne suspendue à une chaîne, les palmiers trop classiques des encoignures et, par la grande porte à deux battants du premier étage, je marche en votre compagnie, vers l’appartement lui-même.
Dans l’antichambre, j’aimerais à voir des tables massives, des armoires pesantes, des coffres en chêne et des porte-parapluies monumentaux, mais je n’accorde pas à ces détails plus d’importance qu’il ne faut. Que ce soit décoratif, meublé, pratique, et l’arrivant qui traverse n’en demandera pas davantage.
J’ai hâte, au surplus, d’aborder votre salon. «Votre salon» est le terme général. Dans la pratique, il convient d’en avoir au moins deux, le grand et le petit.
Le grand, c’est le forum, où se donneront les fêtes, où se traiteront les affaires importantes, où l’on entendra de la musique élevée, où se rencontreront les personnages trop éminents pour s’accommoder du petit.
Je le conçois comme un mélange de cabinet ministériel et d’élégant boudoir, avec des tentures sombres, des rideaux et des tapis épais, des meubles de style Louis XIV, recouverts de Beauvais discret et passé. Quelques fauteuils Empire ne feraient pas mauvaise figure, surtout à cause de leur largeur et de leur solidité.
Il est en effet nécessaire de prévoir l’ampleur et le poids de vos futurs familiers. Or, à ne considérer que les économistes, presque tous gras et bien nourris, il est à craindre, qu’au mépris de leur grand principe, ils n’offrent aux sièges plus que ceux-ci ne demandent. Voyez-vous alors le scandale si quelque mignonne bergère Louis XVI, vaincue par la surproduction du visiteur, manque des quatre pieds et s’abîme en grand fracas!
Avec l’Empire et le Louis XIV, rien à craindre; c’est massif, solide et résistant à supporter un chapitre de chanoines.
Mais, pour le contraste, je souhaite de fines chaises aux barreaux fluets, au bord desquelles se poseront, les effleurant à peine, les jeunes filles, les poètes et les romanciers féministes.
J’exige une queue à votre piano, dans vos lampes massives, de l’huile et non du pétrole; un lustre modeste, mais copié de Caffieri, sans cristaux ni pendeloques; et aussi des poufs de brocart mauve, des coussins enrubannés, des abat-jour gigantesques, n’excluant pas les globes des temps sérieux; des tables chargées de miniatures; des tabourets dorés pour donner du ton et tout juste ce qu’il faut de bibelots pour prouver qu’on en a.
La cheminée sera sobre, sans baldaquin, à moins qu’il ne soit d’une étoffe très vieille et très précieuse.
Si votre buste n’est pas encore achevé, placez au centre une réduction du _Laocoon_ ou de la _Victoire de Samothrace_, en bronze évidemment. Enfin des fleurs, des fleurs partout, même de ces fleurs au parfum enivrant et capiteux qui embaument surtout les feuilletons. La femme et la fleur se tiennent de si près!
Il y a la question des portraits d’ancêtres qui est assez délicate.
Étant donné ce que vous êtes et surtout ce que vous aspirez à être, vous ne sauriez vous passer d’un ou deux hommes à perruques et d’autant de femmes à la mode de 1700, avec, bien entendu, des intermédiaires jusqu’à nos jours, de façon à figurer la lignée de votre mari ou la vôtre, au moins depuis le XVIIe siècle, et à prouver ainsi que votre origine a quelque décence.
Si vous possédez les toiles obligatoires, c’est à merveille. Encore faut-il que le costume des ascendants portraiturés dénote un rang social avouable. Dans le cas, par exemple, où votre trisaïeul mort en 1787, serait vêtu d’une souquenille, faites gratter ce qui n’est pas le visage et rétablir, à la place du fâcheux accoutrement, un coquet habit brodé, orné d’une croix de Saint-Louis. N’allez pas jusqu’au cordon bleu du Saint-Esprit, car les chevaliers étant catalogués depuis l’origine de l’ordre, quelque sot héraldiste pourrait vous chicaner.
Si, par contre, vous manquez absolument de ce genre de tableaux, procurez-vous-en dans le plus bref délai, mais pas à Paris, ni même en France, afin d’éviter, plus tard, d’humiliantes reconnaissances.
Explorez des pays perdus, Salamanque, je suppose, dont
Les étudiants joyeux Pauvres mais tous gentilhommes Ayant moins d’or que d’aïeux,
se feront une fête de vous céder, à bon compte, de respectables effigies.
Plus vous en aurez, mieux cela vaudra. On se trouve bien d’en pendre jusque dans les corridors et sachez qu’une tête hirsute, voire patibulaire, datant d’Henri IV, servira plus à votre gloire qu’un pur chef-d’œuvre de l’école italienne qui ne serait pas un portrait.
Combien de gens d’une noblesse indiscutable se livrent pourtant à la chasse aux ancêtres! Je pourrais vous citer une femme de haut mérite, dont le grand-père joua, sous Louis XV, un rôle politique important, et qui s’est fait, à beaux deniers comptants, une famille rétrospective.
Mais le petit salon nous sollicite.
Là vous êtes libre: c’est un temple menu à côté du grand, une chapelle à côté de la basilique, où votre fantaisie se donnera carrière.
Des sièges larges et bas, des divans moelleux, des tentures guillerettes, des fanfreluches, des bagatelles, des lampes minuscules, des statuettes, des livres joyeux, des gravures égayantes, telle en est la composition préférable. Meublez-le selon le premier caprice venu, car en ce lieu destiné aux confidences, aux bavardages intimes et aux propos aiguisés, vous affecterez de laisser conspirer vos amis, sans y entrer jamais vous-même ostensiblement.
Si parfois vos vapeurs ou votre lassitude vous induisent à une langoureuse intimité, recevez de préférence dans votre chambre à coucher dont l’atmosphère sera plus familière et plus engageante que celle du grand salon, mais moins légère et moins compromettante que celle du petit.
Je la vois, cette chambre, d’une couleur chaude et uniforme avec ses tentures, ses rideaux droits et lourdement plissés, sa chaise longue, ses meubles entièrement recouverts de soie bleu de roi. Tout y est bleu de roi jusqu’au tapis où les pas s’étouffent. Les glaces même n’y réfléchissent que du bleu de roi, à peine rayé çà et là par le blanc laqué des bois Louis XVI.
Aux fenêtres, des stores festonnés, bleus aussi, laissent filtrer une lueur de rêve. C’est comme un peu de ciel enfermé dans les vieilles murailles et tout ce qu’on y dit ou fait doit être céleste. Ne vous effrayez pas: les objets les plus terrestres sont susceptibles d’être, au besoin, présentés sous cet aspect; il ne faut qu’un peu d’art et d’imagination pour en parfaire le mirage et, à la condition de mettre des formes aux choses, l’on ne sera pas plus malheureux dans votre chambre que partout ailleurs.
A coup sûr, l’ameublement, les couleurs et la disposition de votre chambre à coucher sont articles de conséquence, mais qui ne sauraient primer en intérêt la question des images pieuses, car vous avez de la religion, madame, ou tout au moins les dehors d’une conviction très précise à l’endroit des dogmes catholiques romains.
D’où, nécessité d’afficher quelque part vos croyances, sous forme d’emblèmes éloquents qui soient comme une profession de foi permanente, fixée au mur. Or quel endroit plus propice que la chambre à coucher?
Les bourgeoises mesquines, les femmes de rien s’estiment heureuses de placarder à leur chevet une mauvaise copie de la _Vierge à la chaise_ ou quelque autre insipide Raphaël reproduit par un pinceau mercenaire, si ce n’est par la chromolithographie.
Il n’en va pas de même de vous à qui vos raffinements artistiques imposent un autre goût que celui qu’on affiche pour les bonnes grosses luronnes qu’une indulgente postérité s’obstine à décorer du nom de _Vierges_.
C’est du préraphaélite qu’il vous faut, des vierges morbides et verdâtres, contournées et maigrichonnes devant lesquelles, avec un peu d’auto-suggestion, vous arriverez comme tant d’autres à goûter des sensations intenses, non encore éprouvées.
On en trouve aisément par le temps qui court et Montmartre possède une phalange de troublants primitifs qui vous peindront, pour un morceau de pain, tous les saints du paradis, au degré de décomposition que votre dilettantisme leur indiquera.
Avec cela, un christ janséniste aux bras verticaux, un rosaire en noyaux d’olives du Golgotha compléteront avec avantage votre exhibition dévote, ce qui revient à dire que vous devez en cela, comme en tout, tâcher à n’être pas banale, sans pourtant faire étalage d’une originalité suspecte.
Ai-je besoin de mentionner que votre chambre vous est strictement personnelle et que celle de votre mari est à une distance suffisante pour vous éviter les surprises?
Enfin je ne saurais m’éloigner sans jeter un coup d’œil à votre cabinet de toilette, à cet arrière-refuge où personne jamais ne pénétrera, même et surtout votre mari, en dépit de ses tentatives pour y être autorisé.
Personne, ai-je dit, et je ne souffre nulle exception, du moins lorsque vous y êtes, mais l’on doit avoir une vague notion de ce qui s’y trouve et de ce qui s’y passe. Ne prenez pas la peine de renseigner là-dessus âme qui vive; les domestiques s’en chargeront avec d’autant plus de profit qu’ils joindront à leurs rapports ce je ne sais quoi d’exorbitant et de merveilleux qui donne aux propos de valets une saveur si singulièrement pimentée.
Vous me comprendrez mieux tout à l’heure.
Ce cabinet, vous allez l’installer dans une grande pièce, prenant jour par un plafond en verre dépoli et munie d’une alcove où sera la baignoire.
Les murs seront tapissés de nattes et le sol recouvert de carreaux de vieille faïence formant mosaïque, tandis que deux rideaux s’ouvrant ou se fermant à volonté, isoleront ou dégageront la suggestive alcove.
Il est à désirer que la toilette de marbre rose, où l’eau arrive directement, soit immense et à deux cuvettes. Pourquoi deux? Je l’ignore, mais il est bien certain qu’il est plus confortable d’avoir deux cuvettes qu’une seule.
C’est un des rares endroits où tous les raffinements modernes seront admis: électricité, chauffoir, calorifère, etc.
Sur les tablettes de marbre, disposez à profusion les brosses à dos d’ivoire chiffré de vermeil, les peignes d’écaille blonde, les limes d’argent, les pierres ponces, les éponges grandes et petites, les pots, les flacons, les ongliers et, en général, toutes les pièces composant l’arsenal usuel d’une femme supérieure, très méticuleuse par conséquent dans le soin de sa personne.
De plus vous aurez... ici je ne serais pas fâché d’utiliser une périphrase. Le mot «arsenal» échappé tout à l’heure à ma plume va me la fournir.
Votre cabinet de toilette n’est pas seulement un arsenal mais une place forte pourvue d’une garnison où toutes les armes sont représentées.
Dans les peignes et les brosses qui cheminent à travers les broussailles de la chevelure je reconnais l’infanterie; les ciseaux, les limes et les pinces personnifient assez bien le génie rasant les futaies, creusant des parallèles; l’artillerie, c’est les boîtes et les houppes chargées de poudre, mais par bonheur toujours à blanc... Il nous reste à découvrir la cavalerie... Ah! madame, vous l’avez déjà nommé ce gracieux instrument quadrupède, m’évitant ainsi de démêler, dans un trivial examen, de quoi il tient le plus, du cheval ou du violon.
Eh bien! efforcez-vous d’en dénicher un qui soit historique, doré, garni de petits amours polissons.
M. Victorien Sardou possède, dit-on, celui de Mme du Barry. (Comme ce n’est pas le talent qu’on y baigne d’ordinaire, j’imagine que le pauvre ustensile doit regretter amèrement, par comparaison, son amazone de jadis.)
Vous auriez celui de Voltaire ou de Mme du Deffant qu’un peu de leur gloire vous arriverait par lui...
Mais, dites-vous, suffisamment édifiée, et la baignoire?
J’y viens, madame. Pour le côté historique, vous serez ici plus embarrassée: la baignoire de Marie-Antoinette et celle de Napoléon sont toujours dissimulées sous leur sopha, l’une à Versailles, l’autre au Grand Trianon; le sabot de Marat est au Musée Grévin, la vasque du duc de Morny au Palais-Bourbon. Aucune n’est à vendre.
Contentez-vous alors d’un engin moderne bien conditionné.
Au reste l’intérêt n’est pas dans la baignoire mais dans l’alcove où elle sera enchâssée. A part naturellement, le côté qui s’ouvre sur le cabinet de toilette, que l’alcove entière soit tapissée de grandes glaces; à droite, à gauche, au fond, au-dessus. Je veux des miroirs horizontaux, verticaux, transversaux, de façon que votre joli corps s’insinuant dans l’eau tiède et parfumée, vous soit visible de tous côtés, avec ses plus ravissants raccourcis, ses courbes les plus enchanteresses.
Et ne m’accusez pas, s’il vous plaît, d’excitations suspectes, d’arrière-pensées libidineuses. Je n’invente rien; je décris tout uniment la cabine de bain que j’ai vue et dont se servait, au château de Compiègne, il n’y a pas encore trente ans, l’Impératrice elle-même.
L’avantage de tout cela sera, non seulement de vous procurer journellement la contemplation délicieuse de vos propres appas, mais de faire répandre par votre femme de chambre qui vous reçoit le peignoir ouvert, au sortir de l’eau, des détails affriolants sur vos secrètes beautés, sans qu’il en coûte rien à votre pudeur.
On saura, parmi vos admirateurs, ce qu’il est bon que l’on sache et les médisants n’y trouveront rien à dire.
CHAPITRE II
LA TABLE
Il m’a paru bon de réserver, pour en parler à loisir, la pièce la plus utile de l’appartement et le plus indispensable de tous les meubles.
C’est de la salle à manger qu’il s’agit d’abord, de cet autre sanctuaire où l’on rencontre l’autel vénéré par excellence et dont les fidèles pratiquent assidûment le culte, j’ai nommé la TABLE.
Ne vous y trompez pas, madame, si le velours de vos yeux, l’attrait de votre sourire, le charme de votre causerie, la grâce de vos gestes établissent votre empire sur une multitude de cœurs, il est infiniment plus sûr et plus profitable à votre supériorité de vous attacher les intestins de vos admirateurs.
L’amitié s’use, la reconnaissance s’aigrit, l’amour s’envole, seule la faim est vraiment stable.
Il ne faut pas au moins prendre le change sur le mot et lui attribuer le sens vulgaire que lui donnent les misérables. Il est clair que nul représentant de votre élégante clientèle n’arrivera chez vous, les dents longues, le ventre vide, prêt à se ruer sur le potage. Les gens du monde n’ont jamais faim--combien s’en plaignent!--et ils laissent à la canaille la grossièreté d’une telle sensation, se réservant, comme une volupté de bonne compagnie, le plaisir délicat de goûter à mille riens exquis, de savourer les chefs-d’œuvre culinaires qui sont la gloire de notre époque.
Or, je le répète, si le désir de régner exclusivement sur les cœurs et les esprits dénote une louable ambition, la vôtre, il trahit également un sens incomplet de la domination.
César, en présence de l’armée de bellâtres que commandait Pompée, criait à ses vétérans: «Frappez au visage,» estimant avec raison que ses jolis adversaires, dans la crainte d’être défigurés, ne résisteraient pas à une semblable manœuvre. Ce fut en effet ce qui arriva et la victoire récompensa la clairvoyance du fameux dictateur.
Eh bien! je vous le déclare, si vous souhaitez un triomphe rapide et sûr, frappez à l’estomac.
Chez tout le monde, c’est le point vulnérable. Il n’est pas d’homme qui ne soit sensible à la perspective d’un fin repas et tel, qu’un bal ou même un rendez-vous galant laisse indifférent ou... désarmé, retrouve ses vingt ans pour aller dîner en ville.
Mais procédons par ordre.
En un temps où la plupart des salles à manger affectent une somptuosité lourde de brasseries allemandes, avec leurs tentures sombres, leurs meubles massifs, leurs chaises rembourrées, leurs tables pataudes, il importe d’introduire dans la décoration de la vôtre un goût plus riant et plus français.
La comparaison sera faite, on trouvera que, chez vous, la bonne humeur attend les convives dès le seuil; on aimera à se rendre à vos invitations, non seulement pour la bonne chère qu’elles sous-entendent, mais aussi pour le plaisir que se promettent les yeux accoutumés aux richesses un peu funèbres des autres maisons.
Pour cela, le frivole Louis XV s’impose.
Les murs seront en boiseries réséda, ainsi que les portes, avec de petites arabesques de même couleur et des boutons de serrure en bronze éteint. Le tapis recouvrant le parquet sera, lui aussi, réséda uni, sans fleurs, sans ornements d’aucune sorte. Les rideaux des fenêtres seront de toile peinte, où l’on verra, par transparence, d’agréables dessins de l’autre siècle.
Bannissez les chaises incommodes et banales pour les remplacer par de mignons fauteuils cannés, de pur Louis XV, recouverts d’une fraîche peinture réséda.
Dédaignez de même ces dressoirs monstrueux bourrés de vaisselle hétéroclite, d’objets en toutes sortes de métaux, disposés en étalage avec la plus bourgeoise prétention.
Au lieu de ces magasins encombrés et encombrants, placez de menues consoles du style et de la teinte du reste, sur lesquelles des fleurs mettront leurs notes plus vives, ou bien encore de petits buffets aux lignes gracieuses, dans les vitrines desquels vous pourrez installer sans inconvénient quelques tasses minuscules de vieux Saxe, avec des bleus de Sèvres pour servir de fond. Mais, encore un coup, pas de ces amoncellements d’or et de vermeil, éblouissants comme la guimbarde d’un marchand de vulnéraire.
Au milieu de tout cela, il faut une table aux pieds courbes, fort grande et recouverte d’une nappe blanche, à moins cependant que vous ne préfériez le dessus entièrement en glace, ce qui se voit dans quelques maisons et serait, chez vous, d’un effet ravissant.
En matière d’éclairage, vous pensez bien que je réprouve avec horreur, la hideuse suspension ainsi que ses poulies grinçantes, ses chaînes et son inénarrable contre-poids.
Pour illuminer ce cadre aux couleurs aimables et douces, pour emplir la salle entière d’un éclat à la fois puissant et modéré, capable de faire valoir le service mais non d’éblouir, il n’y a de possible qu’un lustre.
Encore est-il indispensable qu’il soit de taille à remplir son office. Quarante lumières y suffiront, aidées par deux candélabres Louis XV comme lui, si l’assistance est nombreuse et la salle très longue.
Quant au couvert, la sobriété des alentours vous autorise à y déployer toute la profusion qu’il vous plaira.
C’est l’occasion de montrer que vous possédez de la vaisselle plate et surtout que vous vous en servez, bien loin de l’immobiliser dans le calme pompeux d’un étalage.
Des fleurs, beaucoup de fleurs, des flacons au col d’or, des verres à l’insaisissable filigrane, des fourchettes, des couteaux guillochés, couverts de toutes les armoiries qu’il vous sera loisible de rassembler.
Si les soupières précieuses, les aiguières et les plats d’argent sont un peu dépolis et bossués, tant mieux. C’est moins éclatant mais il semble ainsi que votre vaisselle ait affronté les siècles et vous vienne de ces lointains aïeux qui sont pendus au grand salon.
Au cas où vous auriez acheté en bloc, un lot d’argenterie, veillez à ce qu’on n’y trouve pas les armes de l’Empereur ou de la Ville de Paris; la splendeur des alliances a ses limites et le vraisemblable exige la plus prudente considération.
Mais tout cela n’est que mise en scène et, si délicieux que soit le régal offert aux regards de vos invités, une assiette d’or vide ne vaut pas une écuelle garnie.
Oh! je sais bien: on entend tous les jours des gens déclarer, après le dessert, que la jouissance du repas est bien moins dans le repas lui-même que dans la façon dont il est servi. Propos de gavé, madame, que nul n’oserait tenir avant les hors-d’œuvre et dont vous ne bénéficieriez pas, si, comme Mme de Maintenon, vous remplaciez le rôt par un conte.
Que cette remarque ne vous rejette pas dans l’excès contraire et ne vous induise, en aucune manière, à présenter, sur votre table, des morceaux énormes, des viandes formidables, dégouttantes de sang, des monceaux de légumes à six sous la livre ou des tartes copieuses, d’une digestion difficile.
Non, vous vous tiendrez à ce qu’on nomme communément un dîner très parisien, c’est-à-dire composé de petits plats, en grand nombre, tous accommodés selon des formules impénétrables.
En principe, un mets «nature» ne doit pas paraître à vos dîners. Mettrait-on tant de hâte à y venir s’il ne s’agissait que de manger des œufs à la coque ou des poulets rôtis?
Vous ne le supposez pas. Et puis on aime à se croire le palais blasé, à se dire qu’on a dégusté dans sa vie tant et de si bonnes choses, qu’une sensation neuve est désormais bien improbable. Quel triomphe, alors, si vos mystérieuses mixtures dissipent pour un instant le scepticisme des tubes digestifs qui vous honorent de leur préférence!
Mais il faut boire aussi. Ah! s’il existait des vins Louis XV, du Vougeot des moines 1760! Quelle harmonie dans le style! Quelle poussière d’ancien régime sur la bouteille!
Je crains, hélas! que les générations passées, aussi gourmandes que nous, n’aient point eu la préoccupation de vous réserver de ce nectar rarissime.
Cherchez donc dans l’espace ce qui fait défaut dans le temps et si les dates extravagantes demeurent inabordables, que les pays lointains fournissent à l’envi de quoi remplir les bataillons de petits verres.
Des vins de Tokay, de Chypre-Larnaka, de Perse, du Thibet, de Bornéo, de Vancouver, que sais-je encore! Voilà de quoi donner des sensations neuves et vous faire une belle renommée!
Car cela se saura. Lorsque votre cour de gourmets sera dispersée, chacun s’en ira de son côté dire, d’un air important, soit au cercle, soit au Bois, soit ailleurs: «Il n’y a plus que chez Mme X*** qu’on dîne!»
Or, le jour où pareil propos sera colporté sur vous et vos menus, vous serez bien près d’atteindre au prestige rêvé, par la bonne raison qu’il en sera de vous comme d’Amphitryon, et que c’est une vérité reconnue que la véritable femme supérieure est la femme supérieure où l’on dîne.
CHAPITRE III
LA CHAISE LONGUE