Perte et gain

Part 8

Chapter 83,822 wordsPublic domain

En le prenant sur ce ton, Vincent pouvait parler sans fin; il lui plut pourtant de s’arrêter. C’était de la prose, mais cette prose était agréable à Charles. Il en connaissait assez sur ces écrivains pour trouver de l’intérêt à entendre parler d’eux, et, pour lui, Vincent semblait dire bien des choses, tandis que, dans le fait, son discours était fort pauvre. Lorsque le _tuteur_ s’arrêta, notre jeune étudiant répondit qu’il croyait que certaines personnes de l’Université poussaient à l’étude de ces auteurs. M. Vincent prit un air grave. «C’est vrai, répliqua-t-il; mais, mon jeune ami, je vous ai déjà donné à entendre que les choses indifférentes elles-mêmes sont employées comme instruments de _parti_. En ce moment, les noms de nos plus grands théologiens ne sont que le mot d’ordre qui sert à indiquer les opinions des personnes vivantes.--Ces opinions, je suppose, reprit Charles, ne doivent pas se trouver dans ces auteurs.--Je ne dis pas cela, répondit M. Vincent. J’ai le plus grand respect pour les personnes en question, et je ne nie pas qu’elles n’aient fait du bien à notre Église en ramenant l’attention, en ces jours de relâchement, sur l’ancienne théologie de l’Église d’Angleterre. Mais c’est une chose que d’être d’accord avec ces messieurs, et c’en est une autre (frappant sur l’épaule de Charles), c’en est une autre d’embrasser leur parti. Ne faites d’aucun homme votre maître; acceptez de tous ce qui est bon; pensez bien de tous, et vous serez un homme sage.»

Reding demanda, avec une certaine timidité, si cette doctrine ne ressemblait pas à celle que le docteur Brownside avait prêchée du haut de la chaire de l’Université; mais peut-être M. Vincent soutenait-il une tolérance d’opinions dans un sens différent? Le _tuteur_ répondit d’une manière un peu brève, qu’il n’avait pas entendu le sermon du docteur Brownside; mais que, pour lui, il avait parlé seulement des personnes de notre communion. «Notre Église, ajouta-t-il, admet dans son sein une grande liberté de pensées. Nos plus grands théologiens même diffèrent entre eux à beaucoup d’égards; bien plus, l’évêque Taylor diffère de lui-même. C’est là un grand principe dans l’Église d’Angleterre. Ses véritables enfants s’accordent à différer d’opinions. En vérité, continua-t-il, c’est là cette indépendance vigoureuse, forte et noble de l’esprit anglais, qui refuse de s’assujettir à des formes artificielles, et qui ressemble, dirai-je, à une grande et magnifique production de la nature; c’est un arbre riche dans son feuillage et aux branches capricieuses; un arbre qui n’est pas languissant dans une serre chaude ou sous la dépendance malheureuse d’un mur de jardin, mais qui, dans une magnificence négligée, répand ses fruits sur une terre libre pour l’oiseau de l’air, la bête des champs et toute espèce d’animaux, afin qu’ils s’en nourrissent et qu’ils y trouvent tous des jouissances.»

Lorsque Charles sortit, il essaya de résumer ce qu’il avait gagné à la conversation de M. Vincent. Il n’avait pas obtenu précisément ce qu’il avait demandé (quelques règles pratiques pour guider son esprit et le faire marcher droit), mais seulement quelques conseils utiles. Déjà il s’était éloigné des partis, et ce qu’il avait vu des hommes qui y étaient attachés avait scandalisé sa conscience. Vincent l’avait confirmé dans sa résolution de les éviter et de s’appliquer à ses devoirs de collége. Il était satisfait d’avoir eu cette conversation avec lui; mais que signifiait ce soupçon de sa tendance à pousser les choses trop loin, et à se mêler par là aux partis? Il fut obligé de se résigner à l’ignorance sur ce sujet et de se contenter d’être sur ses gardes à l’avenir.

CHAPITRE XI.

Une rencontre.

L’occasion ne s’est pas offerte d’informer le lecteur que, pendant la dernière ou l’avant-dernière semaine, Charles avait, par hasard, rencontré plusieurs fois Willis, l’ombre de White au déjeuner de Bateman. Le jour où il l’avait vu chez celui-ci, il avait aimé son air quand il gardait le silence. Il avait été moins content de sa personne quand il l’avait entendu parler; il ne pouvait, toutefois, s’empêcher de lui porter de l’intérêt, vu surtout que Willis paraissait l’avoir pris en affection. Évidemment, ce dernier aimait Charles et semblait désireux d’entretenir avec lui de bons rapports. Charles, pourtant, goûtait aussi peu sa manière de parler que celle de White; et lorsqu’il visita pour la première fois son logement, il y trouva bien des choses qui choquèrent son bon sens et ses principes religieux. Un grand crucifix d’ivoire, enfermé sous verre, se faisait remarquer entre les fenêtres; une gravure représentant la Sainte-Trinité, selon l’usage des pays catholiques, était suspendue au-dessus de la cheminée; vis-à-vis était un tableau de la Madone et de saint Dominique; sur la cheminée elle-même, se voyaient un rosaire, un encensoir et d’autres signes de catholicisme dont Charles ne connaissait pas l’usage; un missel, un rituel et quelques traités catholiques étaient sur la table; et, comme il arriva chez Willis d’une manière inattendue, il le trouva dans son fauteuil, revêtu d’un habit qui ressemblait plutôt à une soutane qu’à une robe de chambre, et occupé à lire le bréviaire. Virgile et Sophocle, Hérodote et Cicéron paraissaient s’être cachés dans les coins, comme d’impurs païens; ou avoir fui devant la terrible présence de l’ancienne Église. Charles avait pris sur lui de protester contre quelques-unes de ces singularités, mais tous ses efforts étaient restés inutiles.

La veille de son départ pour rentrer dans sa famille, il dut aller à Folly Bridge payer une note. A son retour, il passait près d’une chapelle qu’il avait toujours regardée comme appartenant à des dissidents; quelle ne fut pas sa surprise d’en voir sortir Willis! A peine s’il put en croire ses yeux; il savait bien que ce jeune étudiant avait été retenu à Oxford comme lui, mais quel motif l’avait poussé à une visite aussi extraordinaire que celle qu’il venait de faire? c’est ce que Charles ne pouvait décider. «Willis!» cria-t-il, comme il s’arrêtait. A cet appel, Willis rougit tout en s’efforçant de paraître à l’aise. «Faites quelques pas avec moi, ajouta Charles. Qu’avez-vous donc à faire dans cette chapelle? N’est-ce pas une assemblée de dissidents?--Une assemblée de dissidents! s’écria Willis, surpris et offensé à son tour; et quel motif a pu vous faire croire que je fréquentais une assemblée de dissidents?--Pardon, reprit Charles, je m’en souviens, maintenant; c’est une salle d’exposition. Cependant c’était autrefois une chapelle; c’est ce qui m’a trompé. N’est-ce pas ce qu’on appelait l’ancienne Chapelle Méthodiste? Jamais je n’y ai mis les pieds; on y montrait le _Dio-astro-doxon_; c’est le nom, je crois, qu’on donnait à cette exposition.» Charles tirait en long son discours, afin de faire oublier sa méprise, car il était honteux du reproche qu’il avait fait. Willis ne savait s’il voulait plaisanter, ou s’il parlait sérieusement. «Reding, lui dit-il, ne continuez pas; vous m’offensez.--Qu’est-ce donc? repartit Charles.--Vous en savez bien assez; vous vous plaisez cependant à me tourmenter.--Pas du tout.--Eh bien, c’est l’église catholique.» Un instant Charles ne répliqua pas: «Mon ami, dit-il ensuite, à mes yeux votre explication ne vous justifie guère; appelez-la comme vous voudrez, cette assemblée est une assemblée dissidente; pourtant elle n’est pas de l’espèce que je m’imaginais.--Laquelle voulez-vous dire?--Plutôt, dites-moi vous-même quelle était votre intention en allant dans un tel lieu? car sachez-le, vous avez agi contre votre serment.--Mon serment! Quel serment?--Il n’y a pas de serment à cette heure, mais vous en avez fait un, il y a peu de temps encore; c’est, du reste, un engagement solennel que tout étudiant est obligé de prendre. Ne vous rappelez-vous pas votre inscription chez le Vice-Chancelier, ni quelles déclarations et quels serments vous avez faits?--J’ignore ce que j’ai fait; mon _tuteur_ ne m’a rien dit sur cela. J’ai apposé ma signature sur un ou deux livres.--Vous avez fait plus, j’en ai été informé très-exactement, vous vous êtes solennellement engagé à garder les Statuts. Or, un des Statuts défend d’aller dans toute espèce de chapelle ou d’assemblée de dissidents.--Les catholiques ne sont pas dissidents.--Oh! ne parlez pas ainsi; vous savez que la pensée du Statut est de les regarder comme tels. Il veut nous tenir éloignés de toute espèce de culte, le nôtre excepté.--Mais c’est une déclaration ou un vœu illégal; donc il ne lie pas.--Où avez-vous trouvé ce faux-fuyant? C’est sans doute le prêtre de cette chapelle qui vous l’a mis dans la tête.--Ce prêtre, je ne le connais pas; je ne lui ai jamais adressé la parole.--En tout cas, cette réponse n’est pas de vous, et elle ne vous sert de rien. Je ne suis pas casuiste, mais si notre engagement est illégal, vous ne devriez pas continuer à jouir des avantages auxquels il donne droit.--Quels avantages?--Votre toque et votre toge; l’éducation de l’Université; la chance d’un _scholarship_[48] ou d’un _fellowship_. Renoncez à toutes ces choses, et puis déclarez, si vous voulez, et selon les règles, que vous êtes libéré de votre engagement; mais ne voguez pas sous un faux pavillon. N’acceptez pas le bienfait, et brisez la stipulation.--Vous le prenez trop au sérieux; il y a une cinquantaine de statuts que vous ne gardez pas vous-même plus que moi. Vous êtes très-inconséquent.--Si nous ne les suivons pas, c’est sur des points, je suppose, dont les autorités ne pressent pas l’exécution: par exemple, on ne nous oblige pas à nous vêtir d’habits bruns, quoique les Statuts l’ordonnent.--Mais on a bien l’intention de vous défendre de vous promener en castor dans High Street, répliqua Willis, cela est si vrai que les Censeurs montent et descendent constamment la rue, et vous renvoient au collége, s’ils vous prennent en flagrant délit.--Mais ceci est une autre affaire, répartit Charles changeant de terrain; votre cas à vous est matière de religion. Il ne peut être permis de se rendre à des assemblées ou à des endroits de culte étranger.--Mais, répliqua Willis, si nous ne faisons qu’une même Église avec les Catholiques Romains, je ne puis comprendre, sur mon honneur, comment c’est mal pour nous d’aller à eux, ou pour eux de venir à nous.--je ne suis pas théologien, je ne comprends pas ce qu’on entend par l’Église une, dit Charles; mais je sais bien qu’il n’y a pas dans le pays d’évêque, d’ecclésiastique, ni d’homme d’Église sensé qui ne tournât cet argument contre vous. C’est une pure absurdité.--Ne parlez pas de la sorte, je vous prie, je me sens entraîné de tout mon cœur vers le culte catholique: notre service est si froid!--C’est précisément la raison de tout opiniâtre dissident, répondit Charles. Chaque pauvre paysanne, qui, n’en sachant pas plus long, court après les Méthodistes, ou après le cher M. Spoutaway, ou après le prédicateur savetier, vous dit (je l’ai entendu de mes oreilles): «Oh! monsieur, je suppose que nous devons aller là où nous trouvons le plus de bien. M. tel et tel va à mon cœur, il m’attendrit.» Willis se mit à rire. «Eh bien, par le temps où nous sommes, dit-il, la raison n’est pas mauvaise, je crois. Pauvres âmes! quels meilleurs moyens ont-elles pour juger de leur religion? Comment pouvez-vous espérer qu’elles goûteront ces paroles: «L’Écriture nous touche?» Quant à ma démarche, vous y donnez réellement trop d’importance. C’est seulement la seconde fois que j’ai visité la chapelle catholique, et, je vous le dis sérieusement; je m’y trouve l’âme pleine de respect et de piété; comme vous voudriez être aussi, je pense. J’en sors vraiment meilleur: je ne puis prier dans notre église; il y a là une mauvaise odeur qui m’indispose; et puis, les bancs masquent tout: comment voir à travers une planche de sapin? Mais ici, quand je suis entré, je trouve tout silencieux et calme; l’espace est ouvert, et, dans un demi-jour, se montre le tabernacle, indiqué par la lampe.» Charles paraissait mal à l’aise. «Willis, dit-il, vous m’embarrassez. Que le ciel me garde de rien dire contre les Catholiques Romains: je ne sais rien sur leur compte. Mais ce que je sais, c’est que vous n’êtes pas membre de leur communion, et que vous n’avez rien à faire chez eux. S’ils ont dans leur église les choses sacrées dont vous parlez, il est certain, cependant, que ces choses ne sont pas les vôtres; vous êtes un intrus. Je suis très-ignorant sur cette matière; je n’aime pas à porter un jugement. Mais, laissez-moi vous le dire, c’est se faire un jeu des choses saintes que de courir ici et là, de toucher aux objets et de les goûter, de les accueillir et de les rejeter ensuite. Je n’aime pas ces manières, ajouta-t-il avec véhémence; c’est prendre des libertés avec Dieu.--Oh! mon cher Reding, ne parlez pas si sévèrement, repartit le pauvre Willis; qu’ai-je fait de plus que vous ne fussiez prêt à faire, si vous étiez en France ou en Italie? Est-ce donc que vous n’entreriez pas dans les églises sur le continent?--Je veux seulement décider un cas qui est devant mes yeux, répondit Charles; quand j’irai à l’étranger, alors ce sera le moment de résoudre votre question. C’est bien assez de connaître ce qu’on doit faire présentement; or, il est clair pour moi que vous avez mal fait. Comment êtes-vous arrivé à cette chapelle?--White m’y a conduit.--Alors, il y a dans le monde un homme plus irréfléchi que vous. Y a-t-il beaucoup d’étudiants qui la fréquentent?--Je l’ignore; un ou deux y sont venus par curiosité; ils n’ont pas l’habitude d’y venir, au moins d’après ce qu’on m’a dit.--Eh bien, reprit Charles, il faut que vous me promettiez de ne pas y retourner. Allons, je ne vous lâche pas que vous ne m’ayez fait cette promesse.--C’est trop demander», dit Willis avec douceur. Dégageant alors son bras des mains de son ami, il s’éloigna subitement, en criant: «Au revoir, au revoir; à notre prochaine partie de plaisir, au revoir!»

[48] A son origine, c’est-à-dire au moyen âge, le _scholarship_ était une bourse fondée au profit des étudiants pauvres; aujourd’hui il consiste simplement dans le prix d’un concours auquel tous les étudiants peuvent prendre part, pourvu qu’ils aient dix-neuf ans.

Il n’y avait rien à faire. Charles revint lentement au collége, se disant à lui-même: «Mais, après tout, si l’Église catholique de Rome est la véritable Église? Je voudrais savoir ce qu’il faut croire, nul ne sait me satisfaire sur ce point, et me voilà ainsi abandonné à moi seul.» Il lui vint ensuite à l’esprit: «Je suppose que j’en sais assez pour ma direction personnelle, plus même que je ne pratique, et je devrais certainement être content et plein de reconnaissance.»

CHAPITRE XII.

Le pressentiment.

Charles était un fils affectueux, aussi trouvait-il un bonheur ineffable à vivre au sein de sa famille pendant les grandes vacances. Levé de bonne heure, il travaillait jusqu’au _lunch_, et, dès ce moment, il était tout entier à son père, à sa mère et à ses sœurs, pour le reste de la journée. Il aimait le calme de la campagne; il aimait le cours monotone du temps, alors qu’un jour n’est pas différent d’un autre; et après avoir respiré l’atmosphère brûlante d’Oxford, le presbytère avec sa solitude lui était comme un port après l’agitation des vagues. Les mille opinions et les perplexités diverses qui l’avaient envahi de toutes parts au collége étaient à cette heure comme le bruit lointain de l’Océan; elles le rappelaient à la jouissance de sa sécurité présente. Les prairies ondoyantes, les haies vertes, la vaste bruyère, les champs de vaine pâture avec leur développement profond d’ormes sombres, la haute futaie qui frange le sentier de l’horizon d’un village à l’autre, et qui, coupée de temps en temps, se dessine en groupes ou se perd dans les taillis, la porte elle-même, et la barrière[49] et la grand’route; tout cela avait des charmes pour notre jeune ami, non pas sans doute ceux de la nouveauté, mais ceux des vieilles connaissances; c’était toute la poésie des souvenirs. Malgré son état de dilapidation et de délabrement, avec son escalier extérieur, ses galeries disgracieuses, ses fenêtres profondes, ses bancs incommodes, sa table basse, son vestiaire abandonné et son odeur humide et terreuse, l’église, elle aussi, éveillait des pensées agréables dans l’homme intérieur; car c’était là que, pendant plusieurs années, il avait entendu son père, tous les dimanches, faire la lecture et prêcher; là se trouvaient les tombeaux antiques avec leurs inscriptions latines et leurs devises étranges, les écriteaux noirs avec des lettres blanches, les _Resurgam_, les crânes grimaçants, les seaux à incendie, les couleurs fanées de la milice, et le vieux clerc, brave homme, presque passé à l’état d’immeuble, portant toujours sa perruque galloise sur les oreilles et disant ses répons à tort et à travers. Toutes ces choses avaient frappé l’imagination de Charles dans son enfance et elles lui avaient laissé un profond sentiment de respect. Et puis d’ailleurs, il était là désormais dans sa maison; là il retrouvait son appartement bien connu, la routine avec ses délices, son propre arrangement, son comfort: en un mot, son chez lui, vieil et véritable ami, d’autant plus cher à son cœur que maintenant il en connaissait d’autres.--Où serai-je dans un temps à venir? se dit-il un jour à lui-même; je l’ignore. Je ne suis qu’un enfant; bien des événements, auxquels je n’ai pas songé, que mon imagination ne saurait mesurer, peuvent m’arriver avant que je meure, si toutefois je vis. Mais ici, au moins, et en ce moment, je suis heureux, et je veux jouir de mon bonheur. Certaines personnes disent que le plus beau temps de la vie est celui de l’école; cela n’exclut pas le collége. Je suppose que ce sont les soucis qui rendent la vie si lourde. Pour le moment, je n’ai ni soucis, ni responsabilité; j’en aurai bien sans doute un peu pour prendre mes grades. Les soucis sont une terrible chose; j’en ai eu quelque idée autrefois, à l’école. Que c’est curieux à penser: un jour j’aurai vingt-cinq ou trente ans! Comme les semaines s’écoulent vite! les vacances touchent déjà à leur terme! Oh! je suis si heureux! cela me fait peur. Mais j’aurai de l’énergie au jour venu.

[49] La barrière d’enclos ou de haie (_the style_). La forme en est très-variée et très-ingénieuse.

Parfois cependant les pensées de Charles prenaient une tournure plus triste, et il anticipait sur l’avenir d’une manière plus vive qu’il ne jouissait du présent. Un ami de la maison, M. Malcolm, était venu les voir après une absence de plusieurs années. Sa visite fit plaisir à Reding; et le bon fellow partagea ce bonheur. Un nouveau pays et un cercle de famille avaient pour lui des charmes ineffables, après sa vie de garçon au collége. M. Malcolm avait été un grand ami de Charles et de ses sœurs pendant leur enfance. Mais à cette heure, l’affection que ceux-ci lui conservaient ne vivait, en grande partie, que de souvenirs. Lorsqu’il leur racontait des histoires amusantes, ou qu’il leur permettait de grimper sur ses genoux et de lui enlever ses lunettes, il faisait tout ce qu’il faut pour gagner des cœurs d’enfants; mais c’est avec d’autres armes qu’on parvient à conquérir le cœur de la jeunesse. Qu’y a-t-il donc de surprenant que M. Malcolm ne vécût dans leur esprit que par prescription? Le brave homme ne savait rien de cela, et il n’y aurait pas, au reste, beaucoup songé, si toutefois il s’en était aperçu; car, semblable à bon nombre de personnes avancées en âge, il se faisait trop lui-même son propre centre, ne se donnait pas la peine de pénétrer dans l’esprit des autres, ne s’inquiétait pas de leur faire plaisir, ni de trouver en eux sa satisfaction. Il était bon et affable envers Charles et ses sœurs comme il l’aurait été à l’égard d’un serin ou d’un bichon; c’était une espèce d’amour externe; et quoique les enfants de M. Reding fussent très-bien avec lui, ils ne sentaient pas son absence quand il partait, ils n’auraient pas été peinés d’apprendre qu’il ne devait plus revenir. Charles le conduisait dans la campagne, il lui timbrait ses lettres, avait soin de lui faire arriver les journaux de la ville voisine; il écoutait ses histoires sur Oxford et sur les hommes d’Oxford. Il l’aimait vraiment, il désirait même lui être agréable; mais quant à le consulter sur des matières sérieuses, ou à s’adresser à lui pour demander des consolations dans ses peines, il aurait plutôt eu la pensée de se confier à Daniel le colporteur ou au vieil Isaac qui, le dimanche, jouait du basson.

«Comment vos pêches se trouvent-elles cette année, monsieur Malcolm?» demanda un jour M. Reding à son hôte, après le dîner.--Vous devriez savoir que nous n’avons pas de pêches à Oxford, répondit M. Melcolm.--Alors, ma mémoire me trompe; mais, il me semble y avoir vu des pêches d’octobre, et de très-belles pêches même.--Ah! vous voulez parler des pêches du vieux Tom Spindel, le jockey», reprit M. Malcolm. «C’est vrai, il avait un pan de mur de briques, et il en était très-fier. Mais quand les pêches arrivent, il n’y a personne à Oxford pour les manger; aussi, l’arbre comme le fruit y est une grande rareté. Oxford n’était pas si dépourvu autrefois, il y reste les vieux mûriers, en souvenir de jours meilleurs.--A cette époque également, je le suppose, dit Charles, les fruits les plus coûteux n’y étaient pas cultivés. Les mûriers sont le témoignage non-seulement d’un collége nombreux, mais des goûts simples.--Charles fait secrètement la guerre à nos serres chaudes, dit M. Reding, comme si notre premier père ne préférait pas les fruits et les fleurs au bœuf et au mouton.--Pas du tout, répliqua Charles, je regarde les pêches comme une chose excellente; et quant aux fleurs, j’aime passionnément leurs odeurs.--Charles a dès lors quelque théorie sur les odeurs, je le parierais, reprit son père; je ne connus jamais d’enfant qui décidât ainsi de ses goûts et de ses répugnances selon la fantaisie. Il commença à aimer les olives dès qu’il lut l’_Œdipe_ de Sophocle, et je crois vraiment que bientôt, par dégoût du roi Guillaume, il ne mangera plus d’oranges.--Tout le monde agit ainsi, repartit Charles. Qui ne voudrait être à la mode? Notre tante Catherine appelle une année son chapeau délicieux, et le traite d’épouvantail l’année suivante.--Vous avez raison, papa, dans cette circonstance, dit la fille; sans savoir quel est son motif, je sais que Charles en a un pour savourer le parfum de la rose ou distiller la lavande.--Quel est-il, ma chère Marie?--_Vous êtes des restes des berceaux d’Éden_», répondit la fille.--Eh bien, papa, c’était précisément la raison que vous donnez.--Il y a plus que celle-là, reprit M. Reding, si toutefois je connus jamais ce que c’était.--Il pense que l’odorat est un sens plus spirituel que les autres, ajouta Marie en souriant.--Quel enfant né pour les paradoxes! s’écria sa mère.--Cependant, c’est ainsi d’une certaine façon, reprit Charles; mais je ne puis l’expliquer. Les odeurs et les sons sont plus aériens, moins matériels; ils n’ont pas de forme, de même que les anges.» M. Malcolm se mit à rire. «Soit, je vous l’accorde, Charles, dit-il; les anges ont de la longueur sans largeur.--Avez-vous jamais ouï pareille chose?» s’écria madame Reding riant à son tour; «ne l’encouragez pas, monsieur Malcolm; vous êtes pire que lui. Des anges longs sans largeur!--Ils passent d’un lieu à l’autre; ils vont, ils viennent, continua M. Malcolm.--Les odeurs évoquent le passé si vivement! ajouta Charles.