Perte et gain

Part 6

Chapter 63,698 wordsPublic domain

Les deux sociétés quittèrent l’église en même temps, et nos _gentlemen_ reconduisirent ces dames chez elles. «Nous nous figurions, miss Bolton, dit White se tenant à une distance respectueuse; nous nous figurions l’église Saint-Jacques déjà catholique, et nous tachions d’arranger les choses comme elles devraient l’être.--Quelle était votre première réforme? demanda miss Bolton.--Je crains qu’elle ne fût très-dure pour votre protégée, la vieille femme qui nettoie les bancs.--Sans doute, parce qu’il n’y aurait plus de bancs à nettoyer?--Ce ne serait pas seulement à cause de son office, mais de sa personne, ou plutôt de son sexe, qu’elle devrait quitter l’église.--Impossible! les femmes devront donc rester protestantes?--Oh! non, la bonne vieille femme reparaîtra, mais sous un autre caractère, ce sera une veuve.--Et qui remplira son emploi actuel?--Un sacristain: un sacristain en _cotta_[41]. Aimez-vous la _cotta_ longue ou la courte? continua White en se tournant vers la plus jeune demoiselle.--Moi? répondit miss Charlotte; je l’oublie toujours; mais je crois que vous nous avez dit que celle de Rome était la courte; je suis pour celle-là.--Vous savez, Charlotte, reprit la sœur aînée, qu’à cette heure il se poursuit en Angleterre une grande réforme dans les vêtements ecclésiastiques.--Je déteste toutes les réformes, répliqua Charlotte, depuis celle de Luther jusqu’à celles d’aujourd’hui. Au reste, nous avons déjà avancé un peu notre chape; vous l’avez vue, monsieur White? c’est un si joli modèle!--Avez-vous déterminé ce que vous en ferez? demanda Willis.--Nous avons du temps pour y penser, répondit la plus jeune sœur; elle nous prendra quatre années pour la finir.--Quatre années! s’écria White; d’ici là nous serons tous de vrais catholiques, l’Angleterre sera convertie.--Elle sera faite à temps pour l’évêque, dit Charlotte.--Oh ce n’est pas assez bon pour lui, reprit miss Bolton; mais cela peut servir dans l’église pour l’_Asperges me_. Que les choses seront changées! continua-t-elle; cependant l’idée d’un cardinal à Oxford ne me sourit guère. Faut-il que nous soyons Romains jusque là? Je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’être de vrais catholiques sans le Pape.--Il n’est pas nécessaire de s’effrayer, répondit White avec sagesse; les choses ne vont pas si rapidement. Les cardinaux ne sont pas à si bon marché.--Les cardinaux ont une tenue si splendide, et tant d’apparat! dit miss Bolton; j’ai ouï dire qu’ils ne marchent jamais sans avoir deux domestiques derrière eux, et qu’ils quittent toujours le salon avant que la danse commence.--Eh bien, je crois qu’Oxford est précisément fait pour des cardinaux, dit miss Charlotte; peut-il y avoir quelque chose de plus triste que les soirées du Président? Je m’imagine voir le docteur Bone cardinal, quand il se promène au parc.--C’est là le génie de l’Église Catholique, reprit White; vous comprendrez mieux cela en son temps. Nul n’est son propre maître. Le Pape lui-même ne peut faire ce qu’il veut; il dîne tout seul, et, s’il parle, c’est d’après ses prédécesseurs.--Naturellement, dit Charlotte, car il est infaillible.--Bien plus, s’il commet des fautes dans l’exercice de ses fonctions, continua White, il est obligé de les coucher par écrit et de s’en confesser, de peur qu’elles ne servent de précédents.--Et il est obligé, pendant les solennités, d’obéir au maître des cérémonies, contre son propre jugement, ajouta Willis.--Ne disiez-vous pas que le Pape se confesse, monsieur White? demanda miss Bolton; cela m’a toujours intriguée de savoir si le Pape est soumis à la confession comme un autre homme.--Oh! certainement, répondit White, il n’y a d’exception pour personne.--Eh bien, dit Charlotte, je ne puis me représenter au pied d’un confessionnal M. Hurst de Saint-Pierre, qui vient nous chanter des romances, ni aucun des chefs si graves de nos établissements, eux qui saluent avec tant de hauteur.--Ils auront tous à se confesser, reprit White.--Tous? demanda miss Bolton; mais non pas les convertis? Je croyais que c’était seulement les anciens catholiques.» Il y eut un moment de silence.

[41] Mot italien pour désigner le surplis.

«Que deviendront les chefs de nos établissements? demanda miss Charlotte.--Des abbés ou des supérieurs, répondit White. Ils porteront des crosses; et quand ils diront la messe, il y aura, par surcroît, un cierge allumé.--Quel majestueux et excellent abbé va faire le Vice-Chancelier! s’écria miss Bolton.--Oh! non; il est trop petit pour un abbé, reprit sa sœur. Mais vous avez oublié le Chancelier lui-même; vous avez pourvu tous les autres, ce me semble: qu’allez-vous faire de lui?--Le Chancelier est tout mon embarras, répondit White avec gravité.--Faites-en un chevalier du Temple, dit Willis.--Le duc[42] est un personnage gênant, reprit White, toujours sérieusement; je ne sais ce qu’il deviendra. Un chevalier du Temple... oui; Malte est aujourd’hui une possession anglaise; il pourrait ressusciter l’ordre.» Les deux demoiselles se mirent à rire. «Mais vous n’avez pas complété votre plan, monsieur White, dit miss Bolton. Les chefs des établissements sont des femmes: comment peuvent-ils se faire moines?--Oh! leurs femmes iront au couvent, dit White; Willis et moi, nous avons déjà fait des recherches dans High street, et les résultats sont on ne peut plus satisfaisants. Certaines maisons de cette rue étaient autrefois des établissements de l’Université, et il sera facile de les convertir en couvents. La seule chose qui manquera, c’est de mettre des grilles aux fenêtres.--Avez-vous déjà une idée de l’ordre auquel elles s’uniront? demanda miss Charlotte.--Cela dépend d’elles-mêmes, répondit White; aucune contrainte ne leur sera faite. A elles de faire leur choix. Mais il sera utile d’avoir deux couvents: l’un d’un ordre actif, et l’autre contemplatif; les Ursulines, par exemple, et les Carmélites de la réforme de sainte Thérèse.»

[42] le duc de Wellington qui, à cette époque, était chancelier de l’université d’Oxford.

Jusqu’alors la conversation s’était tenue sur la limite de la plaisanterie et du sérieux; à ce moment, elle prit un ton plus réfléchi et plus doux: «Les nonnes de sainte Thérèse ont une règle très-rigide, ce me semble, monsieur White? dit miss Bolton.--Oui, répondit celui-ci, j’aurais des craintes pour mesdames les Présidentes et mesdames les Principales qui feraient ce sacrifice.--Peut-être de plus jeunes personnes, dit-elle timidement, pourraient mener l’affaire avec plus d’assurance.» On était arrivé à la maison, et White agita poliment la sonnette. «Des personnes plus jeunes, reprit-il, sont trop délicates pour un tel sacrifice.» Miss Bolton se tut. «Et que deviendrez-vous, monsieur White? dit-elle ensuite.--Je n’en sais rien. J’ai songé aux Cisterciens: ils ne parlent jamais.--Oh! les chers Cisterciens! s’écria-t-elle: Saint Bernard n’en était-il pas un? le délicieux homme, le céleste, et si jeune! J’ai vu son portrait: quels yeux!» White était un _gentleman_ de bonne mine. La nonne et le moine échangèrent un coup d’œil très-respectueux, et se saluèrent; l’autre couple exécuta la même cérémonie; puis le salut se donna en diagonale. Les deux demoiselles étant rentrées chez elles, nos jeunes gens se retirèrent.

Suivons les misses Bolton à l’étage supérieur. En entrant dans le salon, elles trouvèrent leur mère assise près de la fenêtre, en chapeau et en châle; elle feuilletait un livre de cet air vague qui annonce qu’une personne est occupée, si toutefois cette expression est permise, à attendre plutôt qu’à faire toute autre chose. «Mes chères enfants, dit-elle à leur apparition, où avez-vous été? Les cloches ont cessé depuis un bon quart d’heure; je crains qu’il ne vous faille renoncer à l’église ce matin.--Impossible, chère maman, répondit la sœur aînée; nous sommes sorties à neuf heures et demie précises; nous n’avons pas dépensé deux minutes chez le mercier, et nous voici de retour.--La seule chose que nous ayons faite, en outre, ajouta Charlotte, a été de jeter un regard dans Saint-Jacques, dont la porte était ouverte, pour dire un mot ou deux à la pauvre vieille Wiggins. M. White était là, ainsi que M. Willis; et ces messieurs nous ont ramenées.--Oh! je comprends, reprit madame Bolton; c’est l’habitude, lorsque des jeunes gens et des demoiselles se rencontrent. Mais, dans tous les cas, il est trop tard pour aller à l’église.--Non, dit Charlotte, partons immédiatement; nous arriverons pour la première leçon.--Ma chère enfant, comment pouvez-vous me proposer une pareille chose? je ne voudrais pas le faire pour tout au monde; c’est si honteux! Mieux vaut ne pas y aller du tout.--Oh! très-chère maman, repartit la sœur aînée, cela est très-certainement un préjugé. Pourquoi aller à l’église toujours au même moment? C’est une règle si gênante que de s’y rendre tous à la fois et de s’attendre les uns les autres! Évidemment, il est plus raisonnable d’y aller quand on le peut: tant de choses peuvent vous retarder!--Eh bien, ma chère Louisa, reprit la mère, j’aime la vieille méthode. On nous disait toujours: Soyez à vos places avant les paroles «_Lorsque le méchant_», et au plus tard avant celles-ci: «_Bien-aimés frères_». Voilà la bonne vieille méthode. M. Jones et M. Pearson avaient d’ailleurs l’habitude de s’asseoir, au moins cinq minutes, dans la chaire pour nous donner le temps d’arriver; et puis, avant de commencer, ils jetaient un regard autour d’eux. M. Jones avait même la coutume de prêcher contre les retardataires. Je ne puis discuter, mais il me paraît raisonnable que les bons chrétiens entendent l’office en entier. Sans cela, ils pourraient aussi bien déserter l’église avant qu’il soit fini.--Mais, maman, dit Charlotte, c’est l’usage des pays étrangers: on va à l’église et l’on en sort à volonté. C’est si bien selon la dévotion!--Ma chère fille, reprit madame Bolton, je suis trop vieille pour comprendre tout cela; c’est au-dessus de mon esprit. Je suppose que M. White vous a débité cette doctrine, C’est un excellent jeune homme, fort aimable et très-poli; je n’ai rien à dire contre sa personne, sinon qu’il est jeune, et qu’en vieillissant il modifiera ses idées.--Tandis que nous parlons, le temps marche, dit Louisa; il est absolument impossible maintenant d’aller à l’église.--Ma chère Louisa, je ne voudrais pas remonter le bas-côté pour tout au monde; positivement, je m’enfoncerais sous terre; quel mauvais exemple! Comment avez-vous pu y penser?--Dès lors, je crois qu’il n’y a rien à faire, reprit Louisa en ôtant son chapeau; mais, en vérité, c’est bien triste de rendre le culte si froid et si gênant. L’assistance serait double, si l’on pouvait y aller tard.--Eh bien, ma chère, toutes choses sont changées à présent: dans ma jeunesse, les catholiques étaient les gens à règles strictes, et nous, nous étions les personnes de dévotion; aujourd’hui, c’est l’inverse.--Mais n’est-il pas vrai, chère maman? dit Charlotte; ce concours continuel, ce flux et ce reflux, ce changement, et pourtant cette affluence, n’est-ce pas quelque chose de plus beau que cette manière de prier aussi sèche que le pupitre? Il y a tant de liberté et de naturel!--Liberté et aisance, je crois, repartit la mère; fi donc, Charlotte! comment pouvez-vous parler contre le magnifique service de l’église! Vous m’affligez.--Je ne blâme pas, maman; je critique seulement cette coutume puritaine qui ne fait pas plus partie de notre église que les bancs eux-mêmes.--La prière commune est offerte pour ceux qui peuvent venir, ajouta Louisa; aller à l’église serait dès lors un privilége et non un simple devoir.--Eh bien, ma chère enfant, de pareils principes je ne saurais les comprendre. Il y avait un jeune homme du nom de Georges Ashton qui sortait toujours de l’église avant le discours; et lorsqu’on le reprenait là-dessus, il répondait qu’il ne pouvait supporter un prédicateur hérétique. Un enfant de dix-huit ans!--Mais, maman, que doit-on faire lorsque le prédicateur est hérétique? Quel autre moyen employer? C’est si affligeant pour un esprit catholique!--Catholique, catholique! s’écria madame Bolton avec humeur; donnez-moi le bon vieux George II et la religion protestante. C’était le bon temps. Tout alors marchait en règle. Pas de disputes, pas de divisions, pas de différends dans les familles. Mais aujourd’hui, tout va autrement. Ma tête est bouleversée, je le déclare; tant de choses étranges, extravagantes, arrivent à mes oreilles!»

Les deux sœurs ne répondirent pas; l’une jeta un coup d’œil par la fenêtre, l’autre se disposa à sortir du salon. «Eh bien, c’est un contre-temps réciproque, reprit la mère; vous m’avez les premières empêchée d’aller à l’église, et moi ensuite je vous ai retenues. Mais je soupçonne, chère Louisa, que mon désappointement est plus grand que le vôtre.» Louisa s’éloigna de la fenêtre. «J’estime le Prayer-Book plus que vous ne pouvez le faire, ma chère enfant, continua-t-elle; car j’ai expérimenté ce qu’il vaut dans une affliction profonde. Puisse-t-il s’écouler de longs jours, chères filles, avant que vous le connaissiez dans de pareilles circonstances! mais si l’affliction vient vous visiter, sachez-le, toutes ces nouvelles fantaisies et ces modes s’évanouiront à vos yeux, comme le vent, et le bon vieux Prayer-Book sera seul votre refuge.» Ces paroles émurent nos deux demoiselles. «Approchez, mes enfants; je vous ai parlé trop sérieusement, ajouta-t-elle. Allez, emportez vos effets, revenez ensuite, et occupons-nous à un ouvrage paisible avant le _lunch_.»

CHAPITRE IX.

Le sermon assez élastique du docteur Brownside.

Il est des personnes qui en présence de difficultés intellectuelles se tourmentent, et font pour les résoudre de continuels efforts que ne couronne pas toujours le succès. Charles était d’une autre trempe de caractère; une idée nouvelle n’était pas perdue pour lui, mais elle ne l’inquiétait pas. Si elle était obscure ou opposée à son appréciation habituelle des choses, il la laissait aller son chemin, trouver d’elle-même sa place, et se formuler en lui par l’action lente, mais spontanée, de son esprit. En soi, pourtant, la perplexité est un état peu agréable, et volontiers il s’en serait défait, si c’eût été possible.

Au moyen de conversations semblables à celles que nous avons citées, et de beaucoup d’autres dont nous faisons grâce au lecteur; en outre, d’après la diversité de vues qu’il avait rencontrée à Oxford, Charles en était venu, au bout d’une année, à quelques conclusions, peu nouvelles sans doute, mais très-graves: d’abord, qu’il y a une infinité d’opinions dans le monde touchant les matières les plus importantes; secondement, que toutes choses ne sont pas également vraies; troisièmement, que c’est un devoir d’embrasser les opinions vraies; et quatrièmement, qu’il est bien difficile d’arriver à la connaissance de ces dernières. Comme nous l’avons dit, il s’était accoutumé, dans le principe, à fixer son esprit sur les personnes et non sur les opinions, à aimer dans chacun ce qui était bon; mais il était alors arrivé à sentir qu’il n’était pas honorable, pour ne pas dire plus, d’embrasser des opinions fausses. Peu importait qu’on crût sincèrement à ces opinions; il ne pouvait avoir pour une personne qui embrassait ce que Sheffield appelait du charlatanisme le même respect qu’il éprouvait pour celle qui embrassait une réalité. White et Bateman en étaient des preuves vivantes: ils étaient certainement d’excellents garçons, mais comment souffrir leur langage chimérique, quoique eux-mêmes ne le crussent pas tel? Pareillement, si le système catholique de Rome était faux, il n’était pas moins clair (laissant de côté des considérations plus hautes) qu’un homme qui croyait au pouvoir des saints et les invoquait était acteur d’une grande comédie, quelque sincère qu’il fût. Il prenait des mots pour des choses, et jusque là, lui, Charles, ne pouvait le respecter, pas plus qu’il ne respectait White et Bateman. De même de l’Unitaire: si celui-ci croyait que la puissance de la nature humaine abandonnée à ses propres forces est ce qu’elle n’est pas; si dès son origine l’homme est un être tombé, et que lui le crût debout, il s’attachait à une absurdité. Il pouvait racheter ou couvrir cette tache par mille qualités précieuses, la tache resterait toujours; justement comme nous regarderions un bel homme défiguré par la perte d’un œil ou d’une main. De plus, si un chrétien de profession faisait du Très-Haut un être simplement miséricordieux, et que cet être, au contraire, selon la doctrine de l’Église Anglicane, fût un Dieu qui punît par amour de la justice, ce chrétien faisait une idole ou une chimère de l’objet de sa religion et (à part des idées plus sérieuses sur son compte) lui, Charles, ne pouvait le respecter. Et c’est ainsi que, graduellement, le principe du dogmatisme devint un élément essentiel dans les vues religieuses de Reding.

Graduellement, et d’une manière imperceptible à lui-même, disons-nous; car les pensées que nous avons exposées ne lui vinrent qu’à des époques différentes; mais il les reprenait toujours au point où il les avait quittées en dernier lieu. Ses cours et ses autres devoirs particuliers, ses amis et ses récréations étaient le principal objet de la journée; il y avait néanmoins, chez lui, un secret courant qui était toujours en action, et qui venait retentir à l’oreille de son esprit dès que les autres bruits se calmaient. S’il faisait sa toilette le matin, s’il s’asseyait sous les hêtres du jardin du collége, lorsqu’il errait dans la prairie, lorsqu’il allait en ville payer une note ou faire une visite, lorsque le soir il se jetait sur son sofa, après avoir fermé sa porte, des pensées analogues à celles que nous avons décrites s’agitaient dans sa tête.

Cependant les discussions et les travaux, dont Oxford était le théâtre, touchaient à leur fin; car le temps de la Trinité était déjà passé, et la Commémoration approchait. Or, il arriva, le dimanche avant cette dernière fête, que le sermon de l’Université fut prêché par un personnage de distinction, venu à la ville pour prendre part à cette solennité. Ledit personnage n’était rien moins que le très-révérend docteur Brownside, nouveau doyen de Nottingham, pendant quelque temps professeur Huntingdonien de théologie, et l’un des plus subtils penseurs universitaires du jour, sinon le plus profond. Une taille plus que médiocre, un nez affublé de lunettes, un front chauve, des cheveux noirs aux boucles arrondies, des lèvres souriant avec affectation, un certain air compassé dans les formes, tel était au physique notre prédicateur. Ajoutons en outre qu’il savait donner de la pompe à son geste, et qu’il maniait avec facilité une prononciation distincte et musicale, de sorte que tout son auditoire pouvait l’entendre sans efforts. Comme théologien, le docteur Brownside paraissait n’avoir jamais eu de difficulté sur n’importe quel sujet. Il était si clair ou si superficiel, qu’il voyait au fond de toutes ses pensées; aussi bien, puisque le docteur Johnson nous assure que «toutes les eaux peu profondes sont claires», peut-être pouvons-nous le désigner par les deux épithètes. Pour lui, la Révélation, au lieu d’être l’abîme des conseils de Dieu, avec ses ébauches obscures et ses grandes ombres, était une plaine ouverte et brillante, sillonnée par des routes droites et macadamisées. Sans doute, il ne niait pas l’incompréhensibilité divine elle-même, comme quelques hérétiques anciens; mais il soutenait que dans la Révélation tout ce qui était mystérieux avait été laissé de côté, et que Dieu ne nous avait fait connaître que ce qui était pratique et ce qui nous regardait directement. Toutefois, c’était pour lui un prodige que tout le monde ne fût pas de son avis, en acceptant cette manière de voir simple et naturelle qui, à ses yeux, était l’évidence elle-même; et il attribuait ce phénomène, qui n’était pas rare, à quelque défaut d’intelligence ou au manque de quelque fil de l’esprit, comme il peut advenir. Le docteur Brownside était un prédicateur populaire, c’est-à-dire que, quoiqu’il eût peu de partisans, il avait toujours un très-bel auditoire; et à l’occasion dont il s’agit ici, l’église pouvait à peine contenir les nombreux étudiants venus pour l’entendre.

Il commença son discours en faisant observer que c’était une chose étonnante de voir si peu de bons dialecticiens dans le monde, alors que la faculté du raisonnement était un des apanages de la nature humaine, celui qui la distinguait des brutes. On avait dit, il est vrai, que les brutes raisonnaient; mais c’était dans un sens analogique du mot _raison_ et un exemple de cette ambiguïté de langage ou de la confusion d’idées dont il parlait en ce moment. Pareillement, nous disons que la _raison_ pour laquelle le vent souffle, c’est qu’il y a un changement de température dans l’atmosphère; et que la _raison_ pour laquelle les cloches sonnent, c’est qu’un sonneur les balance; mais qui oserait dire que le vent _raisonne_ ou que les cloches _raisonnent_?

Il y avait, croyait-il, un _fait_ (et il appuya fortement sur ce mot), non parfaitement constaté, de brutes qui raisonnent. On avait soutenu que si, en cherchant son maître, le chien, cet animal si intelligent, rencontrait trois routes, après en avoir flairé deux, il prenait hardiment la troisième, sans autre investigation préalable; ce qui, en supposant le fait vrai, était un exemple d’un syllogisme disjonctif et hypothétique. Dugald Stewart avait aussi parlé d’un singe qui cassait des noix derrière une porte, ce qui, n’étant pas une imitation stricte d’une chose que l’animal aurait pu voir actuellement, impliquait un acte d’abstraction par lequel cette brute intelligente s’était d’abord élevée à la notion générale des casse-noisettes, qu’elle avait pu voir dans un cas particulier, en argent ou en acier, sur la table de son maître, et qu’ensuite, descendant de cette idée générale, elle lui avait donné un corps, et l’avait obtenu sous la forme d’un expédient de sa propre invention. Les brutes raisonnent: telle avait donc été l’assertion; toutefois, le docteur Brownside pouvait présentement admettre que la faculté du raisonnement était le caractère propre de l’espèce humaine, et que, tel étant le cas, il était vraiment étrange de trouver si peu de personnes qui raisonnassent bien.

Après cette introduction, notre prédicateur en vint à attribuer à ce défaut le nombre des différences religieuses qui sont dans le monde. Il dit que les questions les plus célèbres en religion n’étaient que des questions de mots; que les combattants ignoraient leur propre dessein ou celui de leurs adversaires; et qu’une teinte de bonne logique aurait mis fin à toutes les discussions qui avaient troublé le monde pendant des siècles, aurait empêché bien des guerres sanglantes, bien de furieux anathèmes, bien des exécutions cruelles et nous eût épargné bien de lourds in-folio. Il alla jusqu’à supposer que, dans le fait, il n’y avait ni vérité ni erreur dans les dogmes reçus en théologie; que c’étaient des modes, ni bons ni mauvais en eux-mêmes, mais personnels, nationaux ou périodiques, manifestant seulement le travail de l’intelligence sur les grandes vérités religieuses; que le tort consistait non à les admettre, mais à appuyer fortement sur eux: en d’autres termes, que c’était vouloir absolument habiller un Hindou en Finnois, et donner le _boomarang_[43] à un régiment de dragons.

[43] Petit bâton recourbé par un bout, dont se servent dans leurs jeux, avec beaucoup d’adresse, des sauvages d’une tribu d’Australie.