Perte et gain

Part 26

Chapter 263,623 wordsPublic domain

Dix jours après cette conversation, Charles était prêt pour son voyage: sa chambre était remise en ordre, sa valise fermée, et à la porte l’attendait le cabriolet qui devait le conduire jusqu’à la première diligence. Il devait passer par Boughton. Campbell et Marie avaient arrêté ensemble que le mieux pour lui serait de ne voir sa mère qu’au moment de la séparation, à laquelle, au reste, elle avait été préparée par Campbell lui-même. C’eût été pour la mère comme pour le fils une peine inutile de se trouver plus tôt en présence l’un de l’autre.

Charles descendit de voiture le cœur ému, et il courut à la chambre de sa mère. Madame Reding était assise près du feu et travaillait lorsqu’il entra. Elle lui tendit froidement la main; Charles s’assit. Ils ne se dirent rien durant quelques instants. Puis, sans discontinuer son ouvrage, la mère commença: «Eh bien, Charles, dit-elle, vous allez donc nous quitter. Où et comment pensez-vous vivre, lorsque vous serez entré dans votre nouvelle carrière?» Charles répondit qu’il n’avait songé jusque là qu’à l’importante démarche d’où dépendait tout le reste. Il y eut de nouveau un moment de silence. La mère reprit: «Nulle part, Charles, vous ne trouverez des amis comme ceux que vous aviez à la maison.» Elle continua: «Vous avez eu tout à souhait, Charles: vous avez reçu du ciel des talents, les avantages d’une bonne éducation, une heureuse position de fortune. Que d’efforts doivent faire bien des jeunes gens de mérite pour arriver où vous en êtes!» Charles répondit qu’il avait le sentiment profond de ce qu’il devait à la Providence dans les choses temporelles, ajoutant que c’était seulement par un ordre divin qu’il les abandonnait. «Nous mettions en vous notre espoir, Charles: peut-être avions-nous trop compté sur vous. Eh bien, que Dieu vous protége! Vous avez choisi vous-même votre voie.» Le pauvre Charles assura que personne ne saurait comprendre ce qu’il lui en coûtait pour abandonner des objets qui étaient si chers à son cœur et qui faisaient partie de lui-même: sur la terre, il n’estimait rien tant que le foyer de famille. «Mais alors, pourquoi nous quitter? reprit la mère vivement; il faut que vous fassiez votre volonté! Vous agissez ainsi, je suppose, parce que cela vous plaît.--Oh! ma mère, ma bonne mère! si vous pouviez voir au fond de mon cœur! Rappelez-vous ce que vous avez lu dans l’Écriture; comment, au temps des Apôtres, on était obligé de tout quitter pour le Christ.--Nous sommes donc des païens? Merci, Charles, je vous suis obligée pour ces paroles.» Et elle laissa tomber une larme. Charles était presque hors de lui-même; il ne savait que répondre. Il se leva et, appuyant son coude sur la cheminée, il cacha sa tête dans ses mains. «Eh bien, Charles, ajouta-t-elle en continuant à travailler, peut-être viendra-t-il un jour...» Sa voix trembla. «Votre cher père...» Elle déposa son ouvrage. «C’est nous faire inutilement du chagrin, reprit Charles. Pourquoi resterais-je ici? Adieu pour le présent, chère mère. Je vous laisse en de bonnes mains, non pas plus dévouées, mais meilleures que les miennes; vous me perdez, moi, vous gagnez un autre fils. Adieu pour le présent; nous nous reverrons quand vous le voudrez, quand vous m’appellerez: quel heureux jour que celui-là!» Il se jeta à ses pieds, et posa sa tête sur ses genoux. La mère ne put résister plus longtemps: elle se pencha sur lui et se mit à caresser ses cheveux, comme elle faisait quand il était petit enfant. A la fin, un torrent de larmes s’échappa de ses yeux; elles inondèrent la figure et le cou de son fils. Un moment, Charles les supporta; puis, se levant tout à coup, il embrassa sa mère avec précipitation, et s’élança hors de la chambre. Quelques secondes après, il avait vu ses sœurs, s’était arraché à leurs embrassements, était remonté dans son cabriolet à côté de son flegmatique conducteur, et, doucement balancé dans tous les sens, il se dirigeait vers Collumpton.

CHAPITRE II.

Deux nouveaux mariés déjà connus sous un autre aspect.

Le lecteur demandera peut-être où allait Charles. Question embarrassante. Car notre jeune ami lui-même n’avait évidemment qu’une idée très-vague de ce qu’il deviendrait, du lieu même où il fixerait ses pas, et, semblable au patriarche, «il partit ne sachant où il allait». Il n’avait jamais vu de prêtre catholique, qu’une seule fois dans son enfance, en entrant dans une église de la communion romaine; dans le monde entier, il ne connaissait aussi qu’un seul catholique, et encore ignorait-il où il était en ce moment. Mais il savait que les Passionnistes avaient un couvent à Londres, et il était assez naturel que, tout en ignorant si le jeune père Louis se trouvait là ou ailleurs, il tournât ses pas vers San Michaele.

Cependant, par un sentiment de sollicitude pour Marie et le reste de sa famille, il ne voulut pas avoir l’air de se rendre directement à Londres. Il résolut donc d’aller à Oxford s’adresser à Carlton, et de lui demander son avis sur ce qu’il y avait à faire dans sa position présente. Il semblait également que cette démarche serait pour les siens comme une dernière chance d’éloigner ce qui leur était une calamité si cruelle.

C’est donc vers Oxford qu’il se dirigea. Comme il avait certaines affaires à régler à Bath, il s’y arrêta pour la nuit, se proposant de continuer son voyage le lendemain matin. Il avait, entre autres choses, à se procurer «le Jardin de l’Ame» et deux ou trois autres livres semblables qui pourraient lui l’être d’un grand secours dans l’acte solennel qu’il allait accomplir à son arrivée à Londres. Dans cette pensée, il entra dans une librairie religieuse de _Danvers street_. Pendant qu’il était occupé dans l’arrière-magasin à feuilleter quelques ouvrages catholiques, qui, pour le public religieux, avaient moins d’attrait que les brillants volumes évangéliques et anglo-catholiques mis en étalage, il entendit la porte d’entrée s’ouvrir, et, en jetant un coup d’œil, il aperçut un visage connu. C’était un jeune ministre ayant au bras une jolie femme dont la toilette annonçait une mariée de fraîche date. L’amour était dans leurs yeux, la joie dans leurs paroles; leur démarche et leur mise annonçaient la richesse. Charles se sentit pris d’un grand malaise, à peu près comme un homme qui, atteint du mal de mer, entendrait un des passagers demander des côtelettes de porc. Il se cacha derrière une pile de gros registres et d’autres articles de papeterie. Cela ne put toutefois l’empêcher d’entendre de temps en temps les notes douces et harmonieuses de la conversation qui s’échangeait entre les deux nouveaux venus.

«Avez-vous reçu quelques-uns des bons ouvrages réimprimés dernièrement à Oxford? dit au commis le jeune marié qui n’était autre que White.--Oui, monsieur; mais quels sont ceux que vous désirez? Le Recueil des anciens Théologiens, ou bien, «les Nouvelles Adaptations Catholiques?»--Oh! non; pas les Adaptations; c’est un ouvrage extrêmement dangereux. Je demande la vraie théologie de l’Église d’Angleterre: Bull, Patrick, Hooker et les autres.» Le commis alla chercher ces auteurs.--Je pense, mon chéri, que c’est contre ces Adaptations que l’évêque nous a prévenus, dit la jeune dame.--Non, pas l’évêque, Louisa, mais sa fille.--Oh! miss Primrose, c’est vrai. Elle nous a aussi recommandé un livre; vous rappelez-vous lequel?--Vous vous trompez, mon amour, c’était un discours: celui de M. O’Ballaway à Exeter Hall; mais je pense qu’il ne serait pas entièrement de notre goût.--Non, non, Henri, c’était bien un livre, mais je ne puis m’en rappeler le titre.--Vous voulez dire, peut-être, «la Nouvelle Réfutation du Papisme» du docteur Grow; mais celui-là, c’est l’évêque qui nous l’a recommandé.»

Le commis revint. «Oh! quelle délicieuse figure! s’écria la jeune dame, en regardant le frontispice d’un petit volume qu’elle tenait; voyez, mon cher Henri, qui cela vous rappelle-t-il?--Eh bien, on a voulu représenter saint Jean-Baptiste.--Il ressemble à la petite Angelina Primrose; ce sont ses cheveux. Je suis étonnée que cette ressemblance ne vous frappe pas.--Oui, oui, elle me frappe, mon bijou, dit White en souriant. Mais il se fait tard, vous ne pouvez rester plus longtemps exposée au grand air: vous n’avez rien pour couvrir votre cou. J’ai choisi mes livres, tandis que vous admiriez le petit saint Jean.--Je ne puis me rappeler qui lui ressemble si fort... oh! je l’ai trouvé: c’est la tante d’Angélina, lady Constance.--Venez, Louisa, les chevaux pourraient également avoir à souffrir, retournons chez nos amis.--Ah! mais je voulais avoir un livre; j’ai oublié lequel. Nommez-le-moi, Henri, je serais si fâchée de ne l’avoir pas acheté!--Est-ce le nouvel ouvrage sur le chant grégorien?--Ah! c’est vrai, j’en ai besoin pour les enfants de l’école; mais ce n’est pas celui-là.--Est-ce «le Presbytère Catholique?» «les Chants des Apôtres?» «l’Église d’Angleterre plus ancienne que celle de Rome?» «l’Anglicanisme des martyrs primitifs?» «les Aveux d’un Perverti?» «Eustache Beville?» «le Célibat modifié?»--Non, non, non; mon Dieu! quelle sotte mémoire!--Eh bien, Louisa, vous reviendrez un autre jour; ne restez pas plus longtemps, ma chère; cela suffit.--Oh! je m’en souviens; ce sont «les Abbayes et les Abbés». J’ai besoin de quelques idées pour la restauration des fenêtres du presbytère, lorsque nous reviendrons à la maison; et puis, notre église, vous le savez, manque d’un porche pour les pauvres. Ce livre est rempli de dessins.» On trouva le livre, et il fut ajouté aux autres, qui avaient déjà été portés dans la voiture. «Maintenant, Louisa...--Eh bien, mon chéri, nous avons encore une course à faire. Dites à John de nous conduire chez Sharp. Nous pouvons nous y rendre par la Pépinière. Ce n’est qu’à deux pas de notre route. J’ai besoin de dire un mot à cet homme relativement à notre serre. Il n’y a pas de bon jardinier dans notre voisinage.--A quoi bon y aller maintenant? Louisa, nous ne reviendrons pas chez nous avant un mois»; et ce disant, White, avec une humble résignation, ordonna au cocher de les conduire chez le pépiniériste que Louisa désirait voir; il fit en même temps entrer sa femme dans la voiture, et y monta après elle.

Dès qu’ils furent sortis, Charles respira librement. Un texte sévère de l’Écriture lui vint à l’esprit, mais il réprima tout sentiment de censure, toute pensée peu charitable, et il ne songea plus qu’aux devoirs difficiles qu’il avait à accomplir.

CHAPITRE III.

L’apostasie.

Le lendemain, Charles arriva à Steventon, sans aucun incident digne d’être cité. L’après-midi étant magnifique, il laissa son porte-manteau à l’omnibus, et continua la route à pied. Il fallait un certain courage pour oser, dans une circonstance si importante, affronter l’ennui de voyager seul; ennui que ne pouvait guère adoucir la perspective de revoir une personne et un lieu qui lui étaient si chers, Carlton et Oxford.

Il avait traversé Bagley Wood, lorsque les flèches et les tours de l’Université s’offrirent tout à coup à ses yeux. Que d’aimables souvenirs elles éveillèrent en lui! Après avoir vécu loin d’elles deux années entières, il lui était enfin donné de les revoir, mais, ô malheur! c’était pour les perdre de nouveau et sans retour. Devant lui était le vieil Oxford avec ses collines et ses prairies aussi gracieuses et aussi vertes que jamais. A la première vue de ce lieu tant aimé, il s’arrêta, croisant les bras sur sa poitrine et incapable d’avancer. Il reconnaissait chaque collége et chaque église à son toit et à ses tourelles. L’Isis argenté, les saules au feuillage gris, les plaines immenses, les bois sombres, Shotover dans le lointain, le charmant village où il avait vécu avec Carlton et Sheffield: forêt, eau, pierres, toutes ces choses si calmes, si brillantes, il aurait pu les posséder, mais hélas! il fallait leur dire adieu. Quelques avantages qu’il dût obtenir en se faisant catholique, il allait néanmoins perdre tous ces riches et ineffables trésors. Quoique le but auquel il aspirait fût sans doute plus élevé et plus parfait, cependant il ne pouvait espérer de retrouver ailleurs rien de semblable à ce qu’il avait maintenant sous les yeux. Il ne pourrait avoir un autre Oxford, il ne pourrait, parmi les amis de son enfance et de sa jeunesse, faire un choix pour son âge mûr.--Il arriva à cette porte si connue qui est sur la gauche, et descendit dans la plaine. Personne n’était là pour le saluer, pour sympathiser avec lui; personne qui pût croire seulement qu’il avait besoin de sympathie, ni qu’il avait fait le sacrifice entier de toutes choses; personne pour s’intéresser à lui, pour lui montrer de la compassion; personne pour le défendre. Il avait beaucoup souffert, mais qui croyait seulement à ses souffrances? Le monde l’aurait plutôt accusé d’affliger les autres, mais nul n’aurait cru à ses peines. En eût-il parlé lui-même, on lui aurait répondu durement que chacun suit son bon plaisir, et que s’il avait quitté Oxford, c’était pour une fantaisie qu’il avait plus à cœur que le reste. Mais loin de là, nul ne le connaissait; il avait été absent environ trois années; trois années! c’est tout une génération. Oxford avait été sa résidence, et ce lieu si cher l’avait oublié. Il se souvenait de son respect et de son enthousiasme lors de son arrivée à l’Université; il y était venu comme on s’approche d’un reliquaire vénéré. Il se souvenait des espérances qui, de temps à autre, lui avaient souri. Il se rappelait qu’il avait parfois rêvé un titre de résidence dans une des anciennes fondations. Un soir, il était monté à une tour avec un de ses amis pour observer les étoiles, et, tandis que son compagnon était activement occupé aux aiguilles, lui, jeune homme terrestre, il regardait les sombres cours que le gaz éclairait à ses pieds et se demandait s’il serait jamais fellow de tel ou tel collége qu’il distinguait de la masse des bâtiments académiques. Toutes ces choses étaient passées comme un songe, et il n’était plus qu’un étranger là où il avait espéré établir son foyer.

Cependant il s’approchait d’Oxford. Il vit, le long de la route, passer deux à deux des jeunes gens qui, d’un pas léger, finissaient leur modeste promenade quotidienne et arrivaient aux portes de la ville. Un objet, qui, à un mille de distance, lui avait paru une voiture à deux chevaux, vint s’offrir à ses yeux privé de son cheval conducteur. Bientôt se présentèrent dans le lointain une toque et une robe solennelles. Charles était arrivé à la grand’route avant que cette apparition fût passée à côté de lui: c’était un tuteur de collége que jadis il avait vu quelquefois. Il s’attendait à être reconnu; mais le professeur continua sa marche, après lui avoir jeté un regard vague, incertain, qui semblait dire: Je vous ai vu quelque part, mais pourtant vous m’êtes tout à fait étranger. Charles avait traversé Folly Bridge; des cavaliers passèrent à ses côtés; montés sur leurs chevaux et causant à haute voix, ils reconduisaient leurs montures à leurs écuries respectives. Il se dirigea vers Christ-Church, et pénétra à Peckwater. Le crépuscule n’avait pas entièrement disparu, et le gaz s’allumait. Des groupes d’étudiants stationnaient çà et là, le plus grand nombre en chapeau, quelques-uns avec la toque, un ou deux avec leur toge par surcroît; d’autres appelaient leurs compagnons penchés aux fenêtres d’un second étage. On voyait courir des domestiques chargés de dîners délicats, et des garçons pâtissiers portant des desserts. Des individus vêtus misérablement flânaient, accompagnés de leurs _blenheims_[71], sous _Canterbury Gate_. Plusieurs regardèrent Charles fixement, mais personne ne le reconnut. Il se hâta d’arriver à Oriel Lane. Soudain il fut très-surpris de recevoir le salut d’un passant. Il chercha de qui lui venait cette politesse; c’était un décrotteur en retraite de son collége, à qui il avait donné parfois un schelling d’étrennes. Il atteignit _High Street_, et se dirigea vers l’hôtel de l’Ange. Mais qui s’avançait vers lui? C’était l’ombre d’un Censeur. Charles éprouva un frissonnement instinctif; mais le fantôme passa outre sans lui faire de mal. Semblable à Kehama, il vivait sous l’influence d’un charme. Il était enfin arrivé à son hôtel, où il trouva son porte-manteau tout préparé. Il choisit immédiatement une chambre, et après s’y être complétement installé, il songea à son dîner.

[71] Espèce d’épagneuls.

Notre jeune ami ne voulait pas perdre de temps, et désirait, si c’était possible, se diriger vers Londres le lendemain matin. A ses yeux, ce serait un grand point de terminer son voyage assez tôt dans la semaine pour que, le dimanche, dans le cas où il en serait jugé digne, il pût offrir ses actions de grâces dans l’immense et sainte communion de l’Église universelle, pour les bienfaits qu’il avait reçus. Il se décida en conséquence à faire une tentative ce soir même auprès de Carlton. Il espérait, s’il se rendait à son logement entre sept et huit heures, le trouver de retour du réfectoire. Dans cette pensée, il sortit tout de suite. Arrivé au collége de son ancien tuteur, il frappa à la porte, entra, passa outre et franchit les roides degrés du vieil escalier de bois. La porte extérieure était fermée. Il descendit et trouva un domestique, qui lui apprit que M. Carlton donnait un dîner au réfectoire, mais que le repas touchait à sa fin. Notre visiteur se décida à attendre.

Le domestique alluma les bougies dans le salon, et Charles s’assit auprès du feu. Un instant, il se livra à ses réflexions; puis il regarda autour de lui pour trouver un sujet qui l’occupât. Ses yeux tombèrent sur un journal d’Oxford, daté seulement de quelques jours. «Voyons comment les choses vont ici», se dit-il à lui-même en le prenant. Il parcourut un article après l’autre; il regardait quels étaient les prédicateurs de l’Université pendant la semaine, quels étudiants avaient pris leurs grades, quels étaient les examinateurs publics, etc., etc... lorsque son attention fut éveillée par le paragraphe suivant:

UNE APOSTASIE DANS L’ÉGLISE.--«Nous apprenons qu’une nouvelle victime vient de s’ajouter à la liste de celles que le poison des principes Tractariens a précipitées dans le sein de la Sorcière de Rome. M. Reding de Saint-Sauveur, fils d’un respectable ecclésiastique de l’Établissement, qui est mort après avoir mangé toute sa vie le pain de l’Église, vient enfin de se déclarer le sujet et l’esclave d’un évêque italien. Des mécomptes dans son examen ont été, dit-on, la cause déterminante de cet acte insensé. Le bruit court que des mesures légales sont préparées pour infliger les amendes du statut du _præmunire_ à tous les apostats. Une proposition est également arrêtée pour demander à Sa Majesté de consacrer l’argent ainsi obtenu à l’érection d’un «monument commémoratif des Martyrs[72]» chez la sœur de notre Université.»

[72] Ce monument existe réellement à Oxford. Il a été érigé en 1841. C’est une glorification de Ridley, Latimer et Cranmer, trois hommes que le protestant Cobbett range à la tête de ceux dont il a dit: «C’étaient tous sans exception ou des apostats, ou des parjures, ou des voleurs publics.» Nous l’avouons, ce monument est celui qui nous a le plus péniblement impressionné à Oxford.

«Ainsi, pensa Charles, le monde, comme toujours, prend les devants sur moi.» Il se prit à chercher d’où ce bruit pouvait provenir, et il avait presque oublié qu’il attendait Carlton.

CHAPITRE IV.

Une conversation d’actualité.

Tandis que Charles apprenait, dans le salon de son ami, jusqu’à quel point le monde s’intéressait à sa position et à ses actes, il servait au même moment de sujet de conversation à la société réunie dans le réfectoire voisin. Le thé et le café avaient déjà été servis, et les convives, s’étant levés de table, formaient un cercle autour du feu. «Quel est ce M. Reding dont il est parlé dans la Gazette de la semaine dernière?» demandait un petit monsieur, tiré à quatre épingles, qui buvait son thé à petites gorgées et se levait sur la pointe des pieds, tout en parlant. «Vous n’irez pas chercher loin la réponse», répondit son voisin, qui, se tournant vers leur hôte, ajouta: «Carlton, qui est ce M. Reding?--Un très-aimable et fort honnête garçon. Plût à Dieu que nous fussions tous aussi bons! Il a travaillé avec moi durant une de ses grandes vacances; c’est un excellent étudiant, et il doit avoir réussi dans son examen. Je n’ai plus entendu parler de lui depuis quelque temps.--Il a d’autres amis ici», dit un nouvel interlocuteur: «Je pense», se tournant vers un jeune Fellow de Leicester, «que vous, Sheffield, avez été intimement lié avec lui.--Oui, répondit Sheffield; Vincent le connaît aussi. C’est un jeune homme de premier mérite. Je le connais parfaitement. L’assertion de la Gazette sur son compte est fausse. Je n’ai jamais vu un étudiant qui se préoccupât moins de ses succès. C’était là son plus grand défaut.--Pourtant il y a du vrai dans cette nouvelle, ajouta un autre convive. Hier, j’ai rencontré à un dîner M. Malcolm, qui paraît avoir des relations avec la famille de M. Reding; il m’a dit que les idées religieuses de ce jeune homme l’ont jeté hors de la voie et ont gâté ses études.»

La conversation n’était pas générale; elle se morcela en plusieurs groupes, selon que les convives se trouvaient réunis. Le sujet, non plus, n’était pas du goût de tous; il était même plutôt pénible et désagréable à toute la société, à l’exception de deux ou trois individus curieux et difficiles, qui vivaient d’opposition au Catholicisme. En outre, à cette époque, il arrivait souvent dans de semblables réunions qu’on ne connaissait pas exactement les idées de son voisin sur cette question majeure, et qu’il s’y trouvait aussi, comme dans le cas actuel, des amis de la personne accusée ou calomniée. Puis, d’ailleurs, on avait le noble sentiment et la conviction profonde du sacrifice accompli par ces hommes qui se séparaient de l’Église d’Angleterre, ce qui empêchait d’en parler avec malveillance.

«Croyez-vous avoir beaucoup à faire pour les examens de ce trimestre? dit un convive à un autre.--Je l’ignore. Nous avons deux étudiants qui s’en vont, deux bons élèves.--Qui vient à la place de Stretton?--Jackson de King.--Jackson? vraiment? il est, je crois, très-fort en philosophie.--Oui, très-fort.--Nos étudiants connaissent bien leurs livres, mais je ne dirais pas que la philosophie soit leur vocation.--Leicester en présente quatre.--Ce sera une belle liste de classe, d’après ce que j’entends.--Ah! oui; à la Saint-Michel, la liste est toujours bien fournie.»