Chapter 2
comme un chef-d'oeuvre; il regrettera un si long voyage, et il nous blâmera, mon époux et moi, d'avoir négligé sa fille. Allez, je vous prie, vous promener et soyez moins triste. Conservez ce teint charmant qui a désolé tant de coeurs de tous les âges. Ne vous inquiétez pas de moi, je retourne seule au palais.
MARINA.--Eh bien! j'irai, mais je ne m'en soucie guère.
DIONYSA.--Venez, venez, je sais que cela vous sera salutaire: promenez-vous une demi-heure au moins.--Léonin, souviens-toi de ce que j'ai dit.
LÉONIN.--Je vous le promets, madame.
DIONYSA.--Je vous laisse pour un moment, ma chère Marina: promenez-vous doucement, ne vous échauffez pas le sang. Je dois avoir soin de vous.
MARINA.--Je vous remercie; ma chère dame.--_(Dionysa sort.)_ Est-ce le vent d'ouest qui souffle?
LÉONIN.--C'est le sud-ouest.
MARINA.--Quand je naquis, le vent était au nord.
LÉONIN.--Était-ce le nord?
MARINA.--Mon père, comme disait ma nourrice, ne montrait aucune crainte, mais il criait: Bons matelots! et déchirait ses mains royales en maniant les cordages, et en embrassant le mât; il bravait une mer qui faisait presque éclater le tillac; elle fit tomber des hunes un matelot monté pour plier les voiles. Eh! dit un autre, veux-tu sortir? et ils roulent tous les deux de l'éperon à la poupe, le contre-maître siffle, le pilote appelle et triple leur confusion.
LÉONIN.--Et quand cela eut-il lieu?
MARINA.--Quand je vins au monde; jamais les vents ni les vagues ne furent plus violents.
LÉONIN.--Allons, dites promptement vos prières.
MARINA.--Que voulez-vous dire?
LÉONIN.--Si vous demandez quelques moments pour prier, je vous les accorde: je vous en prie, mais hâtez-vous, car les dieux ont l'oreille fine, et j'ai juré d'exécuter promptement.
MARINA.--Quoi! voulez-vous me tuer?
LÉONIN.--Pour obéir à ma maîtresse.
MARINA.--Pourquoi veut-elle ma mort?--Autant que je puis me le rappeler, je jure que je ne l'ai jamais offensée de ma vie; je n'ai jamais dit un mot méchant ni fait mal à aucune créature vivante. Croyez-moi, je n'ai jamais tué une souris ni blessé une mouche. J'ai marché un jour sur un ver contre ma volonté, mais j'en ai pleuré. Quel est mon crime? En quoi ma mort peut-elle lui être utile, ou ma vie être dangereuse pour elle?
LÉONIN.--Ma commission n'est pas de raisonner, mais d'exécuter.
MARINA.--Vous ne le feriez pas pour tout au monde, je l'espère; vous avez un visage où respire la douceur, et qui annonce que vous avez un coeur généreux. Je vous vis dernièrement vous faire blesser pour séparer deux hommes qui se battaient: en vérité cela prouvait en votre faveur; faites encore de même. Votre maîtresse en veut à ma vie: mettez-vous entre nous et sauvez-moi; je suis la plus faible.
LÉONIN.--J'ai juré de vous immoler.
(Surviennent des pirates pendant que Marina se débat.)
PREMIER PIRATE.--Arrête, coquin!
(Léonin s'enfuit.)
SECOND PIRATE.--Une prise, une prise!
TROISIÈME PIRATE.--Chacun sa part, camarades; partageons. Portons-la à bord sans tarder.
(Les pirates emmènent Marina.)
SCÈNE II
Même lieu.
LÉONIN _rentre_.
LÉONIN.--Ces bandits servent sous le grand pirate Valdès, et ils se sont emparés de Marina. Laissons-la aller. Il n'y a pas d'apparence qu'elle revienne. Je jurerai qu'elle est tuée et précipitée dans la mer.--Mais voyons encore un peu: peut-être ils se contenteront de satisfaire leur brutalité sur elle, sans l'emmener. S'ils la laissent après l'avoir outragée, il faut que je la tue.
(Il sort.)
SCÈNE III
Mitylène.--Appartement dans un mauvais lieu.
_Entrent le_ MAITRE DE LA MAISON[4], sa FEMME et BOULT.
[Note 4: Le maître de la maison, en anglais _pander_, et la femme _bawd_.]
LE MAITRE DE LA MAISON.--Boult!
BOULT.--Monsieur.
LE MAITRE.--Cherche avec soin dans le marché; Mitylène est plein de galants: nous avons perdu trop d'argent, l'autre foire, pour avoir manqué de filles.
LA FEMME.--Nous n'avons jamais été aussi mal montés: nous n'avons que trois pauvres diablesses, elles ne peuvent que ce qu'elles peuvent; et, à force de servir, elles tombent en pourriture, ou peu s'en faut.
LE MAITRE.--Il nous en faut donc de fraîches, coûte que coûte. Il faut avoir de la conscience dans tous les états, sans quoi on ne prospère pas.
LA FEMME.--Tu dis vrai: il ne suffit pas d'élever de pauvres bâtardes; et j'en ai élevé, je crois, jusqu'à onze....
BOULT.--Oui, jusqu'à onze ans, et pour les abaisser après; mais j'irai chercher au marché.
LA FEMME.--Sans doute, mon garçon; la cochonnerie que nous avons tombera en pièces au premier coup de vent; elles sont trop cuites que cela fait pitié.
LE MAITRE.--Tu dis vrai; en conscience elles sont trop malsaines. Le pauvre Transylvanien est mort pour avoir couché avec la petite drôlesse.
BOULT.--Comme elle l'a vite expédié; elle en a fait du rôti pour les vers!--Mais je vais au marché.
(Boult sort.)
LE MAITRE.--Trois ou quatre mille sequins seraient un assez joli fonds pour vivre tranquilles et abandonner le commerce.
LA FEMME.--Pourquoi abandonner le commerce, je vous prie? Est-il honteux de gagner de l'argent quand on se fait vieux?
LE MAITRE.--Oh! le renom ne va pas de pair avec les profits, ni les profits avec le danger. Ainsi donc, si dans notre jeunesse nous avons pu nous acquérir une jolie petite fortune, il ne serait pas mal de fermer notre porte. D'ailleurs, nous sommes dans de tristes termes avec les dieux, et cela devrait être une raison pour nous d'abandonner le commerce.
LA FEMME.--Allons, dans d'autres métiers on les offense aussi bien que dans le nôtre.
LE MAITRE.--Aussi bien que dans le nôtre, oui, et mieux encore: mais la nature de nos offenses est pire; et notre profession n'est pas un métier ni un état. Mais voici Boult.
(Les pirates entrent avec Boult et entraînent Marina.)
BOULT, _à Marina_.--Ici.--(_A Marina_.) Venez par ici.--Messieurs, vous dites qu'elle est vierge?
PREMIER PIRATE.--Nous n'en doutons pas.
BOULT.--Maître, j'ai avancé un haut prix pour ce morceau; voyez: si elle vous convient, cela va bien.--Sinon, j'ai perdu mes arrhes.
LA FEMME.--Boult, a-t-elle quelques qualités?
BOULT.--Elle a une jolie figure; elle parle bien, a de belles robes: quelles qualités voulez-vous de plus?
LA FEMME.--Quel prix en veut-on?
BOULT.--Je n'ai pas pu l'avoir à moins de mille pièces d'or.
LE MAÎTRE.--Très-bien. Suivez-moi, mes maîtres; vous allez avoir votre argent sur l'heure. Femme, reçois-la; instruis-la de ce qu'elle a à faire, afin qu'elle ne soit pas trop novice.
(Le maître sort avec les pirates.)
LA FEMME.--Boult, prends son signalement, la couleur de ses cheveux, son teint, sa taille, son âge et l'attestation de sa virginité; puis crie: _Celui qui en donnera le plus l'aura le premier_. Un tel pucelage ne serait pas bon marché, si les hommes étaient encore ce qu'ils furent. Allons, obéis à mes ordres.
BOULT.--Je vais m'en acquitter. (Boult sort.)
MARINA.--Hélas! pourquoi Léonin a-t-il été si mou, si lent? Il aurait dû frapper et non parler. Pourquoi ces pirates n'ont-ils pas été assez barbares pour me réunir à ma mère, en me précipitant sous les flots?
LA FEMME.--Pourquoi vous lamentez-vous, ma belle?
MARINA.--Parce que je suis belle.
LA FEMME.--Allons, les dieux se sont occupés de vous.
MARINA.--Je ne les accuse point.
LA FEMME.--Vous êtes tombée entre mes mains, et vous avez chance d'y vivre.
MARINA.--J'ai eu d'autant plus tort d'échapper à celles qui m'auraient tuée!
LA FEMME.--Et vous vivrez dans le plaisir.
MARINA.--Non.
LA FEMME.--Oui, vous vivrez dans le plaisir, et vous goûterez toutes sortes de messieurs; vous ferez bonne chère; vous apprendrez la différence de tous les tempéraments. Quoi! vous vous bouchez les oreilles!
MARINA.--Êtes-vous une femme?
LA FEMME.--Que voulez-vous que je sois, si je ne suis une femme?
MARINA.--Une femme honnête, ou pas une femme.
LA FEMME.--Malepeste! ma petite chatte, j'aurai à faire avec vous, je pense. Allons, vous êtes une petite folle; il faut vous parler avec des révérences.
MARINA.--Que les dieux me défendent!
LA FEMME.--S'il plaît aux dieux de vous défendre par les hommes,--ils vous consoleront, ils vous entretiendront, ils vous réveilleront.--Voilà Boult de retour. (_Entre Boult_.) Eh bien! l'as-tu criée dans le marché?
BOULT.--Je l'ai criée sans oublier un de ses cheveux; j'ai fait son portrait avec ma voix.
LA FEMME.--Et dis-moi, comment as-tu trouvé les gens disposés, surtout la jeunesse?
BOULT.--Ma foi, ils m'ont écouté comme ils écouteraient le testament de leur père. Il y a eu un Espagnol à qui l'eau en est tellement venue à la bouche, qu'il a été se mettre au lit rien que pour avoir entendu faire son portrait.
LA FEMME.--Nous l'aurons demain ici avec sa plus belle manchette.
BOULT.--Cette nuit, cette nuit! Mais, notre maîtresse, connaissez-vous le chevalier français qui fait de si profondes révérences?
LA FEMME.--Qui! monsieur Véroles?
BOULT.--Oui, il voulait faire un salut à la proclamation; mais il a poussé un soupir et juré qu'il viendrait demain.
LA FEMME.--Bien, bien: quant à lui il a apporté sa maladie avec lui; il ne fait ici que l'entretenir. Je sais qu'il viendra à l'ombre de la maison pour étaler ses _couronnes_ au soleil.
BOULT.--Si nous avions un voyageur de chaque nation, nous les logerions tous avec une telle enseigne.
LA FEMME.--Je vous prie, venez un peu ici. Vous êtes dans le chemin de la fortune; écoutez-moi. Il faut avoir l'air de faire à regret ce que vous ferez avec plaisir, et de mépriser le profit quand vous gagnerez le plus. Pleurez votre genre de vie, cela inspire de la pitié à vos amants: cette pitié vous vaut leur bonne opinion, et cette bonne opinion est un profit tout clair.
MARINA.--Je ne vous comprends pas.
BOULT.--Emmenez-la, maîtresse, emmenez-la; cette pudeur s'en ira avec l'usage.
LA FEMME.--Tu dis vrai, ma foi, cela viendra; la fiancée elle-même ne se prête qu'avec honte à ce qu'il est de son devoir de faire.
BOULT.--Oui, les unes sont d'une façon et les autres d'une autre. Mais dites donc, maîtresse, puisque j'ai procuré le morceau....
LA FEMME.--Tu voudrais en couper ta part sur la broche.
BOULT.--Peut-être bien.
LA FEMME.--Et qui donc te le refuserait? Allons, jeunesse, j'aime la forme de vos vêtements.
BOULT.--Oui, ma foi, il n'y a pas encore besoin de les changer.
LA FEMME.--Boult, va courir la ville; raconte quelle nouvelle débarquée nous avons; tu n'y perdras rien. Quand la nature créa ce morceau, elle te voulut du bien. Va donc dire quelle merveille c'est, et tu auras le prix de tes avis.
BOULT.--Je vous garantis, maîtresse, que le tonnerre réveille moins les anguilles[5] que ma description de cette beauté ne remuera les libertins. Je vous en amènerai quelques-uns cette nuit.
[Note 5: On suppose que le tonnerre ne produit pas d'effet sur le poisson en général, mais sur les anguilles qu'il fait sortir de la bourbe et qu'on prend alors plus aisément.]
LA FEMME.--Venez par ici, suivez-moi.
MARINA.--Si le feu brûle, si les couteaux tuent, si les eaux sont profondes, ma ceinture virginale ne sera pas dénouée. Diane, à mon secours!
LA FEMME.--Qu'avons-nous à faire de Diane? Allons, venez-vous?
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon.
_Entre_ CLÉON _avec_ DIONYSA.
DIONYSA.--Quoi? êtes-vous insensé; n'est-ce pas une chose faite?
CLÉON.--Dionysa, jamais les astres n'ont été témoins d'un meurtre semblable.
DIONYSA.--Allez-vous retomber dans l'enfance?
CLÉON.--Je serais le souverain de tout l'univers que je le donnerais pour que ce crime n'eût pas été commis. O jeune princesse, moins grande par la naissance que par la vertu, il n'était pas de couronne qui ne fût digne de toi! O lâche Léonin, que tu as aussi empoisonné! Si tu avais avalé pour lui le poison, c'eût été un exploit comparable aux autres. Que diras-tu quand le noble Périclès réclamera sa fille?
DIONYSA.--Qu'elle est morte. Les destins n'avaient pas juré de la conserver: elle est morte la nuit. Je le dirai; qui me contredira? à moins que vous n'ayez la simplicité de me trahir, et, pour mériter un titre de vertu, de crier: Elle a été égorgée.
CLÉON.--O malheureuse! de tous les crimes, c'est celui que les dieux abhorrent le plus.
DIONYSA.--Croyez-vous que les petits oiseaux de Tharse vont voler ici et tout découvrir à Périclès? J'ai honte de penser à la noblesse de votre race et à la timidité de votre coeur.
CLÉON.--Celui qui approuva jamais de telles actions, même sans y avoir consenti, ne fut jamais d'un noble sang.
DIONYSA.--Ah! bien, soit.--Mais personne, excepté vous, ne sait comment elle est morte; personne ne le saura, Léonin ayant cessé de vivre. Elle dédaignait ma fille; elle était un obstacle à son bonheur. Nul ne la regardait; tous les yeux étaient fixés sur Marina, tandis que notre enfant était négligée comme une pauvre fille qui ne valait pas la peine d'un _bonjour_. Cela me perçait le coeur; et quoique vous traitiez mon action de dénaturée, vous qui n'aimez pas votre enfant, moi je la crois bonne et généreuse, et un sacrifice fait à notre fille unique.
CLÉON.--Que les dieux vous pardonnent!
DIONYSA.--Et quant à Périclès, que pourra-t-il dire? nous avons pleuré à ses funérailles, et nous portons encore le deuil. Son monument est presque fini, et ses épitaphes en lettres d'or attestent son grand mérite, et notre douleur à nous, qui l'avons fait ensevelir, à nos frais.
CLÉON.--Tu es comme la Harpie qui, pour trahir, porte un visage d'ange, et saisit sa proie avec des serres de faucon.
DIONYSA.--Vous êtes un de ces hommes superstitieux qui jurent aux dieux que l'hiver tue les mouches; mais je sais que vous suivrez mes conseils.
(Ils sortent.)
(Entre Gower. Il est devant le monument de Marina, à Tharse.)
GOWER.--C'est ainsi que nous abrégeons le temps et les distances; n'ayant qu'à désirer pour vouloir, traversant les mers, et voyageant avec l'aide de votre imagination de contrée en contrée et d'un bout du monde à l'autre. Grâce à votre indulgence, on ne nous blâme point de nous servir d'un seul langage dans les divers climats où nous transportent nos scènes. Je vous supplie de m'écouter pour que je supplée aux lacunes de notre histoire. Périclès est maintenant sur les flots inconstants (suivi de maints seigneurs et chevaliers). Il va voir sa fille, charme de sa vie. Le vieil Escanès, qu'Hélicanus a fait monter dernièrement à un poste éminent, est resté à Tyr pour gouverner. Souvenez-vous qu'Hélicanus suit son prince. D'agiles vaisseaux et des vents favorables ont amené le roi Périclès à Tharse. Imaginez-vous que la pensée est son pilote, et son voyage sera aussi rapide qu'elle. Périclès va chercher sa fille qu'il a laissée aux soins de Cléon. Voyez-les se mouvoir comme des ombres. Je vais satisfaire en même temps vos oreilles et vos yeux.--_(Scène muette_.)--_Périclès entre par une porte avec sa suite; Cléon et Dionysa par une autre. Cléon montre à Périclès le tombeau de Marina, tandis que Périclès se lamente, se revêt d'une haire et part dans la plus grande colère. (Cléon et Dionysa se retirent_.)--Voyez comme la crédulité souffre d'une lugubre apparence! cette colère empruntée remplace les pleurs qu'on eût versés dans le bon vieux temps[6]; et Périclès, dévoré de chagrin, sanglotant et baigné de larmes, quitte Tharse et s'embarque. Il jure de ne plus laver son visage, ni couper ses cheveux; il se revêt d'une haire et se confie à la mer. Il brave une tempête qui brise à demi son vaisseau mortel[7], et cependant il poursuit sa route.--Maintenant voulez-vous connaître cette épitaphe, c'est celle de Marina faite par la perfide Dionysa:
(Gower lit l'inscription gravée sur le tombeau de Marina.)
«Ci-gît la plus belle, la plus douce et la meilleure des femmes, qui se flétrit dans le printemps de ses jours; elle était la fille du roi de Tyr, celle que la mort a si cruellement immolée; elle portait le nom de Marina. Fière de sa naissance, Thétis engloutit une partie de la terre; voilà pourquoi la terre, craignant d'être submergée, a donné aux cieux celle qui naquit dans le sein de Thétis; voilà pourquoi (et elle ne cessera jamais) Thétis fait la guerre aux rivages de la terre.»
[Note 6: Dans l'enfance du monde, la dissimulation n'existait pas; les poëtes ont tous cru à un âge d'or.]
[Note 7: Son corps, que dans une autre pièce Shakspeare appelle aussi la maison mortelle (de l'âme).]
Aucun masque ne convient à la noire scélératesse comme la douce et tendre flatterie. Laissez Périclès, voyant que sa fille n'est plus, poursuivre ses voyages au gré de la fortune, pendant que notre théâtre vous représente le malheur de sa fille dans le séjour profane où elle est renfermée. Patience donc, et figurez-vous tous maintenant que vous êtes à Mitylène.
(Il sort.)
SCÈNE V
Mitylène.--Une rue devant le mauvais lieu.
DEUX JEUNES GENS _de Mitylène sortent de la maison_.
PREMIER JEUNE HOMME.--Avez-vous jamais entendu pareille chose?
SECOND JEUNE HOMME.--Non, et jamais on n'entendra pareille chose en pareil lieu, quand elle n'y sera plus.
PREMIER JEUNE HOMME.--Mais se voir prêcher là! Avez-vous jamais rêvé une telle chose?
SECOND JEUNE HOMME.--Non, non. Viens, je renonce aux mauvais lieux. Irons-nous entendre les vestales?
PREMIER JEUNE HOMME.--Je ferai toute chose louable; je suis sorti pour toujours du chemin du vice.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Mitylène.--Un appartement dans le mauvais lieu.
_Entrent le_ MAITRE DE LA MAISON, sa FEMME et BOULT.
LE MAITRE.--Ma foi, je donnerais deux fois ce qu'elle m'a coûté pour qu'elle n'eût jamais mis les pieds ici.
LA FEMME.--Fi d'elle! elle est capable de glacer le dieu Priape, et de perdre toute une génération; il nous faut la faire violer ou nous en défaire. Quand le moment vient de rendre ses devoirs aux clients et de faire les honneurs de la maison, elle a ses caprices, ses raisons, ses maîtresses raisons, ses prières, ses génuflexions, si bien qu'elle rendrait le diable puritain s'il lui marchandait un baiser.
BOULT.--Il faut que je m'en charge, ou elle dégarnira la maison de tous nos cavaliers et fera des prêtres de tous nos amateurs de juron.
LE MAITRE.--Que la maladie emporte ses scrupules!
LA FEMME.--Ma foi, il n'y a que la maladie qui puisse nous tirer de là. Voici le seigneur Lysimaque déguisé.
BOULT.--Nous aurions le maître et le valet, si la hargneuse petite voulait seulement faire bonne mine aux pratiques.
(Entre Lysimaque.)
LYSIMAQUE.--Comment donc? Combien la douzaine de virginités?
LA FEMME.--Que les dieux bénissent Votre Seigneurie!
BOULT.--Je suis charmé de voir Votre Seigneurie en bonne santé.
LYSIMAQUE.--Allons, il est heureux pour vous que vos pratiques se tiennent bien sur leurs jambes. Eh bien! sac d'iniquités, avez-vous quelque chose que l'on puisse manier à la barbe du chirurgien?
LA FEMME.--Nous en avons une ici, seigneur, si elle voulait... Mais il n'est jamais venu sa pareille à Mitylène.
LYSIMAQUE.--Si elle voulait faire l'oeuvre des ténèbres, voulez-vous dire?...
LA FEMME.--Votre Seigneurie comprend ce que je veux dire.
LYSIMAQUE.--Fort bien; appelez, appelez.
BOULT.--Vous allez voir une rose.--Ce serait une rose, en effet, si elle avait seulement...
LYSIMAQUE.--Quoi, je te prie?
BOULT.--O seigneur! je sais être modeste.
LYSIMAQUE.--Cela ne relève pas moins le renom d'un homme de ton métier que cela ne donne à tant d'autres la bonne réputation d'être chastes.
(Entre Marina.)
LA FEMME.--Voici la rose sur sa tige, et pas encore cueillie, je vous assure; n'est-elle pas jolie?
LYSIMAQUE.--Ma foi, elle servirait après un long voyage sur mer.--Fort bien. Voilà pour vous. Laissez-nous.
LA FEMME.--Permettez-moi, seigneur, de lui dire un seul mot, et j'ai fait.
LYSIMAQUE.--Allons, dites.
LA FEMME, _à Marina qu'elle prend à part_.--D'abord je vous prie de remarquer que c'est un homme honorable.
MARINA.--Je désire le trouver tel, pour pouvoir en faire cas.
LA FEMME.--Ensuite c'est le gouverneur de la province, et un homme à qui je dois beaucoup.
MARINA.--S'il est gouverneur de la province, vous lui devez beaucoup en effet; mais en quoi cela le rend honorable, c'est ce que je ne sais pas.
LA FEMME.--Dites-moi, je vous prie, le traiterez-vous bien sans faire aucune de vos grimaces virginales? Il remplira d'or votre tablier.
MARINA.--S'il est généreux, je serai reconnaissante.
LYSIMAQUE.--Avez-vous fini?
LA FEMME.--Seigneur, elle n'est pas encore au pas; vous aurez de la peine à la dresser à votre goût.--Allons, laissons-la seule avec Sa Seigneurie.
(Le maître de la maison, la femme et Boult sortent.)
LYSIMAQUE.--Allez.--Maintenant, ma petite, y a-t-il longtemps que vous faites cet état?
MARINA.--Quel état, seigneur?
LYSIMAQUE.--Un état que je ne puis nommer sans offense.
MARINA.--Je ne puis être offensée par le nom de mon état. Veuillez le nommer.
LYSIMAQUE.--Y a-t-il longtemps que vous exercez votre profession?
MARINA.--Depuis que je m'en souviens.
LYSIMAQUE.--L'avez-vous commencée si jeune? Êtes-vous devenue libertine à cinq ans ou à sept?
MARINA.--Plus jeune encore, si je le suis aujourd'hui.
LYSIMAQUE.--Quoi donc! la maison où je vous trouve annonce que vous êtes une créature.
MARINA.--Vous savez que cette maison est un lieu de ce genre et vous y venez? On me dit que vous êtes un homme d'honneur et le gouverneur de la ville.
LYSIMAQUE.--Quoi! votre principale vous a appris qui j'étais!
MARINA.--Qui est ma principale?
LYSIMAQUE.--C'est votre herbière, celle qui sème la honte et l'iniquité. Oh! vous avez entendu parler de ma puissance, et vous prétendez à un hommage plus sérieux? Mais je te proteste, ma petite, que mon autorité ne te verra pas, ou ne te regardera pas du moins favorablement. Allons, mène-moi quelque part.--Allons, allons.
MARINA.--Si vous êtes homme d'honneur, c'est à présent qu'il faut le montrer. Si ce n'est qu'une réputation qu'on vous a faite, méritez-la.
LYSIMAQUE.--Oui-dà!--Encore un peu; continuez votre morale.
MARINA.--Malheureuse que je suis!... Quoique vertueuse, la fortune cruelle m'a jetée dans cet infâme lieu, où je vois vendre la maladie plus cher que la guérison.--Ah! si les dieux voulaient me délivrer de cette maison impie, je consentirais à être changée par eux en l'oiseau le plus humble de ceux qui fendent l'air pur.
LYSIMAQUE.--Je ne pensais pas que tu aurais parlé si bien, je ne t'en aurais jamais crue capable. Si j'avais porté ici une âme corrompue, ton discours m'eût converti. Voilà de l'or pour toi, persévère dans la bonne voie, et que les dieux te donnent la force.
MARINA.--Que les dieux vous protègent!
LYSIMAQUE.--Ne crois pas que je sois venu avec de mauvaises intentions. Les portes et les croisées de cette maison me sont odieuses. Adieu, tu es un modèle de vertu, et je ne doute pas que tu n'aies reçu une noble éducation.--Arrête, voici encore de l'or.--Qu'il soit maudit, qu'il meure comme un voleur celui qui te ravira ta vertu. Si tu entends parler de moi, ce sera pour ton bien.
(Au moment où Lysimaque tire sa bourse, Boult entre.)
BOULT.--Je vous prie, seigneur, de me donner la pièce.
LYSIMAQUE.--Loin d'ici, misérable geôlier! Votre maison, sans cette vierge qui la soutient, tomberait et vous écraserait tous. Va-t'en!
(Lysimaque sort.)
BOULT.--Qu'est-ce que ceci? Il faut changer de méthode avec vous. Si votre prude chasteté, qui ne vaut pas le déjeuner d'un pauvre, ruine tout un ménage, je veux qu'on fasse de moi un épagneul. Venez.
MARINA.--Que voulez-vous de moi?
BOULT.--Faire de vous une femme, ou en charger le bourreau. Venez, nous ne voulons plus qu'on renvoie d'autres seigneurs; venez, vous dis-je.
(La femme rentre.)
LA FEMME.--Comment? de quoi s'agit-il?
BOULT.--De pire en pire, notre maîtresse: elle a fait un sermon au seigneur Lysimaque.
LA FEMME.--O abomination!
BOULT.--Elle fait cas de notre profession comme d'un fumier.
LA FEMME.--Malepeste! qu'elle aille se faire pendre.
BOULT.--Le gouverneur en aurait agi avec elle comme un gouverneur; elle l'a renvoyé aussi froid qu'une boule de neige et disant ses prières.
LA FEMME.--Boult, emmène-la; fais-en ce qu'il te plaira; brise le cristal de sa virginité, et rends le reste malléable.
BOULT.--Elle serait un terrain plus épineux qu'elle n'est, qu'elle serait labourée je vous le promets.
MARINA.--Dieux, à mon secours!
LA FEMME.--Elle conjure, emmène-la. Plût à Dieu qu'elle n'eût jamais mis le pied dans ma maison. Au diable! elle est née pour être notre ruine. Ne voulez-vous pas faire comme les femmes? Malepeste! madame la précieuse!
(La femme sort.)
BOULT.--Venez, madame, venez avec moi.
MARINA.--Que me voulez-vous?
BOULT.--Vous prendre le bijou qui vous est si précieux.
MARINA.--Je t'en prie, dis-moi une chose d'abord.
BOULT.--Allons, voyons, je vous écoute.
MARINA.--Que désirerais-tu que fût ton ennemi?
BOULT.--Je désirerais qu'il fût mon maître, ou plutôt ma maîtresse.
MARINA.--Ni l'un ni l'autre ne sont aussi méchants que toi, car leur supériorité les rend meilleurs que tu n'es. Tu remplis une place si honteuse, que le démon le plus tourmenté de l'enfer ne la changerait pas pour la sienne. Tu es le portier maudit de chaque ivrogne qui vient ici chercher une créature. Ton visage est soumis au poing de chaque coquin de mauvaise humeur. La nourriture qu'on te sert est le reste de bouches infectées.
BOULT.--Que voudriez-vous que je fisse?--Que j'aille à la guerre où un homme servira sept ans, perdra une jambe et n'aura pas assez d'argent pour en acheter une de bois!
MARINA.--Fais tout autre chose que ce que tu fais. Va vider les égouts, servir de second au bourreau; tous les métiers valent mieux que le tien. Un singe, s'il pouvait parler, refuserait de le faire. Ah! si les dieux daignaient me délivrer de cette maison!--Tiens, voilà de l'or, si ta maîtresse veut en gagner par moi, publie que je sais chanter et danser, broder, coudre, sans parler d'autres talents dont je ne veux pas tirer vanité. Je donnerai des leçons de toutes ces choses; je ne doute pas que cette ville populeuse ne me fournisse des écolières.
BOULT.--Mais pouvez-vous enseigner tout ce que vous dites?
MARINA.--Si je ne le puis, ramène-moi ici et prostitue-moi au dernier valet qui fréquente cette maison.
BOULT.--Fort bien, je verrai ce que je puis pour toi; si je puis te placer, je le ferai.
MARINA.--Mais sera-ce chez d'honnêtes femmes?
BOULT.--Ma foi, j'ai peu de connaissances parmi celles-là! mais puisque mon maître et ma maîtresse vous ont achetée, il ne faut pas songer à s'en aller sans leur consentement: je les informerai donc de votre projet, et je ne doute pas de les trouver assez traitables. Venez, je ferai pour vous ce que je pourrai.--Venez.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
_Entre_ GOWER.
GOWER.--Marina échappe donc au mauvais lieu, et tombe, dit notre histoire, dans une maison honnête. Elle chante comme une immortelle et danse comme une déesse au son de ses chants admirés. Elle rend muets de grands clercs, et imite avec son aiguille les ouvrages de la nature, fleur, oiseau, branche ou fruit. Son art le dispute aux roses naturelles, la laine filée et la soie forment sous sa main des cerises couleur de vermillon; elle a des élèves du plus haut rang qui lui prodiguent des largesses; elle remet le prix de son travail à la maudite entremetteuse. Laissons-la et retournons auprès de son père sur la mer où nous l'avons laissé. Chassé par les vents, il arrive où habite sa fille: supposez-le à l'ancre sur cette côte. La ville se préparait à célébrer la fête annuelle du dieu Neptune. Lysimaque aperçoit notre vaisseau tyrien et ses riches pavillons noirs; il se hâte de diriger sa barque vers lui. Que votre imagination soit encore une fois le guide de vos yeux, figurez-vous que c'est ici le navire du triste Périclès où l'on va essayer de vous découvrir ce qui se passe. Veuillez bien vous asseoir et écouter.
(Il sort.)
SCÈNE I
A bord du vaisseau de Périclès, dans la rade de Mitylène. Une tente sur le pont avec un rideau.--On y voit Périclès sur une couche. Une barque est attachée au vaisseau tyrien.
_Entrent_ DEUX MATELOTS _dont l'un appartient au vaisseau tyrien et l'autre à la barque_; HÉLICANUS.
LE MATELOT TYRIEN, à _celui de Mitylène_.--Où est le seigneur Hélicanus?--Il pourra vous répondre.--Ah! le voici.--Seigneur, voici une barque venue de Mitylène dans laquelle est Lysimaque, le gouverneur, qui demande à se rendre à bord. Quels sont vos ordres?
HÉLICANUS.--Qu'il vienne puisqu'il le désire. Appelle quelques nobles Tyriens.
LE MATELOT TYRIEN.--Holà! seigneurs! le seigneur Hélicanus vous appelle.
(Entrent deux seigneurs tyriens.)
LE PREMIER SEIGNEUR.--Votre Seigneurie appelle?
HÉLICANUS.--Seigneurs, quelqu'un de marque va venir à bord, je vous prie de le bien accueillir.
(Les seigneurs et les deux matelots descendent à bord de la barque, d'où sortent Lysimaque avec les seigneurs de sa suite, ceux de Tyr et les deux matelots.)
LE MATELOT TYRIEN.--Seigneur, voilà celui qui peut vous répondre sur tout ce que vous désirerez.
LYSIMAQUE.--Salut, respectable seigneur! que les dieux vous protègent.
HÉLICANUS.--Puissiez-vous dépasser l'âge où vous me voyez et mourir comme je mourrai.
LYSIMAQUE.--Je vous remercie d'un tel souhait.--Étant sur le rivage à célébrer la gloire de Neptune, j'ai vu ce noble vaisseau et je suis venu pour savoir d'où vous venez.
HÉLICANUS.--D'abord, seigneur, quel est votre emploi?
LYSIMAQUE.--Je suis le gouverneur de cette ville.
HÉLICANUS.--Seigneur, notre vaisseau est de Tyr. Il porte le roi qui, depuis trois mois, n'a parlé à personne et n'a pris que la nourriture nécessaire pour entretenir sa douleur.
LYSIMAQUE.--Quel est le malheur qui l'afflige?
HÉLICANUS.--Seigneur, il serait trop long de le raconter; mais le motif principal de ses chagrins vient de la perte d'une fille et d'une épouse chéries.
LYSIMAQUE.--Ne pourrons-nous donc pas le voir?
HÉLICANUS.--Vous le pouvez, seigneur; mais ce sera inutile; il ne veut parler à personne.
LYSIMAQUE.--Cependant cédez à mon désir.
HÉLICANUS, _tirant le rideau_.--Voyez-le, seigneur.--Ce fut un prince accompli jusqu'à la nuit fatale qui attira sur lui cette infortune.
LYSIMAQUE.--Salut, sire, que les dieux vous conservent! salut, royale majesté.
HÉLICANUS.--C'est en vain, il ne vous parlera pas.
PREMIER SEIGNEUR DE MITYLÈNE.--Seigneur, nous avons à Mitylène une jeune fille qui, je gage, le ferait parler.
LYSIMAQUE.--Bonne pensée! sans questions, par le doux son de sa voix et d'autres séductions, elle attaquerait le sens de l'ouïe assoupi à demi chez lui. La plus heureuse, comme elle est la plus belle, elle est avec ses compagnes dans le bosquet situé près du rivage de l'île.
(Lysimaque dit deux mots à l'oreille d'un des seigneurs de la suite qui sort avec la barque.)
HÉLICANUS.--Certainement tout sera sans effet, mais nous ne rejetterons rien de ce qui porte le nom de guérison.--En attendant, puisque nous avons fait jusqu'ici usage de votre bonté, permettez-nous de vous demander encore de faire ici nos provisions avec notre or qui, loin de nous manquer, nous fatigue par sa vétusté.
LYSIMAQUE.--Seigneur, c'est une courtoisie que nous ne pouvons vous refuser sans que les dieux justes ne nous envoient une chenille pour chaque bourgeon afin d'en punir notre province; mais, encore une fois, je vous prie de me faire connaître en détail la cause de la douleur de votre roi.
HÉLICANUS.--Seigneur, seigneur, je vais vous l'apprendre.--Mais, voyez, je suis prévenu.
(La barque de Lysimaque avance. On voit passer sur le vaisseau tyrien, un seigneur de Mitylène, Marina et une jeune dame.)
LYSIMAQUE.--Oh! voici la dame que j'ai envoyé chercher. Soyez la bienvenue.--N'est-ce pas une beauté céleste?
HÉLICANUS.--C'est une aimable personne!
LYSIMAQUE.--Elle est telle que, si j'étais sûr qu'elle sortît d'une race noble, je ne voudrais pas choisir d'autre femme et me croirais bien partagé.--Belle étrangère! nous attendons de vous toute votre bienveillance pour un roi malheureux. Si, par un heureux artifice vous pouvez l'amener à nous répondre, pour prix de votre sainte assistance, vous recevrez autant d'or que vous en désirerez.
MARINA.--Seigneur, je mettrai tout en usage pour sa guérison, pourvu qu'on nous laisse seules avec lui, ma compagne et moi.
LYSIMAQUE.--Allons, laissons-la, et que les dieux la fassent réussir. (_Marina chante_.) A-t-il entendu votre mélodie?
MARINA.--Non, et il ne nous a pas regardées.
LYSIMAQUE.--Voyez, elle va lui parler.
MARINA.--Salut, sire. Seigneur, écoutez-moi.
PÉRICLÈS.--Eh! ah!
MARINA.--Je suis une jeune fille, seigneur, qui jamais n'appela les yeux sur elle, mais qui a été regardée comme une comète. Celle qui vous parle, seigneur, a peut-être souffert des douleurs égales aux vôtres, si on les comparait; quoique la capricieuse fortune ait rendu mon étoile funeste, j'étais née d'ancêtres illustres qui marchaient de pair avec de grands rois; le temps a anéanti ma parenté et m'a livrée esclave au monde et à ses infortunes. (_A part_.) Je cesse; cependant il y a quelque chose qui enflamme mes joues et qui me dit tout bas: Continue, jusqu'à ce qu'il réponde.
PÉRICLÈS.--Ma fortune, ma parenté, illustre parenté, égalant la mienne.--N'est-ce pas ce que vous avez dit?
MARINA.--J'ai dit, seigneur, que si vous connaissiez ma parenté, vous me regarderiez sans courroux.
PÉRICLÈS.--Je le pense.--Je vous prie, tournez encore les yeux vers moi. Vous ressemblez...--Quelle est votre patrie? êtes-vous née sur ce rivage?
MARINA.--Non, ni sur aucun rivage; cependant je suis venue au monde d'après les lois de la nature, et ne suis pas autre que je parais.
PÉRICLÈS.--Je suis accablé de douleur et j'ai besoin de pleurer. Mon épouse était comme cette jeune fille, et ma fille aurait aussi pu lui ressembler. C'est là le front de ma reine, sa taille mince comme celle du souple roseau, sa voix argentine, ses yeux brillants comme une pierre précieuse et ses douces paupières, sa démarche de Junon, sa voix qui rendait l'oreille affamée de l'entendre.--Où demeurez-vous?
MARINA.--Dans un lieu où je ne suis qu'étrangère: d'ici vous pouvez le voir.
PÉRICLÈS.--Où fûtes-vous élevée, où avez-vous acquis ces grâces dont votre beauté relève encore le prix?
MARINA.--Si je vous racontais mon histoire, elle vous semblerait une fable absurde.
PÉRICLÈS.--Je t'en supplie, parle; le mensonge ne peut sortir de ta bouche; tu parais modeste comme la justice, tu me sembles un palais digne de la royale vérité. Je te croirai, je persuaderai à mes sens tout ce qui paraîtrait impossible, car tu ressembles à celle que j'aimai jadis. Quels furent tes amis? ne disais-tu pas, quand j'ai voulu te repousser (au moment où je t'ai aperçue), que tu avais une illustre origine?
MARINA.--Oui, je l'ai dit.
PÉRICLÈS.--Eh bien! quelle est ta famille? Je crois que tu as dit aussi que tu avais souffert de nombreux outrages, et que tes malheurs seraient égaux aux miens s'ils étaient connus et comparés.
MARINA.--Je l'ai dit, et n'ai rien dit que ma pensée ne m'assure être véridique.
PÉRICLÈS.--Dis ton histoire. Si tu as souffert la nullième partie de mes maux, tu es un homme, et moi j'ai faibli comme une jeune fille: cependant tu ressembles à la Patience contemplant les tombeaux des rois et désarmant le malheur par son sourire. Qui furent tes amis? comment les as-tu perdus? Ton nom, aimable vierge? Fais ton récit; viens t'asseoir à mon côté.
MARINA.--Mon nom est Marina.
PÉRICLÈS.--Oh! je suis raillé, et tu es envoyée par quelque dieu en courroux pour me rendre le jouet des hommes.
MARINA.--Patience, seigneur, ou je me tais.
PÉRICLÈS.--Oui, je serai patient; tu ignores jusqu'à quel point tu m'émeus en t'appelant Marina.
MARINA.--Le nom de Marina me fut donné par un homme puissant, par mon père, par un roi.
PÉRICLÈS.--Quoi! la fille d'un roi?--et ton nom est Marina?
MARINA.--Vous aviez promis de me croire; mais, pour ne plus troubler la paix de votre coeur, je vais m'arrêter ici.
PÉRICLÈS.--Êtes-vous de chair et de sang? votre coeur bat-il? n'êtes-vous pas une fée, une vaine image? Parlez. Où naquîtes-vous? et pourquoi vous appela-t-on Marina?
MARINA.--Je fus appelée Marina parce que je naquis sur la mer.
PÉRICLÈS.--Sur la mer! et ta mère?
MARINA.--Ma mère était la fille d'un roi; elle mourut en me donnant le jour, comme ma bonne nourrice Lychorida me l'a souvent raconté en pleurant.
PÉRICLÈS.--Oh! arrête un moment! voilà le rêve le plus étrange qui ait jamais abusé le sommeil de la douleur. (_A part_.) Ce ne peut être ma fille ensevelie.--Où fûtes-vous élevée? Je vous écoute jusqu'à ce que vous ayez achevé votre récit.
MARINA.--Vous ne pourrez me croire; il vaudrait mieux me taire.
PÉRICLÈS.--Je vous croirai jusqu'au dernier mot. Cependant permettez.--Comment êtes-vous venue ici? Où fûtes-vous élevée?
MARINA.--Le roi mon père me laissa à Tharse. Ce fut là que le cruel Cléon et sa méchante femme voulurent me faire arracher la vie. Le scélérat qu'ils avaient gagné pour ce crime avait déjà tiré son glaive, quand une troupe de pirates survint et me délivra pour me transporter à Mitylène. Mais, seigneur, que me voulez-vous? Pourquoi pleurer? Peut-être me croyez-vous coupable d'imposture. Non, non, je l'assure, je suis la fille du roi Périclès, si le roi Périclès existe.
PÉRICLÈS.--Oh! Hélicanus?
HÉLICANUS.--Mon souverain m'appelle?
PÉRICLÈS.--Tu es un grave et noble conseiller, d'une sagesse à toute épreuve. Dis-moi, si tu le peux, quelle est cette fille, ce qu'elle peut être, elle qui me fait pleurer.
HÉLICANUS.--Je ne sais, seigneur, mais le gouverneur de Mitylène, que voilà, en parle avec éloge.
LYSIMAQUE.--Elle n'a jamais voulu faire connaître sa famille. Quand on la questionnait là-dessus, elle s'asseyait et pleurait.
PÉRICLÈS.--O Hélicanus, frappe-moi; respectable ami, fais-moi une blessure, que j'éprouve une douleur quelconque, de peur que les torrents de joie qui fondent sur moi entraînent tout ce que j'ai de mortel et m'engloutissent. Oh! approche, toi qui rends à la vie celui qui t'engendra; toi, qui naquis sur la mer, qui fus ensevelie à Tharse et retrouvée sur la mer. O Hélicanus, tombe à genoux, remercie les dieux avec une voix aussi forte que celle du tonnerre: voilà Marina. Quel était le nom de ta mère? Dis-moi encore cela, car la vérité ne peut trop être confirmée, quoique aucun doute ne s'élève en moi sur ta véracité.
MARINA.--Mais d'abord, seigneur, quel est votre titre?
PÉRICLÈS.--Je suis Périclès de Tyr: dis-moi seulement (car jusqu'ici tu as été parfaite), dis-moi le nom de ma reine engloutie par les flots, et tu es l'héritière d'un royaume, et tu rends la vie à Périclès ton père.
MARINA.--Suffit-il, pour être votre fille, de dire que le nom de ma mère était Thaïsa? Thaïsa était ma mère, Thaïsa qui mourut en me donnant la naissance.
PÉRICLÈS.--Sois bénie, lève-toi, tu es mon enfant. Donnez-moi d'autres vêtements. Hélicanus, elle n'est pas morte à Tharse (comme l'aurait voulu Cléon); elle te dira tout, lorsque tu te prosterneras à ses pieds, et tu la reconnaîtras pour la princesse elle-même.--Qui est cet homme?
HÉLICANUS.--Seigneur, c'est le gouverneur de Mitylène, qui, informé de vos malheurs, est venu pour vous voir.
PÉRICLÈS.--Je vous embrasse, seigneur.--Donnez-moi mes vêtements, je suis égaré par la joie de la voir. Oh! que les dieux bénissent ma fille. Mais écoutez cette harmonie. O ma Marina, dis à Hélicanus, dis-lui avec détail, car il semble douter; dis-lui comment tu es ma fille.--Mais quelle harmonie!
HÉLICANUS.--Seigneur, je n'entends rien.
PÉRICLÈS.--Rien? C'est l'harmonie des astres. Écoute, Marina.
LYSIMAQUE.--Il serait mal de le contrarier, laisse-le croire.
PÉRICLÈS.--Du merveilleux! n'entendez-vous pas?
LYSIMAQUE.--De la musique; oui, seigneur.
PÉRICLÈS.--Une musique céleste. Elle me force d'être attentif, et un profond sommeil pèse sur mes paupières. Laissez-moi reposer.
(Il dort.)
LYSIMAQUE.--Donnez-lui un coussin. (_On ferme le rideau de la tente de Périclès_.) Laissez-le. Mes amis, si cet événement répond à mes voeux, je me souviendrai de vous.
(Sortent Lysimaque, Hélicanus, Marina et la jeune dame qui l'avait accompagnée.)
SCÈNE II
Même lieu.
PÉRICLÈS _dort sur le tillac_; DIANE _lui apparaît dans un songe_.
DIANE.--Mon temple est à Éphèse, il faut t'y rendre et faire un sacrifice sur mon autel. Là, quand mes ministres seront assemblés devant le peuple, raconte comment tu as perdu ton épouse sur la mer. Pour pleurer tes infortunes et celles de ta fille, raconte fidèlement toute ta vie. Obéis, ou continue à être malheureux. Obéis, tu seras heureux, je l'atteste par mon arc d'argent. Réveille-toi et répète ton songe.
(Diane disparaît.)
PÉRICLÈS.--Céleste Diane, déesse au croissant d'argent, je t'obéirai.--Hélicanus?
(Entrent Hélicanus, Lysimaque et Marina.)
HÉLICANUS.--Seigneur?
PÉRICLÈS, _à Hélicanus_.--Mon projet était d'aller à Tharse pour y punir Cléon, ce prince inhospitalier, mais j'ai d'abord un autre voyage à faire. Tournez vers Éphèse vos voiles enflées. Plus tard, je vous dirai pourquoi. (_A Lysimaque_.) Nous reposerons-nous, seigneur, sur votre rivage, et vous donnerons-nous de l'or pour les provisions dont nous aurons besoin?
LYSIMAQUE.--De tout mon coeur, seigneur; et quand vous viendrez à terre, j'ai une autre prière à vous faire.
PÉRICLÈS.--Vous obtiendrez même ma fille si vous la demandez, car vous avez été généreux envers elle.
LYSIMAQUE.--Seigneur, appuyez-vous sur mon bras.
PÉRICLÈS.--Viens, ma chère Marina.
(Ils sortent.)
(On voit le temple de Diane à Éphèse. Entre Gower.)
GOWER.--Maintenant le sable de notre horloge est presque écoulé.... Encore un peu et c'est fini. Accordez-moi pour dernière complaisance (et cela m'encouragera), accordez-moi de supposer toutes les fêtes, les banquets, les réjouissances bruyantes que le gouverneur fit à Mitylène pour féliciter le roi. Il était si heureux qu'on lui eût promis de lui donner Marina pour épouse! mais cet hymen ne devait avoir lieu que lorsque Périclès aurait fait le sacrifice ordonné par Diane. Laissez donc le temps s'écouler; on met à la voile au plus vite, et les désirs sont aussitôt satisfaits. Voyez le temple d'Éphèse, notre roi et toute sa suite. C'est à vous que nous devons, et nous en sommes reconnaissants, que Périclès soit arrivé sitôt.
(Gower sort.)
SCÈNE III
Le temple de Diane à Éphèse.--Thaïsa est près de l'autel en qualité de grande prêtresse. Une troupe de vierges. Cérimon et autres habitants d'Éphèse.
_Entrent_ PÉRICLÈS _et sa suite_, LYSIMAQUE, HÉLICANUS, MARINA et UNE DAME.
PÉRICLÈS.--Salut, Diane! pour obéir à tes justes commandements, je me déclare ici le roi de Tyr, qui chassé par la peur, de ma patrie, épousai la belle Thaïsa à Pentapolis. Elle mourut sur mer en mettant au monde une fille appelée Marina, qui porte encore ton costume d'argent, ô déesse! Elle fut élevée à Tharse par Cléon, qui voulut la faire tuer à l'âge de quatorze ans; mais une bonne étoile l'amena à Mitylène. C'est là que la fortune la fit venir à bord de mon navire, où en rappelant le passé elle se fit connaître pour ma fille.
THAISA.--C'est sa voix, ce sont ces traits.... vous êtes, vous êtes....--O roi Périclès!
(Elle s'évanouit.)
PÉRICLÈS.--Que veut dire cette femme...? Elle se meurt: au secours!
CÉRIMON.--Noble seigneur, si vous avez dit la vérité aux pieds des autels de Diane, voilà votre femme.
PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, cela ne se peut; je l'ai jetée de mes bras dans la mer.
CÉRIMON.--Sur cette côte même.
PÉRICLÈS.--C'est une vérité.
CÉRIMON.--Regardez cette dame.--Elle n'est mourante que de joie. Un matin d'orage, elle fut jetée sur ce rivage: j'ouvris le cercueil, j'y trouvai de riches joyaux, je lui ai rendu la vie et l'ai placée dans le temple de Diane.
PÉRICLÈS.--Pouvons-nous voir ces joyaux?
CÉRIMON.--Illustre seigneur, ils seront apportés dans ma maison, où je vous invite à venir.... Voyez, Thaïsa revit.
THAISA.--Oh! laissez-moi le regarder. S'il n'est pas mon époux, mon saint ministère ne prêtera point à mes sens une oreille licencieuse. O seigneur, êtes-vous Périclès? Vous parlez comme lui; vous lui ressemblez. N'avez-vous pas cité une tempête, une naissance, une mort?
PÉRICLÈS.--C'est la voix de Thaïsa.
THAISA.--Je suis cette Thaïsa, crue morte et submergée.
PÉRICLÈS.--Immortelle Diane!
THAISA.--Maintenant, je vous reconnais.--Quand nous quittâmes Pentapolis en pleurant, le roi mon père vous donna une bague semblable.
(Elle lui montre une bague.)
PÉRICLÈS.--Oui, oui; je n'en demande pas davantage. O dieux! votre bienfait actuel me fait oublier mes malheurs passés. Je ne me plaindrai pas, si je meurs en touchant ses lèvres.--Oh! viens, et sois ensevelie une seconde fois dans ces bras!
MARINA.--Mon coeur bondit pour s'élancer sur le sein de ma mère.
(Elle se jette aux genoux de Thaïsa.)
PÉRICLÈS.--Regarde celle qui se jette à tes genoux! C'est la chair de ta chair,--Thaïsa, l'enfant que tu portais dans ton sein sur la mer, et que j'appelai Marina; car elle vint au monde sur le vaisseau.
THAISA.--Béni soit mon enfant!
HÉLICANUS.--Salut, ô ma reine!
THAISA.--Je ne vous connais pas.
PÉRICLÈS.--Vous m'avez entendu dire que, lorsque je partis de Tyr, j'y laissai un vieillard pour m'y remplacer. Pouvez-vous vous rappeler son nom? Je vous l'ai dit souvent.
THAISA.--C'est donc Hélicanus?
PÉRICLÈS.--Nouvelle preuve. Embrasse-le, chère Thaïsa; c'est lui. Il me tarde maintenant de savoir comment vous fûtes trouvée et sauvée; quel est celui que je dois remercier, après les dieux, de ce grand miracle?
THAISA.--Le seigneur Cérimon. C'est par lui que les dieux ont manifesté leur puissance; les dieux qui peuvent tout pour vous.
PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, les dieux n'ont pas sur la terre de ministre mortel plus semblable à un dieu que vous. Voulez-vous me dire comment cette reine a été rendue à la santé?
CÉRIMON.--Je le ferai, seigneur. Je vous prie de venir d'abord chez moi, où vous sera montré tout ce qu'on a trouvé avec votre épouse; vous saurez comment elle fut placée dans ce temple; enfin, rien ne sera omis.
PÉRICLÈS.--Céleste Diane! je te rends grâces de ta vision, et je t'offrirai mes dons. Thaïsa, ce prince, le fiancé de votre fille, l'épousera à Pentapolis. Maintenant, cet ornement, qui me rend si bizarre, disparaîtra, ma chère Marina; et j'embellirai, pour le jour de tes noces, ce visage, que le rasoir n'a pas touché depuis quatorze ans.
THAISA.--Cérimon a reçu des lettres qui lui annoncent la mort de mon père.
PÉRICLÈS.--Qu'il soit admis parmi les astres! Cependant, ma reine, nous célébrerons leur hyménée, et nous achèverons nos jours dans ce royaume. Notre fille et notre fils régneront à Tyr. Seigneur Cérimon, nous languissons d'entendre ce que nous ignorons encore.--Seigneur, guidez-nous.
(Ils sortent.)
(Entre Gower.)
GOWER.--Vous avez vu, dans Antiochus et sa fille, la récompense d'une passion monstrueuse; dans Périclès, son épouse et sa fille (malgré les injustices de la cruelle fortune), la vertu défendue contre l'adversité, protégée par le ciel, et enfin couronnée par le bonheur. Dans Hélicanus, nous vous avons offert un modèle de véracité et de loyauté; et dans le respectable Cérimon, le mérite qui accompagne toujours la science et la charité. Quant au méchant Cléon et à sa femme, lorsque la renommée eut révélé leur crime et la gloire de Périclès, la ville, dans sa fureur, les brûla avec leur famille dans le palais. Voilà comment les dieux les punirent du meurtre qu'ils avaient voulu commettre. Accordez-nous toujours votre patience, et goûtez de nouveaux plaisirs. Ici finit notre pièce.
(Gower sort.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.