Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.

Part 4

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L'histoire que racontait Dolly était son aventure avec le collectionneur de l'île Saint-Louis. C'était, avec quels détails pimentés et dans quel argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première rencontre avec le vieux garçon, sa poursuite forcenée par les grimpettes de la Butte et ses savants travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers, la prière de venir visiter chez lui ses armures, rien qu'une petite visite sans conséquence.

--Et ne me dites pas que je vous rappelle une fille que vous avez perdue ou votre soeur: on me l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et pas plus tard que dimanche. Maintenant, avancez-moi dix francs. Je vous les rendrai: c'est pour papa. C'est bon, vous êtes un type chouette. Maintenant, au plaisir!

Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait l'entendre narrer son entrée chez M. Dormoy:

--Un vieil hôtel, vieille roche comme dans les romans de M. Georges Ohnet, genre _Mademoiselle de la Seiglière_. Ça me porte au recueillement. Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en a six et je ne me plains pas. Je sonne. C'est lui qui ouvre. Un musée, mes petites chattes, un vrai musée de vieilleries, rien que de la ferraille là-dedans, mieux qu'un musée, un décor... le deuxième des _Cloches de Corneville_ ou le troisième de la _Dame Blanche_... On connaît son répertoire! Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre. Ce n'est pas pour ce que je croyais: je vais donner une séance. Pourtant, un petit goûter préparé me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, ça fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, des prévenances, me servant lui-même: «Un doigt de marsala ou bien un peu de champagne. Goûtez ces pains fourrés au foie gras.--Oui, mon petit père, je te vois venir.» Et quand, bien gentiment, une fois au dessert, il me caresse un peu longuement les épaules et me passe les mains sur les hanches pour s'assurer si je suis bien faite.

--«Oui, une très bonne constitution, que je lui réponds, ne vous émotionnez pas comme çà! Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire ce plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, j'ôte mon corsage et je dégrafe ma jupe. Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains jointes, en extase et si cocasse et si touchant que j'ôte ma chemise comme le reste. «--Admirable! une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» qu'il s'écrie alors, et un tas de noms grecs que j'ai déjà entendu dire à des peintres. «--Attendez, mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans l'appartement, disparaît par une porte puis revient par une autre, avec un casque, une espèce de casque de pompier surmonté d'une sorte de serpent. «--Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite sur la tête. C'était d'un lourd et ça me serrait les tempes, mais à crier, tant ça m'appuyait sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier: «C'est héroïque! c'est de l'époque, du roman chevaleresque, c'est de l'Aristote et c'est du Tasse aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être des salauderies. Je commençais, moi, à en avoir assez et je grelottais, bien qu'il y eût un grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc, monsieur, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? Cette comédie-là, ça ne va pas finir?»--«Attendez: un peu de patience, mon enfant.» Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher un autre. Il en rapporte un bien plus haut, un bien plus gros encore et, surtout, bien plus pesant. «Encore celui-là, rien qu'une minute, ma divine!»--«Non, vous vous f... de ma poire!» «Oh! la petite mutine! Rien qu'une minute pour faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y consens. Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle marmite, cette fois empanachée, emplumée comme une queue de paon, et voilà mon bonhomme qui retombe dans ses digue-digue. Il se prosterne: «C'est Bradamante! mais c'est Clorinde! c'est la belle Heaulmière!»--«Mais, tâchez donc d'être poli!» et je remets mon casque à cet insolent. Vous croyez que c'était fini? Ça ne faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas qu'il décroche du mur une cuirasse en fer et des tas de ferraille qui s'adaptent aux bras, aux cuisses, au ventre, comme qui dirait à tout le corps, et ce loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me voyez-vous dans cette ferblanterie, moi qui ai les seins si sensibles, et la peau de mes hanches, donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, vieil outil! Allez au bain, non, à la douche! Je t'ai assez vu, échappé de Charenton!» Et, le bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, empêtré dans toutes ses antiquailles, avait trébuché et se débattait, tombé dedans. Il saignait du nez, parole!... C'est bien fait! Des fous de ce tonneau! Qu'est-ce qu'il lui fallait, à ce vieux criminel? Est-ce que ma beauté et mes dix-huit ans ne lui suffisaient pas?

Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, je m'avançai vers la conteuse:

--Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je serais même très heureux.

--Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie fille. Vous n'avez pas l'air d'une moule. Payez-vous le café à la société?

--Je paie!

Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le même soir, amant et maîtresse! Tout cela, grâce à la collection d'armures de M. Dormoy.

IV

LA MISE AU POINT

--Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, une chair d'un rose de camélia rose en fleur, mais je ne connais que cela!

De Warden, levé tout à coup de son divan, s'avançait hors de la pénombre du vaste hall pour entrer dans le cercle lumineux des tulipes électriques.

--Un corps souple et long de nymphe chasseresse, l'ondoiement de hanches d'une figure de Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: c'est bien cela! Galocharde avec le nez trop court, le type de jolie anthropoïde de Suzanne Desprès et des femmes nues de Picard, et les prunelles de bête ou de sirène, tant elles étaient changeantes, attentives et inquiètes! Dolly... Ah! elle s'appelait Dolly, alors... En effet, je me souviens vaguement de l'avoir entendue nous raconter qu'elle avait été mannequin dans une maison de couture. Oh! dans ses débuts, car, moi, je l'ai connue modèle et je l'ai même eue dans mon atelier. Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue dans leur atelier... et dans la chambre avoisinante. Ah! pour un beau brin de fille, c'était un beau brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre heureux quiconque le lui demandait et quelle vocation dans le métier! Nous l'avions surnommée _le consentement mutuel_, en souvenir d'un pari. Surnommée, car je l'ai connue sous un autre nom que Dolly. A Montparnasse, où je la rencontrai pour la première fois, chez le graveur Aubley, on l'appelait Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! elle avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour un non: «Moi, j'ai la gorge basse; moi, j'ai très peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune garçon; moi, j'ai une chute de reins unique; moi, j'ai les jambes fuselées», et v'lan! robes et chemise volaient à travers la pièce. Rien qu'à sa promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je n'ai jamais rencontré de jeune fille aussi fière, aussi sûre de son anatomie. A force de s'entendre répéter qu'elle avait une plastique épatante, Ginette en était convaincue, si convaincue qu'elle ne demandait qu'à convaincre les autres. Ah! vous l'avez connue, vous, sous le nom de Dolly, et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage!

Avec une certaine mélancolie, presqu'une nuance de regrets, de Warden se laissait tomber sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue bouffée de fumée bleuâtre de sa pipe de terre brune, dite _Pasiphaé_, pour le motif obscène qui en décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de sa pipe.

Il reprenait:

--En effet, Ginette était assez rebelle au poison dit de la littérature, et l'éclectisme de ses liaisons... choisies pourtant dans tant de milieux divers, ne parvenait pas à la contaminer. Tournée comme elle l'était, avec ce type un peu bizarre qui la désignait tout de suite aux artistes et aux raffinés, elle était pourtant destinée aux pires aventures; elle eût pu, comme une autre, devenir une stryge de cénacle ou une goule de petite chapelle; elle demeura toujours une roulure d'atelier. Il faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme tant d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux nimbés de myrtes artificiels, prendre des attitudes dans des cathèdres et déambuler, gainée dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres, des parlottes des toutes jeunes revues aux cinq-à-sept du _Rat Mort_. Née pour l'amour (j'allais dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir et embaumer, sa nature de joie la préserva. Cette chère Ginette! Je ne la vis vraiment qu'une seule fois en péril.

Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue de vue. Après avoir eu pour moi toutes les générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me donner des séances. Je la rencontrais même plus dans les crémeries et dans les bars où sa grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un avait enlevé Ginette ou Ginette avait changé de quartier. Je devais la retrouver dans le salon Charmaille!

Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui, de cette gloire de cauchemar?

Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y faisait les honneurs de l'atelier de Pétrus Nordinger, le peintre érotico-mystique, _dont le talent avait été étouffé par le génie!_ on le disait du moins dans le clan des amis de Mme de Charmaille, qui s'était attelée, corps et âme, à la réputation de l'artiste.

Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. Apprécié pour ses vitraux d'art, dont les adroits pastiches n'excluaient point la fantaisie, il excellait à styliser la flore des bois et des jardins en y intercalant les monstres du bestiaire héraldique: un bon peintre verrier! Il exposait tous les ans des oeuvres d'une facture assez pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que de très jeunes critiques comparaient aux fresques de Botticelli, pour humilier Botticelli sans doute, car ces vagues réminiscences étaient de sûres trahisons; mais encore était-il reçu tous les ans au Salon de la Nationale. Du jour où Mme de Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger vit partout ses toiles impitoyablement refusées.

Il faut dire que Mme de Charmaille avait une terrible esthétique; son influence était plutôt néfaste, pernicieuse même, et le surnom de _Malaria_, qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, l'avait suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille y sévissait maintenant, terrorisant les uns et aguichant les autres par le crédit qu'elle prétendait avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui de l'Intérieur... Quel crédit pouvait bien avoir, place Beauveau et rue de Grenelle, cette petite femme déjà mûre, longue de buste et courte de jambes, un peu nouée même, et dont la jolie tête, d'une grande finesse et surtout très expressive, mais disproportionnée avec la hauteur du corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de Charmaille était aux couloirs officiels ce qu'est une punaise de sacristie aux coulisses de l'église; pourtant, de toute cette impudence, des artifices surtout d'une coquetterie irréductible et des restes énergiquement sauvés d'une indéniable beauté, cette femme s'était fait un prestige qui en imposait encore aux imbéciles.

Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, je m'entends. Intellectuel dans la pire acception du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au point de vue décoratif, montrait une faiblesse de caractère qui confine à la bêtise.

Demeuré veuf avec deux enfants et une soeur dévote venue exprès du fin fond de la province tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme de muse et d'artiste de Mme de Charmaille. Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le désarroi de la maison du veuf décidée à s'y installer et à n'en jamais sortir. Nordinger possédait de lui-même une douzaine de mille francs de rentes; ses oeuvres pouvaient, bon an, mal an, lui rapporter autant. Vingt-quatre mille francs par an, c'était le port pour cette épave de l'intrigue et de la prostitution: il y avait longtemps que la fine mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut pas de peine à l'éblouir. Ce fut une effervescence de pitiés et de tendresses inavouées pour le veuf, mélangée d'un culte profond pour l'artiste et son oeuvre. Un sentiment plus fort l'attirait aussi vers les deux orphelins: elle aimait en eux leur père. Bref, elle jouait si habilement de son dévouement, de son crédit, de ses influences et de ses relations, et servait au malheureux Pétrus, cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, le ragoût d'une si belle âme, que la pauvre soeur fut réexpédiée dans sa petite ville des Pyrénées et que l'aventurière s'installa en maîtresse dans l'intérieur d'Asnières.

Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi pour connaître jusqu'où peut tomber une intelligence de déséquilibré.

Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, esthétique et littérature. Toute une assemblée de rapins et de poètes chevelus descendus des hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, aux moindres propos de la prêtresse. Mme de Charmaille multipliait les effets de croupe sous des robes coupées dans des étoffes d'ameublement; c'étaient des tons d'eaux mortes ou de roses malades que n'avaient pas encore osé arborer les couturiers. Les enfants du peintre, costumés d'après les fresques du Carpaccio, promenaient dans l'atelier des timidités attristées de chiens savants. Dépaysés dans des simarres de velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés dans des manches de satin bouffantes, les deux pauvres petits, dressés à tous les baise-mains et à toutes les révérences, répondaient aux noms de Blismode et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur seconde mère.

Ginette! Mme de Charmaille affichait une très grande tendresse, probablement mystique, sinon unisexuelle, pour le joli modèle, car elle ne se gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la muse de Pétrus Nordinger était-elle la Cressida de ce Troyen de Montmartre? Mystère. L'intrigante qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas plutôt des vues sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle pas à quelques-uns de ses amis influents du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse et du maître chanteur. Toujours est-il que je retrouvais une Ginette tout autre que celle que j'avais connue. Ses cheveux bruns coupés courts et frisant en boucles drues lui faisaient une tête ronde de jeune belluaire qu'une mâchoire un peu lourde accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, soulignaient la pâleur de sa face. Sanglé dans des costumes de drap anglais, Troïlus s'efforçait à des manières de petit homme; mais c'était un rôle appris, que démentaient les prunelles restées très femme et hardiment claires dans cette face de langueur.

L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un soir à une jolie scène. La maîtresse de céans avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un des grands précurseurs de l'anarchie! La toge et la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies d'hommes que révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, les Adrien et les Antinoüs voulus par Mme de Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée de camées et enguirlandée de fleurs, la nudité des femmes s'y montra, chez quelques-unes, vraiment triomphante. Ginette fut de celles-là. Son goût naturel lui avait indiqué la tunique safran et les bijoux de bronze vert dont s'animait le rose retrouvé de sa chair. De larges iris bleus ombrageaient son visage, harmonisés avec le ton de ses prunelles avivées de kohl, et son entrée fit une telle sensation que l'immédiate pensée de Messaline vint à tous et à toutes en même temps. Le nom courut l'atelier et parvint jusqu'à l'intéressée qui, prenant son rôle au sérieux, ne défendit plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice à Suburre, elle s'abandonnait généreusement à toutes et à tous, faisant impérialement l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises allumées par son beau corps, si bien qu'au souper, grise d'adulations, de caresses et de beaucoup de champagne:

--Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! s'écriait la belle fille en éparpillant sa couronne d'iris aux quatre coins de la table.

A quoi son amant, un graveur, un peu agacé par la tenue de sa maîtresse:

--Mets salope, et n'en parlons plus!

Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête.

V

LE SERPENT SOUS LES FLEURS

--Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'oeuvre, et j'étais édifié. J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de leur prétendue faiblesse.

--Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole.

--C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe; mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs.

--Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran.

--D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des relations!

Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe.

--Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse. Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras? Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies, pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des chefs-d'oeuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions; mais il entendait se faire une place au soleil. Sa soeur, Mlle Emilie Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait son grand homme. Il y exposait des _Andromèdes délivrées_, d'après M. Ingres, et des _Entrées de chevaliers à Jérusalem_, d'après Eugène Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne. Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'oeil brillant des Basques, Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps, et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit ans.

Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa belle-soeur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au veuf et aux orphelins.

C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais! M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux _Débats_, à la _Revue Bleue_, puis au _Temps_. Je n'en fis jamais rien, malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était touchante!

--Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en choeur.

--Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran.

Le critique souriait.