Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.

Part 14

Chapter 143,702 wordsPublic domain

--Madame, je n'avais pas l'intention d'entrer dans votre appartement. Auriez-vous la bonté de m'accompagner jusqu'à la porte de votre hôtel? ajouta-t-il en tirant un de ses pistolets de sa ceinture et en prenant une bougie allumée.

--Mais, monsieur...

--Madame, ayez la complaisance de vous dépêcher, poursuivit-il en armant son pistolet. Nous allons descendre ensemble et vous ordonnerez au suisse de tirer le cordon.

--Parlez plus bas, monsieur, parlez plus bas. Le marquis de Bauffremont pourrait nous entendre, reprit cette malheureuse femme en tremblant d'effroi.

--Mettez votre mantelet, madame, et ne restez pas en peignoir; il fait un froid extraordinaire.

Enfin tout s'arrangea suivant le programme, et Mme de Bauffremont en demeura si troublée qu'elle fut obligée de s'asseoir un moment dans la loge du suisse, aussitôt que ce diable d'homme eût passé la porte de la maison. Alors elle entendit qu'on frappait à la fenêtre de la porte qui donnait sur la rue.

--«Monsieur le suisse, j'ai fait cette nuit une ou deux heures sur les toits parce que j'étais poursuivi par les mouchards. N'allez pas dire à votre maître que ce soit une affaire de galanterie ni que je sois l'amant de Mme de Bauffremont: vous avez affaire à Cartouche et, du reste, on aura de mes nouvelles demain matin par la petite poste.»

En effet, deux ou trois jours après, Mme de Bauffremont recevait une lettre d'excuses et de remerciements tout à fait respectueuse et très bien tournée, dans laquelle était inclus un sauf-conduit pour Mme de Bauffremont, avec un acte d'autorisation pour en délivrer à sa famille. La lettre avait été précédée par une petite boîte qui renfermait un beau diamant sans monture. La pierre fut estimée, chez Mme Lempereur, à deux mille écus, que le marquis de Bauffremont fit déposer pour les malades de l'Hôtel-Dieu, entre les mains du trésorier de Notre-Dame. On voit que dans cette affaire-là tout le monde se conduisit en perfection.

La bande des Habits Noirs avait donc eu comme précédent la bande des Talons Rouges. Rien n'est nouveau sous le soleil, mais je suis heureux de constater que si la courtoisie et l'élégance disparaissent de jour en jour de nos moeurs américanisées, la vieille galanterie française fleurit encore parfois chez les voleurs.

L'ECOLE LAPOMMERAY

Le tribunal de Versailles condamna à la peine de mort le fermier d'Orgeval, l'empoisonneur des Petites-Beurreries, et parmi tant d'attractions se multipliant à l'envi autour de la province et de l'étranger, les curieux venus à Paris pour y admirer l'Exposition de 1889 purent, entre une ascension à la tour Eiffel et une visite aux Assaouas de l'Esplanade des Invalides, s'offrir par le train de banlieue les émotions poignantes d'une exécution capitale.

Rive droite ou rive gauche, départ à l'heure à la gare Montparnasse, à l'heure trente-cinq à la gare Saint-Lazare, correspondance au Trocadéro avec le petit chemin de fer Decauville du Champ de Mars. Tout cela est déjà bien loin.

M. Maurice Talmeyr, un des rares écrivains personnels d'une feuille boulevardière d'alors, traçait cet intéressant portrait de Lecomte, ce fermier d'Orgeval:

«Jeune, correct, châtain, avec une petite moustache roussâtre, un nez pointu, le sang aux pommettes, et deux yeux noirs de rat, deux yeux à la fois brillants et sournois, Lecomte porte une longue blouse bleue toute propre, un pantalon de velours tout neuf, une chemise de toile à carreaux toute fraîche, et des chaussons de lisière, qui paraissent aussi tout neufs. Il s'est endimanché pour la cour d'assises, et dans ses habits lustrés, avec sa figure finaude et rose, comme toute rouge encore du feu du rasoir, il a l'air de sortir de chez le barbier.»

Le type, en somme, du paysan de grande banlieue, propret et madré, le demi-campagnard astiqué et luisant qu'on rencontre aux alentours des Halles, dans le petit jour des matins parisiens, maraîcher d'Argenteuil ou coquetier de Petit-Bry, et dont le crime, selon une phrase heureuse de Talmeyr, conçu et commis dans des campagnes restées campagnes à travers l'expansion vicieuse de Paris, tenait à la fois de la terre et du pavé, et semblait en effet sentir la longue blouse bleue du laitier.

Il y eut de tout dans le crime de ce médaillé aux concours agricoles, ferré sur le code et les polices d'assurances comme un vieil agréé, des finasseries d'hommes d'affaires, des lâchetés de paysan, des relents de paperasses et des puanteurs de fumier. Revivons l'aventure.

C'est au milieu de la mise en circulation de faux effets et de billets de complaisance signés de tous les témoins de son procès, qu'il a d'abord l'ingénieuse idée de reprendre femme pour remettre à flot ses affaires, le joli veuf des Petites Beurreries. Car Lecomte avait déjà été marié et était même père d'un petit garçon.

Un M. Daniel, une sorte de M. Foy de village, le mit en rapport avec la dot et la femme cherchées, mademoiselle Ernestine Chauvin.

De mademoiselle Chauvin, ancienne gouvernante d'un monsieur seul, enrichie à son service, demoiselle déjà mûre et d'un passé... quelque peu mouvementé, pas grand'chose à dire!

Les assises la montrèrent comme une créature passive et sans résistance, mais de robuste constitution, puisqu'après trois tentatives d'empoisonnement réitérées et deux coups de revolver tirés à bout portant sur elle, la malheureuse trouva encore le moyen de fondre en larmes en entendant prononcer le verdict de mort de son mari.

Ce mari qui, lui, l'avait condamnée irrévocablement, avait résolu sa mort et en avait fait la condition _sine qua non_ d'une entreprise financière!

Quarante mille francs, telle était la somme que devait rapporter à Lecomte le décès de la malheureuse.

Le crime: d'une simplicité effrayante.

Acculé dans ses derniers retranchements, ses faux billets en pleine circulation, la chance d'une prime d'assurances à réaliser au décès de sa femme se présentait tout naturellement à l'idée de ce paysan marié sans amour à une vieille fille sans famille et sans conseil.

Contracter des assurances payables à la mort de Mme Lecomte, la faire mourir et rétablir ainsi les affaires de la ferme: le criminel dessein découlait de lui-même.

Lecomte prenait effectivement une première assurance de dix mille francs, une seconde de trente mille, une troisième de dix mille, et, la première assurance à peine contractée, Mme Lecomte devenait la victime d'un série de tentatives d'empoisonnement et d'assassinat.

Toutes évidemment venaient de son mari, mais elle, la pauvre femme, éprise et terrorisée, frissonnait en silence, attendait et ne le dénonçait pas. Elles échouaient toujours, d'ailleurs, toutes ces tentatives, mais elles recommençaient toujours.

C'était d'abord une tasse de thé, apportée par le mari lui-même, empressé et presque affectueux, à la malheureuse créature, un soir qu'elle était souffrante; avertie par un goût singulier Mme Lecomte ne buvait que la moitié de cette tasse, regardait, examinait, découvrait au fond comme une boue rosâtre et se trouvait immédiatement prise de vomissements.

Partie remise.

Une autre fois, c'est une assiette de soupe qu'elle trouvait servie d'avance, à sa place, en se mettant à table: une prévenance de son mari. Elle s'en étonne, y aperçoit comme un bouillonnement, comme une écume mouvante, y goûte, la laisse et la fait jeter le lendemain par la servante sur le fumier. Une poule en a mangé et en crève.

Enfin, c'est le troisième attentat, commis avec le plus effroyable sang-froid d'assassin. A la fois féroce et caressant, tel le montra cette déposition.

«Le 30 janvier dernier, raconta elle-même, au tribunal, la femme Lecomte, tout à fait rétablie, nous étions allés avec mon mari à Poissy, pour le bout de l'an du père de sa première femme.

«Nous étions partis tous deux seuls, en voiture; nous devions dîner dans sa famille, et revenir à la nuit.

«Pendant la journée, mon mari raconta que les routes n'étaient pas sûres. Il parla d'une attaque nocturne dont il avait été victime, prétendit-il, peu de jours auparavant. Des brigands de grand chemin avaient tiré sur lui aux environs d'Orgeval, et il montra encore l'éraflure d'une balle sur le cuir du cabriolet.

«A peine nous étions-nous engagés dans la campagne pour rentrer à Orgeval, que mon inquiétude s'éveilla. Nous avions quitté la route et la voiture s'enfonçait dans un chemin creux. Tout à coup, l'unique lumière qui éclairait la voiture s'éteignit. Je vis parfaitement que c'était mon mari qui venait d'ouvrir la lanterne; je jetai un cri.

«--N'aie donc pas peur, me dit-il; c'est le vent!

«Machinalement, je plongeai la main dans la poche de son manteau, où il avait l'habitude de porter son revolver. La gaîne y était, mais l'arme avait disparu.

«A ce moment, je compris qu'il allait tirer sur moi.

«--Donne-moi la main, lui dis-je; j'ai peur!

«Et, durant dix minutes peut-être, je lui ai tenu la main gauche, pendant qu'il conduisait de la main droite.

«Mais tout à coup, il a lâché brusquement les guides. J'ai vu qu'il cherchait quelque chose à côté de lui et j'ai ressenti une grande douleur à la tête, comme si j'avais été précipitée dans le fossé.»

Mme Lecomte avait été frappée à bout portant de deux coups de revolver; le premier l'avait atteinte au front, le second au sein droit.

«Je n'avais pas perdu connaissance, poursuivit la pauvre femme, mais je fis la morte; je savais que le revolver était chargé à cinq coups et que, si je faisais un mouvement, j'étais perdue!»

En arrivant au bourg d'Orgeval, Lecomte fouettait son cheval et l'arrêtait devant la mairie. Là, il racontait, tout en larmes, que des assassins l'avaient assailli en route, qu'ils avaient tiré sur la voiture, que sa femme avait été tuée roide.

Il le croyait du moins, mais elle semblait seulement l'être. On la couchait, elle avait la fièvre. Bientôt, elle demandait du tilleul et Lecomte alors voulut encore le lui monter lui-même, comme il lui avait un soir monté son thé... Une heure plus tard, d'épouvantables vomissements tordaient de nouveau la femme. Cette fois seulement, quelqu'un courut chercher les gendarmes et le fermier des Petites-Beurreries fut arrêté.

Le jury de Seine-et-Oise, inexorable envers cet homme quatre fois assassin d'intention sinon de fait, condamna à la peine de mort l'empoisonneur _arsenieux_ d'Orgeval comme, vingt-cinq ans auparavant le jury de la Seine envoyait à l'échafaud l'empoisonneur à la digitaline de Mme de Paw: le célèbre docteur Lapommeray.

A un quart de siècle de distance, le crime était en effet le même. Même escompte de la mort, devenue prime d'assurance et prime rémunératrice pour celui qui l'a contractée.

Riche, étrangère, sans famille ou presque, Mme de Paw était venue à Paris pour y faire traiter par les spécialistes une assez cruelle affection du coeur. Comment vint-elle s'échouer dans le cabinet de consultation du Lapommeray, médecin alors obscur? Séduisant, besoigneux et intrigant, le beau docteur eut bientôt fait de s'insinuer dans les bonnes grâces de la pauvre femme, d'évincer ses autres confrères et de s'installer en maître dans la place.

Le traitement de Lapommeray fit d'abord merveille, et Mme de Paw allait partout chantant les louanges de son nouveau médecin; il lui avait ôté, sinon son mal, du moins ses souffrances comme avec la main, quand tout à coup son état empirait d'une façon alarmante, et Mme de Paw succombait, au bout de dix-huit mois de traitement, d'une paralysie au coeur.

Jusqu'ici rien d'anormal. Mme de Paw souffrait d'une affection du coeur, Mme de Paw mourut de cette affection; rien de plus simple et rien n'eut été plus vraisemblable, en effet, si, trois mois après la mort de sa cliente, le docteur Lapommeray n'avait réclamé aux Compagnies les quatre cent mille francs de primes d'assurances qu'il avait contractées sur la vie de Mme de Paw.

Quatre cent mille francs, chiffre énorme et somme exorbitante, qui faisait dresser l'oreille aux assureurs, toujours armés en guerre pour ne pas débourser. On fit enquête sur enquête, on s'étonna non sans motif du décès de cette assurée suivant de si près le contrat d'assurance, et on remarqua, non sans raison, la circonstance aggravante d'une malade mourant si subitement des soins d'un médecin intéressé à sa mort.

Furieux du discrédit jeté par de pareils soupçons sur son cabinet médical et sa réputation d'honnête homme, Lapommeray crut jouer d'audace en attaquant les Compagnies en diffamation; elles répondirent par une plainte au parquet et une demande d'exhumation et d'autopsie du cadavre.

Mme de Paw fut tirée de sa tombe, et ses entrailles confiées aux chimiste et médecins légistes; examen fait, Mme de Paw était morte empoisonnée, d'une intoxication lente de digitaline, laquelle avait amené une solidification et un arrêt du coeur!

Cette autopsie et l'assurance contractée sur la morte, c'était la condamnation de Lapommeray.

Il paya de sa tête sa maladroite impatience d'empoisonneur novice et de joueur nerveux. Comme son émule et clerc des Petites-Beurreries, le médecin de Mme de Paw n'avait pas su attendre.

Il faut toujours mettre au moins quatre ou cinq ans entre une assurance et la mort de la personne assurée. Et puis quelle enfantine manière de procéder: empoisonner de gaieté de coeur, sans même attendre une bonne petite période d'épidémie!

Dans ces moments-là, les morts passent comme une lettre à la poste, un de plus un de moins, et il faut être tout à fait Italien ou très de la province dévote et cléricale pour pouvoir soupçonner et s'en apercevoir.

MESDEMOISELLES BORGIA

Mon Dieu, oui, en plein carnaval et en plein quartier des Batignolles.

Ces demoiselles opéraient tranquillement entre dix heures et minuit, s'adressant de préférence aux passants d'apparence cossue, à ventre de propriétaire; un petit hôtel meublé se trouvait à point pour jouer le palais Negroni, le fameux palais du 5e acte, où Lucretia Borgia faisait vibrer si dramatiquement le non moins fameux: «Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés...» Seulement le rôle de Mmes Dorval et Marie Laurent était tenu par des... «le dix-huitième siècle seul avait le mot spécial pour désigner certains corps d'état et de délit; il aurait dit des grimbelles à l'aiguille et grimpettes en bavolet...» Mettez honnêtes ouvrières en couture qui, à l'heure brune où la pudeur des dames ne se voit plus rougir, deviennent entreprenantes et entrepreneuses de travaux divers, belles de nuit de boulevard extérieur et demi-vertus de garnis, vendeuses d'infini à des prix modérés, précieuses ressources des jeunes gens pressés, délassements tragiques des hommes mariés que le devoir conjugal oblige à rentrer à l'heure.

Demi-grisettes en cheveux, dont le crayon de Lunel et de Willette a popularisé cent fois la silhouette aiguë et friponne, la frimousse irritante et le mystérieux bas noir! Seulement ces demoiselles, ayant lu les romans anglais de nos derniers psychologues, s'étaient mises à la hauteur, et au lieu d'une coupe de Falerne ou de vin des Papes, préalablement médicamenté, c'était du thé, du _tea_ chinois, du thé vert qu'elles offraient à leur clientèle de rencontre, en prononçant ni plus ni moins que Mme Sarah Bernhardt, les dentales très détachées, la phrase sacramentelle:

«Me verez fous l'honneu de prendre une ttttasse te ttthé?»

Ne croyez pas ici à une fantaisie de carnaval. Ce que je raconte là est de l'histoire vraie; le fait-divers a une bien autre éloquence que les paradoxes plus ou moins brillants des chroniqueurs. Je vous livre l'entrefilet tel que je l'ai cueilli dans les journaux:

«On vient d'arrêter, dans le quartier des Batignolles, plusieurs jeunes filles qui se livraient au vol en employant des narcotiques pour dépouiller leurs victimes plus à leur aise.

«Ces filles, après avoir attiré dans un hôtel garni leurs amoureux de passage, leur offraient une tasse de thé. Généralement, ceux-ci acceptaient, et quelques minutes après, ils s'endormaient d'un sommeil de plomb.

«Profitant de l'espèce de léthargie dans laquelle se trouvaient leurs dupes, les endormeuses disparaissaient en emportant le porte-monnaie, la montre et les bijoux de leur client d'une heure. Quand les pauvres diables se réveillaient, ils n'avaient plus qu'une ressource, s'ils n'étaient pas mariés: déposer une plainte.

«C'est vraisemblablement ce que la plupart faisaient, car, en moins de dix jours, les commissaires de police des XVIIe et XVIIIe arrondissements ont enregistré plus de trente plaintes de ce genre.»

Le _ten o'clock tea_, au lieu du _five o'clock tea_ de nos grandes mondaines entières et demi-mondaines, le traditionnel _bouillon d'onze heures_, si royalement administré par la tribu de Mmes Lafarge et Brinvilliers, remplacé par le thé de minuit, la poudre de succession avantageusement détrônée par le thé de séduction et le clan livide et haineux des empoisonneurs légendaires enfoncé par le troupeau fringant et joliment troussé des endormeuses de Batignolles!

Endormeuses; car ces demoiselles n'empoisonnaient pas, elles ne supprimaient pas le client, elles n'abîmaient pas la bête de rapport, comme monsieur Alphonse, leur associé de la veille, avec son couteau bougeant éternellement dans la poche de sa cotte et son cerveau fumant du vin de l'assassinat; elles endormaient doucement, avec mille câlineries et caresses, et puis, l'amoureux embarqué dans le pays des songes, les Armides disparaissaient... à l'anglaise, évanouies, évaporées! A l'anglaise, comme la vapeur du thé... Et sans le détail de la chaîne de montre évaporée aussi et des poches vides, l'amoureux au réveil pouvait croire avoir rêvé!

Eh bien, ce réveil avait du charme: les elfes et les fées des ballades moyen âge n'avaient pas d'autre façon d'opérer; les lieds et les romances des troubadours en langue d'Oc, des trouvères en langue d'Oil sont remplis de méfaits en tous points semblables; la Bible elle-même est pavée de ces mauvais exemples: c'est Dalila _barbottant_ les cheveux de Samson pendant son sommeil pour le livrer sans force et sans défense aux Philistins de son époque; Jahel abusant du repos de Sisara pour lui clouer traîtreusement le crâne au plancher; Judith profitant de l'assoupissement et de la détente nerveuse d'Holopherne pour lui dérober sa tête et la lui emporter, dans un sac, loin de son pauvre corps demeuré sous la tente.

Elle fut Dalila Qui coupait les cheveux de Samson... Attila Fut par elle égorgé dans la chambre de noces. Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses. Son ombre avec Judith errait dans Israël, Et bien des cous tranchés ont sur son bras cruel Saigné.

Exploits bien féminins et opérations délicates qui expliquent comme une revanche les coups de tranchoir des Prado, des Pranzini, et les suicides à survivance, de l'école Chambige et Cie, dite des Sensibles ratés!

Sanglantes et terribles aïeules dont les petites endormeuses des Batignolles ne sont, après tout, que les arrière-petites-filles, aux moeurs très adoucies, comme qui dirait d'aimables dégénérées!

Ces formidables viragos de la Bible s'en prenaient bel et bien à notre vie: comme aujourd'hui l'amour n'était pour elles qu'un duel, un atroce _struggle for life_ engagé entre le mâle et la femelle, mais dont notre tête était tout simplement l'enjeu; aujourd'hui les petites Judith et Dalila modernes n'en veulent qu'à notre bourse et à nos chaînes de montre, épingles de cravates et autres menus suffraiges, et franchement nous aimons mieux cela. Cela nous permet au moins de respirer.

Et puis ce narcotique, cet ensommeillement de la victime, et, le monsieur dévalisé, cette fuite, cet évanouissement dans l'inconnu, dans le bleu du rêve et le noir de la nuit, c'est à la fois coquet et propre.

Ces dames au moins opèrent elles-mêmes. Plus d'ignobles souteneurs à l'horizon, à la haute casquette avachie sur les tempes, puant à la fois le vin des litres et la marée du ruisseau; plus d'associé, de complice, plus de tiers dans le tête-à-tête et plus de troisième larron.

Nous consentons à être dévalisés, mais pas au profit d'un autre: que la prostituée soit un peu voleuse, soit, cela va de soi, mais qu'elle cache un assassin dans son lit,

Dans son lit tiède encor du passant de la veille,

un assassin, sinon un argousin: certaines promiscuités nous dégoûtent et nous détestons le «part à trois»; le troisième invité est par trop hasardeux.

Enfin ces dames ont une excuse!

Par ces temps de bilans à courte échéance, la générosité des hommes subissant cruellement les contrecoups de la Bourse, le métier de belles de nuit, de verseuses d'oubli,--un mot charmant d'Armand Silvestre,--est soumis à de singuliers caprices: la rémunération est parfois douteuse. Il est des gens grossiers, des manants malappris qui une fois la coupe vidée, négligent de solder et de passer à la caisse. L'amour d'une pauvre fille peut être assimilé, en somme, à une séance de cabinet de lecture: le volume une fois lu, ou feuilleté, parcouru, il est bien juste de payer ce roman de vingt minutes, mettons parfois d'une heure (il en est quelquefois que l'on relit deux fois, on peut être en appétit). Eh bien! ce règlement, certains clients l'oublient.

Or, qu'ont fait les pauvres marchandes? Elles ont pris les devants en se payant d'avance; de peur d'être volées par leur clientèle, elles ont quelque peu dévalisé le client, «dupeur ou dupés, depuis bientôt mille ans qu'on crie à tout bout de champ que c'est là le train du monde» ces demoiselles ont opté pour le métier de dupeuses contre le sexe laid dupé.

Mais cueillir les bijoux d'abord, c'est étrangler le _lapin_ d'avance, et nous sommes nous, quoique des plus modernes, de l'avis de nos pères en matière galante:

«Une femme, messieurs, il faut toujours la saluer et la payer.»

Puissent ces lignes, si elles passent au-dessus des murailles de Saint-Lazare, suggérer aux jolies endormeuses des Batignolles quelques bons arguments de défense à l'heure où elles s'assoiront au banc des accusés, car on finit toujours par là.

Ces pauvres mesdemoiselles Borgia... oh! si peu Borgia, pas même Borgia!... Une orgie de tasses de thé, cela devient même comique; cela est-il assez un signe des temps et des estomacs débilités!

«Voulez-vous m'aimer et prendre une tasse de thé?» Nos pères auraient pouffé de rire au nez de la belle fille qui leur eût fait cette invite à la tisane; mais au train où vont les choses, soyez bien persuadés que, dans dix ans d'ici, les endormeuses du Père-Lachaise (les Batignolles seront alors à la Madeleine) corrompront messieurs nos fils en leur proposant sur le coup de minuit une infusion de menthe ou de fleur d'oranger.

Le thé, ce breuvage élégant, anglomane et léger de l'aristocratie, le thé que buvait si révérencieusement jadis au vieux quartier latin M. Paul Bourget, à l'ébahissement de ce même quartier, le thé qui a fourni de si jolies scènes à Musset, (souvenez-vous de celle du _Caprice_, Savigny et Mme de Léris, autour de cette fameuse tasse de thé), le thé cher à Feuillet, cette théière des familles, le thé tombé dans les mains des pierreuses, le thé, narcotique de truqueuses et boisson droguée d'hôtel meublé, qui l'écrira hélas? ce roman bien moderne: «Grandeur et décadence de la tasse de thé?»

VERDICTS LITTÉRAIRES

Si fantaisistes et si déconcertants que soient devenus aujourd'hui les revirements du suffrage universel et les acrobaties politiques, il est sous le ciel d'opérette de notre siècle lunatique, quelque chose de plus fantastique et de plus déconcertant encore: ce sont les procédés et les acquittements des jurys!