Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure.

Part 1

Chapter 13,462 wordsPublic domain

PELLÉASTRES

LE POISON DE LA LITTÉRATURE

OEUVRES DE JEAN LORRAIN

Poésie:

_Le Sang des Dieux._ (Lemerre, 1882). _La Forêt bleue._ (Lemerre, 1883). _Viviane._ (Lemerre, 1885). _Modernités._ (Giraud, 1885). _Les Griseries._ (Tresse et Stock, 1887). _L'Ombre Ardente._ (Fasq. 1897).

Critique:

_Dans l'oratoire._ (Dalou, 1888). _Poussières de Paris._ (Ollendorff, 1899).

Voyages:

_Heures d'Afrique._ (Fasq. 1899). _Heures de Corse._ (Sansot, 1905).

Théâtre:

_Très Russe_, 3 actes (avec Oscar Méténier). (Fasquelle, 1893). _Yanthis_, 4 actes. (Fasq. 1894). _Prométhée_, 3 actes (avec A. Ferdinand Hérold) (_Mercure de France_, 1900). _Neigilde_, 3 actes. (Choudens). _Deux heures du matin, quartier Marbeuf._ 1 acte (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff, 1904). _Hôtel de l'Ouest, chambre 22_, (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff, 1905). _Théâtre_ (_Brocéliande_, _Yanthis_, _La Mandragore_, _Ennoïa_) (Ollendorff, 1906).

Roman:

_Les Lépillier._ (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908). _Très Russe._ (Giraud, 1886). _Sonyeuse._ (Fasquelle, 1891). _Buveurs d'âmes._ (Fasq. 1893). _Un démoniaque._ (Dentu, 1895). _La Petite Classe_, préface de Maurice Barrès. (Ollendorff, 1895). _La Princesse sous verre._ (Taillandier, 1896). _Une femme par jour._ (Borel, 1896). _Loreley._ (Borel, 1897). _Contes pour lire à la chandelle._ (_Mercure de France_, 1897). _M. de Bougrelon._ (Borel, 1897 et Ollendorff). _Ames d'automne._ (Fasq. 1897). _Princesse d'Italie._ (Borel, 1898). _La Dame Turque._ (Per Lamm, 1898). _Ma Petite Ville._ (L. Henry May, 1898). _Madame Baringhel._ (A. Fayard, 1899). _Histoires de Masques_, (préface de G. Coquiot). (Ollendorff, 1900). _20 femmes._ (Per Lamm, 1900). _M. de Phocas._ (Ollendorff, 1901). _Sensualité amoureuse._ (Per Lamm, 1900). _Le Vice Errant._ (Ollendorff 1901). _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse._ (Ollendorff, 1902). _Quelques hommes._ (Per Lamm, 1903). _La Mandragore._ (Pelletan, 1903). _Fards et Poisons._ (Ollendorff, 1904). _La Maison Philibert._ (Librairie Universelle, 1904). _Propos d'âmes simples._ (Ollendorff, 1904). _L'Ecole des Vieilles femmes._ (Ollendorff, 1905). _Madame Monpalou._ (Ollendorff, 1906). _Ellen._ (Douville, 1906). _Le Crime des Riches._ (Douville, 1906). _Le Tréteau._ (Bosc et Cie, 1906). _L'Aryenne._ (Ollendorff, 1907). _Hélie, garçon d'hôtel._ (Ollendorff, 1908). _Maison pour Dames._ (Ollendorff, 1908). _Pelléastres_, (Introduction de Georges Normandy). (Méricant 1910). _Narkiss._ (Edition du Monument, 1909).

Pour paraître prochainement:

_Ellen_, édition illustrée. (Pierre Lafitte). _Histoires de Masques_, édition illustrée. (Fayard). _Madame Baringhel_, édition illustrée. (Fayard). _La Jonque dorée_, conte. _Portraits littéraires et mondains._ _Eros vainqueur_, (musique de Pierre de Bréville). (Rouart). _Correspondance de Jean Lorrain._

JEAN LORRAIN

PELLÉASTRES Le Poison de la Littérature CRIMES DE MONTMARTRE ET D'AILLEURS.--UNE AVENTURE

Introduction de Georges NORMANDY Couverture illustrée de RAPENO

PARIS Albert MÉRICANT, Éditeur 1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1

_Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques réservés pour tous pays. S'adresser pour traiter à M. A. MÉRICANT, éditeur._

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6 au prix de 15 francs l'Exemplaire._

_6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12 au prix de 10 francs l'Exemplaire._

_Tous ces Exemplaires sont signés par l'Editeur._

INTRODUCTION

A mesure que les années s'ajoutent aux années, les belles illusions s'éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d'une fleur flétrie s'envolant dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien une fleur, une fleur unique qui se fane d'heure en heure... Oh! les allégresses et les enthousiasmes de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité mensongère de la vie. On pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut mourir d'amour avant d'avoir souffert de vivre, on se campe devant la Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l'élégance ou du labeur ravissent par la nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou avec la douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait joujou avec la douleur que l'on dompte de toute la puissance des forces neuves--s'élançant vers la Vie.--Vers la Mort.

Tout passe...

A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles derrière le char où dort, sous de vaines couronnes, l'être cher qui vient d'expirer, à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l'existence. La détresse humaine se dévoile de plus en plus.

Tout passe. Illusions, amitiés, espérances...

Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement l'oublier. L'homme ne disserte guère sur le _Vanitas vanitatum et omnia vanitas_ de l'Ecclésiaste, que toutes les fois qu'un malheur lui arrache l'insouciance qui l'aidait à vivre, toutes les fois qu'il mesure le vide et l'inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre. Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'oeuvre de la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont parmi les demi-dieux à qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se survivra.

Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n'a paru plus vivant, ce tendre barbare, que depuis qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre littérature une place vide qui restera vide longtemps. On se rendra compte par ces _Pelléastres_--tout ce qu'il eut le temps d'écrire du _Poison de la Littérature_--que jamais la verve de l'auteur de _Maison pour Dames_ ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très vaguement définie qu'on appelle _le monde_. Il a suffisamment souffert de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches d'un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a suffisamment souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne quelques outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées par la franchise courageuse--il en a pâti--d'un des rares écrivains qui surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme d'affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte de la diriger)--déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate, mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner bientôt la publication de la _Correspondance_--choisie--de Jean Lorrain! Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il appartient à la grande lignée normande qui commence à d'Aurevilly et se continue par le grand «Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous succéderont au milieu des platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d'avoir trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d'une sensualité violente démentie par l'impertinence du nez, accroché au front bref, sur l'avancée des cheveux teints au henné,--ce front terrible, à l'ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné, obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant dans l'énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques, caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable agonie--; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d'étude, ne bannissant pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, héritage d'une ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides, plus capables d'étrangler un agresseur que de serrer les doigts d'un flagorneur,--si nos descendants ignorent cette silhouette caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs bibliothèques l'oeuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon et celui de Charles Baudelaire.

L'oeuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont les principaux aspects du talent du visionnaire de _La Mandragore_. On déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas daigné travailler toujours son style suffisamment, car _M. de Bougrelon_, _Ellen_, _Heures de Corse_ et _La Dame Turque_, entre autres, prouvent qu'il savait se souvenir, lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il le voulait, de Gustave Flaubert autant que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement définitif. Il est pourtant des choses que l'on peut et que l'on doit dire.

Depuis toujours--oh! ses lettres et ses essais d'enfant!--et jusqu'à la fin, Jean Lorrain fut un poète. L'auteur du _Sang des Dieux_ et de _La forêt bleue_ n'est devenu le romancier des _Lépillier_, de _Sonyeuse_ et des _Soirs de Province_--où l'on découvre tant de pages jolies (du Champfleury lyrique)--et le conteur qu'il fut après, que grâce à l'intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans notre société. Jean Lorrain s'éprend du charme mystérieux des vieilles maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux d'octobre et des sites d'automne où des relents discrets de mort complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le soir l'âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de soie; il idolâtre les étoffes d'antan et il les chante (sur le mode favori de Verlaine) en vers limpides:

Des vieilles étoffes fanées Je suis le maladif amant. J'en veux dire l'enchantement Et les nuances surannées.

Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux nymphes, aux génies de l'air, comme il voudra le faire dans certains salons (car il se croit parfois à une fête galante d'antan) aux dames qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de chambre uniquement parce que cet homme improvisait d'admirables décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que quiconque. Il écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim:

Longs pétales de soie et calices funèbres, Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres; Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants Vous êtes délicats, monstrueux et charmants. Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles, La chasteté du mal vit dans vos coeurs hostiles Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd, Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur. Un éternel défi jaillit de vos corolles, Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles Les tempes de _ceux-là qui, désirant toujours Ne consentent jamais_,--fleurs des vierges amours[1].

[1] Avril 1895.

Il pleure presque devant des lys qui se fanent:

S'effeuillant au bord du vase Dans un chaste et calme abandon, _Leur agonie est une extase Et leur parfum est un pardon_.

Il a beaucoup lu les _Chansons des rues et des bois_. Gustave Moreau, ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui une impression qui ne s'effacera jamais--même lorsque, par _Modernités_, il voisinera avec le Richepin des _Blasphèmes_ dans le réalisme et dans la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires parmi les filles et les souteneurs; il avouera:... «dans l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de fruits, là _seulement_ Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des yeux mystérieux de bête--telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux» et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des _Luxures_, les lakistes et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans, Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain, d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation--et les spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes, l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe, qu'il connaissait à merveille.--Jean Lorrain dramaturge, pour les oeuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de _Brocéliande_ entouré «d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la «route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'_Ennoïa_ où «tout l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre fleuri d'_Yanthis_ ou le charnier sinistre de la _Mandragore_--dont la prose cadencée peut être comparée à des vers--Lorrain décrit sa mise en scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui, des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres--si peu que le _Sang des Dieux_ contient _Ennoïa_, poème, et que, dans _La Forêt Bleue_, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à _l'OEuvre_, en 1898. D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il préférait de son oeuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot renseigne là-dessus.

Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos, de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On retrouve, remarquais-je, dans _Princesses d'Ivoire et d'Ivresse_, ce livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des vers,

(Princesses d'Ivoire et d'Ivresse. Princes de Nacre et de Caresse. Princesses d'Ambre et d'Italie. Masques dans la Tapisserie. Contes de Givre et de Sommeil.)

... on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à des ballets; l'un d'eux même: _la Princesse sous verre_, devint un opéra (musique de R. Balliman.)--Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, ces dames et ces éphèbes de légendes,--ces longues et souples silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et de splendeur,--ces princesses dont les baisers sont mortels et qui coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi, constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,--ces sorcières effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs... Et Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde. Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les dunes fleuries de chardons pâles... Il revient toujours de Golcondes et d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout simplement, il écrit _Narkiss_, le meilleur de ses contes avec le _Conte du Bohémien_. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge, lorsque je lis les oeuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette appréciation prématurée fut démentie par la publication du _Tréteau, roman_, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie, disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur _immédiat_ qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du petit nombre de livres _construits_ laissés par Jean Lorrain qui disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des oeuvres définitives.

[2] Georges Normandy: _Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son oeuvre_. Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte. Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant).

[3] ...«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!... Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous, notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (_M. de Phocas._)

Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à propos des _Contes pour lire à la chandelle_: «...Ce que l'on y voit le moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de l'_Introduction_, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que j'appellerai éminent...» Mais il demeure incontestable que jamais aucun chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui, aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier, il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry Bataille et tant d'autres jeunes! Et les _Poussières de Paris_ demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre époque.

Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle, à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus sensible». _Le Tréteau_ nous l'avait indiqué. _L'Aryenne_ le confirma. Il y a dans ces deux oeuvres comme, du reste, dans _Ellen_, des pages de tout premier ordre. _L'Aryenne_ décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses parfaites. Jamais aucune oeuvre ne contint, en si peu de pages et plus intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là tout entier.--Ce drame prend parfois l'ampleur d'une oeuvre sociale (ce qui s'esquissait avec la Préface du _Crime des Riches_ et avec _M. de Phocas_) et parfois la grandeur simple d'une oeuvre antique. C'est la vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il créa des _types_ immortels, il édifia des _oeuvres_. Son instinct artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'oeuvre intéressante, à l'homme de talent,--et celui-ci fut-il son ennemi de toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses impressions et, pour tout dire, par sa _sincérité_ profonde. Sa phrase naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois. Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me retient». Lorsqu'il _travaille_, l'harmonie ne disparaît pas de son verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait passer entouré de thuriféraires.