# Pêcheur d'Islande

## Part 9

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En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du pont; tout était éclaboussé de l’eau de la mer et des fines écailles argentées qu’ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation, s’entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.

Chapitre X

Ils restèrent, cette fois, dix jours d’affilée pris dans la brume épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d’être bonne et, avec tant d’activité, on ne s’ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles réguliers, l’un d’eux soufflait dans une trompe de corne d’où sortait un bruit pareil au beuglement d’une bête sauvage.

Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu’on apercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux s’efforçaient à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout dans l’air.

Puis il s’éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d’eau; tout était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le soleil s’attardait davantage à traîner sous l’horizon; il y avait déjà de vraies nuits d’une ou deux heures, dont la tombée grise était sinistre et glaciale.

Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que la Marie ne se fût trop rapprochée de l’île d’Islande. Mais toutes les lignes du bord filées bout à bout n’arrivaient pas à toucher le lit de la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde.

La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-être du soir, l’impression de gîte bien chaud qu’on éprouvait dans la cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.

Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés au travail incessant de la pêche. Ils n’étaient séparés les uns des autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se voir.

Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait l’esprit. Tout en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi-voix, de peur d’éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s’allonger en durée afin d’arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-être. On n’avait plus du tout l’idée aux femmes, parce qu’il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses incohérentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces rêves était aussi peu serrée qu’un brouillard...

Ce brumeux mois d’août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, d’une manière triste et tranquille, la saison d’Islande. Autrement c’était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les poitrines et faisant aux marins des muscles durs.

Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d’être habituelles, comme si son grand chagrin n’eût pas persisté: vigilant et alerte, prompt à la manoeuvre et à la pêche, l’allure désinvolte comme qui n’a pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement — qui étaient rares — et portant toujours la tête aussi haut avec son air à la fois indifférent et dominateur.

Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux choses drôles que les autres disaient.

En lui-même, peut-être, s’occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières petites idées d’agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à présent sans personne au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore dans le fond de son coeur...

Mais ce coeur d’Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors.

Chapitre XI

Un matin, vers trois heures, tandis qu’ils rêvaient tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le timbre leur sembla étrange et non connu d’eux. Ils se regardèrent les uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s’interrogeant d’un coup d’oeil:

— Qui est-ce qui a parlé?

Non, personne; personne n’avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien eu l’air de sortir du vide extérieur.

Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l’avait négligée depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour pousser le long beuglement d’alarme.

Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue s’était dessinée en grisaille, s’était dressée menaçante, très haut tout près d’eux: des mâts, des vergues, des cordages, un dessin de navire qui s’était fait en l’air, partout à la fois et d’un même coup, comme ces fantasmagories pour effrayer qui, d’un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles tendus. Et d’autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de surprise et d’épouvante...

Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes — tout ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide — et les pointèrent en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d’énormes bâtons pour les repousser.

Mais il n’y eut qu’un craquement très léger dans les vergues, au-dessus de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet autre navire n’eût pas de masse et qu’il fût une chose molle, presque sans poids...

Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se reconnaissaient entre eux:

— Ohé! de la Marie.

— Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!

L’apparition, c’était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër, aussi de Paimpol; ces matelots étaient des villages d’alentour; ce grand-là, tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c’était Kerjégou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin.

— Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de sauvages? demandait Larvoër de la Reine-Berthe.

— Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d’écumeurs, mauvais poison de la mer?...

— Oh! nous... c’est différent; ça nous est défendu de faire du bruit. (Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à ceux de la Marie et leur donna à penser beaucoup.)

Et puis comme s’il en eût dit trop long, il finit par cette plaisanterie:

— Notre corne à nous, c’est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l’à crevée.

Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de l’inquiétant dans sa puissance difforme.

Et pendant qu’on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque courant d’en dessous voulût bien emmener l’un plus vite que l’autre, séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, des dernières lettres reçues par les “chasseurs”, des vieux parents et des femmes.

— Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu’elle vient d’avoir son petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à l’heure.

Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de la belle Jeannie Caroff — une fille très connue des Islandais — avec certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.

Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d’étouffé et de lointain.

Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d’un de ces pêcheurs, un petit homme déjà vieillot qu’il était sûr de n’avoir jamais vu nulle part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: “Bonjour, mon grand Yann!” avec un air d’intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.

— Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m’a marqué la mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service à l’État, comme vous savez, sur l’escadre de Chine; un bien grand dommage!

Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour savoir s’il avait déjà connaissance de ce malheur.

— Oui, dit-il d’une voix basse, l’air indifférent et hautain, c’était sur la dernière lettre que mon père m’a envoyée.

Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu’ils avaient de son chagrin, et cela l’irritait.

Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.

— Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille Moan, sa grand’tante; elle s’est mise à travailler à présent, en journée chez le monde, pour gagner sa vie. D’ailleurs, j’avais toujours eu dans l’idée, moi, que c’était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas.

Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré.

Par cette appréciation sur Gaud fut clos l’entretien avec ces gens de la Reine-Berthe qu’aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire était moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs “espars”, avirons, mâts ou vergues, s’agitèrent en cherchant dans le vide, puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la Reine-Berthe, replongée dans la brume profonde, avait disparu brusquement tout d’une pièce, comme s’efface l’image d’un transparent derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs cris, - qu’une espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix, terminée en un gémissement qui les fit se regarder avec surprise...

Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme ceux du Samuel Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non douteuse (son couronnement d’arrière avec un morceau de sa quille), on ne l’attendit plus; dès le mois d’octobre, les noms de tous ses marins furent inscrits dans l’église sur des plaques noires.

Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient bien retenu la date, jusqu’à l’époque du retour, il n’y avait eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d’Islande, tandis que, au contraire trois semaines auparavant, une bourrasque d’ouest avait emporté plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d’une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils n’avaient point causé avec des trépassés.

Chapitre XII

L’été s’avança et, à la fin d’août, en même temps que les premiers brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.

Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu’on lui avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit à la mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d’un façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée seulement de plis.

Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d’un respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autrefois, la main à leur chapeau.

Par les beaux crépuscules d’été, elle s’en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d’aiguille n’avaient pas eu le temps de la déformer — comme d’autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage — et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu’elle tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel était Yann...

Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales d’ouest. Elle n’y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, bien qu’il fût à moins d’une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin; Yann, d’ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l’eût rejetée là: en aucun autre lieu du pays elle n’eût pu se faire à vivre.

A cette saison de fin d’août, il y a comme un alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil d’ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. Très souvent, l’air est limpide et calme, sans aucun nuage nulle part.

Aux heures où Gaud s’en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà et là, un bouquet d’ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d’arbres tordus formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l’horizon. Et dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété venue de la mer à qui tant d’existences étaient confiées et dont l’éternelle menace n’était qu’endormie.

Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course de retour au grand air. On sentait l’odeur salée des grèves, et l’odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans la grand’mère Yvonne qui l’attendait au logis, volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d’ajoncs, à la manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d’été, dans les parcs.

En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une sorte de fiancé, — un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu’elle n’aurait jamais; mais à qui elle s’obstinerait à rester fidèle en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre.

Il est vrai qu’un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu’autrefois. Par instinct, elle comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, — car il n’était pas un garçon comme les autres. — Et puis cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand’mère de son ami: et elle avait décidé qu’elle serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme à quelqu’un que l’on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d’avoir l’air naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une place de soeur, à présent qu’elle allait être si seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme un soutien, en s’expliquant assez pour qu’il ne crût plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté dans ses idées d’indépendance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.

Qu’allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand’mère Moan, n’étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n’avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore s’arranger pour vivre sans demander rien à personne...

La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant d’entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain qui s’incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet intérieur de la porte au moyen d’un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d’abord en face de soi la lucarne, percée comme dans l’épaisseur d’un rempart, et donnant sur la mer d’où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose:

— Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...

— Mais non, grand’mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. Il est la même heure que les autres jours.

— Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu’il était plus tard que de coutume.

Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d’être usée, mais encore épaisse comme le tronc d’un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d’argent.

Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement sculptées et aujourd’hui toutes vermoulues; en s’ouvrant, elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs générations pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies étaient mortes.

Aux solives noires du toit s’accrochaient des ustensiles de ménage très anciens, des paquets d’herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.

Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline blanche, faisait l’effet d’une chose élégante et fraîche, apportée dans une hutte de Celte.

Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, accrochée au granit du mur. Sa grand’mère y avait attaché sa médaille militaire, avec une de ces paires d’ancres en drap rouge que les marins portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C’était là son petit mausolée, tout ce qu’il avait pour consacrer sa mémoire, dans son pays breton...

Les soirs d’été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le temps était beau, elles s’asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un peu au-dessus de leur tête.

Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d’armoire, et Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s’endormait assez vite, ayant beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand...

Chapitre XIII

Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d’arriver, elle se sentit prise d’une espèce de fièvre. Tout son calme d’attente l’avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, — et, dans le chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à l’encontre d’elle.

Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu’il s’en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes d’ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route. Mais c’était trop tard: ils se croisèrent dans l’étroit chemin.

Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d’un bond de côté comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d’une manière furtive et sauvage.

Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs regards, plus rapide qu’un coup de feu, ses prunelles gris de lin avaient paru s’élargir, s’éclairer de quelque grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute rose jusqu’aux tempes, jusque sous les tresses blondes.

Il avait dit en touchant son bonnet:

— Bonjour, mademoiselle Gaud!

— Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.

