Part 8
Par ces beaux temps d’alizés, les matelots, étendus à l’ombre des voiles, s’amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour d’où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de bêtes apprivoisées.)
Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d’oiseau; pas encore de queue, mais déjà vertes, oh! d’un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d’un arbre des tropiques.
Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s’observaient entre elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme pour s’examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d’un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait qui tombaient.
Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c’était un autre amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, moitié touchantes.
Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; c’était pour vendre à la criée, — comme le règlement l’exige pour les morts, — tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord d’un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour que cela n’émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu Sylvestre.
Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs surfaisant pour s’amuser.
Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu’on adjugea cinquante sous. On en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses disposées là par la prévoyance de grand’mère Yvonne pour réparer et recoudre.
Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si drôles de tournure qu’il y eut un fou rire quand on les vit apparaître comme dernier lot. S’ils riaient, les marins, ce n’était pas par manque de coeur, mais par irréflexion seulement.
Pour finir, on vendit les sacs, et l’acheteur entreprit aussitôt de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage.
Et les matelots retournèrent gaîment s’amuser avec leurs perruches et leurs singes.
Chapitre V
Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu’on était venu la demander de la part du commissaire de l’inscription maritime.
C’était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent affaire à l’Inscription; elle donc, qui était fille, femme, mère et grand’mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
C’était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu’on doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle s’acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre.
Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis les froids de l’hiver.
— Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu’il avait dans l’idée.)
Le gai temps de juin souriait partout autour d’elle. Sur les hauteurs pierreuses, il n’y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune d’or; mais dès qu’on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies d’aubépine fleurie, l’herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère tout cela, elle, si vieille, sur qui s’étaient accumulées les saisons fugitives, courtes à présent comme des jours...
Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons blancs.
Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d’Islandais, et les belles filles de race fière que l’on apercevait, rêveuses, sur les portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée...
Mais c’était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille grand’mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier petit-fils. Elle touchait à l’heure terrible où cette chose, qui s’était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes d’angoisses — sa bonne vieille grand’mère, mandée à l’Inscription de Paimpol pour apprendre qu’il était mort! — Il l’avait vu très nettement passer, sur cette route, s’en allant bien vite, droite, avec son petit châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition l’avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux, tandis que l’énorme soleil rouge de l’Équateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l’hôpital pour le regarder mourir.
Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s’était figuré sous un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se faisait au gai printemps moqueur...
En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et pressait encore sa marche.
La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à d’autres vieilles, ses contemporaines, assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:
— Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine?
M. le commissaire de l’inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit être très laid, d’une quinzaine d’années, qui était son commis, se tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu de l’instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.
Avec un air d’importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
Il y en avait beaucoup... qu’est-ce que cela voulait dire? Des certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir trouble. C’est qu’elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées... Et ça c’était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire, qui les lui avait remises...
Il lisait maintenant d’une voix doctorale: “Moan, Jean-Marie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du Bien-Hoa le 14...”
— Quoi?... Qu’est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
— Décédé!... Il est décédé, reprit-il.
Mon Dieu, il n’était sans doute pas méchant, ce commis; s’il disait cela de cette manière brutale, c’était plutôt manque de jugement, inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu’elle ne comprenait pas ce beau mot, il s’exprima en breton:
— Marw éo!...
— Marw éo!... (Il est mort...)
Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.
C’était bien ce qu’elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à présent que c’était certain, ça n’avait pas l’air de la toucher. D’abord sa faculté de souffrir s’était vraiment un peu émoussée, à force d’âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête, et voilà qu’elle confondait cette mort avec d’autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l’approche sombre de l’enfance...
Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c’était comme ça qu’on annonçait à une grand’mère la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet qu’il faudrait faire, et faire décemment, avant d’atteindre le gîte de chaume où elle avait hâte de s’enfermer — comme les bêtes blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C’est pour cela aussi qu’elle s’efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout d’une route si longue.
On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d’une main dans l’autre, ne trouvant plus ses poches pour le mettre.
Dans Paimpol, elle passa tout d’une pièce et ne regardant personne, le corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine déjà très ancienne qu’on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans s’inquiéter d’en briser les ressorts.
Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber et d’être rapportée...
Chapitre VI
La vieille Yvonne qui est soûle!
Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C’était justement en entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
— La vieille Yvonne qui est soûle!
Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa coiffe était toute de travers.
Il y en avait, de ces petits, qui n’étaient pas bien méchant dans le fond, — et quand ils l’avaient vue de plus près devant cette grimace de désespoir sénile, s’en retournaient tout attristés et saisis, n’osant plus rien dire.
Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui l’étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, — sa pauvre belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, et une mince queue de cheveux, d’un blanc jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse...
Chapitre VII
Gaud, qui venait pour s’informer, la trouva le soir ainsi, toute décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une grimace et un hi hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: les trop vieilles grand’mères n’ont plus de larmes dans leurs yeux taris.
— Mon petit-fils qui est mort!
Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.
Gaud parcourut d’un coup d’oeil, vit que c’était bien vrai, et se mit à genoux pour prier.
Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que dura ce crépuscule de juin — qui est très long en Bretagne et qui là-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la mer avait tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte...
A la fin Gaud disait:
— Je viendrai, moi, ma bonne grand’mère, demeurer avec vous; j’apporterai mon lit qu’on m’a laissé, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...
Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se sentait distraite involontairement par la pensée d’un autre: — celui qui était reparti pour la grande pêche.
Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement les chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... Peut-être que oui, car il l’aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s’indignant contre ce garçon dur, tantôt s’attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur qu’il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement entre eux deux; — en somme, le coeur tout rempli de lui...
Chapitre VIII
... Un soir pâle d’août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d’Islande; - c’était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, étourdi, comme quelqu’un qui ne comprendrait pas bien. Très renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien dire.
Seulement il ne se sentait plus le courage de s’asseoir avec les autres pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s’endormit.
Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
Aux approches de minuit, — étant dans cet état d’esprit particulier aux marins qui ont conscience de l’heure dans le sommeil et qui sentent venir le moment où on les fera lever pour le quart, — il voyait cet enterrement encore. Et il se disait:
— Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s’évanouira.
Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu’une voix se mit à dire: “Gaos! — allons debout, la relève!” il entendit sur sa poitrine un léger froissement de papier — petite musique sinistre affirmant la réalité de la mort. — Ah! Oui, la lettre!... c’était vrai, donc! — et déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son front large.
Puis il s’habilla et ouvrit l’écoutille pour aller là-haut prendre son poste de pêche...
Chapitre IX
Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
Cette nuit-là, c’était l’immensité présentée sous ses aspects les plus étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de profondeur.
Cet horizon, qui n’indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l’origine des siècles, qu’en regardant il semblait vraiment qu’on ne vit rien, — rien que l’éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d’être.
Il ne faisait même pas absolument nuit. C’était éclairé faiblement, par un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude, rendant une plainte sans but. C’était gris, d’un gris trouble qui fuyait sous le regard. — La mer pendant son repos mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n’ont pas de nom.
Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n’en pas avoir dans l’obscurité, elles se confondaient presque pour n’être qu’un grand voile.
Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. — Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit que la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là; — et les yeux finissaient par s’y fixer, sans le vouloir.
Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s’habituaient à l’obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme de quelqu’un qui s’affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et à présent qu’il avait commencé à voir là cette apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin.
Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, comme une dernière manifestation de lui.
Il était coutumier de ces étranges associations d’images, comme il s’en forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants...
Mais les mots, si vagues qu’ils soient, restent encore trop précis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d’énigmatiques fragments n’ayant plus de sens.
A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, angoissée, pleine d’inconnu et de mystère, qui lui glaçait l’âme; beaucoup mieux que tout à l’heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à percer l’enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait à présent jusqu’à pleins bords. Il revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux d’enfant; à l’idée de l’embrasser, quelque chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré lui, — et d’abord il ne s’expliquait pas bien ce que c’était, n’ayant jamais pleuré dans sa vie d’homme. — Mais les larmes commençaient à couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde.
Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, et les deux autres, qui l’écoutaient dans ce silence, se gardaient d’avoir l’air d’entendre, de peur de l’irriter, le sachant si renfermé et si fier.
... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...
Il lui arrivait bien, par respect, de s’associer à ces prières qu’on dit en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des âmes.
Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d’une manière brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n’empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui entoure les églises.
Ainsi Yann redoutait pour lui-même d’être pris par la mer, comme si cela anéantissait davantage, — et la pensée que Sylvestre était resté là-bas, dans cette terre lointaine d’en dessous, rendait son chagrin plus désespéré, plus sombre.
Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, comme s’il eût été seul.
... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu’il fût à peine deux heures; et en même temps il paraissait s’étendre, devenir plus démesuré, se creuser d’une manière plus effrayante. Avec cette espèce d’aube qui naissait, les yeux s’ouvraient davantage et l’esprit plus éveillé concevait mieux l’immensité des lointains; alors les limites de l’espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours.
C’était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles avaient l’air de s’illuminer par transparence, comme si des lampes à flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes nuées grises; — montées discrètement, avec des précautions mystérieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer.
Sous l’horizon, la grande lampe blanche, c’était le soleil, qui se traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et froide commencée dès l’extrême matin...
Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d’aurore, tout restait blême et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le grand Yann...
Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du dehors, c’était l’appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros obscur, sur ces mers d’Islande où il avait passé la moitié de sa vie...
Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien.
Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à suffire.
Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c’était un nouveau changement à vue. Le grand déploiement d’infini, le grand spectacle du matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l’heure la mer si démesurée? L’horizon était à présent tout près, et il semblait même qu’on manquât d’espace. Le vide se remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des buées, d’autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n’ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en même temps, aussi l’emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de voir ainsi s’encombrer l’air respirable.
C’était la première brume d’août qui se levait. En quelques minutes le suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne distinguait plus rien qu’une pâleur humide où se diffusait la lumière et où la mâture du navire semblait même se perdre.
— De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.
Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison d’Islande, l’époque où l’on fait route pour revenir en Bretagne.
En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela faisait luire d’humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d’un bout à l’autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines.