Pêcheur d'Islande

Part 7

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Qui n’a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s’attraper par les pattes à de la glu?

D’abord on ne s’en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il faut savoir qu’ils son pris par en dessous et en danger de ne s’en tirer jamais.

C’est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air pitoyable d’une bête en détresse qui va mourir.

Pour la Marie, c’était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c’était en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour s’inquiéter et comprendre que c’était grave.

Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne s’occupant pas assez du point où l’on était; il secouait ses mains en l’air, en disant:

— Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir.

Tout près d’eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu’ils ne reconnaissaient pas bien. Il s’embruma presque aussitôt; on ne le distingua plus.

D’ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. — Et pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut se défendre comme de pirates.

Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l’arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d’en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il comprenait très bien que tout cela n’était pas naturel, et se cachait dans les coins, la queue basse.

Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres — une rude manoeuvre qui dura dix heures d’affilée; — et, le soir venu, le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s’était débattu, secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué comme un bateau mort.

*****

La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà dégagés, partis, cassant les amarres qu’ils avaient laissées pour se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l’avant à l’arrière en criant:

— Nous flottons!

Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter; de se tenir s’en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d’un commencement d’épave qu’on était tout à l’heure!...

Et, du même coup, la tristesse d’Yann s’était envolée aussi. Allégé comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs.

Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que dans ses premières années.

Chapitre XIII

On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la Circé, en rade d’Ha-Long, à l’autre bout de la terre. Au milieu d’un groupe serré de matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se bousculant autour d’un fanal.

— “Moan, Sylvestre!” — Il y en avait une pour lui, une qui était bien timbrée de Paimpol, — mais ce n’était pas l’écriture de Gaud. — Qu’est-ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?

L’ayant tournée et retournée, il l’ouvrit craintivement.

Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.

“Mon cher petit-fils,”

*****

C’était bien de sa bonne vieille grand’mère; alors il respira mieux. Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée et écolière: “Veuve Moan”.

Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d’un mouvement irréfléchi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C’est que cette lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour, il partait pour aller au feu.

On était au milieu d’avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d’être pris. Aucune grande opération n’était prochaine dans ce Tonkin, — pourtant les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, — alors on prenait à bord des navires tout ce qu’ils pouvaient encore donner pour compléter les compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps dans les croisières et les blocus, venait d’être désigné avec quelques autres pour combler des vides dans ces compagnies-là.

En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur disait tout de même qu’ils débarqueraient encore à temps pour se battre un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs adieux, ils s’étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes paroles.

Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son impatience d’attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire contenu disait bien: “Oui, j’en suis en effet, et c’est pour demain matin”. La guerre, le feu, il ne s’en faisait encore qu’une idée incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu’il était de vaillante race.

... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à s’approcher d’un fanal pour pouvoir bien lire. Et c’était difficile au milieu de ces groupes d’hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...

Dès le début de sa lettre, comme il l’avait prévu, la grand’mère Yvonne expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu experte d’une vieille voisine:

“Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, parce qu’elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais jeux d’argent qu’il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C’est une chose à laquelle personne ne s’attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine.

“Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l’Islande a eu lieu d’assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du courant, l’avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et ils n’en ont pas eu connaissance encore.

“Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu’à présent c’est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour gagner son pain...”

... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie d’aller se battre...

Troisième partie

Chapitre I

... Dans l’air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s’arrête court, dressant l’oreille...

C’est sur une plaine infinie, d’un vert tendre et velouté de printemps. Le ciel est gris, pesant aux épaules.

Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches rizières, dans un sentier de boue...

... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l’air! - Bruit aigre et ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l’impression de la petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et dont la rencontre peut être mortelle.

Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l’on tire soi-même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l’entend plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en traînée rapide, frôlant vos oreilles...

... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout près des marins, arrêtés net, elles s’enfoncent dans le sol inondé de la rizière, chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un léger éclaboussement d’eau.

Eux se regardent, en souriant comme d’une farce drôlement jouée, et ils disent:

— Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les matelots, tout cela c’est de la même famille chinoise.)

Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans l’herbe. Cela n’a pas duré une minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien qui bouge.

Ils sont tous les six encore debout, l’oeil au guet, prenant le vent, ils cherchent d’où cela a pu venir.

De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre détrempée de la rizière, leurs pieds s’enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.

Rien ne siffle plus; on dirait qu’ils ont rêvé...

Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et éternellement les mêmes, — le gris des ciels couverts, la teinte fraîche des prairies au printemps, — on croirait voir les champs de France, avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de la mort.

Mais, à mesure qu’ils s’approchent, ces bambous montrent mieux la finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent l’étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse.

— Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire.

Mais c’est égal, ils trouvent cette fois qu’il y en a beaucoup, qu’il y en a trop. Et l’un d’eux, en se retournant, en aperçoit d’autres, qui arrivent par derrière, émergeant d’entre les herbages...

*****

... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit Sylvestre; sa vieille grand’mère eût été fière de le voir si guerrier!

Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il était là comme dans un élément à lui. A une minute d’indécision suprême, les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre avait continué d’avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était passé du côté des Chinois; c’étaient eux qui avaient commencé à reculer.

... C’était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y avait des flaques rouges dans l’herbe, des corps effondrés, des crânes versant leur cervelle dans l’eau de la rizière.

Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s’aplatissant comme des léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l’ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui faisait les héros antiques.

Un, qu’il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s’arrêta, souriant, méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce que c’était, par un éclair de pensée, même avant toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée: “Je crois que j’ai mon compte!” Dans la grande aspiration qu’il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l’air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s’emplit de sang, tandis qu’il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s’exaspérait vite, vite, jusqu’à être quelque chose d’atroce et d’indicible.

Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont la montée l’étouffait, — et puis, lourdement, dans la boue, il s’abattit.

Chapitre II

Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à l’approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu’on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d’Ha-Long et mis à bord d’un navire-hôpital qui rentrait en France.

Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps d’arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu’on avait pu; mais, dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s’était remplie d’eau, du côté percé, et l’air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.

On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de joie. Mais il n’était plus le guerrier d’avant, à l’allure décidée, à la voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d’une petite voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu’il faudrait tant de jours et de jours avant d’arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui diminuaient?... Cette notion d’effroyable éloignement était une chose qui l’obsédait sans cesse; qui l’oppressait à ses réveils, — quand, après les heures d’assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu’on l’embarquât, au risque de tout.

Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.

A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l’un des petits lits de fer alignés à l’hôpital et il recommença en sens inverse sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c’était dans les lourdeurs d’en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et de misères.

Les premiers jours, la joie d’être en route avait amené en lui un peu de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait les lettres de la grand’mère Yvonne, celles d’Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d’un pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf de sa campagne.

Le mal pourtant ne s’améliorait pas et, dès la première semaine, les médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.

... Près de l’Équateur maintenant, dans l’excessive chaleur des orages. Le transport s’en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades; s’en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au renversement des moussons.

Depuis le départ d’Ha-Long, il en était mort plus d’un, qu’il avait fallu jeter dans l’eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits s’étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu.

Et ce jour-là, dans l’hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades.

Il allait plus mal, lui; c’était la fin. Couché toujours sur son côté percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l’autre. Mais cet autre aussi, peu à peu, s’était pris par voisinage, et l’angoisse suprême était commencée.

Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans l’obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher sur lui; il était dans un perpétuel rêve d’halluciné, où passaient la Bretagne et l’Islande.

Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d’un petit enfant.

Il demandait de l’air, de l’air; mais il n’y en avait nulle part; les manches à vent n’en donnaient plus; l’infirmier, qui l’éventait tout le temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.

Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il sentait si bien la mort venir; d’aller au plein vent là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s’en aller n’aboutissait qu’à un soulèvement de sa tête et de son cou affaibli, — quelque chose comme ces mouvements incomplets que l’on fait pendant le sommeil. — Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque fois après la fatigue d’une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de tout.

Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût encore dangereux, la mer n’étant pas assez calmée. C’était le soir, vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière seulement, de l’éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant apparaissait à l’horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure d’un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l’on balance.

De l’air, non, il n’en vint point; le peu qu’il y en avait dehors était impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à l’infini, sur cette mer équatoriale, ce n’était qu’humidité chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d’air nulle part, pas même pour les mourants qui haletaient.

... Une dernière vision l’agita beaucoup: sa vieille grand’mère, passant sur un chemin, très vite, avec une expression d’anxiété déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être informée qu’il était mort.

Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche de l’eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant ses contorsions d’agonie. Et le soleil magnifique l’éclairait toujours; au couchant, on eût dit l’incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.

... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d’une douce lumière blanche la grand’-mère Yvonne, qui travaillait à coudre, assise sur sa porte.

En Islande, où c’était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de mort.

Pâli davantage, on eût dit qu’il ne parvenait à être vu là que par une sorte de tour de force d’obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d’une de ces puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies n’ayant plus d’atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les détails de ce chaos de pierres qui est l’Islande: tout ce pays, vu de la Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme d’habitude, au milieu de ces aspects lunaires.

... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s’éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils — et Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché...

Chapitre III

... Aussi bien, je ne puis m’empêcher de conter cet enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l’île de Singapour. On en avait assez jeté d’autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on s’était décidé à le garder quelques heures de plus pour l’y mettre.

C’était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans le canot qui l’emporta, son corps était recouvert du pavillon de France. La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois qu’on lui avait faite à bord; la peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.

Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une émotion, de retrouver là, à deux pas de l’immonde grouillement chinois, le calme d’une église française. Sous cette haute nef blanche, où j’étais seul avec mes matelots, le Dies irae chanté par un prêtre missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c’était une pluie de pétales d’un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l’église.

Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où toute sorte de figures d’Asie nous regardaient passer avec des yeux étonnés.

Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient d’admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores, des dragons et des monstres; d’étonnants feuillages, des plantes inconnues. L’endroit où nous l’avons mis ressemble à un coin des jardins d’Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois qu’on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:

SYLVESTRE MOAN Dix-neuf ans

Et nous l’avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses grandes fleurs.

Chapitre IV

Le transport continuait sa route à travers l’océan Indien. En bas, dans l’hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, on ne voyait qu’insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une vraie fête d’air pur et de soleil.