Part 6
Elle l’avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par des Paimpolais, qu’on lui avait recommandée comme n’étant pas trop chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n’était si amusant que tout ce qu’elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, — en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
Chapitre VIII
Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels pesait un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce.
Et enfin il avait bien fallu repartir, s’en retourner à Ploubazlanec. C’est que d’abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est une précaution nécessaire contre les bordées qu’ils ont tendance à courir au moment de se mettre en campagne).
Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n’avait rien trouvé, non, mais c’étaient des larmes qui avaient envie de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, donnaient l’envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une église pour dire ensemble leurs prières.
C’est par le train du soir qu’elle s’en était allée. Pour économiser, ils s’étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s’appuyait de tout son poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n’en pouvait plus, de s’être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle n’avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute l’accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l’idée que c’était fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se déchirait d’une manière affreuse. Et c’était en Chine qu’il s’en allait, là-bas, à la tuerie! Elle l’avait encore là, avec elle: elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand’mère ne pourraient rien pour le garder!...
Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son air de petit enfant.
— Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir!
La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui enleva des mains son carton; — puis laissa tomber la chose à terre, pour se pendre à son cou dans un embrassement suprême.
On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de matelot, décrivait une courbe d’oiseau qui s’envole, afin de faire le tour et d’arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer.
Un grand coup de sifflet, l’ébranlement bruyant des roues, — la grand’mère passa. — Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si longtemps qu’elle pu, si longtemps qu’elle distingua cette forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet “au revoir” toujours incertain que l’on dit aux marins quand ils s’en vont.
Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu’à la dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s’efface là-bas pour jamais...
Lui, s’en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit d’automne était venue, le gaz allumé partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
— “Écoute ici, joli garçon,” disaient déjà des vois enrouées de ces dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.
Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à peine jusqu’au matin.
Chapitre IX
...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de l’Islande.
Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de brûler les relâches.
Déjà il avait conscience d’être bien loin, à cause de cette vitesse qui était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d’en bas.
On s’était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui avaient dit que c’étaient ça, les Bédouins.
Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison d’automne, lui donnaient l’impression d’un dépaysement extrême.
Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les pavillons d’Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l’entouraient comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il n’avait vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela l’avait distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux.
Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces navires s’engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l’infini de ces sables. Du haut de sa hune, il les voyait s’en aller comme en procession pour se perdre dans les plaines.
Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les exilés qui passaient.
Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans l’étroit ruban d’eau entre les sables, suivis d’une queue de bateaux de tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert; puis une autre mer s’était ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.
On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa surface des marbrures rouges et quelquefois l’écume battue du sillage avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant tout bas à lui-même Jean François de Nantes, pour se rappeler son frère Yann, l’Islande, le bon temps passé.
Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans doute, malgré l’éloignement et le vague, ces caps avancés des continents qui sont comme des points de repère éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures sur l’étendue qui ne finit pas.
Lui, n’avait que la notion d’un éloignement effroyable qui augmentait toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l’ombre des tentes, haletaient avec accablement. L’eau, l’air, la lumière avaient pris une splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont éphémères:
... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits oiseaux, d’espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, n’en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules.
Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils s’étaient abattus, d’un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la mère nature, avait chassé d’un souffle cet excès de petits oiseaux avec la même impassibilité que s’il se fût agi d’une génération d’hommes.
Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et d’amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d’un air de commisération, ces fines ailes bleuâtres, — et puis les poussaient au grand néant de la mer, à coups de balai...
Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le navire en fut couvert.
Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne voyait plus rien de vivant, - si ce n’est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de l’eau...
Chapitre X
... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; — c’était l’Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard l’ayant fait choisir à bord pour compléter l’armement d’une baleinière.
A travers l’épaisseur des feuillages, il recevait l’ondée tiède, et regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute ici, joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et polies comme du bronze.
Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s’avançait déjà, peu à peu, pour les suivre.
...Mais voici qu’un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles d’oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait repartir.
Il prit sa course, — et adieu les belles de l’Inde. Quand on se retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant.
Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s’arrêta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des paniers.
— Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu’ils avaient tous des figures de magot et des queues.
On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n’était que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers s’entassait fiévreusement dans les soutes.
Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C’était le bateau auquel il se savait depuis longtemps destinés, et on l’y déposa avec son sac.
Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient canonniers.
Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l’y avait rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
Il du passer cinq mois d’inaction et d’exil dans cette baie triste, avant le moment désiré d’aller se battre.
Chapitre XI
Paimpol, — le dernier jour de février, — veille du départ des pêcheurs pour l’Islande.
Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue très pâle.
C’est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l’avait vu venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix.
Ils ne s’étaient pas rencontrés de tout l’hiver, comme si une fatalité les eût toujours éloignés l’un de l’autre.
Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le pardon des Islandais, où l’on a beaucoup d’occasions de se voir et de causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes vertes, une mauvaise pluie s’était mise à tomber à torrents, chassée de l’ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n’avait jamais vu le ciel si noir. “Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas,” avaient dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et, en effet, ils n’étaient pas venus, ou bien s’étaient vite enfermés à boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus serré que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée, écoutant ruisseler l’eau des toits et monter du fond des cabarets les chants bruyants des pêcheurs.
Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d’Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le père Gaos, qui n’aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors elle s’était promis qu’elle irait à lui, ce que les filles ne font pas d’ordinaire, qu’elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l’avoir troublée, puis abandonnée, à la manière de garçons qui n’ont pas d’honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de la mer, ou crainte d’un refus... si tous ces obstacles indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! Après un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, — ce même sourire qui l’avait tant surprise et charmée l’hiver d’avant, pendant une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l’emplissait d’une impatience presque douce.
De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire.
Et, précisément, cette visite d’Yann tombait à une heure choisie: elle était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n’y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
Mais voici qu’à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait extrême. L’idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se rompre... Et dire que, d’un moment à l’autre, cette porte en bas allait s’ouvrir, — avec le petit bruit grinçant qu’elle connaissait bien, — pour lui donner passage!
Non, décidément, elle n’oserait jamais; plutôt se consumer d’attente et mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s’asseoir et travailler.
Mais elle s’arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c’était demain le départ pour l’Islande, et que cette occasion de le voir était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude et d’attente, languir après son retour, perdre encore tout un été de sa vie...
En bas, la porte s’ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle descendit en courant l’escalier, et arriva tremblante se planter devant lui.
— Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s’il vous plaît.
— A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la main à son chapeau.
Il la regardait d’un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en arrière, l’expression dure, ayant même l’air de se demander si seulement il s’arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à la muraille, comme pour être moins près d’elle dans ce couloir étroit où il se voyait pris.
Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu’elle avait préparé pour lui dire: elle n’avait pas prévu qu’il pourrait lui faire cet affront-là, de passer sans l’avoir écoutée...
— Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle d’un ton sec et bizarre, qui n’était pas celui qu’elle voulait avoir.
Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine, comme celles des taureaux.
Elle essaya de continuer:
— Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m’aviez dit au revoir comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?...
... Le mauvais vent d’ouest qui s’engouffrait là, venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, n’ayant plus d’idées. Ils s’étaient avancés vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours.
Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d’en face les regardait: qu’est-ce qu’ils pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si troublés? qu’est-ce qui se passait donc chez les Mével?
— Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une aisance de fauve. - Déjà j’en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi...
Et il s’en alla...
Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n’avait même rien dit de ce qu’elle voulait dire, dans cette entrevue qui n’avait réussi qu’à la faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc, ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l’argent, son dédain de tout!...
Elle restait d’abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour d’elle, avec du vertige...
Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: des camarades d’Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l’attendant! S’il allait leur raconter cela, s’amuser d’elle, comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre, pour les observer à travers ses rideaux...
Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, disant:
— Ce n’est qu’un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre.
Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et triste. Il n’entra point boire avec les autres et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, marchant lentement sous l’averse comme quelqu’un absorbé dans une rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir prit la place de l’amer dépit qui lui était d’abord monté au coeur.
Elle s’assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?
Oh! s’il avait pu l’écouter rien qu’un moment; plutôt, s’il pouvait venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, tout s’expliquerait peut-être encore.
Elle l’aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: “Vous m’avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir la femme d’un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je n’aurais qu’à choisir si j’en désirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien que j’aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une fille sage, n’ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu’en rêve; il était trop tard, Yann ne l’entendrait point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il, alors!... Elle aimerait mieux mourir.
Et demain ils partaient tous pour l’Islande! Seule dans sa belle chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, au fond d’un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout autour d’elle.
Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui pardonnait, et aucune haine n’était mêlée à son amour désespéré pour lui...
Chapitre XII
La mer, la mer grise.
Sur la grand’route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, s’étaient dispersés comme des mouettes.
Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s’étaient ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
Yann était peut-être plus silencieux que d’habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s’agiter, pour chasser de son esprit quelque obsession. Il n’y avait pourtant rien à faire, qu’à glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu’à respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des grisailles profondes; en écoutant, on n’entendait que du silence...
... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu d’en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque l’on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche, demeura immobilisée...
Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.
Les hommes s’agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. Voilà, elle s’était arrêtée à cette place, la Marie, et n’en bougeait plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n’avoir même pas de consistance, elle avait été saisie par je ne sais quoi de résistant et d’immuable qui était dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être d’y mourir.