Part 14
Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras, l’embrassa.
Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la poussière des dalles sur leur jupon à l’endroit des genoux, elles s’en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents.
Chapitre VIII
Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût dit le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus, et partout c’était la joie d’un second printemps d’amour...
Un jour enfin, l’une des deux navires retardataires d’Islande fut signalé au large. Lequel?...
Vite, les groupes de femmes s’étaient formés, muets, anxieux, sur la falaise.
Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann:
— Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c’est eux!
Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment toujours; qu’en dis-tu, Gaud, ma fille?
— Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n’est pas pareil et ils ont un foc, c’est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont pas.
Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son heure, avec une tranquillité inexorable.
Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s’exaspérant quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la glaçaient.
Maintenant elle avait pris l’habitude d’aller dès le matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la maison paternelle de son Yann pour n’être pas vue par la mère ni les petites soeurs. Elle s’en allait toute seule à l’extrême pointe de ce pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche grise, et s’asseyait là tout le jour aux pieds d’une croix isolée qui domine les lointains immenses des eaux...
Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, les plus beaux.
Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement vertes, tapissées d’ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l’air de la mer était très pur, ayant à peine l’odeur salée des goémons, mais rempli des senteurs délicieuses de septembre.
On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes dentelées qui s’allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et c’étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles, promenaient l’odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier soleil d’automne.
A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches s’élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts.
Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces tranquillités regardant toujours, jusqu’à la nuit tombée, jusqu’à ne plus rien voir.
Chapitre IX
Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle ne dormait plus.
A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilité; toujours elle avait cette impression d’un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.
Ou bien elle l’appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, comme s’il eût été là tout près, et lui disait des mots d’amour.
Il lui arrivait de penser à d’autres choses qu’à lui, à de toutes petites choses insignifiantes; de s’amuser par exemple à regarder l’ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s’allonger lentement, à mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels d’angoisse revenaient plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant le mur de sa tête...
Et toutes les heures du jour passaient, l’une après l’autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les dates, ni les noms des jours.
Pour les naufrages d’Islande, on a des indications ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la Léopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-Jeanne, les derniers qui l’avaient aperçue le 2 août, disaient qu’elle avait dû s’en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela devenait le mystère impénétrable.
Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment où vraiment elle n’attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt.
Oh! s’il était mort, au moins qu’on eût la pitié de le lui dire!...
Oh! le voir, tel qu’il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui montrer, son Yann! — lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer — ou bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour savoir!!...
Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d’une voile surgissant du bout de l’horizon: la Léopoldine, s’approchant, se hâtant d’arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c’était vrai...
Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette Léopoldine? où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans cet effroyable lointain de l’Islande, abandonnée, émiettée, perdue...
Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d’un gris rose: bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par ironie, au milieu d’un grand calme d’eaux mortes.
Chapitre X
Deux heures du matin.
C’était la nuit surtout qu’elle se tenait attentive à tous les pas qui s’approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes vibraient; à force d’être tendues aux choses du dehors, elles étaient devenues affreusement douloureuses.
Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes, et les yeux ouverts dans l’obscurité, elle écoutait le vent faire sur la lande son bruit éternel.
Des pas d’homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu’au fond de l’âme, son coeur cessant de battre...
On s’arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre...
Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, — et lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse d’éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur...
*****
-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n’était que Fantec, leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n’était que lui, que rien de son Yann n’avait passé dans l’air, elle se sentit replongée comme par degrés dans son même gouffre, jusqu’au fond de son même désespoir affreux.
Il s’excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au plus mal, et à présent, c’était leur enfant qui étouffait dans son berceau, pris d’un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du secours, pendant que lui irait d’une course chercher le médecin à Paimpol...
Qu’est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa douleur, elle n’avait plus rien à donner aux peines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui répondre, ni l’écouter, ni seulement le regarder. Qu’est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu’il venait de lui faire.
Il balbutia un pardon:
— C’est vrai, qu’il n’aurait pas dû la déranger... elle!...
— Moi! répondit Gaud vivement, — et pourquoi donc pas moi, Fantec?
La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s’habilla pour le suivre et trouva la force d’aller soigner son petit enfant.
Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la prit un moment parce qu’elle était très fatiguée.
Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que c’était...
— Ah! rien, hélas! — non, rien que Fantec.
Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, en réalité, il n’y avait rien de changé dans son attente morne et sans espérance.
Pourtant, l’avoir senti là si près, c’était comme si quelque chose émané de lui était revenu flotter alentour; c’était ce qu’on appelle, au pays breton, un pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant que quelqu’un allait peut-être arriver qui parlerait de lui.
En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de son fils, et s’assit près du lit de Gaud.
Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d’une manière très douce: d’abord les derniers rentrés d’Islande parlaient tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui était venu une idée: une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la route et d’où les lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à lui-même, il y avait une quarantaine d’années, et sa pauvre défunte mère avait déjà fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la Léopoldine, presque neuf, et de si forts marins qu’ils étaient tous à bord...
La vieille Moan rôdait autour d’eux tout en hochant la tête; la détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n’y croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une mauvaise rancune dans le coeur.
Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aimé; rien que de l’avoir là, près d’elle, c’était une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge Étoile-de-la-mer.
Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c’était une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de toilette, comme s’il pouvait revenir. Sans doute tout n’était pas perdu, puisqu’il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, elle se remit encore à attendre.
C’était bien l’automne, l’arrière-automne, les tombées de nuit lugubres où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
Les jours eux-mêmes semblaient n’être plus que des crépuscules; des nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c’était comme un son lointain de grandes orgues d’église, jouant des airs méchants ou désespérés; d’autres fois, cela se rapprochait tout près contre la porte, se mettant à rugir comme les bêtes.
Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, comme si la vieillesse l’eût déjà frôlée de son aile chauve. Très souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant comme une maniaque, — surtout un des ses maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; aussi à la fin elle l’avait posé tout seul dans une étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu’il gardât plus longtemps cette empreinte.
Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être douces; car le renouveau d’amour était commencé avec l’hiver dans tout ce pays des Islandais...
Cramponnée à l’idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte d’espoir, elle s’était remise à l’attendre...
Chapitre XI
Il ne revint jamais.
Une nuit d’août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d’un grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer.
Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c’était elle qui l’avait bercé, qui l’avait fait adolescent large et fort, — et ensuite elle l’avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s’étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les cris. — Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s’était défendu, dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu’au moment où il s’était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie d’eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais.
Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu’il avait conviés jadis. Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s’en était allé dormir dans des jardins enchantés, — très loin, de l’autre côté de la Terre...
FIN