Part 13
Elle s’amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s’y intéressait pas.
— Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre là-dedans, moi, bien sûr.
Et elle souriait, s’étonnant de voir combien ce grand garçon était un enfant naïf.
Quelquefois ils s’enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de vrais arbres qui ont l’air de s’y tenir blottis contre le vent du large. Là, il n’y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de l’humidité froide, le chemin creux bordé d’ajoncs verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.
Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les horizons immenses, ils retrouvaient l’air vivifiant des hauteurs et de la mer.
Lui, à son tour, racontait l’Islande, les étés pâles et sans nuit, les soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se faisait expliquer.
— Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n’a pas du tout de force pour monter; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune aussi paraît à l’autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l’un de l’autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île d’Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l’effet de désigner une chose sinistre.
— Les fjords, répondait Yann, — des grandes baies, comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si hautes, qu’on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t’assure. Des pierres, des pierres, rien que des pierres, et les gens de l’île ne connaissent point ce que c’est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l’hiver.
— Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c’est en terre bénite aussi bien qu’à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois toutes pareilles à celles d’ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre.
Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues comme les hivers.
— Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer jamais?
— Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n’est pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne appétit pour souper et, des jours, l’on dévore.
— Et on ne s’ennuie jamais?
— Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
Cinquième partie
Chapitre I
... A la fin de cette journée de printemps qu’ils avaient eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l’hiver et ils rentrèrent dîner devant leur feu, qui était une flambée de branchages.
Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à dormir entre les bras l’un de l’autre, et cette attente les empêchait d’être déjà tristes.
Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l’impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l’air était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s’attardait à traîner sur la campagne.
Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous deux au petit jour.
Chapitre II
Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les départs d’Islandais avaient commencé depuis l’avant-veille et, à chaque marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux devaient sortir avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les mères, étaient toutes présentes pour l’appareillage. — Gaud s’étonnait de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d’Islandais elle aussi, et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se précipiter tellement en quelques jours, qu’elle avait à peine eu le temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur une pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce dénouement-là, qui était inexorable, et qu’il fallait subir à présent - comme faisaient les autres, les habituées...
Elle n’avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n’avait point de pareille et se sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui subsistait malgré tout, la mettait à part.
Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large seulement une grosse houle lourde arrivait de l’ouest, annonçant du vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.
... Autour de Gaud, il y en avait d’autres qui étaient, comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n’avaient pas de cœur ou qui pour le moment n’aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants s’embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots gris chanter pour s’égayer, tandis que d’autres montaient à leur bord d’un air sombre, s’en allant comme à un calvaire.
Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu’on embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes les poussaient. D’autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les descendait comme des morts.
Gaud s’épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce métier d’Islande, pour s’annoncer de cette manière et inspirer à des hommes de telles frayeurs?
Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C’étaient les bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s’ils étaient garçons, ils s’en allaient insouciants, jetant un dernier coup d’œil sur les filles; s’ils étaient mariés, ils s’embrassaient leurs femmes ou leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu’ils étaient tous ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment un équipage de choix.
Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors par des remorqueurs. Et alors, dès qu’ils s’ébranlaient, les matelots, découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la Vierge: “Salut, Étoile-de-la-Mer!” sur le quai, des mains de femmes s’agitaient en l’air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des coiffes.
Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s’achemina d’un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle.
La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et n’appareiller définitivement que le soir; c’était donc là qu’ils s’étaient donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
A terre, où l’on ne sentait point la houle, c’était toujours le même beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d’hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de leur maison, ramenés là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent donc encore une dernière fois chez eux, où la grand’mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.
Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses qu’il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. — A bord des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. — Et Gaud souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour.
D’ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes...
Yann raconta qu’à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les postes de pêche et que, lui, était très content d’avoir gagné l’un des meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien des choses d’Islande:
— Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons trous de macques; c’est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, l’on n’a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l’on ne change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur l’arrière du bateau, qui est, comme tu dois savoir, l’endroit où l’on prend le plus de poissons; et puis il touche aux grand haubans où l’on peut toujours attacher un bout de toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; — cela sert, tu comprends; on n’a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.
... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d’effaroucher les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes petites choses qu’ils se disaient semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes...
A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils se serrèrent l’un contre l’autre sans plus rien dire, dans une longue étreinte silencieuse.
Il s’embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent léger qui se levait dans l’ouest. Lui, qu’elle reconnaissait encore, agita son bonnet d’une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en silhouette sur la mer, s’éloigner son Yann. - C’était lui encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des eaux, — et déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à fixer se troublent et ne voient plus...
... A mesure que s’en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par un aimant, suivait à pied le long des falaises.
Il lui fallut s’arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors elle s’assit, au pied d’une dernière grande croix, qui est là plantée parmi les ajoncs et les pierres. Comme c’était un point élevé, la mer vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que cette Léopoldine, en s’éloignant, s’élevait peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, — comme les derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l’horizon; mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout demeurait paisible.
Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place, l’attendre.
Des levées énormes de houle continuaient d’arriver de l’ouest régulièrement l’une après l’autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c’était étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l’air et du ciel; c’était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder et envahir les plages.
Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, perdue. Des courants sans doute l’entraînaient, car les brises de cette soirée étaient faibles et pourtant elle s’éloignait vite. Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre l’extrême bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où l’obscurité commençait à venir.
Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus sombre s’il était parti encore comme les deux autres années, sans même un adieu! Tandis qu’à présent tout était changé, adouci; il était tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ, qu’en s’en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la consolation et l’attente délicieuse de cet au revoir qu’ils s’étaient dit pour l’automne.
Chapitre III
L’été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières feuilles jaunies, les premiers rassemblements d’hirondelles, la pousse des chrysanthèmes.
Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l’informait qu’il était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche s’annonçait excellente et qu’il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D’un bout à l’autre c’était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière d’écrire les mille choses qu’ils pensent, qu’ils sentent ou qu’ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n’était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom d’épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et d’ailleurs, l’adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec, était déjà une chose qu’elle relisait avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d’être appelée: Madame Marguerite Gaos!...
Chapitre IV
Elle travailla beaucoup pendant ces mois d’été. Les Paimpolaises, qui d’abord s’étaient méfiées de son talent d’ouvrière improvisée, disant qu’elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, qu’elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom.
Ce qu’elle gagnait passait à embellir le logis — pour son retour. L’armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l’hiver, une table et des chaises.
Tout cela, sans toucher à l’argent que son Yann lui avait laissé en partant et qu’elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son arrivée.
Pendant les veillées d’été, aux dernières clartés des jours, assise devant la porte avec la grand’mère Yvonne dont la tête et les idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la grand’mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s’était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c’était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot très grand pour Yann.
Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de l’accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d’août arrivèrent, et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La fête du retour était commencée.
On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; — lequel était-ce?
C’était le Samuel Azénide; — toujours en avance celui-là.
— Pour sûr, disait le vieux père d’Yann, la Léopoldine ne va pas tarder; là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent plus en place.
Chapitre V
Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la joie revenait avec eux, et c’était fête chez les épouses, chez les mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises servent à boire aux pêcheurs.
Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l’idée que, dans un délai extrême de huit jours qu’elle se donnait pour ne pas avoir de déception, Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d’attente, tenant le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.
Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d’ailleurs elle commençait à n’avoir plus la tête à grand’chose dans son impatience.
Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement manquaient toujours à l’appel.
— Allons, lui disait-on en riant, cette année, c’est la Léopoldine ou la Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour.
Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans sa joie de l’attendre.
Chapitre VI
Cependant les jours passaient.
Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d’aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c’était tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh! d’abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits frissons d’anxiété, d’angoisse.
Est-ce que vraiment c’était possible qu’elle eût peur, si tôt?... Est-ce qu’il y avait de quoi?...
Et elle s’effrayait, d’avoir déjà peur...
Chapitre VII
Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s’enfuyaient!
Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin d’automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; — assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de l’aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud s’était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à cause de cette impression d’hiver... Qu’avait donc cette journée, cette heure, cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien des bateaux retardés de quinze jours, même d’un mois.
Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, puisqu’elle était venue pour la première fois s’asseoir sous ce porche de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
En mémoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Norden-Fjord...
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Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s’abattre comme une pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce vent du large. - L’hiver qui venait!...
... perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l’ouragan du 4 au 5 août 1880.
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Elle lisait machinalement, et, par l’ogive de la porte, ses yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un grand rideau de deuil.
Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d’ouest, qui avait jadis semé ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu’à ces inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants.
Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était poursuivie par l’idée d’une plaque neuve qu’il faudrait peut-être mettre là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n’osait pas redire dans un pareil lieu.
Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête renversée contre la pierre.
...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l’ouragan du 4 au 5 août à l’âge de 23 ans... Qu’il repose en paix!
L’Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, — l’Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et tout à coup, — toujours à cette même place vide du mur qui semblait attendre, — elle eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les feuilles mortes continuaient d’entrer en dansant.
Des pas dans le sentier! — Quelqu’un venait? — Alors elle se leva, bien droite; d’un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d’être là par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une femme de naufragé.
Justement c’était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de feindre avec elle. Et d’abord elles restèrent muettes l’une devant l’autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s’en voulant de s’être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses.
— Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable, d’une voix sourde et comme irritée.
Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
— Ah! oui... un voeu... Gaud n’avait pas encore voulu y songer, à ce moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et elles s’agenouillèrent près l’une de l’autre comme deux soeurs.
A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec toute leur âme. Et puis bientôt on n’entendit plus qu’un bruit de sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...