Pêcheur d'Islande

Part 11

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Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus profondément, comme dans l’attente solennelle de quelque chose d’inouï qui tardait à venir.

*****

— Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...

Qu’allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être formulée...

— Si vous voulez toujours... La pêche s’est bien vendue cette année, et j’ai un peu d’argent devant moi...

Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien entendu? Elle était anéantie devant l’immensité de ce qu’elle croyait comprendre.

Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l’oreille, sentant du bonheur approcher...

— Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez toujours...

... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait l’empêcher de prononcer ce oui? Il s’étonnait, il avait peur, et elle s’en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, ressemblait à une mourante très jolie...

— Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand’mère qui s’était levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il faut l’excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l’heure... Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...

Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait plus, dans son extase... C’était donc vrai qu’il était bon, qu’il avait du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu’elle n’avait jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus sauvage, malgré tout. Il l’avait dédaignée longtemps, il l’acceptait aujourd’hui, - et aujourd’hui qu’elle était pauvre; c’était son idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif qu’elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander compte, non plus qu’à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, d’ailleurs, était si oublié, tout cela venait d’être emporté si loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!...

Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu’avec les yeux, tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu’une grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues...

— Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand’mère Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d’être devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.

Ils restaient toujours là, l’un devant l’autre, se tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu’il fallait, aucune qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence.

— Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c’est qu’ils ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j’ai là par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De mon temps à moi, me semble qu’on s’embrassait, quand on s’était promis...

Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d’un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, — et il lui sembla que c’était le premier vrai baiser qu’il eût jamais donné de sa vie.

Elle aussi l’embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s’être subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s’était rempli de musiques inouïes; même le crépuscule pâle d’hiver, qui entrait par la lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...

— Alors, c’est au retour d’Islande que vous allez faire ça, mes bons enfants?

Gaud baissa la tête. L’Islande, la Léopoldine, - c’est vrai, elle avait déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. — Au retour d’Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d’attente craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite, pour voir si, en se dépêchant bien, on n’aurait pas le temps de se marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les bans à l’église; oui, cela ne mènerait jamais qu’au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n’entravait, on aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après.

— Je m’en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées et précieuses...

Quatrième partie

Chapitre I

Les amoureux aiment toujours beaucoup s’asseoir ensemble sur les bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.

Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c’était à la porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu’ils se faisaient leur cour.

D’autres ont le printemps, l’ombre des arbres, les soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n’avaient rien que des crépuscules de février descendant sur un pays marin, tout d’ajoncs et de pierres. Aucune branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets.

Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des courants de la mer; mais c’est égal, ces crépuscules amenaient souvent des humidités glacées et d’imperceptibles petites pluies qui se déposaient sur leurs épaules.

Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui avait plus d’un siècle, ne s’étonnait pas de leur amour, en ayant déjà vu bien d’autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s’asseoir à la même place, — mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d’air et se chauffer à leur dernier soleil...

De temps en temps, la grand’mère Yvonne mettait la tête à la porte pour les regarder. Non pas qu’elle fût inquiète de ce qu’ils faisaient ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:

— Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué, ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon sens?

Froid!... Est-ce qu’ils avaient froid, eux? Est-ce qu’ils avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d’être l’un près de l’autre?

Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises. C’était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés: d’abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire et, à côté d’elle, les épaules carrées de son ami. Au-dessus d’eux, le dôme bossu de leur toit de paille et, derrière tout cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel...

Ils finissaient tout de même par rentrer s’asseoir dans la cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s’aimaient. Ils recommençaient à se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu’elle devait si peu durer.

Il était convenu qu’ils habiteraient chez cette grand’mère Yvonne qui, par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n’y faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour d’Islande leur projet d’embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.

Chapitre II

... Un soir, il s’amusait à lui citer mille petites choses qu’elle avait faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il lui disait même les robes qu’elle avait eues, les fêtes où celle était allée.

Elle l’écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imaginé qu’il y avait fait attention et qu’il était capable de le retenir?...

Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d’autres petits détails, même des choses qu’elle avait presque oubliées.

Maintenant, sans plus l’interrompre, elle le laissait dire, avec un ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à deviner, à comprendre: c’est qu’il l’avait aimée, lui aussi, tout ce temps-là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en faisait l’aveu naïf à présent!...

Et alors qu’est-ce qu’il avait eu, mon Dieu; pourquoi l’avait-il tant repoussée, tant fait souffrir?

Toujours ce mystère qu’il avait promis d’éclaircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse l’explication, avec un air embarrassé et un commencement de sourire incompréhensible.

Chapitre III

Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand’mère Yvonne, pour acheter la robe de noces.

Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d’autrefois, il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance, sans qu’on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s’en était pas trop défendue: avoir une robe donnée par lui, payée avec l’argent de son travail et de sa pêche, il lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse.

Ils la choisirent noire, Gaud n’ayant pas fini le deuil de son père. Mais Yann ne trouvait rien d’assez joli dans les étoffes qu’on déployait devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques de Paimpol, ce jour-là s’occupait de tout, même de la forme qu’aurait cette robe; il voulut qu’on y mis de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle.

Chapitre IV

Un soir qu’ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s’arrêtèrent par hasard sur un buisson d’épines — le seul d’alentour — qui croissait entre les rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches:

— On dirait qu’il est fleuri, dit Yann. Et ils s’approchèrent pour s’en assurer.

Il était tout en fleurs. N’y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première impression hâtive de printemps; du même coup, ils s’aperçurent que les jours avaient allongé; qu’il y avait quelque chose de plus tiède dans l’air, de plus lumineux dans la nuit.

Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord d’aucun chemin, on n’en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d’amour...

— Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.

Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le grand couteau de pêcheur qu’il portait à sa ceinture, il enleva soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:

— Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la nuit, si cela lui seyait bien.

Au-dessous d’eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette cour qu’ils se faisaient là tout près d’elle.

Les jours leur paraissaient longs dans l’attente des soirées, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un petit découragement de vivre, parce que c’était déjà fini...

Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n’être pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu’à l’automne, jusqu’à l’avenir incertain...

Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets dans leur amour.

Il ne disait toujours pas ce qu’il avait eu pendant deux ans contre elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. Pourtant il l’aimait bien, elle en était sûre.

C’était vrai, qu’il l’avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu’à tout remplir. Il n’avait jamais connu cette manière d’aimer quelqu’un.

De temps en temps, sur le banc de pierre, il s’allongeait, presque étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d’enfant pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu’il lui donnait en arrivant et en partant, il n’osait pas l’embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans l’expression de son sourire, dans son beau regard limpide...

Et dire qu’elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus désirable qu’aucune autre; qu’elle lui appartiendrait bientôt d’une manière aussi complète que ses maîtresses d’avant, sans cesser pour cela d’être elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu’aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d’avance ce que serait une pareille ivresse, mais il n’y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant presque s’il oserait commettre ce délicieux sacrilège...

Chapitre V

Un soir de pluie, ils étaient assis près l’un de l’autre dans la cheminée, et leur grand’mère Yvonne dormait en face d’eux. La flamme qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres agrandies.

Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud.

C’est qu’elle l’avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère qu’il n’y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.

— De méchants propos, qu’on avait tenus sur mon compte? demandait-elle.

Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...

Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien que se devait être autre chose.

— C’était ma toilette, Yann?

Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d’un simple pêcheur. Mais enfin il était forcé de convenir que ce n’était pas tout.

— Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous aviez peur d’être refusé?

— Oh! non, pas cela.

Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.

Tandis qu’elle l’observait attentivement, une idée commençait à lui venir, et son expression changeait à mesure:

— Ce n’était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire d’inquisition irrésistible de quelqu’un qui a deviné.

Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.

Ainsi, c’était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu’il n’y en avait pas, il n’y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), et c’était tout. Mais voilà aussi, on l’avait tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s’y était mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu’à Gaud elle-même. Alors il avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de son coeur l’idée qu’un jour, quand personne n’y penserait plus, cela finirait certainement par être oui.

Et c’était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir...

Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion d’être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait un si grand remords aujourd’hui de lui avoir fait tant de peine, lui pardonnerait-elle?...

— C’est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec mes parents, c’est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis toujours par leur obéir dans tout ce qu’ils veulent, comme si j’étais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n’aurait plus duré longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.

Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui venir, et c’était le reste de son chagrin d’autrefois qui finissait de s’en aller à cet aveu de son Yann. D’ailleurs, sans toute sa souffrance d’avant, l’heure présente n’eût pas été si délicieuse; à présent que c’était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d’épreuve.

Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d’une manière inattendue, il est vrai, mais complète: il n’y avait aucun voile entre leurs deux âmes. Il l’attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s’étant rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l’une sur l’autre, n’ayant plus besoin de rien s’expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand’mère Yvonne s’étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble.

Chapitre VI

C’était six jours avant le départ pour l’Islande. Leur cortège de noces s’en revenait de l’église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un ciel chargé et tout noir.

Au bras l’un de l’autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis, graves, ils avaient l’air de ne rien voir; de dominer la vie, d’être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d’ouest tourmentaient.

Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d’autres, déjà grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et leurs premières années. Grand’mère Yvonne était là et suivait aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d’un vieil oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe neuve qu’on lui avait achetée pour la circonstance et toujours son petit châle, reteint une troisième fois — en noir, à cause de Sylvestre.

Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui s’envolaient.

A la porte de l’église, les mariés s’étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois sur sa forme exquise.

Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les cris d’une mouette.

Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre. Presque tous les “Islandais” de Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés au passage; Gaud répondait en s’inclinant légèrement comme une demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle était admirée.

Et les hameaux d’alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des bois, s’étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n’ayant jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même couleur que la terre d’où ils semblaient n’être qu’incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe...

On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des Gaos. C’était pour se rendre, suivant l’usage traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout du monde breton.

Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames.

Impossible d’atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage n’était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se déployaient pour tout inonder.

Yann, qui s’était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle.

En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.

— Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d’une autre qui marche mieux que la tienne...

En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...

Chapitre VII

Le dîner de noces se fit chez les parents d’Yann, à cause de ce logis de Gaud, qui était bien pauvre.