Part 10
Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu’il s’éloignait, le sang reprendre son cours et la force revenir...
Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre écheveau de chanvre gris:
— Ah! ma bonne Gaud, — c’est le fils Gaos que j’ai rencontré du côté de Plouherzel, comme je m’en retournais de ramasser mon bois; — alors nous avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin de l’Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pendant que j’étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes aux yeux lui aussi... Jusqu’à ma porte, qu’il a voulu me raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c’était fini...
Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le monde plus vide, — et elle baissa la tête avec une envie de mourir.
Chapitre XIV
L’hiver vint peu à peu, s’étendit comme un linceul qu’on laisserait très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, mais Yann ne reparut plus, — et les deux femmes vivaient bien abandonnées.
Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête s’en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, à propos de rien.
Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l’heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu’on avait cachée, quelle dérision de l’âme et quel mystère moqueur!
Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à entendre que ses colères; c’était, au hasard des choses qui lui revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très vilains qu’elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait d’entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait:
Mon mari vient de partir; Pour la pêche d’Islande, Mon mari vient de partir, Il m’a laissé sans le sou, Mais..., trala, trala la lou... J’en gagne! J’en gagne!...
Chaque fois, cela s’arrêtait tout court, en même temps que ses yeux s’ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de vie, — comme ces flammes déjà mourantes qui s’agrandissent subitement pour s’éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en laissant pendre la mâchoire d’en bas à la manière des morts.
Elle n’était plus bien propre non plus, et c’était un autre genre d’épreuve sur lequel Gaud n’avait pas compté.
Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
— Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l’air de chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j’en ai eu tant quand j’étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des garçons qu’à cette heure, ma foi!...
Et, en disant cela, elle lançait en l’air ses pauvres mains ridées, avec un geste d’insouciance presque libertine...
Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant mille petites choses qu’il avait faites ou qu’il avait dites, toute la journée elle le pleura.
Oh! ces veillées d’hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.
La grand’mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des conversations avec elle.
— Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à moi, j’en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble que nous n’aurions pas l’air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler un peu.
Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu’elle avait apprises en ville, ou disait les noms des gens qu’elle avait rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s’arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
Rien de vivant, rien de jeune autour d’elle, dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile...
Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le bruit des lames s’entendait là comme dans un navire en l’écoutant elle y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d’épouvante, où tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d’angoisse à lui.
Et puis seule, toujours seule avec cette grand’mère qui dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d’armoires, qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs...
Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé sous terre. D’un ton guilleret qui donnait froid à l’âme, la voix chantait:
Pour la pêche d’Islande, mon mari vient de partir, Il m’a laissé sans le sou, Mais..., trala, trala la lou...
Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la compagnie des folles.
La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on l’entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.
On sentait l’eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s’émiettant dans l’air, épaississant l’obscurité, et isolant encore davantage les unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d’une certaine gaîté qu’elles apportaient ailleurs: c’étaient des espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie noire, d’où partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se contentant avec de l’eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous allant jusqu’à l’ivresse, et chantant pour s’étourdir. Et, près d’eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la porte des Moan; c’étaient ceux qui habitaient à l’extrémité des terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées, Gaud tendait l’oreille à leurs chansons à leurs cris — très vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle — cherchant à démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s’imaginait l’avoir reconnue.
N’être pas revenu les voir, c’était mal de la part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, — tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, — et, malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu’il fût sans coeur.
Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
D’abord il y avait eu la tournée habituelle d’octobre dans le golfe de Gascogne, — et c’est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d’argent à dépenser sans souci (de petites avances pour s’amuser, que les capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver).
On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui s’était repris d’amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s’étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où l’on se grise, d’une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin doux.
Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu’à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s’était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours.
Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme garçon d’honneur, tout le temps dans ses beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les filles s’empressaient de raconter à Gaud, en exagérant.
Trois ou quatre fois, elle l’avait vu de loin venir en face d’elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l’éviter; lui aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
Chapitre XV
A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches à présent, une carrure d’homme et la réplique hardie. Un air de cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu’elle est Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce qu’ils gagnent et ce qu’ils valent.
Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la mode ancienne; quand on l’ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets artificiels.
Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, ont vu s’épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, — depuis les temps reculés de Paimpol, en passant par l’époque agitée des corsaires, jusqu’à ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs ancêtres. Et bien des existences d’hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de chêne.
Gaud, tout en cousant cette robe, avait l’oreille à une conversation sur les choses d’Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame Tressoleur et deux retraités assis à boire.
Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, qu’on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée, cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine.
— Eh! mais si, ripostait l’hôtesse, bien sûr qu’elle sera parée! — Puisque je vous dis, moi, qu’elle a pris équipage hier: tous ceux de l’ancienne Marie, de Guermeur, qu’on va vendre pour la démolir; cinq jeunes personnes, qui sont venues s’engager là, devant moi; - à cette table, — signer avec ma plume, — ainsi! — Et des bel’hommes, je vous jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; — et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s’était fixé d’un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l’y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable.
Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la seule consonance l’impressionnait comme une chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une persistance qui n’était pas naturelle, devenait une sorte d’obsession sinistre. Non, elle s’était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu’elle avait visitée jadis, qu’elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine, augmentait son angoisse.
Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, qu’est-ce que cela pouvait lui faire, qu’il fût ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en Islande; lorsque l’été serait revenu, tiède, sur les chaumières désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; — ou bien quand un nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également sans joie et sans espoir. Il n’y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre; — donc il fallait bien comprendre que c’en était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d’Islande qui vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout balayer; se dire que c’était fini, fini à jamais...
Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait encore besoin d’elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
Le vent d’ouest s’était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes d’orpheline et d’abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d’été qu’aucune brise n’amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n’y voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.
Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s’étendant: il devenait chaque jour plus humide et plus froid, — ainsi que toutes les choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s’endormir.
Chapitre XVI
Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers jours de février, par un assez beau temps doux.
Yann sortait de chez l’armateur, venant de toucher sa part de pêche du dernier été, quinze cents francs, qu’il emportait pour les remettre à sa mère, suivant la coutume de famille. L’année avait été bonne, et il s’en retournait content.
Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d’elle des gamins ameutés qui riaient... La grand’mère Moan!... La bonne grand’mère que Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir:
— Ah! s’il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n’auriez pas osé, bien sûr, mes vilains drôles!...
Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu’elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
Yann savait, lui, que ce n’était pas vrai, et qu’elle était une vieille respectable ne buvant jamais que de l’eau.
— Vous n’avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, avec sa voix et son ton qui imposaient.
Et, en un clin d’oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, devant le grand Gaos.
Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l’ouvrage pour la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand’mère dans ce groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c’était, ce qu’elle avait eu, ce qu’on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat qu’on avait tué.
Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses tous deux, lui aussi vite qu’elle, d’une même montée de sang à leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d’effarement de se trouver si près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu’ils étaient dans une commune pensée de pitié et de protection.
Il y avait longtemps que les enfants de l’école lui en voulaient, à ce pauvre matou défunt, parce qu’il avait la figure noire, un air de diable; mais c’était un très bon chat, et, quand on le regardait de près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils l’avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s’en allait tout émue, toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
— Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s’il était encore de ce monde on n’aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!...
Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient.
Gaud l’avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann s’indignait; si c’était possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui aussi. — Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme lui, s’ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n’ont guère de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là derrière cette grand’mère en enfance, emportant son pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui l’avait tant aimée; au chagrin horrible qu’il aurait eu, si on lui avait prédit qu’elle finirait ainsi, en dérision et en misère.
Et Gaud s’excusait, comme étant chargée de sa tenue:
— C’est qu’elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa robe n’est plus bien neuve, c’est vrai, car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l’avais encore raccommodée hier, et ce matin quand je suis partie, je suis sûre qu’elle était propre et en ordre.
Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette petite explication toute simple qu’il ne l’eût été par d’habiles phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l’un près de l’autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. — Pour jolie, elle l’avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu’elle l’était encore davantage depuis sa pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient l’expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus avant, jusqu’au fond de l’âme. Sa taille aussi avait achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement de beauté.
Et puis elle avait à présent la tenue d’une fille de pêcheur, sa robe noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien d’où il lui venait; c’était quelque chose de caché en elle-même et d’involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par habitude d’autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix tranquille et dans son regard.
Chapitre XVII
Décidément il les accompagnait, — jusque chez elles sans doute.
Ils s’en allaient tous trois, comme pour l’enterrement de ce chat, et cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif.
Cependant la pauvre vieille s’était presque subitement apaisée en route; d’elle-même, elle s’était recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait à les observer alternativement l’un et l’autre, du coin de son oeil qui était redevenu clair.
Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu’elle avait reçu de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu’elle faisait, au lieu d’arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait s’évanouir.
A la porte, il y eut une de ces minutes d’indécision pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La grand’mère entra sans se retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, probablement; qu’est-ce qu’il pouvait vouloir?... En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d’abord le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s’en était approché lentement comme d’une tombe.
Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse qu’il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s’étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n’y avait plus de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là...
Il ne disait rien... Pourquoi ne s’en allait-il pas?... La vieille grand’mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l’un l’autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque interrogation suprême.