Peaux-rouges et Peaux-blanches

Chapter 9

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--Mais enfin, dit-il, que proposez-vous?

Cette question si directe émoussa l'impassibilité ordinaire de Judas.

Il s'arrêta court au milieu de sa promenade.

La trahison est peut-être--quel que soit d'ailleurs son but--le plus affreux des forfaits. Les grands criminels y répugnent souvent. On en a vu pour qui voler, violer, assassiner, incendier, torturer étaient un jeu, qui se raillaient de la justice divine et humaine, mais pour qui aussi l'appellation de traître eût été une injure sanglante, dont ils auraient eu plus horreur que du bagne on de l'échafaud.

Judas n'avait point de ces pudeurs dans le vice; cependant, malgré l'absence de sens moral dont il faisait preuve et parade, il ne se sentait pas tout à fait à l'aise dans le plan qu'il avait conçu, et auquel sa pensée avait associé l'ingénieur français.

--Ce que je propose, dit-il avec une lenteur rêveuse; oui, je vais te les faire, mes propositions...

Il s'avança de nouveau vers Dubreuil, se reprit à l'examiner comme s'il eût voulu sonder jusqu'au plus profond de son âme, et brusquement lui dit:

--Tu es discret?

--Sans doute, fit Adrien intrigué.

--Ta parole que jamais tu ne révéleras ce que je te communiquerai?

--Je vous la donne.

--Du reste, tu sais, ajouta le lieutenant du Mangeux-d'Hommes avec menace, si par imprudence ou autrement tu me trahissais, la mort serait, de toute façon, ton châtiment.

--Je vous ai engagé mon honneur, ne craignez rien.

--Tu as dû remarquer, reprit froidement Judas, que notre chef s'abandonne avec excès aux liqueurs fortes. Les débauches ont affaibli ses facultés intellectuelles. Quoique une partie de nos gens tienne encore à lui, plusieurs l'ont en aversion. Ils me voudraient pour capitaine. Mais je suis las de cette vie vagabonde que je mène depuis tant d'années. Le désir de revoir ma patrie, la belle Irlande, l'île d'émeraude, s'est emparé de moi, et je n'attends qu'une occasion favorable pour la satisfaire. Cette occasion, toi seul ici peux me la fournir. Je connais, non loin du lieu que nous habitons, une mine d'or dont l'exploitation...

--Une mine d'or! interrompit Dubreuil; je doute que les terrains avoisinant le lac Supérieur recèlent des gisements aurifères.

--Tu en jugeras toi-même. Ce n'est pas une mine, mais une montagne d'or, oui une montagne d'or, par la vertueuse Shilagh, épouse du bienheureux saint Patrice[37]! s'écria l'Irlandais d'un ton enthousiaste qui contrastait singulièrement avec son flegme habituel. Je te conduirai là, dès que tu seras guéri, avec deux hommes qui me sont dévoués. Tu dirigeras nos travaux, et bientôt nos richesses dépasseront celles des plus grands seigneurs de la terre. Cela te convient-il?

[Note 37: A cinq journées de Fond du Lac, sur le Supérieur, et au bord de la rivière Outonagon, il existait alors un énorme rocher de cuivre pur, que les coureurs des bois et les aventuriers du Nord-Ouest ont souvent pris pour de l'or.]

--Mais qui vous dit que le rocher dont vous parlez...

--De l'or! c'est de l'or! c'est de l'or! tiens, regarde!

En disant ces mots, Judas plaça sous les yeux de Dubreuil un gros morceau de métal jaune qui brillait effectivement comme l'or.

Mais, ni sa couleur, ni son éclat, ne pouvaient en imposer à l'ingénieur.

Il reconnut promptement que c'était du cuivre. Cependant, il crut convenable d'entretenir Judas dans son erreur.

--Mes yeux sont, dit-il, trop fatigués pour que je puisse bien apprécier ce spécimen. Mais je crois, comme vous, que la mine d'où il sort est très-précieuse.

--Précieuse! mais il n'y en a pas une comparable au monde. De retour dans mon pays, j'achèterai une seigneurie, et l'on ne me connaîtra plus que sous le non de lord Peter O'Crane. Ah! j'ai longtemps dissimulé, oui bien longtemps, pour atteindre le sommet auquel je voulais parvenir!

--Si le rocher est considérable, pourquoi ne pas vous faire assister de vos compagnons? questionna Dubreuil.

--Mes compagnons je les méprise, je les exècre répliqua Judas d'une voix sourde.

--Mais votre capitaine?

--Jésus! ne me parle pas de lui. Avant de quitter le fort, je me vengerai. Il m'a ravi l'amour de la seule femme que j'aie jamais aimée mais, vois-tu, je lui enlèverai sa préférée, sa Meneh-Ouiakon...

Dubreuil tressaillit.

--Oui, poursuivit Judas, cédant au cours de ses passions comme un torrent, longtemps comprimé, qui a rompu ses digues, oui, oui, j'enlèverai Meneh-Ouiakon. Elle me suivra dans les vieux pays. J'en ferai ma femme, et le bonheur que j'ai attendu avec patience depuis tant d'années, luira enfin sur ma vieillesse.

Il se remit en marche en se frottant les mains, fit deux on trois tours dans la chambre, et se rapprochant tout à coup de Dubreuil:

--Ainsi, dit-il, c'est convenu?

--Mais je ne puis bouger de mon lit.

--Oh! nous te transporterons dans un canot. Dans deux jours, j'aurai dépêché le capitaine chez le diable, dans huit au plus tard nous partirons. Souviens-toi de ton serment.

Là-dessus, Judas composa son maintien et sortit.

Quand le bruit de la porte qui donnait sur la cour eut annoncé que le lieutenant du Mangeux-d'Hommes était loin, Meneh-Ouiakon quitta sa cachette.

Elle était calme, mais triste.

--Mon frère, dit-elle à Dubreuil, plus que jamais ta vie est en danger.

--La vôtre, ne court-elle aucun risque? repartit-il avec un accent de reproche.

--Non, moi je n'ai rien à craindre. Mais toi, malade, infirme, tu peux être assassiné par ces misérables.

--Que faut-il faire? demanda Dubreuil sérieux.

--Je cherche. Ah! si le fils de ma mère était ici. Il est habile, il est fort; mon incertitude ne durerait guère.

--Noble créature, dit Adrien, lui prenant une main qu'elle abandonna volontiers, songez à vous plutôt qu'à moi. Qu'importe le sort qui m'est réservé! je me sens si malade, que la vie serait plutôt un fardeau qu'un bien pour moi. Mais vous, jeune, riche de santé, de bonté, pourvoyez à votre salut, c'est votre droit, c'est votre devoir, c'est la prière que je vous adresse au nom de l'affection que vous me témoignez.

Inclinant sur le blessé un long et doux regard, Meneh-Ouiakon lui dit:

--Mon frère n'a pas lu dans le coeur de la fille du sachem nadoessis. Elle ne lui en veut pas; mais elle est affligée de son ignorance. Meneh-Ouiakon a rêvé qu'elle rendait la liberté à son frère blanc: le rêve de Meneh-Ouiakon s'accomplira.

--Ne redoutez-vous pas?...

--Meneh-Ouiakon ne redoute quoi que ce soit.

--Mais, vous-même, vous êtes prisonnière?

--Autant vaudrait prétendre retenir la vipère dans sa main sans en être piqué, ou l'eau entre ses doigts sans soient mouillés, que d'espérer retenir Meneh-Ouiakon captive quand elle a résolu de briser ses liens. Maintenant, mon frère, ouvre ton oreille à mes paroles. As-tu des amis près d'ici?

--Hélas! non; j'en avais un, un seul, mais il est je le crains... dit Adrien avec des larmes dans la voix.

--Si, continua l'Indienne, comme si elle se parlait elle-même, si la tribu des Nadoessis n'était en chasse sur les bords du lac des Bois [38], j'irais trouver nos parents, nos alliés...

[Note 38: Pour une description de ce lieu, voir la _Huronne_.]

--Dans ce pays, interrompit Dubreuil, je connais pourtant une personne qui s'intéresse peut-être à moi, c'est un Canadien-Français du Sault-Sainte-Marie.

--Que mon frère me dise le nom de ce Canadien-Français.

--Il s'appelle Rondeau.

--Rondeau, je m'en souviendrai.

--Quel est donc votre projet?

--Mon frère le saura quand je l'aurai exécuté.

--Meneh-Ouiakon, j'ai confiance en vous; mais, je vous en conjure, ne commettez point d'imprudence, n'exposez pas une existence qui m'est cent fois plus chère que la mienne, dans l'intention de me servir.

--Ami, dit-elle, tu seras quelques jours sans me voir. Mais ne te laisse pas abattre par le chagrin. Le dévouement de Maggy t'est assure. Compte sur elle. Je vais travailler à ta délivrance.

--Non, s'écria Dubreuil; non, vous ne vous éloignerez pas avant que je sache!

--Cela n'est point nécessaire.

--Meneh-Ouiakon, vous ne m'aimez pas! s'écria douloureusement l'ingénieur.

--J'ai déjà dit à mon frère qu'il ne savait pas lire dans mon coeur.

--Mais enfin, renseignez-moi sur ce que vous allez faire.

--Il n'est pas sage et il manque d'adresse, ou il est vaniteux, celui qui cherche un conseil pour une chose qu'il a décidé d'exécuter.

--Je mourrai d'anxiété, dit le jeune homme en attirant l'Indienne contre sa poitrine.

--Non, tu ne mourras pas, car mon rêve a dit que tu verrais bien des hivers blanchir ta chevelure, répondit l'Eau-de-Feu d'un ton prophétique.

--Et, s'écria Dubreuil dominé par son accent fascinateur, votre rêve a-t-il dit aussi que ma vie s'écoulerait avec vous?

Meneh-Ouiakon ne répondit point; mais, tournant à lui, s'il touchait à notre malade, il le faudrait tuer. Je suis ogiemau [39] de la dame des femmes; je te le commande.

[Note 39: Proprement chef, mais dans ce sens il signifie plutôt grand maître, grande-maîtresse,]

--Je le tuerais, dit la Perdrix-Grise.

--A présent, va me chercher la peau du dernier veau que l'on a abattu.

Maggy rentra dans le couloir, après avoir accroché sa lampe à un clou fiché dans la muraille de la galerie.

Au bout d'une minute la vieille squaw reparut.

Elle traînait derrière elle la peau d'un veau fraîchement écorché.

--Enveloppe-moi dans cette peau et couds-la sur mes membres, dit Meneh-Ouiakon.

Avec une aiguille faite d'une arête de poisson, et quelques menus nerfs d'animal, Maggy exécuta, sans mot dire, l'ordre qu'elle avait reçu.

--Maintenant, reprit la jeune Indienne se mettant résolument à quatre pattes, conduis-moi à l'étable aux bestiaux; puis tu diras à la sentinelle de garde à la porte de la factorerie qu'il est l'heure d'envoyer brouter les bêtes. Après cela tu ouvriras les écuries, et tu amuseras le factionnaire pendant que les animaux passeront sous la porte du fort.

Maggy inclina la tête en signe d'assentiment, et éteignit sa lampe.

La nuit finissait et, à travers les nuages épais qui roulaient au ciel, quelques teintes grises commençaient à se montrer vers l'Orient.

CHAPITRE XIII

LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPÉRIEUR

Ainsi que la plupart des établissements de même espèce, la factorerie de la Pointe renfermait une certaine quantité de bestiaux. Chaque matin, ces bestiaux étaient lâchés sous la garde de quelques chiens, qui les menaient paître autour du fort ou dans les îles voisines et les ramenaient, le soir, aussi fidèlement que s'ils eussent été accompagnés par des bergers [40].

[Note 40: Cette habitude de confier les troupeaux à la direction des chiens, sans le concours de bergers, est très-générale dans l'Amérique septentrionale. Sur le bord des fleuves, le bétail franchit souvent des espaces considérables à la nage pour aller paître dans les îles environnantes, et le soir il rentre sous la conduite du chien qui l'a guidé dans ses excursions fluviatiles.]

Revêtue de sa peau de jeune taureau, Meneh-Ouiakon se plaça résolument au milieu du troupeau, que la vieille Maggy fit aussitôt sortir de l'écurie à coups de houssine.

--Tu ne te couches donc pas plus que les chouettes, sorcière! grommela le factionnaire auquel elle demanda d'ouvrir la porte du fort.

--Mon frère dormait, car, sans cela, il aurait vu que le jour va luire, répondit ironiquement Maggy.

--Le jour! le jour je suis sûr qu'il n'est pas plus de minuit...

--Si je disais au chef qu'il m'a fallu éveiller mon frère...

--Tais-toi! tais-toi! je te donnerai un verre d'eau-de-feu; surtout, ma soeur, ma bonne soeur, ne dis pas au capitaine que je sommeillais, repartit la sentinelle d'un ton singulièrement radouci.

--Il ne le saura pas. Alors que mon frère se hâte de laisser passer les bêtes, car le soleil ne tardera pas à se montrer.

La porte fut immédiatement ouverte, et, mugissant, bondissant les uns sur les autres, se bousculant, les bestiaux se précipitèrent, en tumulte, sur la grève du lac.

Malgré la prudence et l'agilité qu'elle déploya au milieu des lourds ruminants, Meneh-Ouiakon faillit être victime de sa hardiesse dans ce court mais périlleux trajet, car un fougueux taureau, voulant devancer les autres, la heurta violemment. Et il l'aurait renversée, foulée aux pieds, peut-être écrasée, si, par un mouvement rapide, elle n'eût fui entre ses jambes.

Cet accident évité, elle fut sauvée, en liberté!

Le soleil n'était pas encore levé, mais déjà un brouillard épais achevait de fondre les objets dans la pénombre du crépuscule matinal.

On ne distinguait pas à cinq pas devant soi.

Meneh-Ouiakon se redressa, se débarrassa, en un tour de main, de la peau dont elle était couverte, la mit sous son bras, et sauta dans un des canots d'écorce amarrés le long du rivage.

Combien peu, même parmi les bateliers canadiens, ces hardis marins, les plus intrépides du monde, eussent osé s'aventurer sur le lac Supérieur, à travers cette brume si intense qu'on l'eût pu couper au couteau, pour nous servir d'une locution du pays!

Et, cependant, la jeune Indienne s'y élança, sans boussole, sans vivres d'aucune sorte, avec son seul instinct pour phare, son amour de Dubreuil pour espoir!

Toute la journée elle resta, accroupie sur les talons, clans le léger esquif, pagayant avec la vigueur d'un homme, ne s'arrêtant ni pour se reposer, ni pour prendre de la nourriture.

Mais, quelques heures après qu'elle se fut embarquée, l'astre du jour avait, après une lutte opiniâtre, vaincu, et déchiré le voile grisâtre qui l'enveloppait, et il s'était déployé dans toute sa glorieuse splendeur, pour réjouir les êtres animés et féconder la terre.

Meneh-Ouiakon, côtoyant le bord méridional du lac, avait passé tour à tour la rivière Montréal, que commande à droite une haute montagne; la pointe de la Petite-Fille; et enfin elle avait fait halte à la rivière Noire.

Là, elle déterra et mangea des oignons qui croissent abondamment dans ces parages; puis, s'étant rafraîchie à l'onde du lac, elle se remit en route avec autant d'ardeur que si elle eût fait un repas substantiel et réparé ses forces par un long sommeil.

Toute la nuit notre brave Nadoessis poursuivit sa route. Au matin, elle se trouvait à la baie de la Pêcherie, où sa bonne fortune voulut qu'elle rencontrât un de ces voliers de pigeons ramiers,--appelés _tourtes_ par les Canadiens, _me-me_ par les Indiens du lac Supérieur,--qui se présentent par bandes si nombreuses dans l'Amérique septentrionale, au retour du printemps.

Avec sa pagaie, Meneh-Ouiakon tua une vingtaine de ces volatiles, en fit cuire deux dont elle déjeuna, serra les autres en un coin de son canot, sous une couche d'herbages humides pour qu'ils se conservassent frais, et repartit heureuse de n'avoir pas encore été troublée dans sa fuite.

Comme le soleil allait se coucher, elle arriva à la presqu'île Kiouinâ. Meneh-Ouiakon avait résolu d'y camper pendant la nuit, et de traverser le lendemain la presqu'île, son canot sur les épaules, ce qui devait abréger sa course de près de trente lieues.

Le portage [41] a deux mille pas de longueur.

[Note 41: Pour la signification de ce terme, voir la première série des Drames de l'Amérique du Nord.]

La jeune fille était trop fatiguée pour le faire ce soir-là. Elle s'arrêta à la _pose_, à vingt pieds au-dessus du niveau du lac, et, avec sa peau de veau étendue sur deux piquets, se dressa une petite tente.

Après avoir pris quelques aliments, elle s'étendit sur le sable, sous sa tente, et tomba dans un profond sommeil, dont elle ne fut tirée que par cette exclamation échappée au plus bruyant enthousiasme:

--Cent mille millions de carabines! la jolie créature pour une sauvagesse, sans t'offenser, mam'selle!

Meneh-Ouiakon s'était éveillée en sursaut. Elle bondit sur ses pieds avec la vivacité d'une panthère, et darda sur le perturbateur de son repos un regard incisif.

Aux naissantes clartés de l'aube, elle vit un personnage singulier, étirant complaisamment de longues moustaches jaunes, qui la contemplait avec une vivacité rien moins que modeste et dont le sons ne trompa point la jeune Nadoessis.

--Oui, là vraiment, tu es fièrement belle pour une sauvagesse, et si tu avais seulement la chose de comprendre le français, nous nous entendrions bien vite, ma poulette, fit-il en étendant la main comme pour lui prendre la taille.

Sans rien dire, l'Indienne recula d'un pas; mais le feu de ses prunelles s'était adouci.

--Quel malheur, poursuivit l'homme avec, un accent de regret sincère, quel malheur que ça ne sache pas la langue des braves! Sans cela, ma foi, je serais bien capable de lui offrir ma main, aussi sûr que je m'appelle Jacot Godailleur Mais, ajouta agréablement l'ex-cavalier de première classe, en roulant, de plus en plus belle, ses moustaches entre le pouce et l'index et en se balançant, d'un air conquérant, sur la pointe du pied, mais y a un langage que saisissent tous les coeurs, blancs, rouges, jaunes on noirs.

Et il se pencha, de nouveau, pour saisir Meneh-Ouiakon dans ses bras.

--Que désire mon frère? demanda froidement celle-ci.

--Vous parlez français! tu parles français! elle parle français! s'écria le dragon d'un ton aussi stupéfait que s'il eût entendu un quadrupède lui répondant dans sa langue.

Puis, après un moment de silence, donné à la surprise, il reprit avec la joyeuse insouciance qui lui était habituelle:

--Mais ça me va parfaitement. D'abord, sans vous offenser, comment vous appelle-t-on, mam'selle?

Meneh-Ouiakon ne répliquant pas, Jacot Godailleur continua:

--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, m'obliger, et je vous récompenserai comme vous le désirerez. Si le mariage même ne vous dégoûte pas, eh bien! nous nous marierons, à la mode de mon pays ou du vôtre; c'est-il dit? Si vous êtes aussi bonne que vous êtes belle, je ne ferai pas un trop mauvais marché, après tout, car vous êtes tonnerrement taillée pour l'amour, ma petite. Jacot Godailleur, ex-cavalier de 1re classe au 7e régiment de dragons, s'y connaît, croyez-le.

--Mon frère, dit la jeune fine, est l'esclave d'un chef français?

--Esclave! moi! jamais! brosseur, à la bonne heure, et je m'en flatte, mam'selle. J'ai été le brosseur de mon mar'chef, un propre soldat. Le connaîtriez-vous? alors, si vous avez eu l'avantage de lui plaire, je retire mes propositions. Sauf votre respect, mam'selle, je ne vais jamais sur les brisées de mes supérieurs. Mais, où est le mar'chef, dites?

--Adrien Dubreuil est prisonnier, répondit Meneh-Ouiakon.

--Les brigands ne l'ont donc pas tué? vous l'avez vu? vous lui avez parlé? quand? où? s'enquit l'ex-dragon avec une volubilité extrême.

--Je l'ai vu, je lui ai parlé, il y a trois nuits, dit l'Indienne.

--Où, dites-moi.

--Aux îles des Apôtres.

--Connais pas, fit Jacot avec un mouvement des épaules. Mais, ajouta-t-il d'un ton suppliant, vous m'indiquerez le chemin.

--Non, dit Meneh-Ouiakon; si mon frère désire être utile à son maître, il fera mieux de me suivre.

--Vous suivre! mais j'irais au bout de la terre, sans vous manquer de respect, mam'selle. Car figurez-vous que j'ai été pris avec le mar'chef par ces scélérats d'assassins, que leur capitaine, un diable rouge, m'a mordu au cou, jeté à l'eau; que je suis rentré à la nage dans le bateau, ou j'ai retrouvé le mar'chef, mais pas pour longtemps, car, au milieu de la nuit, regardant par un panneau de la goélette et voyant qu'elle voguait près de terre, j'ai pensé que je ne pouvais pas servir le mar'chef, tandis que je courais risque de me desservir beaucoup moi-même en restant sur le navire, et j'ai pris de la poudre d'escampette. Ah! si j'avais su! Je gagne le bord; j'attends le jour pour m'orienter. Je découvre des tas de gens. Bon, je me dis, te voilà sauvé, Godailleur. Mais c'étaient des Américains qui travaillaient aux mines de cuivre. Ils ne me comprenaient pas, ni moi non plus. A grand'peine j'ai pu vivre depuis ce temps-la... Quel coquin de pays, sauf votre respect, mam'selle! Ça ne fait rien, si le mar'chef ne vous a pas... vous m'entendez... et si vous pouvez me fournir le moyen de retourner en France... ma foi, mille millions de carabines, je vous épouse! Mais, il paraît que vous me connaissez aussi!

--Je te connais, mon frère.

--Ah! j'y suis, le mar'chef vous a parlé de moi!

--Ton chef m'a parlé de toi.

--Mais, sans vous offenser, fit alors Jacot Godailleur l'un ton méditatif, vous me tutoyez comme si nous avions été camarades de lit pendant tout un congé est-ce qu'il me serait permis de vous rendre la réciproque, sauf votre respect?

Cette question saugrenue demeura sans réponse.

Meneh-Ouiakon ne l'avait pas entendue, tout occupée qu'elle était à examiner un point presque imperceptible sur le lac.

--Mon frère, dit-elle soudain, je vais chercher du secours pour ton chef. Es-tu disposé à m'accompagner?

--A l'extrémité du monde, je le répète.

--Viens alors.

--Mais où irons-nous?

--Au Sault-Sainte-Marie.

--C'est diablement loin, dit le dragon.

--Ton coeur est-il timide comme celui d'un lièvre? Alors, reste ici.

--Pas du tout, pas du tout, riposta Jacot. C'est que ce n'est pas gai ici, ma colombe. J'aime bien mieux faire trois ou quatre étapes en tête à tête avec un aussi gentil compagnon de route.

Ce disant, le galant ex-cavalier de 1re classe se rapprocha de Meneh-Ouiakon dans l'intention de lui prouver qu'il était un digne appréciateur de ses charmes.

Mais elle se rejeta en arrière en s'écriant d'un ton noble et fier qui glaça les dispositions galantes de Jacot.

--Esclave, sois respectueux, si tu veux que la fille des sachems nadoessis te conserve une partie de l'amitié qu'elle a pour ton chef.

Ensuite, elle replia sa tente, plaça son canot sur sa tête sans prêter l'oreille aux instances de Godailleur, qui la priait de lui permettre de porter l'embarcation, et, d'un pas rapide, s'avança vers la cime du cap.

Emerveillé, fasciné, le dragon la suivit, en poussant, de temps à autre, des exclamations laudatives.

En moins d'un quart d'heure, ils atteignirent un terrain plat, marécageux, planté de saules, de trembles nains et de frênes.

A travers ce marais, qui pouvait avoir un mille d'étendue, et où s'élevaient, çà et là, des huttes de castors, serpente un ruisseau d'eau vive.

L'Indienne y lança son canot et s'y établit à l'arrière, sa pagaie à la main.

--Sauf votre respect, mam'selle, cette coquille de noix ne pourra jamais nous soutenir tous les deux! dit Jacot d'un ton inquiet.

--Monte, mon frère, et ne crains rien.

--Du diable si j'oserais.

--N'aie donc pas peur!

--Mais ça va chavirer, reprit Godailleur qui, entrant dans l'eau jusqu'à mi-jambe, avait pose un pied dans le frêle esquif.

--Couche-toi à l'avant et ne bouge pas.

Jacot obéit, non sans trembler quelque peu, et le canot glissa dans la baie profonde formée par le lac Supérieur au sein même de la presqu'île Kiouinâ.

Le ciel était d'un bleu sans tache, l'air vif. On respirait, à pleins poumons, les fortifiantes senteurs des plantes qui commençaient à fleurir; cent oiseaux, au brillant plumage, babillaient sur l'onde, ou voltigeaient, en caquetant, dans les branches des arbres; Meneh-Ouiakon se prit à adresser sa prière à l'Éternel:

Rot Ko ni yest ne Ra nih ha, Ne o ni Roe wâ ye, Ne o ni ne sa da yough touh, Ro ni gogh vi yough stouh...[42]

[Note 42; Mot à mot:

Au Père, au Fils, au Saint-Esprit, Le Dieu que nous adorons, Gloire soit, comme a été, est maintenant, Et sera tout jamais.]

Elle achevait cette hymne si belle, si musicale en l'idiome dont elle se servait, quand le canot déboucha dans le lac Supérieur.

--Vous avez déjà fini, mam'selle? demanda Godailleur d'un ton de regret. Je n'y ai pas compris un mot, mais n'empêche qu'elle est diablement harmonieuse, votre chanson, et si vous vouliez m'en dire encore un couplet on deux...

--Mon frère, ne remue pas ainsi, car tu ferais verser le canot, dit Meneh-Ouiakon, à qui un mouvement du dragon avait failli faire perdre l'équilibre.

--C'est, répondit Jacot, que ça me transporte, sauf votre respect, mam'selle.