Peaux-rouges et Peaux-blanches

Chapter 15

Chapter 151,224 wordsPublic domain

Les coups redoublèrent; il n'entendit pas davantage. Alors la porte fut ouverte discrètement, et Jacot Godailleur, en petite tenue de dragon, parut dans l'entrebâillement.

--Pardon de vous déranger, mar'chef, dit-il en portant la main droite à son bonnet de police; pardon, mais sans vous manquer de respect, le bourgeois demande quand vous serez prêt à partir.

--Ah! c'est juste; dis-lui que je me tiens à sa disposition.

--Il voudrait encore savoir si nous gagnons Montréal ou New-York.

Adrien tressaillit. Il hésita, se frappa le front, et, au bout d'une minute, répondit comme un homme entièrement irrésolu:

--Eh bien, en route je me déciderai.

Il allait reprendre sa marche dans la chambre. Jacot Godailleur l'en empêcha.

--C'est qu'il y a quelqu'un qui désire vous parler, dit-il niaisement.

--Qui ça?

--Un sauvage. Il arrive des pays d'en bas [71] comme dit le bourgeois Rondeau, et il a une lettre pour vous.

[Note 71: Les pays à l'est du désert, par opposition aux pays d'en haut. Voir nos précédents ouvrages.]

--Une lettre pour moi! qu'il entre, fit Adrien avec vivacité.

Un Indien de haute taille et de belle prestance se présenta peu après.

--On m'appelle, dit-il, Shungush-Ouseta: mon frère me reconnaît-il? il m'a sauvé la vie, je ne l'ai pas oublié.

--Shungush-Ouseta! Oh! oui, je vous reconnais, vous êtes le frère...

Dubreuil s'interrompit, n'osant prononcer le nom de celle qu'il aimait.

--Je suis, dit gravement le chef nadoessis, frère de Meneh-Ouiakon. Voici sa parole qu'elle t'envoie par moi, pour que tes yeux en prennent connaissance et la marquent dans ton esprit.

Et il lui tendit une lettre.

Adrien Dubreuil la parcourut rapidement, en frémissant et en pâlissant. Puis, d'une voix altérée, il s'écria:

--Quoi ce scélérat de Judas l'a poursuivie jusqu'à Montréal; il a tenté de l'enlever, de lui faire violence, et, n'y pouvant parvenir, lui a jeté une bouteille de vitriol au visage. Oh! le monstre!... Ah! je suis déterminé, maintenant. J'irai droit au Canada, au lieu de retourner en France, comme c'était mon intention... je vengerai Meneh-Ouiakon... et l'épouserai!... Elle est malheureuse... elle est affligée... plus de méprisables considérations mondaines... je serai son mari... son protecteur naturel...

Le brave jeune homme fondit en pleurs.

Pendant ce temps, Shungush-Ouseta l'examinait en silence, mais avec une attention soutenue.

Le voyant un peu plus calme, il lui dit

--Meneh-Ouiakon est vengée, que mon frère se rassure. Voilà la main qui a frappé son lâche assaillant.

--Mais elle, où est-elle? dites-le moi.

--Meneh-Ouiakon, répondit l'Indien, est parmi les robes noires de Montréal.

--Au couvent?

--Oui! s'exclama Dubreuil avec une explosion de douleur, j'ai mérité mon sort! Si, au lieu de rester ici dans i'irrésolution, depuis que le père Rondeau m'a remis la première lettre de cette pauvre Meneh-Ouiakon, il y a déjà deux mois, j'étais parti pour Montréal... si j'avais écouté la voix de l'honneur, la voix de l'amour... Mais, dites-moi, mon frère, ses voeux sont-ils prononcés?

--La parole de Meneh-Ouiakon, repartit le jeune chef, doit être écoutée. Elle ne veut plus voir mon frère; que mon frère lui obéisse. A présent, je vais t'adresser une question: tu es Français de race?

--Oui, répondit distraitement Adrien.

--Né à Cambrai?

--Oui.

Tes ancêtres ont vécu sur nos territoires de chasse?

--Oui, fit encore l'ingénieur, reprenant quelque intérêt la conversation.

--Ils étaient chefs et s'appelaient du Breuil?

--C'est juste; lors de la Révolution française, nous nous sommes volontairement dépouillés de notre titre.

--Et ton aïeul est mort ici?

--Je l'ignore...

--Il est mort glorieusement, en s'ensevelissant sous les ruines du fort Sainte-Marie, pour ne pas tomber entre les mains des Anglais.

--Comment savez-vous?...

--Connais-tu cela? fit l'Indien.

Et, tirant de son sac à médecine une miniature qui représentait un capitaine du temps de Louis XV, il la montra à Dubreuil.

--Mais, s'écria celui-ci, c'est mon grand-père; nous avons son portrait en pied à la maison. D'où tenez-vous ce médaillon?

--Je le tiens de mon père qui fut l'ami de ton aïeul, comme nos ancêtres le furent des tiens depuis bien des hivers. Suis-moi, je vais te rendre un héritage qui t'appartient.

Dubreuil céda à cette invitation sans trop savoir ce qu'il faisait, tant son coeur était gros d'émotions.

Ils sortirent silencieusement, accompagnés par Jacot Godailleur et le père Rondeau, munis de pioches et de pelles, et s'avancèrent à une courte distance du village.

Le printemps renaissait, égayé par les sourires de la nature et le ramage des oiseaux.

Nos quatre hommes firent halte sur une sorte de monticule, compose de terre et de pierres, sur lequel avait crû un épais hallier.

C'étaient les ruines, encore visibles, de l'ancien fort français du Sault-Sainte-Marie, alors que village était un des plus considérables établissements que nous eussions dans l'Amérique septentrionale pour la traite des pelleteries.

Shungush-Ouseta s'assit solennellement sur le sol, croisa ses jambes sous lui, bourra son calumet, l'alluma, et s'adressant au père Rondeau:

--Il faut fouiller là, dit-il, en indiquant le sommet du tertre.

Le Canadien et l'ex-dragon se mirent à l'oeuvre, creusèrent un trou profond de plusieurs mètres, et tout à coup un son sourd se fit entendre. Ils étaient arrivés sur la voûte de l'un des caveaux de l'ancien fort.

Cette voûte fut défoncée. Dans le caveau, on trouva un coffret de fer, annonçant par sa forme et ses fines ciselures l'art merveilleux du XVIe.

--En voilà une jolie boîte, un peu plus propre que la caisse du 7e, sans vous offenser, mar'chef! s'écria Jacot Godailleur à la vue du coffret.

L'ayant soulevée, il ajouta en secouant la tête:

--Mais tout ce qui reluit n'est pas or; sauf votre respect, mar'chef, c'est léger comme une plume.

La caisse fut apportée aux pieds de Dubreuil. Shungush-Ouseta, rompant la taciturnité dans laquelle il était plongé, dit à l'ingénieur, en lui présentant une clé qu'il avait prise dans son sac aux amulettes:

--Ouvre, mon frère.

D'une main tremblante, Adrien Dubreuil ouvrit le coffret.

Il renfermait une épée brisée et un fort rouleau de parchemin avec ce titre:

LA VIE ET LES AVENTURES DE DIVERS MEMBRES DE LA NOBLE FAMILLE DES DU BREUIL ES-PAYS DE LA NOUVELLE-FRANCE.

--Sans vous manquer de respect, mar'chef, vous nous lirez ça, dit Jacot Godailleur à Adrien, qui considérait avec un respect religieux ces souvenirs de ses aïeux.

--Et, si vous m'en croyez, jeune homme, vous en ferez des livres imprimés, afin qu'on sache dans la vieille France, qui nous a oubliés, quoique nous l'aimions toujours, ce que valurent les Canadiens, si malheureusement abandonnés par elle, continua le père Rondeau d'une voix émue.

--Et Shungush-Ouseta espère, ajouta le sagamo, que son frère n'omettra pas de mentionner, dans sa parole écrite, la vaillance des Nadoessis et leur vieil attachement pour les Français!

--Vive la France! s'écria Jacot Godailleur en se levant.

--Vive la France! répétèrent le Canadien et l'indien d'un ton enthousiaste.

--Mes amis, dit Adrien Dubreuil, profondément touché, j'essaierai de vous satisfaire.

TABLE

I. Les douze Apôtres II. Le Sault-Sainte-Marie III. L'ingénieur français IV. Jacot Godailleur V. Le départ VI. A bord de la _Mouette_ VII. L'oeuvre des Apôtres VIII. Les captifs IX. La cène des Apôtres X. Meneh-Ouiakon XI. Le blessé XII. Le traître XIII. La fuite et les merveilles du lac Supérieur XIV. La fuite et les merveilles du lac Supérieur (suite) XV. Les grands sables XVI. Une expédition des Apôtres XVII. Les Apôtres et les Indiens XVIII. La loi de Lynch XIX. Pauvre Indienne XX. Les mémoires de famille.

____________________________ IMPRIMERIE DE CHOISY-LE-ROI.

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