Paysages Passionnés

Part 6

Chapter 63,456 wordsPublic domain

Mais les soirs incomparables de Sienne, c'est dans les jardins de la Lizza et sur les remparts qu'il faut aller les savourer. C'est là qu'il faut écouter la grande symphonie d'un _tramonto_, lorsque les pourpres du soir tombant recouvrent la campagne et que la ville s'assoupit dans une buée d'or. Faites le tour de l'ancien fort Sainte-Barbe et admirez une fois de plus quels artistes étaient les Toscans de la Renaissance. Quelle majesté et quelle élégance ont ces remparts de brique fauve portant, à chaque angle, les armoiries des Médicis soutenues par des cariatides! Comme les Italiens surent aménager cette forteresse, devenue inutile, pour créer un beau décor! Les fossés ont été transformés en jardins qui, en cette fin juin, resplendissent des lauriers-roses et des grenadiers en fleurs. Entre les verdures, les murs rouges flamboient. Sur les remparts, d'où l'on domine de magnifiques horizons, des allées d'arbres tressent une couronne de somptueux ombrages. Nulle part, je n'ai mieux goûté la magie de la lumière que les yeux avides boivent avec délices. De l'angle sud, on voit, derrière l'énorme vaisseau de San Domenico, toute la ville se profiler sur un fond mordoré. À côté de la tige du Mangia qui semble plus grêle encore, se dressent la tour rayée et la coupole du Dôme, avec l'arc unique et béant de la grande église projetée. Les autres bastions s'élancent vers les champs, dont les ondulations vont en s'estompant jusqu'aux collines qui ferment l'horizon, roses, violettes ou bleues, suivant les heures du jour. Ce soir, elles sont d'un mauve si fluide qu'elles paraissent transparentes. Une longue écharpe dorée flotte sur elles. Des nuages légers se font et se défont à chaque instant.

Une vaste paix s'étend sur la campagne. Des cloches lointaines, auxquelles d'autres répondent, sonnent l'angélus. Puis, toutes les cloches de Sienne, de leur voix proche et plus puissante, redisent le mystère de l'Incarnation. L'air est si limpide que je crois voir s'y propager les ondes sonores. Minute toujours émouvante où les moins religieux pressentent l'infini. Assis sous un chêne vert, en face de la cité mystique, pourquoi, ce soir, ne puis-je détacher ma rêverie du pauvre hameau de Palestine, où se déroula l'humble événement qui allait bouleverser le monde, au point qu'une fraction de l'humanité compta dès lors les années _a partu Virginis_?

Peu à peu, tandis que je songe, la nuit tombe. Dans la tiédeur de l'air, les parfums s'exaspèrent. Sur la terrasse qui regarde l'ouest, je cherche en vain à sentir la brise marine que les Siennois prétendent y respirer souvent; l'air est trop chargé des lourds effluves des tilleuls. Et voici que déjà commence la féerie des mouches de feu.

Il y a quelques années, j'arrivais à Pérouse par un éclatant crépuscule d'août qui embrasait la campagne et la ville de reflets d'incendie. La poussière même était lumineuse; les moucherons qui la traversaient luisaient comme de mobiles grains de phosphore. Et je m'imaginais que Ruskin avait dû faire, par un soir pareil, cette entrée à Sienne qui frappa si fort son imagination qu'il se la rappelait aux dernières heures de sa vie: "Comme elles brillent, s'écriait-il, comme elles brillent, les mouches de feu! On dirait des parcelles d'étoiles se mouvant derrière des feuilles de pourpre." C'est que jamais encore je n'avais pu venir dans l'Italie centrale en ces mois de printemps finissant qui sont pareils à notre été; j'ignorais le spectacle des étincelles animées qui couvrent, par les nuits de mai et de juin, les campagnes de Rome, de Toscane et d'Ombrie. Anatole France les avait vues jadis sur la voie Appienne, autour du tombeau de Cæcilia Metella, "où elles viennent danser depuis deux mille ans;" il les avait retrouvées le long de la route de Monte-Oliveto, près du puits de Sainte-Claire, où il s'entretenait, pour notre délectation, avec le R. P. Adone Doni. Nulle part, cette vision nocturne n'est, paraît-il, aussi saisissante que dans la campagne siennoise. Par milliers et milliers, les lucioles volent au-dessus des blés mûrs et des prairies, dans les haies et les verdures. Ce sont bien les parcelles d'astres que voyait Ruskin; parfois, quand la nuit est très sombre, lorsqu'on marche au pied d'un coteau dont la ligne se découpe sur le ciel, on a l'illusion d'une pluie de minuscules étoiles. Certains soirs plus chauds, elles sont si nombreuses que l'entrecroisement de leur vol lumineux fait comme un treillis de feu. Ces lueurs sont un appel amoureux. Étrange manifestation de la toute-puissance de l'amour qui, seul, animal ou humain, terrestre ou divin, exalte les êtres et les rend capables de prodiges! Par les nuits de printemps, l'arc enflammé des mouches de feu, dans les jardins de Sienne, clame le même désir que le chant éperdu des rossignols; et tous deux, au fond, participent du pareil besoin de s'unir, de n'être pas seul dans l'infini, qui fait jaillir les cris des amants. Se donner, voilà bien l'acte unique et sublime qui nous élève au-dessus de nous. Le sacrifice de soi en est la plus haute expression. Par ce soir de juin, je songe aux milliers d'êtres humains qui, prêts à bondir hors des tranchées, font d'avance le don d'eux-mêmes à leur pays. Et je comprends mieux la fille du foulon siennois, se jetant, pantelante, au pied du divin époux.

[Figure 04]

XVI

PÂQUES DAUPHINOISES

C'est un pauvre printemps de rien du tout, un pauvre petit printemps qui semble encore l'hiver, quand on revient de la Provence en fleurs. Et pourtant, qu'il m'émeut! Là-bas, c'est un printemps de millionnaire, un printemps de parvenu à l'exubérance insolente. Tout y éclot et y verdoie presque en même temps; l'ensemble cache les détails; trop de splendeurs colorées éblouissent à la fois les regards. On s'y promène ainsi qu'à travers ces musées d'Italie où les chefs-d'œuvre se touchent. Ici, c'est comme en un musée de nos provinces françaises où il faut chercher pour découvrir les belles choses; mais combien aussi elles en sont plus belles! Là-bas, on n'a pas même le loisir de désirer; à peine souhaitez-vous une fleur qu'elle s'épanouit. Ici, on connaît les joies de l'attente et la douceur de l'espérance; un bourgeon nouveau est un événement.

_Vides ut alta stet nive candidum Soracte..._

m'avait écrit un ami. Les montagnes sont, en effet, toutes blanches. En ce dernier jour de mars, seuls ont fleuri les amandiers, au pied du village abandonné que porte la colline; et la neige est si proche sur les hauteurs voisines qu'on se demande si ce n'est pas de la neige encore qui descend jusque-là.

--Ah! Monsieur, me disent les paysans, tout est en retard; parfois, les amandiers sont en fleurs dès janvier...

Ils disent vrai: tout est en retard. Les boutons roses des pêchers pointent à peine au long des branches; les pétales frileux n'ont pas osé s'ouvrir. Cerisiers et poiriers, dans le verger, sont pareils à du bois mort.

Enfin, ce matin, un tiède soleil luit. La bise, qui soufflait des plateaux glacés du Vercors, s'est subitement apaisée. Le dôme de Glandaz s'arrondit dans l'azur. Au seuil de la ferme, les coqs lancent leurs appels. Des roucoulements langoureux s'échangent au pigeonnier. Une première fauvette chante dans le jardin qu'illumine le rouge éclatant d'un pommier du Japon. Je ne sais quoi me dit que le printemps arrive, le vrai printemps, pas celui du calendrier. Il n'est pas encore là; pourtant c'est lui déjà...

Qu'il fait bon marcher sur la grand'route! Des hauts peupliers tombent, par milliers, les chatons bruns, chenilles fauves sur le ruban clair du chemin. Le ciel se découpe à travers les squelettes tourmentés des noyers. Au bord des fossés, tapissés de violettes et de primevères, la dentelle blonde des osiers s'accroche au bois des prunelliers blancs. Les ramures des ormes, chargées de grains rouges, luisent au soleil comme des chapelets de corail foncé. Tels qu'une nichée de minuscules angoras, les bourgeons soyeux des saules grimpent le long des branches. Mille petites pousses d'un vert tendre sortent aux tiges rampantes des lierres. Sur le talus, les pervenches tournent vers la lumière leur corolle bleue, du beau bleu pâle des nuits de mai.

Une allée de chênes descend à la Drôme; leur feuillage rouillé fait une tache d'automne dans le renouveau. Il semble que les vieux arbres ne veuillent point se soumettre à la loi qui nous régit tous, nous comme eux, sauf, hélas! en ces sombres années où ce n'est plus, suivant l'image d'Homère, les feuilles mortes qui tombent pour faire place aux jeunes bourgeons. Les cloches de Pâques sonnent pourtant dans tous les villages de la vallée. Quand donc les hommes échangeront-ils le baiser de paix?

Parmi tant de printemps--je m'effraie à les compter--qui déjà me ramenèrent en ce coin du Dauphiné, je me rappelle un jour d'avril où, sans raison apparente, des images funèbres m'assaillirent. Était-ce un pressentiment du deuil qui devait me frapper l'année suivante, presque à la même époque? Ce matin, au contraire, mes poumons se dilatent. J'aspire à pleines gorgées les effluves printaniers. À chaque pas, des arômes montent vers moi, m'enveloppent d'invisibles caresses; tantôt je sens la résine, tantôt la violette, tantôt la lavande et le thym, parures de nos terrains pierreux. Doux parfums, ah! comme je vous reconnais tous! Et comme je m'enivre, ô buis, dans vos allées! J'aime votre odeur forte, cette odeur à la fois amère et sucrée qui évoque pour moi les jardins d'Italie, où, si souvent, je promenai mes rêves et mes espoirs. Ineffable volupté des heures ainsi vécues dans le décor familier, plus douce peut-être encore lorsqu'on songe à l'universel cataclysme, mais que l'on a un peu honte de savourer ainsi. Cependant, terre maternelle, n'ai-je pas été créé pour t'adorer et pour jouir de toi? Je ne serai jamais de ceux qui te meurtrissent sans respect et sans amour.

Les cloches se sont tues. Dans le vaste silence, que rythme seulement le bruit de la rivière, s'exhale comme une allégresse végétale. Partout, autour de moi, les germes lèvent, la sève court, les écorces se dilatent. C'est le miracle qui commence, le miracle annuel qui transforme les branches plus sèches que le bois des fagots en rameaux feuillus où s'abriteront les jeunes couvées. Les blés nouveaux à peine sortis de terre ondulent joyeusement à la moindre brise. Des frémissements passent dans la lumière blonde... Ah! délices, délices infinies! Exalte-toi, mon cœur, et bats plus fort en ma poitrine! Mais quoi? Des larmes sous mes paupières... Pourtant, ce n'est qu'un pauvre petit printemps, un pauvre printemps de rien du tout...

[Figure 04]

XVII

PAYSAGES MUSICAUX

Murmures du vent dans les feuillages, de la mer sur la grève, du ruisseau sur les cailloux; frisselis des hauts peupliers, bruissements des grands chênes; cris éperdus des rossignols par les belles nuits de mai; vibrations lointaines des cloches quand s'allonge sur la plaine l'ombre mauve des coteaux; bourdonnements des soirs d'été criblés d'étoiles; imperceptibles rumeurs de la terre assoupie sous le lourd soleil d'août; préludes des matins en montagne, lorsque les bruits des vallées montent, légers et cristallins, dans l'air raréfié: tout en la nature est rythme ou sonorité, mélodie ou symphonie. Aux fins d'après-midi d'octobre, que de fois j'ai admiré des crépuscules rutilants, plus éclatants que la fanfare des cuivres wagnériens! Dans les allées régulières de jardins à la française, je me souviens d'avoir fredonné instinctivement l'andante ou l'allegro d'une sonate classique. Et souvent, à la lisière d'un bois rougeoyant à l'automne, je me suis arrêté brusquement devant un paysage si romantique et si passionné que le cœur de Schumann semblait y saigner encore...

Ces frémissements de l'espace, ces chuchotements des eaux et des feuillages, ces milliers et ces milliers de voix de la nature, où Platon entendait déjà la sublime harmonie de l'univers, nombreux sont les poètes ou les prosateurs qui tentèrent de les exprimer en leurs écrits. Mais ce sont les musiciens qui, de tous temps, surent le mieux transcrire cette langue mystérieuse de l'infini. Merveille du génie humain: enfermer l'univers dans des lignes tracées sur du papier... Quelques notes, des accords, une gamme qui court, une phrase qui chante--et le paysage surgit!

[Figure 04]

XVIII

L'AUTOMNE À NOHANT

L'automne est un "andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l'hiver." Cet andante, que célèbre George Sand au début de _François le Champi_, j'ai voulu l'entendre à Nohant même, en cette fin d'octobre qui prolonge, dans la tiédeur de ses ors, les belles journées d'un heureux été. J'ai voulu évoquer, dans son Berry, l'illustre romancière qui est encore là-bas, sur les bords de l'Indre, la "bonne dame de Nohant."

La Châtre, si souvent décrite par Sand, est une heureuse petite ville de l'ancienne France que le modernisme n'a presque pas gâtée. Peu de constructions neuves. Les rues tortueuses courent entre les maisons inégales, à pignons pointus, couverts de tuiles brunes que la mousse habille de velours vert. La couleur des pierres est en harmonie avec les teintes du paysage. Autrefois, quand le progrès des transports n'avait pas dérangé toutes choses, on bâtissait avec les matériaux de la région; ainsi, comme le note joliment André Beaunier, à propos du bourg de Guyenne où naquit Joubert, "les villages ne faisaient pas de tache dans la nature." La Châtre s'égaie de places que l'automne ouate de tapis d'or. Des jardins dorment à l'ombre des murs sur lesquels d'antiques cadrans disent la fuite lente des heures. Décors tout trouvés pour des romans provinciaux où les âmes ardentes et les caractères peu mobiles prennent un relief particulier.

J'erre à travers les rues, si grouillantes, paraît-il, les jours de marché, si tranquilles aujourd'hui. Que l'Indre est charmante, vue des ponts du Lion d'argent ou des Cabignats! Dans la brume s'estompe à moitié la tour carrée où la romancière emprisonne Mauprat. Voici la place de l'Abbaye qui domine la vallée de l'Indre, en face du coteau de la Rochaille dont le nom revient souvent dans ses récits. De là part le chemin qu'elle prenait presque toujours, quand elle rentrait à pied à Nohant.

Sous les ormes de la petite place, où elle se promenait encore il n'y a pas un demi-siècle, j'écoute, comme en un rêve, les souvenirs qu'égrènent pour moi les gens du pays. Ils évoquent la romancière avec tant d'ardeur et de précision qu'il me semble la voir s'avancer entre les arbres... Une minute de rêverie a fait le miracle... Oui, c'est bien elle, avec ses bandeaux et ses grands yeux pensifs. Sous la pluie d'or qui l'auréole, elle s'approche de moi et me sourit, comme on sourit à un ami inconnu dont l'émotion trahit l'admiration et le respect.

*

* *

La Châtre n'est somme toute qu'un vaste village, et les dernières maisons des rues sont des fermes derrière lesquelles s'étendent les domaines ruraux. Il ne faut pas s'éloigner beaucoup pour se trouver en plein Berry agricole, au milieu des cultures où, hélas! je n'ai pas la chance d'entendre "brioler" les laboureurs. Depuis quatre ans, les vieux ne chantent plus en creusant les sillons, et les jeunes ne savent pas "la classique et solennelle cantilène qui résume et caractérise toute la poésie claire et tranquille du Berry." Heureusement, la paix féconde va ramener les hommes dans les fermes. Malgré l'envahissement des procédés mécaniques, espérons que les tracteurs grinçants n'anéantiront pas complètement le poème des labours, et que, de cette plaine, monteront encore les chants magnifiques qui, par les après-midi et les crépuscules d'automne, semblaient l'âme sonore de la terre ivre de lumière et d'amour.

La journée, comme il arrive assez souvent en Berry, est brumeuse; rien de plus poétique, d'ailleurs, que ce brouillard léger qui estompe les lointains dans une sorte de buée grise. Voilà bien la _Vallée-Noire_ que célébra George Sand; les moindres bois ont des apparences de forêts et l'on devine combien les légendes rustiques doivent facilement s'y emparer des imaginations populaires. Les premières fraîcheurs nocturnes ont déjà fait jaillir les colchiques dans les prés. Les noyers à moitié défeuillés prennent leur triste aspect d'hiver; ils dorment, immobiles, dans la tranquillité de l'air. Une paix grise recouvre la campagne. Cherchant à résumer l'impression que me donne cette rapide vision, j'inscris sur mon carnet une phrase que je retrouve, presque textuelle, au début de la _Mare au Diable_: "Il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses."

Mais j'ai hâte d'arriver au terme de mon pèlerinage, et j'avoue que ce n'est pas sans émotion que je pénètre dans Nohant. Jamais je n'ai vu un village qui m'ait semblé si minuscule. Quelques maisons précédées de jardins, la petite église, le mur et le portail du domaine de George Sand encadrent une place qu'ombragent quatre ormes et deux noyers. Décor charmant d'opéra-comique que l'or d'octobre enlumine. L'église surtout est fort pittoresque avec son auvent surbaisse, où l'on ne peut guère pénétrer qu'en courbant la tête; on s'y rassemble aux jours de messe et de vêpres. Devant le porche, sur la place même, se dresse une croix au pied de laquelle est la "pierre des morts," large dalle où l'on dépose les cercueils. C'est sur elle que Flaubert pleurait à chaudes larmes, pendant les obsèques de son amie.

Et me voici dans le domaine qu'après la Révolution, la grand 'mère de George Sand, la fille de Maurice de Saxe, acheta avec les maigres débris de sa fortune. On sait qu'il appartient aujourd'hui à l'Académie française, l'usufruit en restant à l'unique descendante de la romancière, sa petite-fille Aurore, qui m'en fit aimablement les honneurs. Je ne veux point le décrire, pas plus que la maison toute pleine de souvenirs, la bibliothèque, le cabinet de travail, le théâtre des marionnettes. À peine, d'ailleurs, si je regarde, dans le tumulte des noms qui bourdonnent à mes oreilles. Delacroix, Dumas, Liszt, Chopin, Pauline Viardot, Daniel Stern, Clésinger, Rollinat, tant d'autres ont habité ces pièces! Et je ne parle pas de ceux qui vinrent seulement en hôtes de passage, comme Gautier qu'impressionna d'abord défavorablement l'accueil froid de George Sand, ou Balzac qui la trouva en pantalon turc et en pantoufles jaunes, fumant silencieusement pendant qu'il parlait. Je pense aux fidèles qui vécurent ici, dans l'affection rayonnante de celle qu'ils aimaient--sœur, amante ou mère, mais toujours amie passionnée et dévouée. Et presque tous, près de la femme qui fut l'une des plus grandes travailleuses du siècle dernier, ils travaillèrent. Cette atmosphère de labeur règne encore dans la maison, hantée d'une invisible présence, et surtout dans le salon où sont entassées tant d'œuvres d'art, autour de cette table sur laquelle se penchèrent les plus nobles fronts, près de cette chose à jamais vénérable, le piano de Liszt et de Chopin. Comment songer sans émotion à ces heures où Liszt et Sand s'asseyaient à cette table, elle terminant _Mauprat_, lui notant ses admirables transcriptions des _Symphonies_ de Beethoven? Comment évoquer sans un serrement de cœur ces soirs d'été, où, sur ce piano, Chopin improvisait ses pages les plus frémissantes? Delacroix prolongeait ses veilles pour l'entendre. "Par instants, il vous arrive, par la fenêtre ouverte sur le jardin, des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté. Cela se mêle au chant des rossignols et à l'odeur des rosiers." Est-il beaucoup d'heures plus riches dans l'histoire de l'art et de la littérature? Ah! nuits pathétiques, belles nuits de mai, en ce coin perdu d'un village, où, tandis que Sand travaille sous la lampe, Delacroix écoute Chopin, et, sur la musique fiévreuse d'un prélude, ébauche en imagination l'une de ses grandes toiles tourmentées...

Autour de la maison s'étend le domaine, à la fois parc, jardin, verger et potager. L'ensemble est un peu triste et sévère; nulle part on ne découvre d'horizon. Ni vastes étendues pour le rêve, ni sites pittoresques et accidentés invitant à l'action. Il faut y travailler et l'on ne peut rien en tirer que de soi. Le cadre convenait à celle qui ne connut aucun repos avant qu'on l'eût allongée sous l'if centenaire qui, depuis quarante-deux ans, abrite son sommeil. Près de la dalle de grès noir, nue et sans ornement, qui recouvre ses cendres, donnent son père, sa grand'mère, son fils, sa bru, et la dernière venue, sa petite-fille, cette pauvre Gabrielle Sand, âme charmante de modestie et de bonté. Entre l'église basse et le jardin, ce cimetière champêtre, séparé du cimetière communal par une simple grille, est infiniment émouvant. "Verdure... laissez la verdure..." furent, paraît-il, les derniers mots de George Sand. Dormez en paix, ma bonne dame de Nohant! Pour vous, qui avez passé tant d'heures à écouter l'âme musicale des choses, le bruissement du vent dans les arbres continue de bercer votre rêve. Le grand if balance ses palmes toujours vertes; et, chaque année, quand l'automne recommence son andante mélancolique et gracieux, les ormes, désolés de vous avoir perdue, sur vos restes mortels versent leurs larmes d'or.

[Figure 04]

XIX

SUR LA TOMBE DU TASSE

Le 17 décembre 1917, à Rome, sur les pentes du Janicule, se déroula une cérémonie comme on ne saurait en voir ailleurs qu'en Italie, où la poésie et l'histoire se mêlent sans cesse et s'exaltent l'une l'autre. Une foule immense s'était rendue, à l'appel des autorités, au couvent de Saint-Onuphre, pour célébrer la prise de Jérusalem au lieu même qu'avait choisi pour mourir l'auteur de la _Jérusalem délivrée_.