Part 5
De toute l'Europe, c'est, je crois bien, l'Espagne qui, après la Suisse, a la plus haute altitude moyenne; l'exagération de ce relief lui enlève le bénéfice de sa situation méridionale et rend sa température, sauf sur la côte et dans l'Andalousie, toujours extrême: torride ou glaciale. En ces jours de mars, où les campagnes de l'Ile-de-France sont déjà toutes frémissantes sous les rayons du soleil nouveau, les lignes ferrées courent encore entre deux talus de neige. Il est vrai qu'avant d'atteindre Madrid, soit par Burgos, soit par Saragosse, les voies doivent s'élever à douze ou quatorze cents mètres, c'est-à-dire aussi haut que nos plus hauts chemins de fer de montagne... Et je ne tarde pas à m'apercevoir que, pour goûter le printemps, j'ai choisi l'un des rares pays où il n'existe pas. J'avais bâti un château en Espagne. La terre du Cid est une faiseuse d'illusions que je voyais à travers la magie des mots et que j'évoquais dans de chimériques paysages de soleil, de verdures et de fleurs. Mais qu'importe? Je connaîtrai du moins Tolède, où m'attire l'illustre écrivain qui presque nous la révéla. Je n'essaierai pas, cette fois, d'en pénétrer avec lui le secret. Le premier contact avec une telle ville est trop riche d'impressions pour qu'on puisse les analyser et les classer. Une autre année, je reviendrai à Tolède; à la suite du plus émouvant des guides, je poursuivrai le Greco jusque dans les chapelles presque inaccessibles et chercherai à discerner "l'élément arabe ou juif qui persiste sous l'épais vernis catholique." Aujourd'hui, je ne désire avoir qu'une idée générale de la ville et de la campagne qui l'entoure.
La traversée des plateaux de Castille m'a préparé à l'abord hostile de la _Ciudad imperial_, celle que Juan de Padilla, l'un de ses plus illustres enfants, appelait "la couronne de l'Espagne et la lumière du monde." Pourtant, elle aussi, je ne l'imaginais pas aussi rude. À un tournant de l'avenue ombragée qui la relie à la gare, elle surgit tout à coup, au-dessus du plateau roux et des collines fauves, rousse et fauve elle-même, patinée, calcinée, comme passée au four. Elle est tragique et guerrière; ou, plutôt, on sent qu'elle devait l'être, car, maintenant, elle est bien morte et figée dans son passé de gloire. Ses églises et ses nombreux couvents achèvent de lui donner un aspect de morne sévérité. Ce fut la première impression de Maurice Barrès qui déclare que "le paysage de Tolède et la rive du Tage sont parmi les choses les plus tristes du monde." Quand on cherche à embrasser l'ensemble du roc qui porte l'orgueilleuse cité, on aperçoit une masse indistincte de murs, de toits et de rochers, où tout se confond dans un chaos rougeâtre qu'avive par places l'éclat aveuglant de la chaux et que le soleil écrase de son linceul de plomb. Un lourd silence pèse sur ces ruines brûlantes autour desquelles le Tage lance son bouillonnement farouche. Et, en franchissant le pont d'Alcantara, qui réunit, sans les réconcilier, un portique rococo et une tour mauresque, je songe à une autre guerrière, fauve aussi, qu'encercle de même un torrent, à la rouge Vérone que baigne l'Adige. Mais comme elle sourit à côté de Tolède! Celle-ci évoque plutôt Ravenne, non comme silhouette, mais comme désolation et déchéance: toutes deux ne sont plus que des gardiennes de tombeaux. Entre ses murailles guindées où les fenêtres étroites et grillées ont l'air de meurtrières, la Tolède actuelle est même parfois un peu ridicule. Près de la place du Zocodover, un marchand de parapluies juché sur un âne étique me rappelle que je ne suis pas loin de la patrie de Don Quichotte et de Cervantès.
À Tolède, un soir, devant le rude paysage qu'on découvre du haut de l'Alcazar, Théophile Gautier eut un moment de méditation profonde où, se sentant absent de lui-même et loin de tout, il déclare avoir douté de sa propre identité et n'être revenu à la réalité qu'en prenant un bain dans le Tage, au pont d'Alcantara. Sur ce même pont, où je grillais tout à l'heure, une bise aigre m'enlève tout désir d'imiter le bon Théo. Il suffit d'un nuage et d'un coup de vent pour que le froid remplace la fournaise. Souvent, au terrible et glacial _norte_ qui arrive des plateaux de Castille, succède brusquement le non moins redoutable _solano_ qui apporte toute la sécheresse des déserts africains. Tolède ne ménage guère les transitions. Je n'ai pas remis mon par-dessus que le soleil reparaît et qu'un nuage de poussière m'environne: ce sont les chèvres de la ville qui rentrent en un interminable troupeau. D'où viennent-elles et qu'ont-elles bien pu brouter sur les collines pierreuses où l'herbe rare semble avoir été léchée par un incendie? Pourtant, de l'autre côté de la ville, il y a un semblant de campagne où fleurissent de maigres arbres fruitiers. Je remarque même un champ tout planté de pêchers roses; au milieu de cette âpre nature, ils ont la tristesse des exilés, comme ceux que j'aperçus, l'autre jour, à Barcelone, sur les flancs du sinistre Montjuich. À la teinte plus pâle de leurs fleurs, je reconnais aussi quelques abricotiers: mais comment leurs fruits ont-ils pu acquérir une si lointaine renommée? On compterait facilement les arbres. Peut-être y eut-il un temps où ces contrées furent fertiles: l'Espagne romaine était un des greniers de l'Empire. Aujourd'hui, les paysans disent qu'une alouette, pour traverser les Castilles, doit emporter son grain. Les gens de Tolède en sont arrivés à être fiers de leurs _cigarrales_, petits enclos brûlés de soleil, séparés les uns des autres par des tas de pierres, pauvres vergers presque sans ombre et plus poussiéreux que les bastides de notre Provence... Où trouver le renouveau avec ses doux bruissements, ses feuilles luisantes, ses bourgeons vernis prêts à éclater, ses herbes naissantes que balance l'air tiède? Le printemps tolédan n'est guère, suivant les caprices du soleil, qu'un hiver qui se prolonge ou qu'un été trop tôt venu...
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XII
LE VILLAGE DE PÉTRARQUE
C'est au milieu des collines Euganéennes, au pied du mont Ventolone qui le protège des vents, qu'est blotti le petit village d'Arquà où mourut Pétrarque. La route qui y conduit s'élève sur les pentes d'un cirque ensoleillé, où les vignes se mêlent aux figuiers et aux oliviers. Dans les jardins, lauriers, camélias et grenadiers poussent en pleine terre, drus et vigoureux.
J'avoue que ce n'est pas sans émotion que je pénètre dans le village du poète; mais je ne croyais pas être si vite près de lui. A peine ai-je fait quelques pas que je me trouve en présence de son tombeau. Qu'elle est saisissante cette place, devant la pauvre façade de l'église, avec ce simple sarcophage de marbre rouge soutenu par quatre colonnes! Du bord de la terrasse, la vue s'étend sur les maisons du village et la campagne. D'un jardin en contre-bas, jaillissent deux cyprès, gardiens immobiles et muets qui veillent sur le cercueil. Au-dessous d'un buste en bronze, une épitaphe nous dit que ce tombeau renferme les ossements de Pétrarque.
N'eût-elle que ce tombeau, Arquà serait immortelle. Mais elle garde jalousement un autre souvenir: la maison où l'amant de Laure vécut ses dernières années. Pour y monter, le chemin est rude; il n'a pas dû changer depuis le jour où l'on descendit le glorieux cercueil, au milieu de la prosternation de tout un peuple, sur ces mêmes pavés, entre ces mêmes murs.
Devant la maison est un petit jardin, d'ailleurs assez récent, puisqu'il ne figure pas sur d'anciennes estampes; mais il n'est pas douteux qu'il devait en exister un presque semblable du temps de Pétrarque. Celui-ci chérissait ses arbres et ses fleurs autant que ses livres, ce qui n'est pas peu dire, si l'on se rappelle quel bibliophile il fut. L'un des premiers, il sentit vraiment la nature, et son surnom de _silvanus_ indique bien ses goûts. Il a rédigé un traité de jardinage des plus détaillés. Une de ses lettres est datée de "l'ombrage d'un châtaignier." Avec l'âge, son amour pour la campagne s'accrut, ainsi qu'il arrive presque toujours. L'éclat des cités bruyantes ne tente guère les regards prêts à s'éteindre; rien n'est aussi doux aux vieillards que les rayons d'un beau soleil. C'est ce qu'a exprimé Byron dans les strophes de _Childe Harold_ où il évoque Pétrarque. "Si c'est dans la société que nous apprenons à vivre, c'est la solitude qui nous enseigne à mourir." Dans plusieurs de ses dernières lettres, le poète nous parle de son jardin, et surtout de l'arbre qui lui fut si cher, le laurier dont le feuillage l'avait couronné au Capitole et dont le nom lui rappelait l'amante inoubliée. Symbole de l'amour et de la gloire qu'il rechercha d'un zèle égal, Pétrarque chanta jusqu'à la fin le charme
_Del dolce lauro e sua vista fiorita._
Un étroit escalier monte à une petite loggia soutenue par trois colonnes. Tout est exigu dans la maison, ainsi qu'il le fallait pour le vieillard ayant constamment besoin d'un appui à la portée de sa main. L'amant de la solitude n'avait pas hésité entre le palais que lui offrait Venise, en échange du don de ses livres, et le calme asile que lui proposa François de Carrare dans les monts Euganéens. "Oh! écrit-il à un de ses amis de Parme, si tu pouvais voir mon nouvel Hélicon, je suis sûr que tu ne voudrais plus le quitter." La maison, très simple, comprend un vestibule sur lequel ouvrent les différentes chambres; presque toutes ont un balcon d'où l'on embrasse, soit les collines étagées s'abritant l'une l'autre contre les vents, soit, par-dessus les toits du village, la plaine de Battaglia.
La demeure où vécut un écrivain parle toujours à notre sensibilité, surtout quand elle est dans un village, et mieux encore au milieu des champs. C'est que la nature ne change guère, et qu'après plusieurs siècles, nous retrouvons les mêmes montagnes et les mêmes fleuves, et, bien souvent, les mêmes forêts et les mêmes prairies. Peu d'années, au contraire, suffisent à altérer l'aspect d'une ville; et, quand la maison du poète est intacte, autour d'elle, tout s'est modifié. Comment reconstituer la physionomie et l'atmosphère de la Florence où vécut Dante? Tandis que, dans ce village de Pétrarque, rien n'a bougé. Les choses sont restées tellement pareilles que je ne puis, pensant à lui, les regarder sans émotion. Malgré les six siècles qui nous séparent, je vois, de cette loggia, exactement ce qu'il voyait. Par sa précision et son intimité, c'est un des pèlerinages littéraires les plus poignants qui soient. Mais peut-être a-t-il pour moi un charme particulier. Les meilleures journées de ma jeunesse, je les ai vécues au temps des vacances, sur la petite terrasse de la maison familiale qui domine un hameau et un médiocre paysage; j'y ai vu mon père emplir ses derniers regards des mêmes horizons sur lesquels je voudrais un jour fermer mes yeux... Et il m'est facile d'imaginer le poète contemplant le village et les coteaux couverts de vignes, saluant d'un mot aimable les paysans qui passent et ne comprennent pas comment ce vieillard courbé et tout blanc, si semblable aux autres vieillards, peut à la fois être si simple et si glorieux.
Ah! qu'elle est pathétique, cette maison où il vécut ses ultimes jours, tandis que la mort s'avançait vers lui! Mais que ne l'a-t-on conservée intacte, ou même vide, au lieu d'y avoir accumulé pêle-mêle les objets les plus divers et jusqu'à la momie de sa chatte préférée! Heureusement, à côté de la chambre à coucher, on a respecté la petite bibliothèque où Pétrarque aimait à se retirer. Là, il était tranquille et isolé. Il échappait aux importuns, aux visiteurs, à tous ceux qui interrompaient ses travaux. "Lire, écrire, méditer, sont encore, avoue-t-il, comme dans ma jeunesse, ma vie et mon plaisir. Je m'étonne seulement, après un tel labeur, de savoir si peu." Il sent que les heures comptent double et le pressent. "Je me hâte... il sera temps de dormir quand je reposerai sous la terre." Couché très tôt, comme les paysans d'Arquà, il se lève avant eux, au milieu de la nuit, allume la petite lampe suspendue au-dessus de son pupitre, et travaille jusqu'à l'aube. C'est là qu'un matin de juillet, ses domestiques l'aperçurent, courbé sur un livre. Comme ils le voyaient souvent dans cette attitude, ils n'y prêtèrent point attention. Pétrarque était mort. M. Pierre de Nolhac croit avoir retrouvé le manuscrit où s'arrêta sa main tremblante, sur un renvoi aux lettres de Cicéron; il suppose que Pétrarque se leva pour aller vérifier une référence et qu'il s'évanouit en se rasseyant. Je préfère l'ancienne version d'après laquelle sa tête serait retombée inerte sur les pages du Virgile qui ne le quittait jamais, même en voyage. Tous les lettrés connaissent le manuscrit sur vélin, annoté de sa main, qui fait la gloire de l'Ambrosienne. Il me plaît d'imaginer qu'il prit ce volume pour se distraire un instant de son travail d'érudition. Il lut quelques vers du poète qui était né de l'autre côté des collines Euganéennes; il entendit les alouettes lancer leur appel au jour nouveau; et il s'éteignit doucement, avec la nuit, comme une lampe sans huile expire aux fraîcheurs du matin. Ainsi le dernier souffle du chantre de Laure aurait effleuré les vers du cygne de Mantoue...
[Figure 04]
XIII
LES JARDINS DE CHÂLONS
J'avais entendu vanter les jardins de Châlons-sur-Marne; je ne les croyais pas aussi beaux. Remplis du frémissement de la radieuse matinée d'octobre, ils sont d'une véritable splendeur. Tout est en or, marronniers et platanes, hauts peupliers le long des canaux, pelouses et chemins uniformément recouverts d'un épais tapis de feuilles mortes dont la senteur pénétrante se mêle à l'odeur de la terre mouillée. D'autres feuilles en tombant se sont accrochées aux branches des arbustes qu'elles parent d'une imprévue floraison jaune. De tant refléter d'or, la petite rivière est toute dorée aussi. Seul, un immense hêtre pourpre troue cette symphonie de sa coulée de feu. Puis la féerie continue. La brume se dissipe peu à peu; le soleil pénètre dans les arbres, inonde le sol. C'est l'embrasement de l'or... Je félicite un vieux jardinier; mais il ne sait que s'excuser et se lamenter d'être seul pour lutter contre cet envahissement des feuilles; quand je lui dis qu'elles sont en ce moment la gloire de son parc, il me regarde d'un mauvais œil et s'éloigne.
Émouvante langueur des beaux matins d'octobre! J'évoque ce jardin de Lorraine dont nous parle Maurice Barrès. "Aucun vent, et les feuilles fragiles par un dernier lien tiennent encore aux arbres. Charmante minute immobile, extrême instant de l'âme précaire des jardins." Je sais bien que la nature ne peut qu'ignorer nos angoisses; pourtant il y a des moments où sa sérénité indifférente nous semble un raffinement de cruauté. Et j'ai honte de savourer tant de calme beauté, quand je pense à tous ceux qui, près d'ici, au fond des tranchées, ne voient de ce grave automne qu'un ciel trop souvent inclément. Et je songe aussi à l'ami très cher, tombé de l'autre côté de l'Argonne, à la lisière d'un bois dont les feuilles étaient vertes encore, et qui ne verra pas cet automne... Ah! quelle ironie dans la mélodie de Schumann, que nous aimions tant tous les deux, et qui me revient comme une obsession: "De quelles délices m'ont parlé les bois jaunis..."
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XIV
LE LONG DE LA MER ANNUNZIENNE
À partir de Pesaro, la voie ferrée court le long de la grève, au milieu des cabines et des baigneurs étendus sur les plages au sable luisant. L'eau est si bleue, d'un bleu tellement intense, qu'elle a des reflets de métal et semble un bain chimique où les mains se teindraient d'azur en s'y plongeant. La mer est déjà orientale. Quand le vent souffle du sud-est, il vient directement de Grèce, tout chargé des parfums de la terre antique. Dans les voiles gonflées des tartanes palpite le Levant: jaunes ou rouges, rayées de larges barres brunes, leurs couleurs s'avivent et flamboient sur cette plaque de lapis-lazuli; quelques-unes arborent encore les emblèmes des pirates barbaresques, le croissant ou le soleil. "L'air est si pur que, parfois, aux fins de journées, les montagnes des côtes dalmates se dessinent nettement à l'horizon, à plus de quarante lieues. Je les revois encore, en ce crépuscule de septembre, se dressant comme des terres de rêve au-dessus de l'eau étincelante. Vers Ancône, le ciel était d'un violet sombre et tragique, bordé d'une bande écarlate. Les deux couleurs se heurtaient violemment, sans transition, sans gradation, comme les costumes moitié rouges et moitié bleus des pages du Pinturicchio..." Il me semble qu'elles sont d'hier ces lignes écrites il y a douze ans, lorsque j'aperçus pour la première fois l'Adriatique. Mais j'ai si souvent évoqué ce coucher de soleil que je n'ai qu'à fermer les yeux pour tout revoir, et le ciel, et la mer, et les barques lumineuses, et les nuages éclatants, comme il suffit de porter à l'oreille une coquille marine pour entendre le bruit des vagues qui la roulèrent pendant des siècles. Et je respire encore la brise de cette soirée passée sur le môle désert d'Ancône, éclairé par la lumière frémissante des constellations que, chaque nuit, et presque du même lieu de la terre, Leopardi contemplait "scintillantes sur le jardin paternel."
Avant d'aller voir Gabriele d'Annunzio à Venise, j'ai voulu faire un nouveau pèlerinage aux bords de cette Adriatique qu'il a si souvent et si magnifiquement chantée dans ses volumes de vers que j'ai emportés avec moi. Sur la page de garde de ses _Laudi_, je relis l'affectueuse dédicace où, de sa noble et haute écriture, le poète souhaite que la vie me soit toujours
_come una spada fedele, come un' acqua chiara._
Ah! combien je regrette la légende--plus belle que l'histoire--qui faisait naître Gabriele d'Annunzio, un matin de printemps, à bord d'une de ces _paranzelle_ dont les voiles d'ocre et de carmin découpent leur triangle sur l'azur de l'eau ou du ciel! Mais enfin, comme le grand Celte de Saint-Malo, lui aussi était né "au bruit des vagues," au bruit de ces mêmes vagues qui viennent expirer le long de la voie ferrée. Le manteau du beau temps ne recouvrait alors que des campagnes pacifiques et une mer sans danger. Il n'en est plus de même aujourd'hui et je cherche en vain à l'horizon ces voiles dont j'attendais jadis le retour à chaque crépuscule. Depuis de longs mois, les petites villes de la côte ne s'endorment que d'un sommeil léger, sans cesse troublé par les alertes. Pescara notamment a été bombardée à plusieurs reprises. Ce n'est qu'un petit bourg insignifiant, dans un bas-fond, que je ne songerais guère à regarder de la portière, si mille souvenirs ne m'assaillaient aussitôt de toutes parts. Voici la plage où le jeune Gabriele respirait le vent du large. "Ah! quelle douce ivresse coulent dans mes veines les agrestes odeurs mêlées à l'air salin!" s'écriait-il au début de son _Canto novo_. Toujours la mer lui versa son baume fortifiant. "Divine gardienne, écrit-il, elle ondule devant ma porte; son chant a une vertu inconnue sur l'homme qui sait l'écouter."
Voici maintenant Francavilla, où il composa plusieurs de ses chefs-d'œuvre, près de l'étrange demeure du peintre Michetti; le site est superbe, entre la mer resplendissante et les collines lumineuses que dominent, à l'arrière, les sommets des Abruzzes. Tout autour, se déroulent les décors du _Triomphe de la Mort_: San Vito, le pays des genêts, l'ermitage qui s'élevait à mi-côte, dans un bosquet d'orangers et d'oliviers, en face d'une baie close par deux promontoires. Il me semble que, si j'errais un instant dans la campagne, je trouverais sans peine la petite maison, au fronton de laquelle Georges Aurispa avait écrit, dans le crépi frais, avec une pointe de roseau: _Parva domus, magna quies_. Et là-bas, n'est-ce pas Ortone, la blanche Ortone, pareille à une ville asiatique? Elle aussi fut récemment bombardée. Gabriele d'Annunzio la représenta, pendant une législature, au parlement italien. Tandis que le train avait un long arrêt en gare, j'ai tiré de mon sac le roman pour relire la magnifique description d'Ortone embrasée. "La ville en fête illuminait le ciel. Des fusées innombrables, partant d'un point central, se déployaient dans le ciel à la façon d'un large éventail d'or qui, lentement, de bas en haut, se dissolvait en une pluie d'étincelles éparses. On percevait un crépitement sourd, comme d'une fusillade lointaine, entrecoupé de coups plus graves que suivaient des explosions de bombes..." Je me suis arrêté, ne sachant plus si je lisais encore le roman ou le récit du dernier bombardement. Ironie des choses! Au feu d'artifice que regardaient les amants extasiés, ont succédé les lueurs des obus incendiaires. D'innocentes victimes paient la gloire du poète...
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XV
LES SOIRS DE SIENNE
Charme des soirs de juin, à travers les rues et les jardins de Sienne! Une infinie suavité flotte dans l'air chargé du parfum des tilleuls en fleurs. Je ne sais quelle allégresse à la fois grave et voluptueuse vous étreint. Sur toutes les terrasses, d'où l'on domine les petites vallées qui s'insinuent entre les avancées de la ville, la bonne et saine odeur de la campagne d'été arrive à chaque souffle. Une telle proximité de la vie urbaine et des cultures n'est pas le moindre agrément de cette cité qui ignore ainsi la laideur des banlieues. Barrès a bien noté ce mélange d'architecture et de nature que l'on trouve si souvent en Toscane et en Ombrie, mais rarement autant qu'ici. Peut-être exagère-t-il, quand il déclare que ces terrasses surpassent en beauté les jardins de Florence, de Pallanza ou de Bellagio; mais comment imaginer plus nobles places que celles "où les femmes de Sienne, en tirant l'eau du puits sous des arbres centenaires, embrassent un illustre horizon?"
Si vous aimez les impressions d'autrefois, allez sur le Campo désert, quand la lune, derrière le municipe, projette sur la place la silhouette immense du Mangia. La façade du palais, noyée d'ombre, prend un aspect redoutable, et la petite chapelle, plus sombre encore, a je ne sais quelle allure de gibet. En face, les maisons allongent leur courbe blafarde que la lune bleuit par endroits. Quelques fenêtres éclairées rappellent que la vie continue. Quand un passant traverse la place, son pas retentit, étrange, sur les dalles. Puis, c'est un lourd silence qu'anime seul le bruit grêle de la Fonte Gaja. Sur ce Campo, dont parle déjà Dante, le passé surgit de toutes parts et vous angoisse. Certes, il y a des coins plus illustres et plus grandioses dans cette Italie où se superposèrent tant de civilisations, sur ce sol où l'on ne peut marcher sans soulever de la poussière d'histoire; mais je sais peu de villes où le rythme de la vie moderne se soit accordé au cadre ancien avec moins de changements. Qu'un enterrement, suivi par des pénitents à cagoule baissée, longe la place et s'engouffre dans une ruelle: vous voilà, sans effort, en plein _trecento_...