Paysages Passionnés

Part 4

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Je ne sais si Stendhal alla souvent à Parme et bien des invraisemblances dans son roman peuvent en faire douter; ce qui est certain, c'est qu'il n'oublia jamais le Corrège. "Qui n'a pas vu ses œuvres, déclare-t-il, ignore tout le pouvoir de la peinture. Les figures de Raphaël ont pour rivales les statues antiques. Comme l'amour féminin n'existait pas dans l'antiquité, le Corrège est sans rival. Mais, pour être digne de le comprendre, il faut s'être donné des ridicules au service de cette passion." Et voilà bien le secret de son admiration. S'il est vrai que, pour comprendre le Corrège, il faut s'être donné des ridicules au service de l'amour, nul n'était mieux qualifié que lui. Quand il passa pour la première fois à Parme, le 19 décembre 1816, et qu'il y découvrit les "fresques sublimes", il arrivait de Milan, les yeux, le cœur, l'esprit tout pleins de l'une des femmes qu'il a le plus aimées et qui jouèrent le plus grand rôle dans son existence. Il ne songeait qu'à cette Métilde Visconti ni qui lui avait paru "ressembler en beau à la charmante Hérodiade de Léonard de Vinci." Se doutait-il alors que, pendant neuf années, elle serait la plus ardente passion de sa vie, que, pendant neuf années, il mendierait son amour comme un affamé du pain, et qu'elle mourrait sans qu'il ait pu la posséder? Peut-être, inconsciemment, avait-il de tout cela une vague et secrète appréhension quand il déclarait, avec un amer regret, "qu'il n'avait jamais eu le talent de séduire qu'envers les femmes qu'il n'aimait pas du tout." Jamais, en tout cas, ne s'effaça le souvenir des vierges d'Allegri. Le 6 mai 1817, il fit le voyage de Corregio pour visiter la patrie du grand homme; il fut heureux d'y rencontrer "ses madones avec leurs beaux yeux si tendres qui courent les rues déguisées en paysannes." Et je crois bien que, tout en évoquant les rives langoureuses du lac de Côme, il revoyait la grâce des héroïnes corrégiennes, lorsqu'il trouvait des accents si émouvants pour rendre l'exaltation qui agitait la Sanseverina.

D'ailleurs, où cultiver mieux les passions de l'amour que dans cette ville de Parme, entourée de beaux remparts ombragés d'où l'on domine un immense horizon qui appelle le rêve et d'où la pensée, que n'arrête nulle barrière, peut s'élancer vers l'infini? Où songer mieux à la volupté que dans ce parc de la citadelle, où Stendhal enferme Fabrice del Dongo, et, mieux encore, sous les vieux marronniers du jardin de l'ancien palais ducal, où l'épouse trop oublieuse de Napoléon promena ses tardives ardeurs? Comme il vient vite aux lèvres le vers divin de Dante:

_Tutti li miei pensier parlan damore!_

Et comme elle est douce cette soirée d'été finissant dans les allées désertes! Sur les gazons, fleuris au printemps de pâles violettes, les grandes feuilles mortes découpées mettent un vêtement de rouille où luisent, par places, les taches dorées de l'oblique soleil. Perpétuant les deuils anciens, de lourdes glycines éveillent la mémoire des hôtes dont le souvenir rôde sous les bosquets. Au milieu d'une île qu'entoure un lac artificiel, s'élève un petit temple d'Arcadie chargé de nous rappeler, lui aussi, la fragilité des jours heureux. Ah! pourquoi donc, maintenant, ne puis-je chasser de mon esprit les vers de Laurent de Médicis, ce refrain du _Triomphe de Bacchus et d'Ariane_:

_Quant'è bella giovinezza Che si fugge tuttavia! Chi vuol esser lieto, sia: Di doman non c'è certezza._

Est-ce la tristesse du soir tombant? Est-ce la langueur de l'automne proche qui fait se serrer plus fort les mains? Mais, penché sur le lac, me voici rassuré. L'eau calme m'a renvoyé l'image tranquille du bonheur.

[Figure 04]

VIII

LE SOIR TOMBE SUR L'ADRIATIQUE

Me voici donc au terme de ma route; et demain, je remonterai vers Venise, fidèle à l'annuel rendez-vous des noces de l'Automne et de l'Adriatique... Ah! quand on s'embarque, dans l'affairement du départ, au milieu du tumulte de la gare, quand on serre les mains des amis qui vous souhaitent bon voyage tout en vous enviant, il ne semble pas que cela doive être si court. On a tant de choses à voir, tant de villes à visiter, tant de joies en perspective! Et voici que tout s'est déroulé si vite, si vite, qu'on a l'impression d'avoir assisté à une séance de cinématographe... Dans quelques jours je repasserai les Alpes, le cœur serré par ce regret de quitter l'Italie qui étreignit jusqu'à Mme de Staël, et redisant après elle le vers qui lui vint aux lèvres, tandis qu'elle gravissait les lacets de la route du Cenis:

_Vegno di loco ove tornar aesio..._

Je ne m'étais arrêté qu'une fois à Rimini, il y a quelques années, entre deux trains, voulant avoir une idée du temple d'Alberti que je désirais depuis longtemps connaître. J'allais vers l'Ombrie, et je me souviens, ce même jour, d'un admirable crépuscule sur l'Adriatique et d'une entrée nocturne à Ancône... Il m'est facile d'en retrouver la date: c'était au mois d'août 1905, un jour d'éclipse de soleil. Je me vois encore sur la petite place de San Francesco, rassurant de mon mieux un groupe de vieilles femmes qui se lamentaient et s'affolaient à mesure que la lumière s'éteignait... Oh! devant cet arc d'Auguste, sous lequel plus de vingt siècles défilèrent, que sont quelques misérables années? Mais, pour nous, elles comptent autrement, tout au moins tandis que nous sommes encore, suivant l'image de Dante, parmi les vivants de cette vie qui n'est qu'une course à la mort,

..._vivi Del viver ch'è un correre alla morte._

Sur cette terre italienne, où tout est joie et volupté, où les heures coulent ainsi que de belles fontaines dont on voudrait pouvoir arrêter le cours, comme les jours passent, surtout lorsque la vraie jeunesse est finie, dès qu'on ne se borne plus à regarder devant soi et qu'on commence à se retourner! Tout à l'heure j'ai relu, sur la tombe d'Isotta, le sage avertissement: _Tempus loquendi, tempus tacendi._ Un jour vient, peut-être proche, où il n'y a plus qu'à se taire...

Avant que la nuit tombe, j'ai voulu revoir l'Adriatique qui, tant de fois, berça de son murmure mes rêves et mes espoirs. Tartanes et balancelles reviennent deux à deux, comme des couples amoureux, repliant leurs belles voiles lumineuses. Elles disparaissent derrière le môle où s'allume un feu. Avec le jour qui meurt, une brise tiède se lève, effleurant la peau comme une caresse. Ah! soirée de septembre sur la mer, triste douceur... Je ne sais quoi de grave est autour de nous. Le calme est tel que nous entendons battre nos cœurs. À peine, par moments, l'imperceptible bruit du flot qui se casse sur le sable mou. Et voici que, sans qu'on l'ait vu venir, la nuit est là. Une à une s'allument étoiles et planètes, tous ces astres que nous ne connaissons pas, dans nos villes aux maisons trop hautes, aux lueurs aveuglantes, et qui, en voyage, semblent vivre avec nous et nous suivre amicalement. Sur la rive, quelques lumières clignotent. Le son grêle d'un piano vient du grand hôtel déjà à peu près déserté. Une dernière barque rentre au port, glissant sur l'eau, silencieuse, comme un chat qui ferait patte de velours. Ah! soirée de septembre, triste douceur...

[Figure 04]

IX

LA MAISON DE TITIEN

Comment est-elle autant délaissée des touristes, cette Pieve di Cadore si pittoresque et si curieuse? Certes, l'auberge y est médiocre et les richesses artistiques presque nulles; mais peu de bourgs d'Italie peuvent se vanter d'une plus jolie situation. La ville est bâtie sur une sorte de coteau aux mamelons verts, tout fleuris de jardins, au milieu de pelouses et de bois. Pas un chemin, pas une rue qui ne monte et descende, tourne et retourne. L'unique petite place est elle-même en pente et de guingois; c'est tout juste si l'on a pu trouver un étroit terre-plein pour y dresser la statue de Titien sur le plan du vieil hôtel de ville qui, lui aussi, est de travers par rapport aux édifices qui bordent la place. Ceux-ci ont gardé leurs antiques et simples façades. À Pieve, le modernisme n'a rien gâté. On trouve encore, dans quelques régions de l'Italie, des coins qui n'ont pas bougé depuis des siècles, et dont les habitants conservent, comme le dit M. Paul Bourget, "un instinct de durer et de faire durer que l'exécrable manie d'être au courant ne détruira pas de sitôt."

Un peu en contre-bas de la place, est la maison où naquit le plus illustre et le plus grand des peintres vénitiens. Nul décor n'était mieux fait pour exercer et séduire l'œil de celui qui devait être le premier des paysagistes et le maître incontesté de la couleur. Bâtie sur des hauteurs qu'entourent collines et pics, Pieve offre une incomparable variété de panoramas. Les jeux de lumière et d'ombre changent à chaque instant; le regard s'habitue à en saisir toutes les fugitives nuances. Chaque année, lorsque juillet torride faisait monter des canaux de Venise leurs miasmes de fièvre et leurs odeurs de soufre, ah! comme Titien avait la nostalgie de ces montagnes, de ces forêts, de ces prairies si reposantes aux regards fatigués! Pareil à ce prisonnier de Milton, qui, s'évadant un matin d'été, aperçoit dans la campagne mille choses ravissantes qu'il n'avait jamais remarquées, il éprouvait une joie d'enfant à découvrir de nouveau la nature. En sortant de chez lui, il gravissait la colline qui domine le cirque de Pieve et porté l'antique citadelle, gardienne du Cadore. Des chemins qui en font le tour, on a une série d'échappées sur les vallées qui s'allongent, à perte de vue, entre de hautes murailles vertes. De nombreux villages s'échelonnent comme des grains de corail le long du clair ruban des routes qui vont vers Auronzo, Bellune ou Cortina. Toutes les pentes sont tapissées de prés et de bois. La campagne n'est pas divisée en champs de cultures diverses; elle ressemble à un parc que l'on aurait dessiné ou plutôt conservé intact, tel que la nature le fit. Derrière les premiers coteaux, les montagnes surgissent. Et, vers le nord, les dominant toutes, se dressent les cimes dolomitiques de la chaîne des Marmarole,

_le Marmarole care al Vecellio_,

comme les appelle Carducci, gigantesque barrière de trois mille mètres qui protège Pieve contre les vents froids.

Ces Marmarole, Titien pouvait les contempler des fenêtres mêmes de sa maison. Par-dessus les toits du village et les premières hauteurs boisées, leurs arêtes se découpent sur le ciel d'une luminosité presque toujours intense. Il les voyait se vêtir dans l'aube de teintes pâles aux tons laiteux, et, le soir, flamboyer au crépuscule avec des reflets d'incendie. Mais ce n'étaient point seulement ces cimes dentelées qui séduisaient et hantaient son imagination. Tout le paysage cadorin revit dans ses œuvres: les rocs à pic où s'accrochent de maigres sapins, les prairies, les bois sombres, les villages sur les hauteurs ou le long de la Piave, et surtout les beaux types musclés des montagnards adonnés à l'exploitation des forêts. Les paysans qui rentrent du travail n'ont pas changé depuis le temps où il les peignit; ils se meuvent en quelque sorte dans l'éternel, suivant un rythme séculaire. Ils ont toujours la tête forte et la barbe puissante de ses apôtres. À l'auberge, un notable de la ville, qui discute avec un de ses fermiers, a les traits nobles, le vaste front, le poil rude, le regard aigu que Titien se donna dans ses portraits de Florence et de Berlin. Ah! comme il est bien de cette race qui, sur la route de Venise à Augsbourg, joint l'énergie du Nord à la finesse méridionale, de cette contrée où l'air vif, les habitudes de travail et de frugalité assurent de robustes santés! C'est un vrai fils du Cadore et ses compatriotes ont le droit de l'honorer. Après avoir mis une plaque sur l'humble maison où naquit "celui qui par l'art prépara l'indépendance de sa patrie," ils lui élevèrent un monument sobre et de bon goût,--une des meilleures statues modernes que je connaisse,--avec cette simple inscription: "À Titien, le Cadore."

La région n'est pas riche en œuvres du maître; mais qu'importe! À Pieve, je ne suis pas venu chercher ses tableaux, mais son pays, le pays sur lequel ses yeux s'ouvrirent à la beauté du monde, où son âme d'artiste s'éveilla. C'est ici qu'il vécut dans les champs et les bois qui sont, pour qui les comprend, la meilleure école de vérité et de simplicité. La nature a toujours enseigné le goût du sincère, la haine du factice et du maniéré; Titien, l'un des premiers, l'aima et la peignit avec toute sa foi et toute son ardeur de paysan.

Par cette fin de bel après-midi d'été, dans cette Pieve où flotte une bonne odeur de saine campagne, le long des prairies émaillées de trèfles rouges, de sauges d'un beau bleu foncé, de colchiques et de boutons d'or, comme je comprends l'âme et l'œuvre du grand Cadorin! Montagnard au cœur solide, qui, presque centenaire, peignais encore d'une main assurée, c'est ici que je me plais à t'évoquer, mieux que dans les salles froides d'un musée, mieux qu'à Venise même où nul pourtant jamais n'éclipsera ta gloire. Tes plus pures joies, c'est ici que tu les éprouvas, au milieu de ces paysages que tes yeux d'enfant avidement contemplèrent, sur ce sol auquel t'attachaient toutes les racines de ton être, dans cette petite ville où le peintre illustre de la République Sérénissime, familier des plus grands, devant qui avaient posé les doges, les rois, les empereurs et les papes, n'était plus que le fils de Gregorio Vecellio. Il n'est pas de plus intime bonheur pour les hommes arrivés au faîte des honneurs que de revenir, chaque année, dans le village où ils naquirent. Loin de la vie factice, ils retrouvent la nature et la terre, avec lesquelles on n'a plus à jouer de rôle et devant qui tous sont égaux. C'est à Pieve, lorsque des revers l'assaillaient, que Titien retrempait son âme meurtrie et qu'il puisait en lui-même la force de lutter encore, pareil à ces arbres des forêts auxquels Dante, en une magnifique image, compare les ressorts de l'âme, à ces arbres qui se relèvent par leur vertu propre après la tempête,

_come la fronda, che flette la cima nel transito del vento, e poi si leva per la propria virtù che la sublima..._

Malgré tous les honneurs et toutes les somptuosités de Venise, c'était ici, dans cette modeste demeure, qu'il se sentait le mieux chez lui; et, comme l'Arioste sur sa maison de Ferrare, il aurait pu faire graver: _Parva, sed apta mihi..._

Comme la vie est bonne et la nature belle! Il suffit de savoir en jouir sans excès, dans le parfait équilibre des facultés. Les montagnards ont l'œil et l'esprit précis; ce sont des réalistes, avec pourtant ce désir d'idéal que leur donne la vue des cimes constamment tendues vers le ciel. Chez Titien, ne cherchez ni la profondeur de pensée d'un Léonard de Vinci, ni les visions grandioses et pathétiques d'un Rembrandt ou d'un Michel-Ange; n'y cherchez pas les effusions de ces purs lyriques qui, comme le Corrège, laissent simplement chanter leur cœur et nous émeuvent de leur émoi. Titien domine ses sujets et les soumet à son art avec une puissante et calme intelligence, une volonté, une maîtrise de soi qui lui permit d'exceller dans tous les genres. Son visage, ses traits, son aspect général étaient plus d'un homme d'action que d'un artiste. Ce n'était pas un rêveur. Nous le savons soucieux de ses intérêts comme un campagnard. Certes, ces tempéraments à base de raison pratique ne nous donnent jamais d'aussi intenses émotions que les poètes et ne nous entraînent pas à leur suite, haletants, vers les régions du mystère et de l'infini; mais ils enchantent l'esprit sans le troubler. Ils se servent de l'art pour nous dire la beauté des choses et la volupté de vivre. Enfantées dans la joie, leurs œuvres expriment et répandent la joie. Enseigner le bonheur: est-il meilleure destinée?

Mais déjà le soleil a disparu. Les cimes seules sont encore éclairées. Les Marmarole rosissent, puis, peu à peu, passent du rouge tendre au rouge ardent, se teignent de pourpre éclatante, semblent entrer en incandescence. C'est le crépuscule, l'heure magnifique que Gabriel d'Annunzio appelle justement l'heure de Titien "parce que toutes les choses y resplendissent d'un or très riche, comme les figures nues de cet ouvrier prestigieux, et paraissent illuminer le ciel plutôt qu'en recevoir la lumière." C'est ici que Titien emplissait ses yeux de ces reflets fauves qui flottait sur les objets comme les cheveux de la belle Flora sur sa divine chair. Et quand la nuit tombait, quand la dernière lueur s'éteignait sur le dernier pic des Marmarole, il regagnait paisiblement la vieille maison paternelle et bientôt s'endormait avec elle d'un bon sommeil de paysan laborieux.

[Figure 04]

X

LE ROSSIGNOL ATTARDÉ

En quittant l'église de Conegliano, j'ai grimpé jusqu'au château que j'apercevais tout rose dans la clarté vermeille. Il faut prendre d'étroites rues tortueuses, sans trottoir, aux cailloux pointus, passer sous des arcades et des voûtes qui semblent prêtes à tomber, monter des escaliers en ruines. De lourdes portes s'ouvrent sur de minuscules jardins. Des visages s'encadrent dans des fenêtres fleuries de géraniums. De loin en loin, quelques modernes devantures de magasins, malgré leur aspect misérable, ont l'air d'être étrangères dans les ruelles désertes où l'on a presque peur du bruit que l'on fait. L'âme du passé flotte autour des anciennes demeures. Rien n'est poignant comme ces intérieurs d'antique cité où rien n'a bougé; le contraste frappe surtout lorsque, au sortir des quartiers neufs tout radieux de s'étaler au soleil, on pénètre dans la ville d'autrefois qui étouffa pendant des siècles entre la colline et les remparts. Les façades y prennent, comme les vieillards, ces visages où se lit, avec la tristesse d'avoir vu trop de choses, une pensée sans cesse tournée vers la mort. Après les dernières maisons, on monte le long des murailles roussies qu'une chaude lumière console de leur abandon. Entre les pierres disjointes, poussent ces herbes fines et ces mousses qui croissent seulement dans la solitude.

De la terrasse qui précède le château, on découvre une magnifique vue sur la plaine trévisane et la vallée de la Piave, dont le cours se ralentit à l'approche des lagunes qu'on aperçoit à l'horizon, par les temps clairs. Au-dessus des champs flotte déjà la délicate brume de Venise. Au nord, le regard s'étend jusqu'aux premiers contreforts des Alpes, sur une série de verdoyants coteaux et de montagnes boisées, parsemées de villas et de bourgs groupés autour des campaniles. Les versants sont couverts des vignobles célèbres qui donnent un vin légèrement pétillant et parfumé. Au loin, le soleil qui meurt dore un de ces gros nuages cotonneux, où les Grecs croyaient que les immortels se cachaient pour mieux traverser l'azur, et qui servirent ensuite aux peintres de toutes les écoles pour représenter les scènes où Dieu descend sur terre. Les rayons glissent entre les créneaux et les arbres comme de souples écharpes de rêve. Les cimes des hauts cyprès, sous le vent qui peu à peu s'apaise avec le soir tombant, se balancent à peine sur le ciel éblouissant, pareilles aux mâts d'un navire doucement bercé par une mer calme. C'est l'heure irréelle où les choses se parent de toutes les gammes lumineuses du rose, de ce rose fugitif et passager, qui n'est pas une vraie couleur et rappelle la teinte incertaine de ces fleurs si peu colorées qu'elles semblent, dans un bouquet de fleurs rouges et blanches, comme un reflet adouci des unes et des autres.

À travers les grilles, la cour intérieure du château sourit si aimablement que j'ai envie d'y pénétrer. Une légère _buonamano_ a raison des scrupules du gardien. Nous pourrons rester jusqu'à la nuit dans ce vieux jardin si évocateur avec ses cyprès, ses lauriers-roses, ses murailles de briques rouges qui s'avivent aux dernières lueurs du jour. Les allées sont étroites et mal entretenues; mais peu à peu, le jardin s'agrandit. Une brume impalpable monte de la terre chaude, estompe graduellement les formes, met du mystère autour de nous. Avec l'ombre, l'amour prend je ne sais quelle subite gravité; les mains s'étreignent avec plus de ferveur. Émouvante langueur des soirs italiens dans les parfums! Ah! douceur d'être deux quand tout s'efface et semble mourir pour quelques heures! Sans un cœur près du mien, je ne pourrais attendre la nuit dans ce jardin. Et je songe au vieux Dumas qui, à la fin de son _Voyage en Suisse_, arrivé sur les bords du lac Majeur, éprouve, dès le premier soir, l'effroi de la solitude et trouve cette jolie formule: "Espérer ou craindre pour un autre est l'unique chose qui donne à l'homme le sentiment complet de sa propre existence." Dans le tumulte et l'agitation des jours, nous ne sentons pas notre isolement; mais, vienne la paix vespérale, nous ne pouvons plus le supporter.

Le vent est tout à fait tombé. Le jet des hauts cyprès s'est figé dans le ciel noir. Au loin, une fontaine dit son éternelle et monotone chanson. Tout à coup, un cri rompt le silence. C'est un rossignol attardé que retient sans doute le charme tranquille de ce jardin d'été. Nous ne l'apercevons pas; il doit être dans un massif de lauriers-roses, sur une branche que nous voyons remuer. Il s'essaie d'abord timidement, redit la même note, à mi-voix, comme en un murmure. Il interroge les choses, écoute le silence. Puis, se croyant seul et se grisant de la douceur nocturne épandue autour de lui, il chante à plein gosier. Les trilles se succèdent, plus énergiques, deviennent des cris de joie et de désir. Il lance ses notes éclatantes par intervalles, semblant à chaque reprise clamer plus fort son appel d'amour. Et, toutes les fois, nous frissonnons, comme les amants de Vérone, lorsqu'ils entendaient le rossignol qui chantait sur un grenadier, dans le jardin des Capulets.

[Figure 04]

XI

LE PRINTEMPS À TOLÈDE

Libre, en ce début de mars, pour la é première fois depuis bien des années, je n'ai eu qu'un désir: fuir Paris et voir naître le printemps ailleurs qu'au bois de Boulogne ou au Luxembourg. Je suis parti pour l'Espagne. Je savais bien que la jeune saison n'y devait point avoir les grâces qu'elle revêt en Italie; mais je ne l'imaginais pas aussi rude. J'avais également lu que les deux Castilles n'étaient qu'une suite de plateaux désolés; je n'en pouvais supposer la sévérité et la tristesse. Il faut traverser ces solitudes interminables, desséchées, presque stériles, où, de loin en loin, quelques pauvres villages semblent des tas de pierres, où l'on marcherait des journées entières sans trouver un arbre, pour s'en représenter la désespérante mélancolie et la farouche grandeur. À moins d'une lieue de Madrid, commence une région tellement misérable--véritable désert sans oasis--qu'on l'appelle la steppe castillane. Quand on franchit, à la nuit tombante, les mornes étendues de ces champs de misère, on a comme des visions d'épouvante...

Dès ce premier abord, on comprend mieux l'âme espagnole. On s'étonne moins du caractère d'ardent fanatisme et de renoncement que le catholicisme lui a toujours imprimé, et l'on sent comment une religion de terreur a pu s'adapter si vite et si bien à un pays où la mort est partout, jusque dans les plaisirs. De même,--quoiqu'on doive se méfier de ces trop hâtives déductions--la simple vue de ces âpres paysages explique en partie l'aspect funèbre des peintures de Ribeira, de Zurbaran, des Herrera, du Greco, de Valdès Leal ou de Goya. Velasquez également est le plus souvent douloureux; quand il rit, comme dans ses _Buveurs_, par exemple, je ne sais pourquoi le rire sonne faux; et cette teinte rousse, où domine l'ocre et le violet, si saisissante quand on entre au Prado, dans la salle de ses chefs-d'œuvre, est celle même de la terre madrilène.