Part 3
Elle s'assit sur la balustrade de marbre. Un petit lézard vert qui se chauffait au soleil s'enfuit précipitamment. Les branches du saule pendaient autour d'elle; pour se donner une contenance, elle essayait de les nouer et de les tresser. Très émue, elle attendait qu'il parlât.
Il était resté debout devant elle. Sur le chemin, les quenouilles des cyprès, à peine remuées par le vent, faisaient de grandes ombres parallèles.
Une femme du peuple, toute jeune, nu-tête et vêtue de noir, entra dans le cimetière. Ses _zoccoli_ qui, suivant la mode du pays, ne lui couvraient que la pointe des pieds, claquaient sur le sol. Elle vint tout près d'eux et déposa un bouquet sur une tombe fraîchement creusée que marquait une simple croix de bois. La présence d'étrangers la gêna. Elle ne s'agenouilla qu'un instant, murmura une courte prière et s'en alla, essuyant furtivement ses larmes.
Quand elle fut sortie, Mme Fréneuse alla regarder l'inscription sur la croix.
--Il n'avait que vingt ans, dit-elle, en se rasseyant.
Le visage reposant sur la main et le coude sur le genou, dans cette attitude que Dürer a donnée à sa _Mélancolie_, elle resta immobile, les paupières baissées. Ce mélange d'idées profanes et religieuses agitait, sans qu'elle en eût conscience, le fond ténébreux et trouble de sa sensibilité. René devinait qu'elle luttait contre une langueur envahissante; il voulut profiter de son émoi.
--Madeleine, dit-il, je vis en ce moment une minute incomparable. Loin du monde, loin de tous, au milieu de ces morts qui nous enseignent, bien mieux que les sages parmi les vivants, que tout est vain et que c'est à peine si l'heure présente nous appartient, il me semble que je suis plus près de vous, et que, s'il est des paroles que nos lèvres ne peuvent prononcer, nos cœurs les disent et les entendent...
Il s'approcha d'elle et lui parla plus doucement, presque à l'oreille. À mots couverts, il lui fit comprendre combien il l'avait toujours désirée et quelles fêtes amoureuses il lui aurait prodiguées, si la destinée qui les avait mis en présence ne les avait pas en même temps, par la plus cruelle des ironies, séparés à jamais.
Elle l'écoutait avec une attention étonnée, pareille à ces profanes qui entendent pour la première fois de la musique nouvelle. Les paroles ardentes de René, tombant sur son désir inconscient, l'avaient soudainement embrasée, comme un flot d'alcool versé sur un feu qui couve. Le trouble sensuel peu à peu s'emparait d'elle, lui emplissait le cerveau d'une rumeur bourdonnante, ainsi qu'une coquille marine collée contre l'oreille. Elle n'avait plus le mouvement des lèvres qui lui était familier; sa bouche, au contraire, violemment contractée, trahissait son émotion. Et, tout à coup, elle se mit à trembler nerveusement, fébrilement, sans pouvoir s'arrêter, comme une feuille sous un vent d'orage. Elle se sentit les artères vides et le cœur pris dans un étau.
D'un effort prodigieux, elle tendit toute sa volonté et se leva.
--Marchons un peu... je vous en prie...
Il la suivit, machinalement, les yeux égarés. Elle avançait, sans se retourner, raidie dans une défense crispée. Parfois les branches basses l'obligeaient à se pencher; il voyait la taille flexible se courber d'un mouvement souple et gracieux. Comme elle passait près d'une tombe, sous un laurier-rose couvert de fleurs, il s'approcha d'elle, brusquement et l'appela.
--Madeleine!
Elle tressaillit, s'arrêta, et, sans le regarder, le supplia.
--Taisez-vous, je vous en prie...
Le soleil filtrait à travers les feuillages, lui mettait de petites taches sur la peau.
--Madeleine! dit-il encore.
Elle leva les yeux et leurs regards se rencontrèrent. Ils se crurent enveloppés d'une flamme. Tout vacilla autour d'eux. Ils eurent la sensation de perdre pied dans un gouffre sans fond. Alors, d'un même mouvement, sans prononcer une parole, ils s'étreignirent frénétiquement. Leurs bouches se prirent dans un baiser qui fut plus une morsure qu'une caresse. Quand leurs lèvres se descellèrent, il leur sembla qu'ils s'arrachaient la chair.
Elle s'appuya un instant contre le rebord de la tombe. Il restait immobile près d'elle. Une ombre lumineuse et fleurie flottait autour d'eux. Puis ils sortirent du cimetière. Elle avançait lentement, la tête basse, très pâle, exsangue. Il marchait à côté d'elle, n'osant pas la regarder, n'osant pas parler; par moments, il sentait ses jambes fléchir sous lui.
[Figure 04]
IV
MATIN EN MONTAGNE
Au sortir de l'allée que bordait une double haie de hauts buis, et avant de s'engager dans le bois, René se retourna une dernière fois vers la maison qui semblait dormir encore. Quoique le soleil levant illuminât la façade d'une clarté déjà vive, toutes les fenêtres étaient closes; mais, de la ferme, à côté d'elle, montaient les bruits familiers de l'éveil matinal et des préparatifs pour les travaux des champs. Les coqs lançaient au ciel leurs appels éclatants. Sur le toit, les pigeons secouaient leurs ailes engourdies et commençaient à roucouler leur plainte monotone. Des chevaux, dans la cour, piaffaient bruyamment et parfois hennissaient, en proie à cet enivrement que les matins d'été versent à tous les êtres, aux animaux comme aux hommes, aux plantes mêmes qui semblent, au sortir du sommeil nocturne, s'étirer nerveusement et se tendre vers la radieuse lumière.
La brume estompait encore les contours des montagnes. C'était une matinée d'une pureté paradisiaque, comme il y en a parfois dans les Alpes, une matinée pareille à celles qui devaient luire à l'aube des temps, avant la naissance de l'homme. Toute la nature souriait à la vie, joyeusement, allègrement, sans cette langueur et ces hésitations des réveils de l'homme qui paraît redouter d'avance ce que le jour qui se lève va lui apporter de douleurs et de maux.
René traversa rapidement le petit bois qui, de tous les côtés, sauf vers la ferme, entourait la maison. Aux aiguilles des pins pendaient des gouttelettes de rosée que les rayons du soleil, donnant obliquement sur elles, faisaient briller comme des grains de cristal. Un duvet impalpable commençait à verdir les troncs des plus vieux chênes. Au sortir du bois, la pelouse recouvrait la montagne et la vêtait d'une souple tunique d'émeraude. Le gazon n'était traversé par aucun sentier; de loin en loin, montaient, dans la transparence de l'air, quelques massifs d'arbres distribués avec tant de grâce que l'on sentait bien que nulle main ne les avait semés, mais qu'ils avaient germé seuls, au caprice des vents. L'herbe était si haute et si drue qu'elle donnait l'impression d'une mousse épaisse, douce comme du velours frappé. Bien que l'on fût au début d'août, l'été frais et pluvieux n'avait pas fané toutes les fleurs; on rencontrait quelques retardataires, des épervières orangées, des soldanelles, des lis martagons dressant, comme un turban, leur corolle rouge. Par endroits, des touffes serrées de gentianes faisaient de larges taches bleues.
Une ivresse vint à René d'aller ainsi à l'aventure, dans le matin vermeil, sur cette pelouse humide où le jour naissant allumait toute une gamme de verts étincelants. Les alouettes se levaient devant lui, lançant au ciel leur joyeuse chanson. L'air vif des cimes, chargé de senteurs résineuses, le grisait ainsi que des gorgées d'élixir. Il lui semblait que son être s'épanouissait, qu'un afflux de sève gonflait ses muscles et précipitait le cours de son sang. Ô volupté des heures matinales, dans le virginal décor de l'éveil des choses, sur les montagnes ensoleillées! Toute la splendeur des horizons entre par les yeux dans l'âme, et chaque sensation devient jouissance. Les feuillages qui tremblent et luisent, le murmure du vent chantant dans les arbres, les parfums de la prairie en fleurs, les jeux de lumière, les lointains grelots d'un troupeau, tout se transforme en joie physique et l'on savoure le bonheur de vivre avec une telle plénitude que, souvent, on en est oppressé. Les lèvres et les poumons hument avec délices un air irrespiré. La pensée erre et bondit dans l'espace, libre et sans entrave, se pose au hasard sur les choses; on finit par oublier sa personnalité et l'on sent en soi la vie universelle. On perçoit tous les souffles, tous les bruissements, tous les chuchotements des milliers de voix imperceptibles dont est tramé le silence des bois. Le cœur s'ouvre si largement que l'univers ne suffirait pas à l'emplir. On frémit pour une feuille qui tombe, un oiseau qui passe, un bourdonnement d'insecte, une odeur plus pénétrante... Enivrement merveilleux qui, parfois, devient presque du délire... Tu les as connues, ô Jean-Jacques, ces ivresses d'un cœur ardent qui s'exalte dans la nature, loin des hommes, ivresses passagères, mais si intenses, qu'elles font vibrer nos fibres les plus secrètes et nous révèlent, mieux que les livres des philosophes, l'infini qui est en nous.
René s'arrêta sous les ombrages d'un bosquet de pins, à la lisière du plateau de Vouillant, d'où la vue embrasse, par-dessus le Drac, toute la plaine du Grésivaudan. La brume s'était déjà dissipée et les pics de la Chartreuse se détachaient nettement sur le ciel. Le soleil encore bas à l'horizon, éblouissant, ne permettait pas de voir, dans leur magnifique développement, les grandes Alpes, de Taillefer jusqu'au Mont-Blanc. L'air était pourtant si pur qu'on distinguait la croix plantée au sommet de Chanrousse. Le vent qui, chaque matin, se lève quand l'aube point, était tombé. Mais, parfois, un souffle, venu on ne savait d'où, courbait les pins. Un bruissement musical, pareil au bourdonnement de ruches en pleine activité, allait d'arbre en arbre avec une majestueuse lenteur et s'éteignait peu à peu dans les lointains feuillages. Alors, une paix grave régnait. Des bruits assourdis, le murmure du Drac, le sifflet d'un train montaient seuls de la vallée. Très haut, une troupe de milans en chasse tournoyait avec des cris aigus. Toutes les senteurs des cimes et des prairies flottaient dans l'air léger...
[Figure 04]
V
LES JARDINS DE BELLAGIO
Comment quitter le lac de Côme sans m'arrêter quelques heures sur les rives fleuries de Bellagio? Je veux voir finir le jour du haut de ces terrasses de la villa Serbelloni qui, contournant le merveilleux promontoire, dominent tour à tour les trois bras du Lario. Les allées sont bordées de rosiers, de camélias, de magnoliers, de grenadiers aux troncs noueux et tordus, pareils à d'énormes câbles tressés, d'orangers, de citronniers, de cactus dressant leurs pointes bleutées, d'immenses aloès aux feuilles massives et charnues. Les lauriers-roses plient sous les grappes trop lourdes de leurs bouquets vénéneux. Par cet après-midi d'été finissant, de la terre surchauffée montent des senteurs plus grisantes que le moût des cuves, comme on en respire au printemps, à Florence, dans l'atmosphère sursaturée du Mercato Nuovo. On a l'impression d'avancer au milieu d'une serre où des pollens flotteraient dans l'air embrasé. Et par-dessus tous ces effluves, l'olea fragrans verse son arôme puissant. Aucun arbre en fleur ne dégage une odeur plus subtile, plus pénétrante, plus délicieusement voluptueuse que cet olivier d'Extrême-Orient qui s'est acclimaté au bord des lacs italiens, où il fleurit en septembre. Un seul arbuste suffit à embaumer tout un jardin; en approchant de son feuillage, on est environné d'un invisible encens; au soir tombant, la senteur est si forte qu'elle vous étourdit.
À chaque pas, au travers du fouillis de verdures qui borde le chemin, des échappées magnifiques s'ouvrent sur Bellagio, diamant que fait ressortir le saphir des trois lacs qui l'enchâssent, et sur les bourgades assoupies au bord de l'eau, dans un éblouissement de soleil. On aperçoit des villas blanches et roses, des maisons de plaisance au milieu de jardins et de beaux ombrages.
Devant moi, des bourdons fusent, puis retombent sur le sol. De petits lézards fuient à mon approche, se blottissent dans un trou de muraille et me regardent de leurs yeux luisants. Des pigeons marchent sur le gravier du chemin, pesamment, n'ayant pas la force de s'envoler, comme ces colombes dont parle Maurice Barrès, qui, demi-ivres des parfums accumulés sur les terrasses des îles Borromées, se levèrent d'un vol si lent qu'on aurait pu les prendre avec la main. De chaque côté du sentier, les fleurs penchées ont des langueurs d'amoureuses exténuées. Au sommet de leurs tiges, les cannas s'ouvrent tout grands aux caresses de l'air. De l'écorce brûlante des pins coulent de chaudes larmes de résine. Des mouches cantharides étalent sur les feuilles leurs ailes vertes, immobiles. Une buée d'or enveloppe les pointes des cyprès qui semblent vibrer dans l'atmosphère métallique. Des arbres tapissés de vignes vierges saignent ainsi que des chairs déchirées; d'autres, couverts de lierre et piqués de roses grimpantes, rappellent les portiques fleuris de Mantegna.
Sur la plus haute terrasse, à la cime même du promontoire d'où l'on embrasse les rives du lac ainsi que de la proue d'un navire, un vaste apaisement règne. Des pins parasols découpent sur le ciel leur élégante silhouette et font un encadrement délicat à ce paysage de lumière. Au-dessous d'eux, les jardins s'estompent dans une poussière bleue. Les troncs décharnés des oliviers se détachent sur le ciel, plus noirs encore; mais l'ombre de leur feuillage frémissant a toujours la même douceur virgilienne; quand le vent souffle, des ondes argentées se propagent à travers les branchages mouvants. C'est l'heure étale où le soleil incliné semble s'attarder à plaisir et s'arrêter avant de disparaître, comme s'il voulait immobiliser, pendant un instant, le somptueux décor qu'il illumine. L'immense nappe liquide reflète, ainsi qu'un miroir, les tons d'or et de cuivre que le déclin du jour met sur les choses. L'eau moirée de rides est pareille à un taffetas changeant; là où donne le soleil, elle luit comme un bouclier damasquiné, couvert d'écailles brillantes. Au loin, les montagnes se nuancent de teintes opulentes, se revêtent d'une paroi de métal étincelant. Sur les rives vermeilles, les bourgades reposent au milieu de halos lumineux. Tout près, Varenna, au débouché du val d'Esino, s'étend dans la fraîcheur de ses jardins. Le Fiume Latte est tari par les chaleurs; mais on devine encore la traînée du torrent qui descend, au printemps, en une cascade aussi blanche et aussi écumeuse qu'un ruisseau de lait. Près de l'eau, sur la voie ferrée taillée en plein roc, à côté de la route du Stelvio qui serpente en corniche au bord du lac, un train se hâte vers Colico; vu d'ici, il est tout petit, pareil à un jouet d'enfant; il s'engouffre dans les tunnels successifs, si courts parfois que la machine en sort avant que les derniers wagons s'y soient engagés. Vers le nord, de minces lignes claires permettent de deviner les villages lointains, tassés le long des rives comme des troupes de mouettes, Rezzonico et son vieux château, Gravedona, Dervio au pied du Legnone pointu. Un bateau blanc se dirige lentement vers Menaggio, laissant derrière lui un triple sillage qui va s'élargissant sans cesse. Du côté de Lecco, l'eau d'un vert uni, semblable à des émeraudes fondues, rappelle la poétique image de Dante, le _fresco smeraldo in l'ora che si fiacca_; du côté de Bellagio, au contraire, le lac étincelle aux derniers rayons.
Mais le soir tombe, il faut descendre. Avec le jour qui meurt, les parfums des fleurs se sont encore développés. Jamais la nature ne parle plus aux sens que par un crépuscule d'été. Le charme des matins, comme un amour de jeune fille, est tissé de tendresse légère et de pureté; la splendeur des après-midi est lourde de volupté. L'aube est joyeuse et candide; les couchants sont ardents et langoureux. Les touffes de lierre, les guirlandes fleuries pendent aux arbres, nonchalantes et lascives, comme des bras de bacchantes endormies. Dans mon exaltation qui croît peu à peu, j'ai l'illusion de me promener au milieu des jardins d'Armide; les couples enlacés que je rencontre deviennent les héros du Tasse oubliant le monde dans le délire amoureux. C'est que ces jardins, ainsi que la plupart de ceux qui se mirent dans ce lac, ne sont point inertes; tant de désirs y promenèrent leurs fièvres, tant de vices s'y abritèrent, tant de passions errèrent sous leurs verdures complaisantes, qu'ils sont comme saturés de ferments voluptueux. Ah! que Jean-Jacques eut raison d'abandonner sa première idée de placer ici les scènes de la _Nouvelle Héloïse_! La lutte héroïque, que Julie doit soutenir si longtemps contre l'amour défendu, aurait été par trop inégale. La nature, surtout cette nature encore soumise au vieux Pan, est la conseillère la plus dangereuse, l'auxiliaire la plus redoutable, la complice la plus insinuante des amants. Elle enseigne l'asservissement aux forces brutales. Il fallait toute la candeur du Poverello et de ses compagnons de la Pordoncule pour ne pas trouver Satan dans les allées ombreuses des bois italiens.
Sous le grand chêne vert, qui ombrage la terrasse près de la villa, je m'accoude à la balustrade de marbre dont les veines rouges semblent gonflées de sang. Entre les branches de l'arbre, au travers du rideau de feuilles qui s'interpose comme le premier plan d'un décor de théâtre, je vois les deux anses du lac palpiter sous l'ardente lumière. L'eau est pareille à de l'or en fusion, or miroitant jaune et roux. C'est le soleil qui, quoique disparu, produit encore cette magie, en éclairant des nuées qui flottent dans le lointain, au-dessus du mont Generoso. Les nuages, d'un cuivre éclatant, donnent au lac des lueurs fauves; les coins où le ciel est à nu rayonnent d'une clarté diffuse qui teinte l'eau de reflets plus clairs. Admirable symphonie! Le peintre qui la mettrait sur la toile serait traité de fantaisiste; dans la nature comme dans la vie, la vérité est souvent plus étrange que la fiction. Entre les bras de Côme et de Lecco, la Brianza étale ses prairies, ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, véritable jardin suspendu émergeant d'un bain d'or fluide. De nombreuses maisons aux toits rouges la parsèment. On aperçoit les jardins célèbres aux noms chantants, Melzi, Poldi, le parc de la villa Giulia et ses bosquets de camélias qui s'endorment dans la mollesse de l'air. Dominant le plateau et les rives, des collines aux courbes gracieuses s'élèvent, bondissent les unes sur les autres, vagues soudainement figées.
Peu de panoramas sont aussi séduisants. Certes, Florence, vue de Fiesole ou de San Miniato, et la douce vallée ombrienne contemplée, à Pérouse, du Giardino di Fronte, donnent des émotions plus profondes; mais, à coup sûr, il n'est pas vision plus voluptueuse. Peut-être même pourrait-on lui reprocher d'être trop belle. L'émoi causé est trop violent, trop physique. Nos sens sont entièrement pris par la langueur qui se dégage des choses, de cette eau surtout qui revêt le paysage de je ne sais quelle grâce féminine.
Peu à peu, la nuit est tombée. L'horizon s'est drapé de voiles soyeux. Une buée invisible est montée de l'eau, estompant les reliefs, enveloppant les rives de souples velours. Les collines se sont resserrées autour du lac. Des écharpes de vapeur flottent à la cime des arbres. Le ciel sans lune est criblé d'étoiles que l'humidité de l'air fait briller d'un éclat inaccoutumé. Les Pléiades, haletantes encore de la poursuite d'Orion, scintillent d'un frémissement précipité. La voie lumineuse ruisselle, pareille à une traînée de lait éblouissant. La soirée est très chaude. On entend le halètement d'un bateau qui s'éloigne vers Menaggio, resplendissant d'électricité. Puis le calme se fait, absolu. À peine, par instants, le vol maladroit d'une chauve-souris et le bruit inlassable du flot qui se casse au rivage. Du ciel argenté tombe une cendre bleuâtre sur les jardins dont les effluves montent toujours en ondes lourdes. Bellagio s'endort dans les parfums...
[Figure 04]
VI
SOUVENIRS D'ENFANCE
Il marcha longtemps sous les arceaux de verdure d'une allée touffue; puis, l'ombre étant trop épaisse et trop fraîche, il s'assit au bord d'une prairie ensoleillée, contre le tronc d'un vieux chêne. Des cyprès, devant lui, montaient haut dans le ciel et s'y découpaient en lignes nettes; leurs cimes, bruissant continuellement d'un murmure sonore, lui rappelèrent un vers de Théocrite qu'il se plut à répéter à haute voix. Parfois, quand le vent cessait tout à fait, mille bruits presque imperceptibles lui arrivaient. Un gland tombait. Une mouche volait près de lui avec un bourdonnement musical. De lourdes guêpes s'enfonçaient d'un vol bruyant dans les calices des fleurs. Un scarabée soulevait une feuille morte. De petits papillons blancs le frôlaient au visage, remuant avec peine leurs ailes souples et silencieuses, déjà exténués par la chaleur. Il ferma les yeux. Et, peu à peu, il fut pris d'une de ces émotions étranges, dont on ne peut dire la cause et qu'on essaie vainement de surmonter. Comme en un songe prestigieux, tout ce qui l'entourait avait disparu. Par l'effet d'un mirage subit, pareil à cette _fata morgana_ qui se produit, à certains jours de grande lumière, sur les côtes de Reggio, et transporte les marins éblouis vers d'irréels rivages, il se retrouvait sur la terrasse brûlée de soleil où, souvent, pendant les longues journées d'août, il restait allongé et rêvait. Il ressentait le même émoi qu'alors, cet émoi inexplicable, sorte d'effroi panique, qui vient de l'immobile clarté de midi, du silence absolu des choses environnantes, de la torpeur complète de la nature. Les souvenirs d'enfance reviennent souvent ainsi, avec la plus extraordinaire netteté. Un souffle, un parfum, le son d'une voix, une sensation de bien-être et de chaleur suffisent pour vous rappeler un de ces instants passés; et, tout aussitôt, comme par un déclenchement automatique, vous voyez, vous sentez, vous attendez, comme vous avez vu, senti, entendu à cette minute-là. Il semble que le cœur batte des mêmes palpitations. Devant vous, toutes choses sont comme alors. Le même arbre incline la même branche. La même rose trop lourde s'effeuille. Le même nuage fait la même ombre mobile sur l'allée. La même haie de jasmins envoie la même odeur discrète et suave. Les mêmes cloches lointaines sonnent au même clocher... Et une envie de pleurer vous prend, car toujours ces réminiscences sont accompagnées d'une mélancolie poignante et grave qui va parfois jusqu'à l'angoisse. Est-ce un regret de ce qui fut et plus jamais ne sera? Est-ce qu'entre ces deux points identiques et pourtant si éloignés, nous souffrons de ne pouvoir saisir nos transformations intermédiaires, depuis l'enfant simple et bon que nous fûmes jusqu'à l'être compliqué que nous sommes? Est-ce tout simplement que la nature laisse des traces ineffaçables à cet âge avide où elle nous apparaît transfigurée par notre jeune imagination, peuplée de nos rêves et de nos chimères, à cet âge où le jeune Ruskin émerveillé, contemplant la plaine de Croydon s'écriait que les yeux lui sortaient de la tête? Toujours est-il que cette seule impression de campagne ensoleillée et silencieuse suffisait souvent à René pour lui rappeler la terrasse de la maison familiale d'où s'étaient envolés ses premiers rêves d'enfant. De même, il ne pouvait, au printemps, respirer le parfum des violettes sans revoir devant lui, avec une netteté qui allait jusqu'à l'illusion, le parc de son lycée au bord du Rhône, le grand parc qui lui paraissait alors un monde, et dont les longues allées, ombragées de marronniers aussi vieux que les vieilles murailles, prenaient des aspects redoutables et pleins de mystères... Ah! souvenirs d'enfance, pourquoi revenez-vous ainsi?
[Figure 04]
VII
AVEC STENDHAL À PARME