Part 2
--Te souviens-tu de nos premières journées à Érèse? Il me semble, à moi, qu'elles datent d'hier, parce que je les revis à chaque instant dans ma pensée. Comme j'étais heureuse de connaître cette Sapphô que, si souvent, j'avais entendu célébrer! Et comme je fus fière, lorsque je vis que tu t'attachais à moi! Ah! tu l'as peut-être oubliée, toi, notre première soirée au bord du golfe bruyant. De vastes oiseaux nocturnes planaient sur nos têtes, volaient vers la mer et semblaient s'y plonger; puis, enivrés de son parfum, ils se redressaient d'un coup d'aile et revenaient près de nous. Peu à peu l'ombre se fit soyeuse et transparente; Phébé parut. Nous vîmes le mince croissant sortir des flots. Pendant quelques instants, nous eûmes l'illusion d'une trière en flammes, brûlant dans la nuit. C'est ce soir-là que tu me proposas de venir jusqu'à Mitylène. "Tu verras, me disais-tu, tu verras comme l'autre rivage est plus beau, comme il est doux de s'y aimer." Et, tout en me parlant et me serrant contre toi, tu t'exaltais. Tu me disais des choses douces et caressantes, presque comme un amant. Dans la nuit semeuse de songes, il me semblait que je rêvais. "Oui, tu viendras, tu viendras, répétais-tu sans cesse, et tu verras comme je t'aimerai. Ici, le sol est rude, inégal et brusque, comme l'homme et comme ses étreintes. Tu verras là-bas combien cette île est plus belle et plus harmonieuse. Tout y est féminin. Le sol s'abaisse graduellement, insensiblement, en une succession de collines aussi rondes que tes seins." Tu vois, je me rappelle presque tes phrases mêmes; il me semble encore que j'entends ta voix chantante et grave. "On dirait, me disais-tu, une multitude de femmes, languissamment étendues les unes sur les autres; les vallées régulières et peu profondes sont les creux de leurs corps, où l'air s'engouffre et s'attarde pour mieux les caresser. La côte ne ressemble pas à celle-ci; c'est une suite de golfes recourbés comme des cithares et sonores comme elles. L'étreinte de la terre et des flots n'y est pas bruyante, sauvage, pleine de cris de douleur. Le vent n'y hurle pas ainsi que des fauves prisonniers se heurtant contre des murs. La mer vient mourir sur le rivage avec des roucoulements amoureux. Oui, tu viendras, ne cessais-tu de me répéter, et tu verras toutes ces choses. Et c'est là que nous nous aimerons." Je t'écoutais sans rien dire, ne comprenant pas. J'étais heureuse d'être près de toi. Je me laissais bercer par ces phrases douces et parfumées. Elles coulaient sur moi comme une chevelure ruisselant d'huiles aromatiques. Elles m'étourdissaient, me grisaient ainsi qu'un vin lourd, étrangement. Je me sentais prise dans ta voix comme dans les mailles d'un filet. Parfois, j'étais secouée de frissons, de grands frissons délicieux, surtout quand tu t'approchais de moi, quand tu me parlais presque è l'oreille. Le souffle de ta bouche se jouait dans mes cheveux, et c'était plus doux qu'une caresse. Toi, au contraire, tu me paraissais souffrir: tes paupières battaient vite et fort, comme les ailes d'un oiseau apeuré; tes prunelles avaient quelque chose d'ardent et d'étrange; par moments, tu te raidissais et semblais lutter contre quelqu'un. Tout à coup tu me saisis de tes deux mains et tu me dis: "Que tu es belle, Rhodope! Je voudrais que tu pusses te voir; tu serais amoureuse de toi-même." Et tu te levas, m'entraînant. "Viens, viens; rentrons. Demain matin, à l'aube, nous partirons." Le lendemain, je t'ai suivie, docile. Je n'ai même pas essayé de résister; ta volonté plus forte que la mienne me possédait tout altière... Ah! ce voyage à travers Lesbos, jamais je ne l'oublierai. Te souviens-tu? nous nous sommes embarquées sur le navire d'un commerçant qui allait à Pyrrha, où nous arrivâmes à la tombée de la nuit. Presque sans nous reposer, nous nous mîmes en route. Je n'étais jamais lasse. "Tu verras, me disais-tu toujours, tu verras..." Et ta voix suffisait à me donner du courage. Deux fois nous avons dormi en plein air, deux autres fois dans la paille, chez des paysans. Te rappelles-tu? l'un d'eux ne voulait pas nous ouvrir sa grange, nous prenant pour des mendiantes ou des voleuses; et cet autre qui nous offrit de partager sa couche... En traversant l'un des cols que nous avions à franchir, tu me désignas les deux sommets de l'île qui nous dominaient au nord et au sud, le Lepithymne et l'Olympe, où les veilleurs de nuit guettèrent les feux qui devaient porter en Hellade la nouvelle de la prise d'Ilion. Le sixième soir de notre voyage, nous couchâmes à Hiéra, et, le lendemain, au matin, tu me montras une dernière montagne: "De là-haut, me dis-tu, nous verrons Mitylène!" Alors, plus alertes, sans prendre haleine, nous avons gravi la côte. Et brusquement, en arrivant à la lisière d'un bois d'oliviers, nous eûmes devant nous l'inoubliable vision: tout le versant oriental de l'île, Mitylène, la mer Éolienne et, dans le fond, les rives d'Ionie. Nous restâmes longtemps, sans rien dire, les mains unies. Aucune de nous n'osait rompre le silence. Nous étions véritablement émues, presque angoissées. Le soleil, derrière nous, ne nous éblouissait pas de ses rayons. Il était cependant assez haut pour éclairer tout le paysage, sans le barrer de grandes ombres. Je le revois encore, comme s'il s'étendait, là, devant mes yeux. D'abord une infinité de collines assoupies au soleil, s'inclinant harmonieusement, par une pente très douce, jusqu'au rivage. Quelques-unes sont fleuries de lavande et de thym. Des bois d'orangers les parsèment de taches sombres que traversent des chemins blancs. Sur d'autres, des champs d'oliviers aux troncs noueux et tordus étalent le moutonnement de leurs touffes pâles. On voit remuer les femmes qui ramassent dans des corbeilles les olives tombées. Entre les coteaux serpentent de minuscules vallons ombragés de lauriers-roses, où coulent les ruisseaux que l'on aperçoit, par places, scintillant au soleil. Puis, entre les dernières collines et la mer, une étroite plaine où repose Mitylène. Autour d'elle, une dizaine de bourgs sont couchés dans la lumière, semblables à des bêtes paresseuses. Et, plus loin, la mer, l'immense mer miroitante, avec ses vagues aux claires crinières. Comme un vol de mouettes lassées, les voiles des pêcheurs rentraient au port. C'est toi qui parlas la première. "Admire, me dis-tu, la langueur de ce rivage qui se découpe en golfes réguliers et largement évasés, pour mieux s'offrir tout aux caresses de l'eau. Regarde surtout Mitylène, ses murailles peintes et ses toits de couleur. Elle est plus maquillée qu'une joueuse de flûte. Vois comme elle s'étend au long des flots, dans la fraîcheur des citronniers, avec des mollesses de courtisane. Elle s'est bâtie sur une presqu'île; elle a voulu sentir des deux côtés le baiser humide de la mer." Nous nous assîmes par terre, dans le bois d'oliviers, adossées contre un rocher où le soleil mettait des reflets roses. Ses rayons tombaient sur nous en larges médailles d'or, à travers les branches pensives et pâles où des cigales criaient. Quelques autres bruits nous parvenaient: un grelot tintant au loin, la cantilène d'un berger, des appels de femmes travaillant aux champs. L'air était tout chargé du parfum pénétrant des lauriers-roses et des lavandes. La brise était si faible que les feuilles bougeaient à peine, avec un murmure si doux qu'il fallait prêter l'oreille pour l'entendre. Quelquefois, cependant, un vent plus violent nous apportait l'odeur aphrodisiaque du sel et les âcres senteurs des plages où les poissons sèchent sur le sable chaud. Quand ces souffles tièdes et humides frôlaient la nuque, on avait la sensation d'une haleine. L'illusion était si forte que je me rappelle, une fois, avoir tendu mes lèvres pour un baiser...
[Figure 04]
II
LE PAYS DE TRISTAN
Déjà, ayant dépassé les faubourgs de Douarnenez, le train filait en pleine campagne, à travers des bois de pins et des landes fleuries. Mais la ligne était le plus souvent creusée en tranchée, et l'horizon ne s'étendait pas.
Assis en face l'un de l'autre, Hélène et Maurice poursuivaient leur rêve intérieur. À chaque secousse du wagon, leurs genoux se heurtaient et ce contact était pour eux à la fois une gêne et une joie. De loin en loin, ils ramenaient leurs regards l'un vers l'autre, lentement, par un insensible mouvement de tête; puis, très vite, ils se détournaient et s'absorbaient de nouveau dans la contemplation du paysage fuyant à travers l'encadrement de la portière.
Le soleil couchant empourprait les arbres de reflets cuivrés et donnait aux granits, couverts de bruyères roses, des flamboiements d'incendie.
Tout à coup, Mauroy les appela:
--Venez, venez voir!
Ils s'approchèrent et se serrèrent l'un contre l'autre. Ils eurent comme un enivrement subit à ce nouveau contact plus complet. Ils goûtèrent la volupté d'un plaisir défendu. Le spectacle achevait de les griser. C'était pour eux un besoin physique de crier è chaque instant leur admiration.
La ligne s'était élevée peu à peu et courait maintenant sur le plateau. À travers les minuscules bois de pins, la baie de Douarnenez déployait sa courbe immense; presque en face d'eux, le Méné Hom la dominait de sa haute masse noire. Tout au bout de l'arc de cercle, le cap de la Chèvre se dessinait. Une large bande d'un rouge écarlate barrait l'horizon. Au-dessus d'elle, par une série de raies multicolores, plus étroites et plus mobiles, le ciel et l'océan se joignaient, et, dans le flamboiement universel, se distinguaient à peine l'un de l'autre. À mesure que le soleil déclinait, des nuages se formaient, très bas, comme sortant de l'eau, qui faisaient autant de taches sombres pareilles à des îles féeriques brusquement surgies. Une ligne de montagnes inconnues se découpait dans l'embrasement du ciel; et, par moments, le cap de la Chèvre, la côte de la baie, le Méné Hom lui-même, se confondaient avec les terres nouvelles et semblaient faire partie de ce paysage de légende.
Hélène et Maurice subissaient le mirage et se croyaient transportés sur les rives ignorées d'une mer tropicale, parmi des îles d'améthyste et d'émeraude, dans un de ces archipels de feu que les marins racontent avoir parfois aperçus, par les nuits pleines de lune, dans un halo fugitif.
--Ne vous semble-t-il pas, leur demanda Mauroy, que voici une merveilleuse et éclatante fresque de Puvis de Chavannes? Sur ce fond d'or et de pourpre, se dressent les tiges grêles de ces arbres qui lui étaient chers, de ces pins maritimes dont les grands troncs décharnés sont couronnés seulement d'une élégante touffe de feuillage. Oui, en vérité, ce train sacrilège traverse le bois sacré des muses. Je m'attends è voir une nymphe bondir derrière ces haies. J'aurais voulu que Puvis vînt sur les bords de cette mer où, depuis la naissance du monde, se couche, chaque soir, le soleil, et qu'il illustrât la légende de Tristan et d'Iseut. Les deux amants, tendrement enlacés, auraient passé dans ce paysage, qui paraît un décor de théâtre tant il est net et coloré, et qui cependant aurait été véridique, puisque Tristan et Iseut vécurent ici ou sur des bords semblables de cette même mer... Tenez, voici peut-être le bois de pins où le bon roi Marke les surprit, un jour, endormis côte à côte. Vous connaissez la scène adorable du vieux poème: Marke s'arrête, furieux, prêt à la vengeance; mais bientôt la pitié succède à la haine; Tristan est si beau, Iseut est si belle, qu'il s'attendrit; et, comme un rais de soleil tombe à travers le branchage sur le visage d'Iseut, il bouche avec son gant la fente par où passe le rayon...
Hélène et Maurice tressaillirent et se sentirent rougir. Une sorte d'embrasement pareil à celui du ciel et de la mer s'empara d'eux, et ils s'éloignèrent l'un de l'autre, presque étourdis.
Le soleil entrait alors dans l'océan, énorme, prodigieux, démesurément agrandi, éclaboussant l'air et l'eau de gerbes de flammes et d'étincelles. Tout l'horizon flamboyait dans une immense réverbération d'incendie. Pendant un moment, le ciel fut illuminé d'un rouge si vif qu'il donna l'impression de lueurs sanglantes. Puis, peu è peu, les tons violents s'adoucirent, décrurent progressivement jusqu'à la ligne de rencontre de l'air et de l'eau.
Quand ils débarquèrent à Audierne, la nuit était à peu près tombée. Du côté du couchant seulement, derrière la colline à laquelle est adossé le bourg, le ciel avait encore des traînées écarlates et faisait songer à je ne sais quelle forge où l'on travaillerait la nuit...
*
* *
L'étroit plateau qui rattache la pointe du Raz à la terre n'est qu'un morne désert granitique où le roc est à nu, où rien ne pousse, pas même un arbuste, pas même une plante. Devant soi, en droite ligne, comme continuant la pointe du Raz, des roches aux noms barbares, Gorlégreiz, Gorlébella, d'autres encore, parsèment le terrible chenal "que jamais marin ne traversa sans avoir eu peur ou mal," suivant le dicton du pays; derrière elles, se dessine la côte plate de l'île de Sein; puis, plus rien, l'infini, la mer sauvage, à perte de vue. Au nord, la baie des Trépassés, au fond de laquelle miroite l'étang de Laoual, sur l'emplacement où fut autrefois Is la maudite; puis la pointe de Van, le cap de la Chèvre, et, tout è fait à l'horizon, la pointe Saint-Mathieu, au large de laquelle on devine Ouessant. Au sud, s'étale l'arc de cercle de la baie d'Audierne, inhospitalière et rude, jusqu'aux rochers de Penmarc'h, où, par les nuits sans brume, on voit briller le phare d'Eckmühl.
Aucun autre rivage, si ce n'est la côte méridionale de l'île de Groix, ne donne la même impression farouche et grandiose. On se sent le jouet de forces mystérieuses et inconnues. Il semble que la fatalité seule soit maîtresse des hommes. C'est là que l'on peut le mieux se faire une idée de l'âme celtique. Au sein de cette âpre nature, les événements prennent un caractère inexorable. L'amour et la mort surtout y paraissent toujours voulus par quelque inflexible divinité. L'homme est ballotté au gré des mobiles destins, comme une barque au caprice des vagues. Pour lui, rien n'est fixe, rien n'est assuré, et chaque lendemain devient une anxieuse interrogation. Il vit dans une perpétuelle méfiance. L'eau, l'air, tout est son ennemi. Le sol lui-même, parfois, ne lui offre qu'une douteuse sécurité. Certaines terres basses s'effondrent et disparaissent à chaque raz de marée: un jour viendra, par exemple, où Penmarc'h ne sera plus, comme Is, qu'une cité marine dormant au fond des eaux d'un sommeil tourmenté; et parfois, par les nuits calmes, les pauvres marins errants tressailliront, en entendant de lointaines cloches sonner à d'invisibles clochers... Ce caractère fatal est le meilleur argument en faveur de l'origine celtique de la légende de Tristan et Iseut. Ce paysage, cette mer, ce ciel, cette atmosphère, toute cette nature en un mot est la preuve vivante qu'elle ne pouvait naître que sur ces bords ou sur les rivages pareils de la Cornouaille anglaise, dont la côte a tant de ressemblance avec celle-ci qu'elle paraît être sa sœur jumelle. En apercevant ces caps sauvages, ces énormes rochers, cette mer aux vagues fantastiques et aux marées inconnues d'eux, on dit que les légionnaires de César s'écrièrent: "Ici finit l'empire de nos dieux!" C'est cette même impression de teneur et d'effroi que nous éprouvons encore, nous autres, Latins; mais cette nature farouche s'harmonise entièrement avec les ardeurs impétueuses et toujours inassouvies de l'âme celte. Elle est bien fille du sol gaélique, cette poésie triste et pénétrante où l'amour devient le centre même de la vie. Alors que, sous des deux plus sereins, l'amour est surtout chose gaie, légère, frivole et sans lendemain, il est ici un sentiment douloureux et passionné, profond et terrible, tumultueux comme l'Océan. La légende de Tristan et d'Iseut a toutes les fureurs de cette mer, personnage d'ailleurs toujours présent et actif dans le drame. C'est sur elle, pendant une traversée, que les amants boivent le breuvage magique; c'est en face d'elle que s'écoule leur vie amoureuse, incertaine et agitée comme elle; c'est elle qui les sépare aux jours d'exil; c'est elle aussi qui les réunit et ramène Iseut vers Tristan qui se meurt. Le navire portant la blonde fille d'Irlande a passé devant ces rivages et doublé ce cap redoutable. Et là-bas, vers le sud, cette tache claire à peine perceptible: ce sont les rochers de Penmarc'h, sur lesquels Tristan se faisait porter chaque jour, pour voir apparaître de plus loin la blanche voile d'allégresse...
[Figure 04]
III
CIMETIÈRE ITALIEN
Comme ils passaient devant la porte d'un cimetière, Mme Fréneuse dit:
--Entrons un moment, voulez-vous?
Lucile, souffrante ce jour-là, avait préféré ne pas prendre part à la promenade qu'ils faisaient tous les trois, chaque jour, sur les rives du lac. René et Madeleine étaient partis, un peu gênés à l'idée qu'ils devaient rester loin d'elle pendant quelques heures; puis le malaise s'était dissipé dans la clarté radieuse du matin, et une sorte d'ivresse les avait peu à peu gagnés d'être libres et seuls pour la première fois. Mais ils évitaient de traduire, par des paroles ou des regards, les émotions qu'ils ressentaient.
René poussa la porte. Madeleine entra devant lui et se signa. Le cimetière était désert. Seul, un vol de moineaux s'enfuit à leur approche, avec des piaillements aigus. Infatigables gardiens, les cyprès funèbres veillaient sur les morts; leurs glaives endeuillés s'élevaient, en un morne et rigide alignement, le long des allées bordées de buis. Entre leurs troncs noirs se dressaient les marbres clairs des monuments mortuaires ou d'humbles croix de bois. Des grilles entouraient les tombes; des feuillages et des fleurs s'accrochaient aux fers déjà rouillés.
--Comme on doit mieux dormir ici, dit René, que dans ces modernes et somptueux cimetières où s'étale si affreusement le mauvais goût des Italiens d'aujourd'hui! Il me serait dur de penser que je reposerai un jour au milieu de ces hommes en redingote de marbre et de ces femmes en robes à volants, pleurant et minaudant, un mouchoir à la main, dans ces attitudes de grossier réalisme bourgeois qui rappelle les bonshommes de cire du musée Grévin. Combien l'ombre de ces cyprès doit être plus légère et plus douce!
--Moi, dit Madeleine, j'ai toujours fait le rêve d'être enterrée dans un de ces petits enclos funèbres où les paysans dauphinois ensevelissent leurs morts, au milieu même des champs où ils vécurent.
Autour du cimetière et sur les terrasses lumineuses qui s'étageaient au-dessus de lui, les arbustes en fleurs, les lauriers-roses, les arbres chargés de fruits, les mûriers, les oliviers d'argent terni, les orangers déployaient leur végétation luxuriante. Des vignes grimpaient aux troncs des arbres; quelques treilles n'avaient pas encore été vendangées, et les raisins trop mûrs, gonflés à éclater, répandaient une odeur lourde. La _breva_, qui commençait à souffler, traînait après elle les senteurs des jardins sur lesquels elle avait passé. La vie partout triomphait. Sous les cyprès s'élançant vers le ciel comme des prières, régnaient, au contraire, une paix claustrale, un silence de mort. Et, de ce contraste, un trouble étrange venait à René.
Il s'arrêta, passa la main sur ses yeux.
--Qu'avez-vous? demanda Madeleine.
--Jamais je n'ai pu pénétrer dans un cimetière sans être ému; mais nulle part comme en celui-ci, entre toutes ces images du néant et cette exubérance de la nature, je n'avais senti plus vivement combien sont voisines la mort et la vie. En entrant ici, je me suis vu pareil aux seigneurs de la fresque de Pise, qui, au retour d'une chasse, après avoir savouré la joie de vivre et les parfums des bois, rencontrant des cadavres, respirent la pourriture et la mort. Et je me suis souvenu d'une idée de Barrès, qui regrettait que les cimetières de ces villages ne fussent pas situés au bord même des lacs, pour qu'ils puissent recevoir les caresses des vagues rejetées sur les rives par les barques joyeuses. Ces visions de la mort doubleraient le plaisir des couples amoureux et leur donneraient l'exaltation qu'éprouvent les amants vénitiens, quand ils se signent au passage de leur gondole devant les murs rouges de San Michele, ou errent, en se tenant par la main, sous les ifs funéraires de l'île franciscaine. Il est bien naturel, en effet, que la volupté s'accroisse lorsqu'on songe qu'elle est périssable et que la seconde qui vient peut à jamais la ravir. Ah! qu'ils étaient prévoyants, ces amants d'autrefois qui donnaient en cadeau à leur maîtresse un _memento-mori_! Le petit squelette délicatement ciselé, tournant à chaque instant leur méditation vers la mort, rendait plus ardent leur désir.
Madeleine, sans rien dire, la tête baissée, marchait aux côtés de René. Elle aussi subissait violemment le contraste du décor à la fois funèbre et voluptueux. Et les paroles du jeune homme lui donnaient comme un étourdissement.
--N'est-ce pas Michelet, demanda-t-elle, qui conduisait sa fiancée au Père-Lachaise pour lui parler d'amour parmi les tombes?
--Oui. L'amour se plaît dans le voisinage de la mort; et, souvent, tous deux marchent la main dans la main, la main tiède et rose de l'amour dans les doigts décharnés de la mort. Je ne sais où j'ai lu que Don Juan commanda à Valdès Léal ce tableau, qui est à la Caridad de Séville, où l'on voit un évêque et un gentilhomme couchés dans leurs cercueils, dévorés par des larves immondes, minutieusement reproduites; l'amant des mille et trois se plaisait, assure-t-on, à exacerber la volupté de ses regrets en imaginant son beau visage, qu'il avait vu tant de fois se refléter dans des prunelles luisantes de désir, pareillement décomposé et mangé par les vers. Quand Henri Heine nous parle, dans ses _Mémoires_, de son amour pour la fille du bourreau de Düsseldorf, il se rappelle surtout les tresses de ses cheveux, ces tresses si rouges qu'elles avaient des reflets de sang et si longues qu'elles pouvaient se nouer sous le menton de la jeune fille en lui donnant l'aspect d'une décapitée... Mais nulle part la mort et la volupté ne sont moins séparables qu'ici. Je regrette de n'avoir pas apporté les œuvres de Leopardi; je vous aurais lu le poème où le solitaire de Recanati proclame la douloureuse fraternité de l'amour et de la mort, dans des vers de facture si sévère qu'ils rappellent les paysages du triste pays des Marches. "Nés en même temps, l'amour et la mort sont frères." Cette idée fut toujours chère aux âmes italiennes. Déjà Dante, au cours de la _Vita Nuova_, exalte sa passion en imaginant Béatrice recouverte d'un linceul; et déjà, sur les vieux murs du campo santo de Pise, dans ce _Triomphe de la Mort_, dont je vous parlais tout à l'heure, derrière la virago aux ailes de chauve-souris, le peintre a mis un bosquet touffu où, à l'ombre dorée des orangers, comme en une scène galante du _Décaméron_, des amants insouciants se divertissait et savourent les plaisirs de l'amour.
Ils étaient arrivés au bout d'une allée. Un arbousier, en plein soleil, couvert de baies rouges, semblait un arbre de corail. Sur une tombe, entourée d'une riche balustrade de marbre, un saule laissait mollement tomber les pleurs de son feuillage. À côté, la longue chevelure d'un eucalyptus ondoyait au vent avec des reflets argentés. L'odeur vanillée d'un laurier-rose ombrageant une tombe se mêlait à l'odeur âcre des buis et des cyprès. Par bouffées, le vent leur apportait les senteurs des jardins proches.
--Ah! dit-elle, ces parfums... ici...
Elle prononça ces mots d'une façon si tramante que René eut la sensation d'un frôlement charnel. Puis elle se redressa, gonfla ses narines pour mieux aspirer les arômes troublants. Ses lèvres s'entr'ouvrirent.
--Ah! dit-elle encore.
Elle baissa la tête, exhala un soupir profond, comme accablée par une volupté trop forte. Ses yeux rencontrèrent ceux de René. Ils frémirent jusqu'aux moelles et se sentirent pâlir.
--Arrêtons-nous un instant, dit-elle.