Paysages Passionnés

Part 1

Chapter 13,578 wordsPublic domain

GABRIEL FAURE

PAYSAGES

PASSIONNÉS

PRÉCÉDÉS D'UNE ÉTUDE d'ALPHONSE SÉCHÉ

ET

ORNÉS D'UN PORTRAIT DE L'AUTEUR GRAVÉ SUR BOIS PAR P.-E. VIBERT

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN & Cie

1921

Copyright by PERRIN, 1920.

[Figure 01]

TABLE DES MATIÈRES _Note de l'éditeur_ _Gabriel Faure, paysagiste littéraire, par Alphonse Séché_ PAYSAGES PASSIONNÉS I. _À travers Lesbos_ II. _Le pays de Tristan_ III. _Cimetière italien_ IV. _Matin en montagne_ V. _Les jardins de Bellagio_ VI. _Souvenirs d'enfance_ VII. _Avec Stendhal à Parme_ VIII. _Le soir tombe sur l'Adriatique_ IX. _La maison de Titien_ X. _Le rossignol attardé_ XI. _Le printemps à Tolède_ XII. _Le village de Pétrarque_ XIII. _Les jardins de Châlons_ XIV. _Le long de la mer annunzienne_ XV. _Les soirs de Sienne_ XVI. _Pâques dauphinoises_ XVII. _Paysages musicaux_ XVIII. _L'automne à Nohant_ XIX. _Sur la tombe du Tasse_ XX. _Les roses d'Assise_ XXI. _Sur la terrasse de Valence_

_Notes bibliographiques_

[Figure 02]

[Figure 03]

_NOTE DE L'ÉDITEUR_

_En 1909, parut, sous le titre de_ PAYSAGES PASSIONNÉS, _un recueil de morceaux choisis de GABRIEL FAURE. Ce volume étant depuis longtemps épuisé, il nous a paru intéressant de donner, sous ce même titre--qui convient si parfaitement à l'œuvre de l'auteur--un choix de textes plus complet, portant sur l'ensemble des ouvrages publiés par GABRIEL FAURE pendant vingt années de vie littéraire (1900-1920)._

_Une étude--un portrait littéraire plutôt--de M. ALPHONSE SÉCHÉ, parue dans la_ MINERVE FRANÇAISE, _ouvre ce volume, à la fin duquel on trouvera les notes bibliographiques concernant chacun des fragments publiés._

P. P.

[Figure 03]

GABRIEL FAURE

PAYSAGISTE LITTÉRAIRE

Je ne puis lire un livre sans avoir le désir de connaître son auteur. Il ne m'est point possible de séparer l'homme et l'œuvre; dans celle-ci, je cherche son créateur; sans que j'y mette un calcul, elle m'intéresse en fonction de celui qui la fit. L'œuvre est pour moi un document humain et, quoiqu'elle lui survive, c'est l'homme qu'elle exprime qui me passionne.

Mais, dira-t-on, n'ignorons-nous pas le nom du statuaire qui sculpta la _Vénus de Milo_? Qu'importe, puisque nous avons la statue! J'en conviens; j'aimerais cependant savoir de quelles mains elle fut taillée. Serait-elle plus belle? Non, sans doute; mais, je le crois, sa beauté aurait quelque chose de moins archéologique; le souvenir de l'artiste animerait ses lignes et les humaniserait: moins divine, peut-être, elle serait plus femme. Elle ne vaut pas uniquement par l'harmonie de ses formes, elle est encore représentative du génie humain et du type de beauté d'une époque. J'aurais voulu posséder le nom du glorieux mortel capable de concevoir un tel type et de le fixer à jamais dans la splendeur du marbre.

Les fines statues de Jean Goujon me sont plus chères de ce que leur auteur m'est connu. En les regardant, je l'évoque; j'imagine le modèle et lui-même. Voilà quelles femmes il aimait; elles avaient su fixer l'idéal d'un aussi grand artiste. Comme cela me les rend proches d'avoir ainsi la faculté de vivre par la pensée en leur compagnie, en la compagnie de leur sculpteur et de cette société du XVIe siècle, si raffinée, dont les œuvres de Jean Goujon ont la grâce et l'élégance.

Littérairement, les vers des _Regrets_ ne gagnent rien en perfection, du fait que la vie de du Bellay m'est familière; pourtant, parce qu'il m'est loisible de suivre Joachim dans cette Rome qu'il stigmatise et où il s'ennuie de son petit Lyré, ses sonnets ont, me semble-t-il, un attrait qu'ils n'auraient pas si j'ignorais tout du poète.

Les _Nuits_ m'émeuvent d'autant plus que je sais la source de l'immortelle douleur qui s'y épanche.

Si cela est vrai d'un poème, d'une œuvre d'imagination, à plus forte raison l'est-ce d'un ouvrage où l'écrivain se place au centre de son livre, où sa personnalité et sa personne apparaissent à chaque page. Est-ce la Ville éternelle ou Stendhal que nous venons découvrir dans les _Promenades dans Rome_? Lisons-nous l'_Itinéraire_ pour ce qu'il rapporte de contrées illustres et sacrées que nous ignorons? Nous ouvrons surtout ce livre à cause de la grande beauté de son écriture; nous l'ouvrons aussi à cause de son auteur: nous voulons voir "l'attitude" de Chateaubriand sur la terre des Hellènes et sur la terre d'Égypte; nous allons du pas de René vers l'Acropole et vers Jérusalem. "C'est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites," dit-il. Pour Chateaubriand, l'objet le plus captivant d'un site était lui-même. En face du plus magnifique spectacle, il ne s'oublie pas; il est comme la raison d'être de ce qu'il contemple, car rien pour lui n'existe, qui n'a lui-même pour conscience. Les hommes de sa race ont moins la faculté d'admirer que celle d'analyser, pour l'exprimer, l'émotion qui leur vient de la contemplation des œuvres de l'homme ou de la divinité. Tout leur est prétexte à exaltation; rien n'a d'importance que relativement à leur exaltation. N'est-elle pas le moyen de leur génie! Quand nous les lisons, c'est donc eux-mêmes que nous découvrons; les paysages dont ils nous entretiennent ont la couleur de leur pensée et de leur âme. Si l'homme nous est étranger, ces paysages perdent toute signification, puisque nous ne possédons pas la clef qui nous les rendrait pénétrables.

*

* *

Qui connaît Gabriel Faure lit ses ouvrages sans surprise, et, chose infiniment précieuse en l'espèce, il leur donne aussitôt sa confiance. Au moral, au littéraire, il s'accorde pleinement avec ce qu'il est en façade.

Ni petit ni grand, trapu, robuste et alerte à la façon d'un paysan qui s'en revient du marché poches sonnantes, les cheveux poivre et sel, hauts et drus, le front large, les yeux clairs, doux et malicieux, la bouche charnue, souriant sans contrainte sous la moustache déjà grisonnante, le nez solidement enté et de bonne greffe, il se dégage de toute sa personne une réconfortante impression d'intelligence ordonnée et de santé heureuse dues, l'une et l'autre, à un équilibre parfait de saines facultés. Regardez cette figure où le soleil rit sous la peau: pas d'accent violent, mais tout y est en place, harmonieux et fort. L'excessif, ici, n'est pas reçu. Aucune nervosité, pas de complications. Gabriel Faure a la franchise intellectuelle de sa poignée de mains et de son regard qui se pose voluptueusement sur les choses.

Ni sa mise, ni son front construit d'un rude ciment, ne dénotent beaucoup de fantaisie. On serait étonné qu'il fût d'esprit aventureux, bohème ou rêveur, j'entends chimérique. On le sent confortablement installé en ses vêtements, en sa chair, en ses idées, en son âme. Il est là bien d'aplomb sur son domaine qu'il cultive méthodiquement, soigneusement, sans hâte, avec tendresse et entendement. Il lui vient grande joie apparemment de son travail, ce pourquoi sa santé et sa face s'épanouissent. Sa mine est d'un sage, un sage soumis aux aimables préceptes d'Épicure. On songe, en le regardant, à quelque chat nourri de lait crémeux, qui préfère, aux amours de gouttière, ronronner une sieste au pied d'une vigne grimpante. Il doit aimer les petits plats mitonnés, les femmes un peu grasses, et tout ce qui dans la nature s'arrange assez harmonieusement pour procurer à l'homme de la volupté--de la volupté, plutôt que de la passion.

*

* *

J'ai connu autrefois un honorable magistrat, aimable homme et disert. Il était du midi et savait raconter comme seuls les méridionaux racontent, avec cette pointe d'accent qui est pour les mots ce que le soleil est pour les choses. Sa verve colorée autant qu'abondante, enchevêtrait avec tant de subtilité et de faste le vrai et le faux qu'on ne tardait pas, encore qu'on fût prévenu, à prêter au faux plus de créance qu'au vrai. Il possédait sur la Côte d'Azur une propriété. Revenant de Nice, je m'arrêtai pour le voir. "La maison est de peu d'apparence, m'avait-il dit, mais la situation!... une vue!... et la commodité: vous ouvrez la porte, vous descendez: vous êtes dans la mer." Quand j'arrivai, la nuit était tombée. La propriété de mon ami me parut fort loin de la gare et quelque peu perchée... Le lendemain matin, à la première heure, je me précipitai à la fenêtre. Quelle situation! La maison étouffait sous les arbres des propriétés voisines. Quelle vue! Le jardin minuscule était prisonnier de murs bientôt aussi hauts qu'il était large. Et la mer! Je la cherchai en vain. Mon ami me la montra pourtant. D'une lucarne de grenier, on l'apercevait à l'horizon entre deux pignons et à travers des branches que la brise matinale balançait paresseusement. L'après-midi, nous y fûmes. Il suffisait en effet d'ouvrir la porte et de descendre. Après vingt minutes de marche, d'ailleurs par des chemins charmants, on arrivait à la plage.

Par opposition, je me souviens d'un ancien camarade de lycée qui fit une fin prématurée en épousant une jeune veuve fortunée. Sans ambition, modeste de goûts, il s'établit non loin de Nantes dans une vieille demeure du XVIIe siècle, comme il en existe tant en ce gracieux pays que gâte malheureusement le court esprit de ses habitants.--J'ai acquis le droit de les juger en naissant parmi eux!--À quelque temps de son mariage, mon ancien camarade voulut bien m'inviter à le venir surprendre en sa thébaïde, lorsque j'irais faire une tournée au pays natal. "J'ai donné tes livres à lire à ma femme, elle désire vivement te connaître. Viens sans façon, tu seras reçu de même. La chambre d'ami ouvre sur le potager. C'est la partie la plus vaste de la propriété qui est petite. En étendant le bras, tu pourras cueillir le raisin de la treille; elle grimpe jusqu'à la fenêtre, ainsi qu'un rosier que mon beau-père planta le jour de la naissance de Louise, ma femme. Le raisin est bien un peu acide, mais les roses sentent bon, encore qu'elles se fassent de plus en plus rares. Au coucher du soleil, par ciel pur, les deux tours de la cathédrale sont visibles à l'horizon..." La lettre continuait sur ce ton familier et décent; j'acceptai l'invitation. Quelle surprise, une fois là-bas!... Tout était tel que mon hôte l'avait dit: la chambre, le potager, le rosier et ses roses, la treille et son acide raisin... Le soir même de mon arrivée, le ciel permit que j'aperçusse la haute silhouette de la cathédrale.

Me remémorant ma déception de jadis, je songeai, à part moi, qu'un ami de peu d'imagination est de rapports plus agréables qu'un autre qui nous sait captiver par les merveilles de son éloquence...

Je ne suis pas éloigné de penser de même relativement aux écrivains, à ceux du moins, romanciers ou voyageurs, qui nourrissent leurs livres de descriptions. En cette matière, qu'il s'agisse de la nature ou d'œuvres d'art, il convient de n'accepter pas sans réserve le témoignage des poètes et, en général, des grands lyriques. Leurs regards magnifient les choses sur lesquelles ils se posent; leur imagination par surcroît ajoute le miracle du rêve à l'éblouissement de la vue. Que reste-t-il de la froide réalité, pour nous qui ne la savons voir qu'en ses formes quotidiennes? Lisons les donc pour la splendeur de leur verbe et la somptuosité des décors qu'ils imaginent; évitons de les prendre pour guides. La prudence va jusqu'à conseiller de n'aller jamais visiter les contrées célébrées par eux! Nous n'y pouvons trouver que mensonge, non pas que les poètes mentent: ce sont les choses qui trahissent leurs visions.

Si Venise nous semble terne et sèche, auprès des pages inoubliables que lui consacra Barrés, si le pays de _Madame Chrysanthème_ nous déçoit après lecture de Loti, si les _Martyrs_ épuisent notre enthousiasme pour les paysages antiques, la faute en est-elle à ces prestigieux créateurs d'illusions? Non, elle est à nous, qui nous laissons duper par les apparences.

Ils sont plus nombreux qu'on ne croit, les gens qui ne voyagent jamais. Ce n'est pas incuriosité, c'est paresse, quelquefois aussi impécuniosité. Ils se rejettent sur la lecture. Sans quitter le coin du feu, ils font ainsi le tour du monde. Découvrant les pays à travers les grands écrivains, leur esprit est plein de visions incomparables. Que gagneraient-ils à voir par eux-mêmes? Rien. Ils le savent, aussi se gardent-ils de sortir de chez eux. Mais ceux qui sortent! Ils redoutent les créateurs d'images, les visionnaires. À celui qui dit: "Vous ouvrez la porte, vous êtes dans la mer;" ils préfèrent celui qui dit: "Les roses sont rares, le raisin est acide." Le premier est un poète, assurément, mais, en voyage, la compagnie du second expose à moins de déconvenue.

Eh bien, Gabriel Faure est plus près de ressembler à mon vieux camarade de collège qu'à mon honorable ami le méridional. Il est trop artiste, trop voluptueux, pour garer sa saine raison de toute griserie poétique, mais il a trop de bon sens, par ailleurs, il est trop réaliste--c'est encore ici un signe de volupté!--pour n'être pas appliqué, dans ses livres, à donner des choses une image où nous puissions sans peine les reconnaître...

*

* *

Gabriel Faure a publié des romans: la _Dernière journée de Sapphô_, la _Route de volupté_, l'_Amour sous les lauriers-roses_, les _Amants enchaînés_. Ces titres sont significatifs; le caractère voluptueux de l'écrivain s'y inscrit tout entier. Leur harmonie nuancée, d'ailleurs, écarte toute idée de sensualité brutale, de frénésie passionnelle...

Mon projet n'est point, au reste, de me livrer à l'analyse de l'œuvre romanesque de Gabriel Faure; je veux seulement noter la place considérable qu'y tiennent les paysages. C'est que Gabriel Faure prend, au fond, plus d'intérêt au décor de la vie qu'aux agitations du cœur. Un roman, pour lui, est toujours un peu prétexte à des promenades dans la nature. C'est un moyen d'animer ses paysages, de les passionner. Il procède à la façon des paysagistes classiques qui ne concevaient pas un tableau sans personnages. Il a des dons de psychologue, mais il est avant tout un contemplatif, un descriptif.

Très cultivé, ayant le goût des voyages et l'amour des chefs-d'œuvre, il était naturel qu'il portât ses pas vers l'Italie. N'est-il point au surplus, comme Stendhal, né au pied des Alpes[1]? Voilà qui donne envie de les passer!

C'est d'Italie que Gabriel Faure rapporta ses ouvrages les plus remarquables. Il a écrit sur la Lombardie, l'Ombrie, la Vénétie, le Piémont, l'Émilie des pages mieux que charmantes. L'Italie est devenue sa seconde patrie, celle de ses yeux; elle est l'enchantement de son esprit; il a besoin de son ciel, de ses monuments, de ses musées, de ses sites. Ceux là qui l'ont célébrée avant lui sont devenus ses amis. Il se plaît à ses mœurs, à ses coutumes; il en aime la langue rapide est tintante.

Le psychologue dirige souvent les promenades du peintre. Certes, Assise est douce, et les soirs de Sienne ont "une infinie suavité;" mais, n'est-ce pas le souvenir du _Poverello_ et de sainte Catherine qui l'appelle? Il est trop lettré pour aller dans la nature avec son seul souci de volupté. Il a trop d'intelligence, il est trop artiste pour ne pas trouver plus de pathétique et plus d'éloquence aux lieux qui virent s'allumer ou s'éteindre quelque pensée de génie. À quoi bon parcourir des contrées illustrées par les événements ou les hommes, si l'on n'en doit saisir que l'aspect décoratif? La nostalgique campagne romaine ne nous émeut tant qu'à cause de sa gloire passée. Il y plane ce recueillement particulier aux paysages très anciens où se déroulèrent de grandes choses, qui furent les témoins des travaux, des luttes, des ambitions et des rêves humains. Ils peuvent, ces paysages, ne pas se ressembler, varier en leurs lignes, en leurs arbres, en leur ciel: ils ont tous cette quiétude harmonieuse et grave; ils ont tous cet aspect un peu solennel et heureux, reposé et méditatif. Ils nous enchantent et nous en imposent; ils nous enivrent et nous inquiètent. Il y a de la pensée dans leur lumière, une âme en chaque ombre. En Italie, tout est art, paysages, souvenirs, monuments; l'histoire y est partout mêlée aux choses dont on ne sait si elles ont été disposées pour servir de cadre à l'amour ou susciter nos méditations sur la vanité de la gloire. Par sa nature, sa culture, son esprit, Gabriel Faure était fait pour comprendre et dégager la voluptueuse beauté de cette terre illustre.

Aussi bien, il y a beaucoup du critique chez lui. C'est ce qui fait son originalité, ce qui lui assure un rang à part parmi les paysagistes littéraires. Il procède rarement à la manière d'un Byron ou d'un Chateaubriand. L'imagination ne l'emporte pas dans un grand mouvement désordonné au-dessus de la réalité. Ce n'est guère son rêve qu'il contemple, il se grise peu de sa vision intérieure. Il s'arrête devant les choses et, en homme averti et de goût, il les juge, s'en réjouissant dans la mesure où il leur reconnaît du mérite. Peut-être n'est-il pas très sensible. Il ne prend pas le lecteur à la façon d'un Loti, d'un Barrès, d'un d'Annunzio. Il n'est ni le voyageur ignorant qui n'aperçoit de la nature que la stricte façade, ni le poète, non moins ignorant, uniquement occupé de la relativité du monde avec lui-même. Le très vif plaisir qu'on éprouve à le lire vient en partie de la confiance qu'il inspire. On le devine soucieux de vérité. Le trait ferme, mais non point sec, de son dessin garantit l'exactitude du tableau. Il a raisonné ses impressions, ses sensations, avant de prendre la plume. De là l'ordonnance de son œuvre descriptive, sa parfaite unité, sa poésie contenue, son harmonie, son intelligence.

Son style est clair et mesuré; jamais de débordement romantique. Sa phrase a quelque chose du rythme racinien et de l'atticisme cher à Anatole France. Comme toujours chez lui, la raison s'allie ici à la volupté. Il voit net et harmonieux. Sa vue guide ses sentiments et détermine son esthétique. Il écrit comme il voit. Et, lorsqu'il assure que les tours de la cathédrale sont visibles à l'horizon, on peut le croire.

*

* *

_Ô volupté des heures matinales, dans le virginal décor de l'éveil des choses, sur les montagnes ensoleillées! Toute la splendeur des horizons entre par les yeux dans l'âme, et chaque sensation devient jouissance. Les feuillages qui tremblent et luisent, le murmure du vent chantant dans les arbres, les parfums de la prairie en fleurs, les jeux de lumière, les lointains grelots d'un troupeau, tout se transforme en joie physique et l'on savoure le bonheur de vivre avec une telle plénitude, que, souvent, on en est oppressé. Les lèvres et les poumons hument avec délices un air irrespiré. La pensée erre et bondit dans l'espace, libre et sans entrave, se pose au hasard sur les choses; on finit par oublier sa personnalité et l'on sent en soi la vie universelle. On perçoit tous les souffles, tous les bruissements, tous les chuchotements des milliers de voix imperceptibles dont est tramé le silence des bois. Le cœur s'ouvre si largement que l'univers ne suffirait pas à l'emplir. On frémit pour une feuille qui tombe, un oiseau qui passe, un bourdonnement d'insecte, une odeur plus pénétrante... Enivrement merveilleux, qui, parfois devient presque du délire!_

Outre qu'elle est particulièrement jolie, cette page offre un exemple excellent de la manière de Gabriel Faure paysagiste, critique et voyageur. Elle le montre amoureux voluptueux de la nature, qu'il analyse minutieusement pour en jouir davantage. Elle témoigne aussi de sa lucidité d'esprit, dans l'instant où l'enivrement devrait lui faire perdre la tête. C'est que le critique n'oublie point d'exercer son contrôle sur lui-même comme sur ce qu'il écrit. N'est-il point visible encore qu'il ne cesse de penser à son lecteur? C'est pour lui qu'il, travaille, qu'il se donne la peine de noter ses impressions les plus vives et les plus ténues. Il s'en voudrait de le décevoir par une inexactitude. L'éblouir à force de lyrisme n'est pas son but. Partout et toujours, il s'efforcera de lui inspirer de la sympathie. Ici, il l'intéresse discrètement par son érudition; là, il le charme par ses descriptions colorées et musicales. Exalte-t-il la beauté d'un site, relate-t-il la joie qui lui en vint, c'est avec l'espoir de nous pousser à le venir admirer. Il serait heureux que nous partagions sa volupté. Pas de promeneur moins égoïste. Il nous entretient de lui, et, cependant, l'on jugerait qu'il nous parle de nous-mêmes. Du moins, il est certain que c'est à nous et pour nous qu'il parle. Il a le constant désir de nous communiquer ses enthousiasmes et ses émotions. Tout en mettant ses impressions sur le papier, il nous donne l'illusion--suprême adresse--de paraître consigner les nôtres. Il s'institue notre guide. Marchant à nos côtés, il dépense sans compter son savoir, son goût, son talent, pareil à l'amant qui chante la douceur de l'heure à la femme aimée, afin qu'elle sente plus intensément la réalité de son bonheur.

*

* *

Qu'il nous conduise au pays de Stendhal, au pays de Tristan, ou bien dans les "décors tout trouvés pour des romans provinciaux" où vécut Georges Sand--car Gabriel Faure ne borne pas sa curiosité à l'Italie;--qu'il nous entretienne de l'Espagne, de la Bretagne ou du Dauphiné, il le fait dans les mêmes termes heureux. Son procédé littéraire reste identique parce qu'il est l'expression directe de sa nature.

Gabriel Faure jouit des paysages en sage et en lettré; il va son chemin, attentif, intelligent, prenant des choses tout le plaisir possible, en pleine possession de sa conscience, loin de toute surexcitation intellectuelle ou sensuelle. Il est un vivant miroir qui met son honneur à reproduire avec exactitude les objets qui s'y réfléchissent.

Je me le représente volontiers sous les traits d'un bon jardinier qui, pour avoir servi chez un romancier psychologue, aimerait les lettres et associerait respectueusement le souvenir des grands hommes à la beauté des paysages. Il parcourt le jardin à petits pas, ratissant minutieusement les allées, soignant avec amour les bégonias des plates-bandes et les rosiers de la terrasse. La pelouse par ses soins est toujours verte et rase, le banc de la tonnelle toujours propre. Et quand le soleil suspend des banderoles multicolores au panache du jet d'eau, il sent monter à ses yeux des larmes d'admiration, sourdre en son être une joie infiniment voluptueuse et sereine.

Alphonse Séché

[Note 1: Gabriel Faure est né à Tournon (Ardèche), en 1877, d'une famille originaire de la Drôme.]

PAYSAGES PASSIONNÉS

[Figure 04]

I

À TRAVERS LESBOS

Rhodope, aux pieds de Sapphô, lui parle doucement, presque à l'oreille.