Pauvre petite!

Chapter 2

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Pour toute réponse, je me levai en lui ouvrant mes bras; elle jeta sa tête sur mon épaule, et pleura longtemps, puis, se redressant avec fierté, elle sortit, me laissant terrifiée, et incapable de me rendre compte de mes pensées.

IV

Je n'avais pas fait un pas vers Louise, je n'avais pas essayé de la retenir, et je regardais cette porte qui venait de se fermer sur elle, comme si mes yeux eussent pu la rouvrir et me ramener la «pauvre petite» des jeunes années, paisible et souriante, ne demandant rien au présent, et ne pensant pas qu'il dût y avoir un avenir. Mon coeur ne pouvait la croire coupable; cette pensée me torturait; aussi le sommeil ne vint-il m'engourdir que lorsque le jour commença à se glisser entre mes rideaux.

Savoir Louise sur une pente fatale, quel écroulement! Mais je voulais ignorer encore qui l'y entraînait et surtout à quel degré elle était arrivée. J'en étais là de mes réflexions quand il fallut rentrer dans la vie réelle; la journée était avancée; l'heure du dîner approchait, et cet instant de réunion, si gai ordinairement à la campagne, était pour moi, ce jour-là, une heure d'angoisse.

N'allais-je pas rougir en l'embrassant? N'allais-je pas jeter un regard inquisiteur et ridicule sur chacun de ses amis?

La position devint facile quand j'entrai dans le salon. Elle était là, dans tout l'éclat de sa beauté sereine, plongée dans une conversation animée avec dom Pedro, plus obséquieux que jamais.

Matt était là aussi, se tenant un peu à l'écart, et je vis parfaitement qu'elle épiait cet aparté, comme un fauve regarde sa proie! Je saisis sur un coin de sa bouche un soupçon de sourire, qui me blessa profondément... c'était comme si elle eût encore, comme autrefois dans la serre, nommé dom Pedro...

Jusque-là, cet homme me déplaisait; mais, dès lors, je le pris en horreur, enveloppant, sans m'en rendre compte, Mathilde dans la même aversion.

On ne pardonne guère à ceux qui vous montrent la vérité quand on veut s'obstiner à en détourner les yeux, et puis j'aimais la «pauvre petite». Jules, assis un peu à l'écart, se dérangea seul à mon entrée, il avait l'air heureux... je ne crois pas pourtant qu'il fût du nombre de ces maris trompés qui ne savent rien; mais il avait le bon sens de penser que le seul parti à prendre est d'avoir l'air d'ignorer, si l'on veut rendre un retour possible.

* * * * *

Mon séjour à V... fut court, la présence de dom Pedro me troublait, quoique Louise semblât avoir oublié sa confidence; et, sous aucun prétexte, je n'y aurais fait la moindre allusion. Le moment du départ venu, elle m'embrassa avec effusion et me glissa dans l'oreille:

--N'est-ce pas que je suis heureuse d'avoir un _ami_ comme dom Pedro?...

Je n'eus pas le temps de répondre, Jules s'approchait. Je lui tendis la main et sautai dans la voiture... Toute la journée, ce mot «ami» résonna à mon oreille; j'aurais voulu l'en arracher, et pourtant, malgré moi, il me faisait sourire!

V

Je me demande pourquoi j'écris ces lignes? Louise était mon amie, et c'est peut-être la trahir? Mais non, car ceci est l'histoire d'une vie bien souvent vécue. Combien, hélas! qui me liront, croiront se reconnaître? Aucune particularité ne soulève le voile dont je la couvre, et, d'ailleurs, Louise est morte.

J'espère aussi, en écrivant ces souvenirs, faire un peu réfléchir les jeunes cervelles féminines qui les liront, car la _névrose_ est une maladie plus morale que physique et dont le véritable remède est de savoir résister à des désirs... inavouables!

Il est toujours délicat de se mettre en avant, mais je vais dire une histoire qui a influé et qui influera sur toute ma vie. On en pourra tirer telle conclusion que l'on voudra.

Avec mon père, habitait une vieille tante, soeur de ma grand'mère. Elle avait élevé mon père, qui avait été lui-même de bonne heure orphelin; et il avait pour elle une grande vénération. Depuis longtemps elle vivait retirée dans sa chambre, car elle avait prématurément vieilli, et ses facultés mentales en avaient souffert. Elle avait dû être très belle, et lorsque j'étais toute petite, j'aimais beaucoup jouer avec elle. On nous laissait ensemble des journées entières; je lui portais mes jouets de prédilection... elle me souriait si doucement, pauvre vieille tante!

Un jour qu'on m'avait donné une poupée magnifique, je m'empressai de lui montrer ce superbe cadeau.

--Regardez, tante, quels beaux yeux a ma fille! quels beaux cheveux blonds! Voyez, elle est presque aussi grande que moi!

Tante n'eut pas son beau sourire habituel; une sombre pensée sembla lui traverser l'esprit, sans doute un souvenir cruel!... Elle prit la poupée, se mit à l'examiner... puis, levant d'abord les yeux au ciel, elle l'attira vers elle en l'appelant: «Georges, mon bien-aimé Georges!» et elle l'embrassa longuement... longuement... Tout à coup, fronçant les sourcils, elle la rejeta violemment à terre et, se renversant dans son fauteuil, elle se mit à pleurer en criant: «Parbleu! parbleu!...»

Je me précipitai pour voir si ma pauvre poupée ne s'était pas cassée dans sa chute terrible... Pendant ce temps, on était accouru au bruit des sanglots de ma tante, et on m'emmena vivement sans même me laisser le temps de lui dire au revoir!

Cette scène m'avait vraiment impressionnée. «Qu'a donc pensé ma tante, me disais-je, ma poupée lui plaisait, et elle s'est fâchée presque aussitôt? J'irai et je lui demanderai.» J'avais assez de malice pour flairer un mystère, et je ne fis part de mes observations à personne.

Quand je retournai près de ma vieille tante, je ne pris pas ma poupée, elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et nous jouions depuis quelques minutes, lorsque je lui dis:

--Tante, pourquoi vous êtes-vous fâchée l'autre jour?

--Je ne me suis pas fâchée, mon enfant, répondit-elle.

--Mais si, tante, vous avez embrassé ma belle poupée, et vous l'avez jetée, après, si rudement sur le plancher, que j'ai cru la ramasser en morceaux!

--Tu me la rapporteras encore, n'est-ce pas?

--Alors il ne faudra plus la jeter par terre?

--Oh! non, je l'aime trop!

--Vous l'aimez? C'est drôle! Moi aussi.

--Toi aussi? ah! je te le défends, entends-tu? Si je ne l'avais pas aimé, lui, il n'aurait pas brisé ma vie! Si je n'avais pas écouté son langage d'amour, je n'aurais pas la vue affaiblie par les pleurs de ma jeunesse! Oh! non, non, ne l'aime pas! Il te persuadera, il mentira, et quand tu entendras à ton oreille murmurer un serment qui lie les âmes; quand tu sentiras son bras enlacer ton être et attirer ton coeur vers son coeur, repousse-le et va-t'en; sans quoi, tes lèvres closes par ses lèvres te feront oublier ta vie pour vivre de la sienne; et quand il se sera saturé de ton ivresse, tu le verras se retirer en souriant. Ce sourire te semblera insultant et tu lui demanderas s'il te méprise. Alors il te répondra en haussant les épaules: «Parbleu!»

Puis elle recommença à pleurer comme la veille. On m'emmena avec la même précipitation, et depuis, on ne m'a jamais laissée seule avec ma tante. Cette scène a eu sur ma vie une énorme influence; car je l'ai toujours présente à ma mémoire, surtout depuis que j'ai pu la comprendre. De sorte que, connaissant malheureusement les amours de Louise, il me semblait toujours entendre dom Pedro, sortant de ses baisers, le lui dire ce terrible: Parbleu!

Ils le disent tous, ce mot de mépris, entendez-vous, mes soeurs tombées ou entraînées vers la chute? Ils le disent tous, et c'est pour vous le faire entendre que je laisse ma plume dominer ma volonté, pour fixer ici ces pensées.

* * * * *

L'hiver revint et, avec lui, cet enchaînement de plaisirs qui fait, dit-on, de Paris, la ville enchanteresse par excellence. De fait, il y a de quoi satisfaire toutes les exigences; les arts y sont merveilleusement représentés, les esprits légers y trouvent un renouvellement de banalités plus ou moins excitantes; la science y peut être aussi sévère qu'on le désire; je ne parlerai point des sens, nos moeurs dégénérés leur faisant la part généreuse!...

Louise effleurait tout et ne jouissait de rien. Seule, la contemplation de dom Pedro la ravissait; sans lui, tout était mort; avec lui, tout était vie, et vie souriante et belle!

Et pourtant elle était inquiète; Mathilde le voyait trop souvent, n'allait-elle pas l'accaparer? Le pacifique baron ne voulait point le recevoir assez; c'était toujours sur moi qu'elle déversait le trop-plein de son coeur; j'essayais de calmer moral et physique, mais, comme chez toute personne déséquilibrée, le moral subissait trop les influences nerveuses, et semblait diriger sa santé même; depuis quelque temps, elle maigrissait et pâlissait d'une façon inquiétante; je me hasardai à lui en faire la remarque.

--Oh! ma pauvre Jeanne, me dit-elle, je crois que dom Pedro m'aime moins! Il parle de faire un voyage chez lui, en Portugal, où il a de grands intérêts. Autrefois, il n'eût pas admis l'idée d'une séparation aussi longue, pour n'importe quels intérêts!

--Tu ne peux pourtant pas exiger qu'il laisse toute sa fortune dépérir, et se réduise à la mendicité pour te plaire? Pourras-tu le nourrir alors?...

--Ne ris pas, je souffre!

--C'est ta faute!

--Non, de grâce, ne parle pas ainsi, je tiens à ton estime!

--Tu n'en as pas l'air!

--Alors, tu me compares à ces filles, qui roulent de honte en honte?

--Quelle exagération! Je ne te compare pas, je te prends pour une femme qui a oublié ses devoirs et...

--Et quoi?...

--Et je le regrette.

--Si tu savais quel grand coeur, quel attachement profond il a pour moi, quel dévouement absolu!...

--Et encore quoi?

--Et combien je l'aime!

--Allons donc! Ce mot-là, vois-tu, résume à lui seul cet attachement si profond, ce dévouement si sincère. Oh! ma chère Louise, je ne te croyais pas si naïve! Est-ce que toutes les femmes abandonnées par leur amant n'ont pas tenu auparavant ce même langage?... Pourquoi veux-tu qu'il soit...

--Jeanne, reprit-elle vivement, tu sais quelque chose? Tu es chargée de me prévenir?

--Oh! non!

--N'achève pas. Si dom Pedro ne m'aimait plus, j'en mourrais!

--Mais puisque je te dis qu'il ne m'a pas parlé?... Mais non!

--Tu dis faiblement ce non. Tu vois, sans doute, que tu as parlé trop brutalement et tu veux me laisser un instant d'espoir!

--Je t'affirme...

--Oh! Jeanne, c'est mal d'avoir accepté cette mission-là!

--M'écouteras-tu enfin, Louise? Puisque je t'affirme que je n'ai pas vu dom Pedro. Et d'ailleurs si jamais il me faisait une allusion quelconque sur toi, il ne repasserait jamais le seuil de ma porte!

--Vois-tu, ne me dis rien contre lui, j'aime mieux que tu ne m'en parles pas.

--Bon! c'est toi qui as commencé! Tu sais bien pourtant à quel degré il m'est... peu sympathique?

--Tu as tort, si tu voulais le recevoir davantage, tu saurais l'apprécier, et tu verrais!

--Quel coeur, quel dévouement profond, etc... Connu!

Et cela finissait toujours par des larmes; j'étais obligée de la consoler, de la remonter, je trouvais à dom Pedro toutes les qualités qu'elle voulait; pourtant je ne pouvais approuver sa conduite, «pauvre petite», et je me reprochais d'avoir la faiblesse de ne pas lui dire qu'il était un monstre!...

VI

Je n'ai jamais très bien compris pourquoi Louise tenait tant à une approbation de ma part? Quel changement cela eût-il apporté dans sa vie? Ce qui empoisonnait son existence, était de ne pouvoir légitimer son coupable amour. C'est que c'était une nature profondément honnête que la sienne, et j'étais convaincue qu'elle n'avait dû céder qu'à contre-coeur.

Je ne me trompais pas, car un jour il lui vint à l'idée de me raconter la persistance de dom Pedro à la poursuivre, combien elle avait résisté longtemps, puis enfin, ayant cru à un amour unique, à un coeur neuf comme le sien, comme elle s'était attachée à cet homme, prise par un attrait irrésistible, un sentiment qui lui avait été inconnu jusqu'alors, qu'on l'appelle amour, ou d'un autre nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle s'était livrée, abandonnée complètement; elle était devenue _la chose_ de dom Pedro. Ce mot qu'elle avait employée en se révoltant contre son mari, elle s'en rassasiait à présent en l'appliquant à celui-ci: «Oui, disait-elle, ma joie est d'être la chose de dom Pedro!»

Cet attachement que je soupçonnais à peine, quand Louise m'en fit l'aveu, durait depuis plusieurs années déjà. Pour elle, c'était devenu comme un besoin impérieux, sa vie tout entière était là, tandis que, pour lui, ce n'était plus qu'une lourde chaîne. Cependant, comprenant les ravages qu'il avait faits dans ce pauvre coeur si franc, il avait, au moins, la pudeur de lui laisser croire à une affection réelle.

Louise avait le respect de sa mère et, pour rien au monde, elle n'aurait voulu lui faire la triste confidence que j'avais reçue. Ce n'était pas un des côtés les moins douloureux de cette singulière existence, car je ne crois pas avoir jamais rencontré un coeur de mère plus follement aveugle que celui de la comtesse de F... sa mère.

Cependant dom Pedro, persévérant dans ses projets de voyage, partit à la date fixée.

Je ne puis peindre le désespoir de Louise; naturellement celui de dom Pedro n'était que simulé, il était facile de le voir; elle seule ne s'en aperçut pas.

--Quelle idée a-t-il d'aller par mer, me dit-elle le lendemain de son départ, c'est affreux un éloignement comme celui-là; je ne puis avoir de ses nouvelles ni communiquer avec lui jusqu'à son arrivée, et pendant ce temps je mourrais de douleur, sans pouvoir le supplier de revenir me donner un dernier adieu! Ce serait impossible! Impossible, comprends-tu bien ce mot?

Et elle sanglotait.

--Vraiment, Louise, tu n'es pas raisonnable, lui dis-je un jour; cet homme (je ne pouvais l'appeler autrement, à son grand désespoir) cet homme a réellement besoin de retourner chez lui, songe donc que ce n'est pas à la guerre qu'il va, c'est au contraire dans un but très pacifique. Il va pour augmenter son bien-être; il reviendra satisfait, heureux même, de son voyage.

Et je pensais intérieurement: Si l'Océan pouvait l'engloutir!

Mais Louise reprenait:

--Tu ne comprends pas le désespoir, toi! Si tu sentais ce que je ressens, tu te demanderais comment je vis encore! Je me fais cette question à moi-même, et c'est souvent que je me demande pourquoi, en effet, je ne suis pas morte.

--Comment, Louise! Tu vis parce que telle est la volonté divine!

--Oh! Jeanne! la volonté divine n'est pas de nous créer pour nous rendre malheureuses. Je suis un être maudit, moi; oui, vois-tu, quand on sait qu'on est coupable, et qu'on n'a pas le courage de changer, on souffre à en mourir et on souhaite la mort, car elle est préférable à cette souffrance.

Et comme je répliquais:

--Non. Il est préférable de revenir à la voie droite.

--Je ne puis pas, répondait-elle, je me sens lâche, mais pas assez, pourtant, pour ne pas en finir avec la vie. Il me serait doux de penser, qu'après lui avoir sacrifié repos, honneur, famille, tout ce qui vit en moi, ce serait ma vie elle-même que je lui donnerais.

--Es-tu folle? Et penses-tu sérieusement à ce que tu dis? Le suicide est toujours une lâcheté... tais-toi.

--Oh non! Le suicide n'est pas une lâcheté. Dieu pardonne à ceux qu'il accable; je voudrais mourir, parce que j'espère en la mort et l'attends comme une délivrance!

--Allons, tu es gaie!

--Tu peux rire, toi, que te manque-t-il? On te vénère, on te respecte... mais moi, si je m'entends approuver, je me dis: Ils ne savent pas! Si l'on m'admire, si l'on m'applaudit quand je chante, je me dis: Est-ce que cela me l'attache davantage? Il n'est pas à moi tout à fait! Va, je ne suis pas heureuse, plus rien ne m'est doux; le sommeil seul me console, parce qu'il me permet d'oublier, et la mort, c'est un sommeil qui dure... On m'oubliera vite, je ne gênerai plus rien!

Et puis, ajouta-t-elle plus bas, je ne verrai plus cette figure placide de Jules, me reprochant jusqu'à mes pensées.

--Jules ne te reproche rien du tout, c'est le remords qui t'agite... Renonce à dom Pedro, et le calme que tu ressentiras te rendra le bonheur que tu repousses!

--Tu vois bien, Jeanne, qu'il me faut mourir, c'est le seul moyen de suivre ton conseil. Renoncer à dom Pedro?... Ce serait renoncer à l'air que je respire, fermer les yeux à la lumière, comprimer mon coeur à en arrêter les battements... alors, que ce soit pour toujours!...

--Louise, tu t'égares!

--Non, ma Jeanne bien-aimée, non; seulement dom Pedro est parti, plus rien ne vit en moi, je me sens seule dans un vide effroyable; dom Pedro est parti, ma vie le suit et m'abandonne; tout ce qu'il y a en moi qui puisse vibrer encore est à lui, à lui à jamais!

--Je t'en supplie, Louise, calme-toi, chasse ou au moins combats ces noires idées, qui ébranlent ton cerveau, à quoi bon te rendre malade?

--Je voudrais tant mourir! murmura-t-elle.

Jamais je n'oublierai le son de sa voix prononçant ces dernières paroles; je me sentis frissonner, et n'eus plus le courage de discuter avec elle.

VII

Louise redoutait Mathilde. À son point de vue, hélas coupable, elle avait raison, car Mathilde était créole et ses grands yeux noirs, qui avaient des reflets de soleil, rappelaient agréablement à dom Pedro le ciel pur de son pays étincelant.

Avant le départ du Portugais, Matt et lui se parlaient donc forcément comme des amis, et cette intimité ne choquait que ma pauvre Louise; mais ce que je n'admettais pas, c'était la malice avec laquelle Matt parlait de dom Pedro devant «pauvre petite», soulignant les attentions qu'il avait pour elle: insistant exprès, en racontant leurs faits et gestes, sur ce qui pouvait prêter à quelques sous-entendus. Autre avantage de Matt, elle connaissait le Portugal. Quand ses parents étaient venus se fixer en France, ils s'étaient arrêtés à Lisbonne où dom Pedro les avaient reçus, car ils étaient parents.

Il les avait gardés quelque temps chez lui, à peu de distance de cette ville, et le souvenir de ce séjour lui était resté présent, comme un de ces rêves auxquels on s'attarde quand le réveil est venu!

Elle racontait souvent qu'il y avait réellement une grande poésie dans cet endroit privilégié de la nature: l'habitation était simple, mais les palmiers, les orangers, les citronniers, les musas et autres arbres de ces pays ensoleillés, rivalisaient de beauté et de grâce. Elle disait comment, à travers leurs longs doigts d'émeraude, on apercevait l'océan bleui, qui semblait leur faire un encadrement de saphir, et tout au loin, tout au loin, ce bleu transparent se reliait à celui du ciel par une dégradation si douce, qu'on se demandait souvent où finissait l'un et où commençait l'autre!

Le soir, quand le soleil semblait vouloir se baigner dans cette onde attirante, Mathilde, quoique fort jeune alors, s'échappait de la maison et courait sur une grande terrasse bordant la mer, et là, dans un coin connu d'elle, elle contemplait, séduite par un charme inconnu et croissant, ce sublime spectacle, qui, toujours semblable à lui-même, ne se ressemble pourtant jamais!

Tantôt la mer semblait vouloir éteindre ce globe de feu, qui descendait sur elle comme pour la menacer, et de chaque petite pointe des lames s'envolait une fine poussière d'eau brillante comme des diamants; puis cette irradiation diminuait, s'éteignant peu à peu, laissant la nuit triomphante envelopper la mer de ses voiles mi-transparents; tandis que Matt rentrait en cherchant à compter les étoiles.

D'autres fois, se souvenait-elle encore, le soleil ne semblait pas vouloir entrer en lutte avec l'eau et se ternissait avant même de disparaître. Ces soirs-là, de nombreuses petites voiles blanches et grises parsemaient la vaste étendue mouvante qui s'étendait à ses pieds, et c'était une autre joie de les voir glisser sur l'eau, se croiser, se dépasser ou s'arrêter comme à bout de forces, semblables à de grandes mouettes qui jouent.

* * * * *

Malgré les charmes de son pays enchanté, dom Pedro revint, et devant lui les noires idées de Louise s'envolèrent, mais il avait rapporté de là-bas le désir le plus violent d'y retourner, il en parlait sans cesse avec Mathilde devant la «pauvre petite» dont le visage devenait livide et qui prenait le parti de ne plus rien dire; sa jalousie cependant la torturait, et lui faisait faire, les unes sur les autres, toutes les maladresses possibles. Dom Pedro ne l'aimait plus que sensuellement, elle l'agaçait visiblement. Jules aurait bien voulu reprendre ses droits d'époux, mais la sévérité de Louise le tenait éloigné, et il en gémissait en secret.

De temps en temps une petite scène conjugale était tentée, mais il était toujours obligé de s'avouer vaincu, et s'en retournait dans ses appartements sans jamais pouvoir rien obtenir!

Louise m'avait conté cela, et je m'étais hasardée à lui démontrer l'imprudence de sa conduite!...

Elle haussait les épaules en riant:

--Bah! disait-elle, à mon âge, il n'y a plus de danger!

Plus de danger, elle touchait à peine à ses trente ans!

--Pourvu que dom Pedro ne se lasse pas de moi! recommença-t-elle un jour.

--Pourquoi donc?

--C'est qu'il me semble qu'il est plus souvent avec Matt, ne l'as-tu pas remarqué?

--Je t'affirme que non.

Un jour que nous causions ainsi confidentiellement, dom Pedro entra.

Je me levai, n'aimant pas à me trouver entre eux, car de quelque manière que la conversation s'engageât, j'avais toujours peur qu'il ne m'échappât quelque parole blessante, et d'ailleurs, comme je ne doutais pas que dom Pedro ne sût que Louise m'avait tout confié, je n'osais plus le regarder en face; car je ne voulais pas jouer le rôle de confidente, je ne voulais pas surtout qu'on me soupçonnât d'approuver la conduite de Louise, d'aider à leur désordre!

Mais je ne fis qu'un pas, et m'arrêtai vivement: dom Pedro, nous ayant saluées, annonça brusquement son départ.

«Pauvre petite» s'y attendait si peu, qu'elle se renversa dans son fauteuil, agitée d'un tremblement convulsif, et perdit connaissance!

Je ne vis plus qu'elle et me précipitai pour lui prodiguer tous les soins possibles; je ne sais comment un flacon de sels se trouva dans ma main; je le lui fis respirer, je lui frottai les mains et les tempes avec de l'eau de Cologne.

Enfin sa respiration étant redevenue calme, je fus plus tranquille sur son compte et levai instinctivement les yeux pour examiner dom Pedro.

Il me fit presque pitié: il se tenait appuyé près de la porte comme un homme qui chancelle; sa pâleur me surprit, et pour la première fois depuis que je le connaissais, je crus à une émotion de sa part.

Cependant Louise avait laissé retomber sa tête sur mon épaule, ses yeux restaient fermés, mais ses lèvres faisant un suprême effort, elle murmura, «Jeanne, il est parti, sans me dire adieu!»

--Mais non!

--Cours après lui, mon amie, dis-lui qu'il me pardonne!

--Louise, je t'en prie, reviens à toi!

--Qu'il me pardonne le trouble que j'ai apporté dans son existence!

--Tais-toi, te dis-je!

--Sans moi, il aurait à présent un foyer moins triste, une famille... il serait heureux!

--Reviens à toi, chérie!

--Promets-moi, Jeanne, dit-elle en se ranimant, promets-moi, quand je serai morte, d'implorer son pardon, pour ma mémoire!

Et comme je cherchais à me dégager, ne pouvant supporter que dom Pedro restât aussi longtemps impassible, elle se raccrocha à mon bras, et d'un ton absolu, quoique étouffé, elle ajouta:

--Ne fais pas ton regard sévère, Jeanne, je l'aime! oui... plus que tout: entends-tu; plus que tout!

--Parlerez-vous, enfin! criai-je à dom Pedro en me dégageant des bras de Louise?

Ces mots lui firent reprendre tout à fait connaissance; elle aperçut son amant cloué à la même place, d'un bond elle se précipita vers lui...

--Je ne partirai pas, dit-il.

Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien. Tout ce que je me rappelle, c'est que je me retrouvai dans la rue, le coeur plein d'angoisses.

VIII