Chapter 6
Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être plus maussade que d'habitude.
ANFRY
Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en disait l'année dernière.
LE DOMESTIQUE
L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.
ANFRY
Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant que chacun restât chez soi.
LE DOMESTIQUE
Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le comte que Blaise est sorti.»
Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de cette lubie de Jules.
Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le laisser aller aux champs tout de suite après son dîner.
«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?
--J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon maintenant; je puis bien travailler comme un autre.
--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.»
Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry cinq minutes après que Blaise en était parti.
«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie chercher.
--Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et légèrement moqueur.
LE DOMESTIQUE
Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que M. le comte le demandait?
ANFRY
Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie. Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le comte.
LE DOMESTIQUE
Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous en aurez les éclaboussures bien certainement.
ANFRY
A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les mérite pas.»
Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant:
«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête, ce garçon!»
Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules, de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au lendemain.
Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction, et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry: mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois.
De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les prés à garder les vaches.
«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un, j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.»
Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait; aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de Blaise.
Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit à voix basse:
«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé les yeux, je me suis sauvé bien vite.
--Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être effrayant.
--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert; il te battrait.»
François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus effrayé.
«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur.
--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie de voir ses yeux qui brillent!
--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de suite.»
Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir, mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant ses frères à son secours.
«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert, François, au secours!»
Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger Alcine.
«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec une fourche et un râteau...
--Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?
ROBERT
Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!
FRANÇOIS
Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!
ALCINE
Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!...
LA FERMIÈRE
Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là?... Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après ce qui s'est passé.
ROBERT
Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.
LA FERMIÈRE
Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas eu peur sans cela.
FRANÇOIS
Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal.
LA FERMIÈRE
Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé; va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu nous retrouveras dans la grange.»
Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.
«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants; vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.»
A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la famille du fermier.
«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger! Qu'est-ce que tout cela veut dire?
--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et...
LE COMTE, _avec colère et ironie_
Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer?
BLAISE
Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur petit frère.
LE COMTE
Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.
BLAISE
Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...
LE COMTE
Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants.»
Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.
BLAISE
Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.
LA FERMIÈRE
Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne.»
Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât.
«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment avez-vous osé me menacer de vos fourches?
ROBERT
J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons foncé sur vous pour le dégager.
FRANÇOIS
Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et... mécontent.
LE COMTE, _à la fermière_
Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je leur apprendrai à me respecter.»
Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant: «Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!»
Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais maître.
M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre. Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit silencieusement, la tête baissée.
XI
LE CERF-VOLANT
Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly se retourna, et, voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empêcher de sourire et de lui demander s'il croyait aussi devoir être dévoré.
Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.
«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans doute que mon pauvre Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?»
Blaise ne répondit pas; le comte reprit:
«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques sottises, mais je veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestés depuis, d'après ce que m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus à la ferme. Acceptes-tu?
--Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, je suis fâché... Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, que je gagne...
--Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te donnerai le double de ce que tu reçois à la ferme.
--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne pourrais pas entrer au château avec l'opinion que vous avez de moi. Je n'ai pas mérité les reproches que vous m'adressiez l'année dernière, et je ne puis vous promettre de faire autrement cette année. M. Jules ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas possible que je reste près de lui dans les sentiments que je lui connais.
LE COMTE
Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au passé, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientôt arrivés; viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.»
Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour ce jour-là, se proposant bien de demander à son père de refuser toutes les propositions du comte.
Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de son père avec une vive impatience.
«Eh bien, papa, Blaise vient-il?
--Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le trouver. Tu vois, Blaise, que Jules t'attendait.
--Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien nous amuser. Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai lorsque je pourrai sortir.
BLAISE
Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous savoir malade.
JULES
Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des couleurs.
BLAISE
Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur Jules.
JULES
Au cuisinier, au valet de chambre.
BLAISE
Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.
JULES
Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: «C'est M. Jules qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»
Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant; mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre éclatèrent de rire.
«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est bien de l'honneur, en vérité!--Servez donc Monsieur, camarades! dépêchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est pressé!
--Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un des domestiques en lui tournant autour de la tête un papier sale et huileux.
--Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre en lui versant sur la tête une tasse d'eau sale.
--Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième en lui remplissant de cirage le visage et les mains.
Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les mains de ces domestiques méchants et grossiers. Il ne crut pas convenable de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se débarbouiller et changer de vêtements. Son père et sa mère furent effrayés de le voir revenir mouillé, noirci; mais il les rassura en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des mauvais traitements dont il leur rendit compte.
«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, puisque Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement humilier pour me sauver.
ANFRY
Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne retourneras plus dans cette maison de malheur.
BLAISE
Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules; il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps à faire sa commission.
ANFRY
Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, mon garçon, crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise pourquoi je t'empêche d'y retourner.
BLAISE
Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les renverrait peut-être.
ANFRY
Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont faites à toi, pauvre Blaise?
BLAISE
Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M. Jules, qui se sera sans doute impatienté.
ANFRY
Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais était pour M. Jules?
BLAISE
Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières paroles j'ai perdu la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de même de ma faute là-dedans. C'eût été un peu sot si j'avais réellement demandé à ces messieurs de me servir comme si j'étais leur maître.
ANFRY
Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser les autres. C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.
BLAISE
Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tâcherai de ne pas rester trop longtemps.»
Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château et rentra chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en colère d'avoir attendu si longtemps.
JULES
D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commandé? Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu changeasses d'habits? C'était bien la peine de me faire attendre mon cerf-volant depuis une heure!
BLAISE
Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'étais sali dans l'antichambre, et je ne pouvais me présenter plein de cirage devant vous.
JULES
Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire un cerf-volant! Et où sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs, la ficelle?
BLAISE
Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.
--On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, rouge de colère. On n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les ferai tous chasser.
BLAISE
Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est la mienne, parce que je n'ai pas pensé à dire que c'était pour vous.
JULES
Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu avais droit à quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre et rapporte tout ce qu'il faut.
BLAISE, _avec embarras_
Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher un des domestiques et vous lui expliqueriez vous-même ce que vous voulez.
JULES
Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite. Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire à un garçon bête et entêté comme toi! Je suis fatigué de te répéter la même chose.»
Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas voulu faire gronder les domestiques, dont il avait tant à se plaindre depuis un an, et, malgré sa répugnance, il retourna à l'antichambre répéter sa demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.
«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours à la cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges, va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt demander de quoi faire un cerf-volant, est-ce que c'était pour M. Jules?
BLAISE
Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.
LE DOMESTIQUE
Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voilà dans de beaux draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffé, arrosé et peint son messager.
BLAISE
Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.
LE DOMESTIQUE
Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?
BLAISE
Non, Monsieur, pas du tout.
LE DOMESTIQUE
Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement d'habits?
BLAISE
J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne rapportais pas de quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublié de dire que c'était pour M. Jules.
LE DOMESTIQUE
Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut avouer que tu n'as pas de méchanceté. J'ai eu une belle peur! La place est bonne; non pas que les maîtres soient bons; ils sont au contraire détestables, mais ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait de beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise, puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons quelquefois d'une bouteille de vin, de liqueur, de café, de gâteaux, d'une moitié de volaille, de toutes sortes de choses.»
Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en emportant les objets qu'on s'était empressé d'apporter.
«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en posant le tout sur une table.
JULES
Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence donc.
BLAISE
Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser à le faire vous-même.
JULES
Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains à couper des bâtons d'osier, me salir les doigts à coller des papiers, me fatiguer et m'ennuyer à arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je t'ai fait venir; je m'amuserai à te regarder faire.»
Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules et il eut un instant la pensée de le laisser là et de s'en aller.
«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur, c'est certain; je dois faire les volontés des maîtres et souffrir les humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est égoïste et dur; tant mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.»