Chapter 4
La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.
«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne fût indisposé.
--Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits de Jules.
ANFRY
Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui qui est venu au secours de M. Jules.
LE COMTE
Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de sangsues!
ANFRY
Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules, puisqu'il n'était pas avec lui?
LE COMTE
Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve clairement qu'ils étaient ensemble.
ANFRY
Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés, lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux sangsues pour le chercher.
M. DE TRÉNILLY
C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez, en père faible que vous êtes?
ANFRY, _avec émotion_
Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et je suis le serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations fausses que M. Jules à portées contre lui.
M. DE TRÉNILLY, _avec colère_
C'est-à-dire que Jules a menti?...
ANFRY, _avec calme_
Je le crains, Monsieur le comte.
M. DE TRÉNILLY, _avec ironie et une colère contenue_
C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc, Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si pauvre opinion de la sincérité de mon fils?
ANFRY, _avec calme et fermeté_
Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»
Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ de Jules tout seul, monté sur son âne.
Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté.
«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry, ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez vigoureusement.
ANFRY
Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.»
En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père.
M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme il l'avait d'abord raconté.
M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne pouvant lui donner raison.
VIII
LES FLEURS
Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la porte.
Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours à chaux. Arrivé là, il s'asseyait et il pleurait.
«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal... Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et menteur.
Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait le bon petit Jacques pour maître et pour ami.
Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère.
Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de Trénilly et de l'amener dans le petit jardin.
Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:
«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y planter des fleurs du potager.
--Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.
--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien que Blaise devait se trouver gravement offensé.
Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença son travail.
JULES
Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé à causer.
BLAISE
Je ne le suis plus, Monsieur.
--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la cause du silence et du sérieux de Blaise.
BLAISE
Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et je n'aime pas à me trouver seul avec vous.
--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.
--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine par rapport à papa et à maman, et puis...»
Blaise se tut.
«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?
--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.»
Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta.
JULES
Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même.
BLAISE
Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez.
JULES
Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour remplir le carré.
BLAISE
Quelles fleurs faudra-t-il demander?
JULES
Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites, des pensées.
BLAISE
Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout cas, je ferai de mon mieux.»
Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de toutes sortes de fleurs.
«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.»
Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de pensées.
JULES
Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs m'apportes-tu là?
BLAISE
Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées; mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin. Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin quand vous n'en voudrez plus.
--Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les fleurs, les piétinant et les brisant avec colère.
BLAISE
Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre papa lui a bien recommandées!
JULES
Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à moi.
BLAISE
Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites, c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.
JULES
Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et emportées.
BLAISE
Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu la peine de les brouetter et de décharger la brouette.
JULES
Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant pis pour toi.
BLAISE
Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de vous apporter ces fleurs.
JULES
Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.
BLAISE
Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de tant de méchanceté.
JULES
Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées? Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé.
BLAISE
Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez.
JULES
Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.
BLAISE
Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées et brisées.
JULES
Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les donne; fais-en ce que tu voudras.
Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.
«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et qui les ai écrasées en route.
J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin; peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en vérité!»
Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les amena près de son jardin, où travaillait son père.
«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des fleurs à remettre en état, si c'est possible.
--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées!
--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour de M. Jules, que je voudrais déjouer.»
Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.
«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là-bas.
--Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et le jardinier ne serait pas grondé.
--Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là. Il faut faire pour le mieux et laisser aller les choses.»
Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution, après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise.
Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée.
Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs, accompagné du jardinier.
LE COMTE
Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de Paris? Je ne les vois nulle part.
LE JARDINIER
Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules pour son jardin.
LE COMTE
Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands frais?
LE JARDINIER
Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.
LE COMTE
C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.»
Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours.
JULES
Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont.
LE JARDINIER
Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.
JULES
Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées, que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.
LE JARDINIER
Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de Blaise.
LE COMTE
Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de fait.
LE JARDINIER
C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre de lui.
--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?
JULES
Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.»
M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche, et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la brouette.
«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson, dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère.
--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement, mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur.
--Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte, frémissant de colère.
ANFRY
Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous demander ce que vous supposez!
LE COMTE
Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais quel conte pour expliquer leur possession.
ANFRY
Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte, et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M. Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges, vous verrez encore la place des brisures.»
M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée; il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en alla aussi vite qu'il était venu.
«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il m'aurait battu avec sa canne.
--S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service, répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os ici.»
Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.
IX
LES POULETS
«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous mangerons ce soir, Jules et moi.
--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly.
--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la ferme pour les faire couver.»
Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une poule qui voulût couver.
«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry, Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver sur-le-champ.»
Hélène remercia et courut chez Anfry.
«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous dérangera pas.
--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.»
Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et commença sa besogne de la meilleure grâce du monde.
Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.
«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle.
--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute comment se comporte la couveuse?
--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.»
Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de couver.
Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec avant de les leur laisser manger.
Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe noire et blanche.
«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise.
HÉLÈNE
Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les emporter chez moi?
BLAISE
Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.
HÉLÈNE
Combien de temps faudra-t-il attendre?
BLAISE
Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.
HÉLÈNE
C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la maison...»
Hélène n'acheva pas.
BLAISE
Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour la nuit, Mademoiselle?
HÉLÈNE
Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...»
Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux, maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle.
HÉLÈNE
Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a donné mauvaise opinion de toi.
BLAISE
Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?
HÉLÈNE
Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois que Jules t'a indignement calomnié.»
Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.
BLAISE
Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.
HÉLÈNE
Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules, qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!
BLAISE
Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.
HÉLÈNE
Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité.
BLAISE
Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et cela me console de souffrir un peu.»