Pauvre Blaise

Chapter 3

Chapter 34,067 wordsPublic domain

«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable; puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher.

--A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.

--Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.

--Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme vous le faites!

--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez, voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le sien.»

En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune femme qui demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé; au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère, revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes et des oies.

Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.

Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.

VI

VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT

«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames, admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux sous.»

L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte, en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui excitaient l'admiration de tous les spectateurs.

Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter à manger.

«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître.

--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son avec des choux et des carottes.

--Où sont vos boulettes? demanda Jules.

--Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.

--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et nous regarderons comment il les mange.

--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les enfants qui commencent.

--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!

--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.

--Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son travail.

--Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour.

--Mais, Monsieur le comte...

--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir jouer; chaque chose en son temps.»

Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe de l'éléphant.

«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les boulettes de l'éléphant.»

Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets, de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de beurre.

«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi.

JULES

Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande pour vivre, je suppose.

BLAISE

De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing nous en avons de reste pour le lendemain.

--Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?

BLAISE

Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu. Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.

JULES

Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien du tout.

BLAISE

Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le voir avaler ses boulettes.»

Jules courut à la grange; il voulut entrer.

«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il pourrait vous faire du mal.

--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir quand il mange.

--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir aucun danger.»

Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de cuillère et de fourchette.

Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise, qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour demander quelque chose.

«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant notre porte; je vais voir s'il les aime.»

Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.

«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses deux mains vides et en lui caressant la trompe.

--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria Jules. Tiens, tiens, tiens.»

Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe allongée.

Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.

«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il avale!»

Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne pouvait ni crier ni se relever.

Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:

«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire étouffer.»

Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules, allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée.

Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa Blaise avec colère en criant:

«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à papa.

--Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux; j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à papa.»

Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits ruisselants d'eau.

Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident.

«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.

HÉLÈNE

Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?

BLAISE

Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.

HÉLÈNE

Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?

BLAISE

C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure.

HÉLÈNE

Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.

BLAISE

Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même, et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer.

HÉLÈNE

Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas jeté de l'eau comme à Jules?»

Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules.

A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air irrité.

LE COMTE

Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés.

HÉLÈNE

Et qu'a-t-il donc fait, papa?

LE COMTE

Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa trompe.

HÉLÈNE

Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.»

Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore, l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques instants de réflexion, il dit:

«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.

HÉLÈNE

C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort et que Jules invente.

LE COMTE

Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un vaurien.»

VII

LA MARE AUX SANGSUES

Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.

«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour jouer avec moi?

LE COMTE

Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il t'arrive chaque fois une aventure désagréable.

JULES

Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour m'accompagner.

LE COMTE

Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise.

JULES

Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.

LE COMTE

Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.

--Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la chambre pour courir chez Blaise.

Il arriva tout essoufflé chez Anfry.

«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.

--Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec.

JULES

Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.

ANFRY

Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre.

JULES

Allez le chercher.

ANFRY

Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.

JULES

Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.

ANFRY

Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que je fais mon devoir.

JULES

De quel côté est Blaise?

ANFRY

Du côté de la mare aux sangsues?

JULES

Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?

Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»

Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne.

«Blaise! Blaise!» cria Jules.

Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre.

«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je t'appelle?

BLAISE

Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais pas à vous répondre.

JULES

Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.

BLAISE

Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé.

JULES

Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que j'aille seul dans les champs.

BLAISE

Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous pouvez bien vous en retourner de même.

JULES

Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa.

BLAISE

Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher; d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger.

JULES

Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te laisserai monter mon âne.

BLAISE

Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent mieux que les quatre de votre âne.

--Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.

Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques l'avaient vu sortir seul.

«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais bien en voir quelques-unes.»

Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de toutes ses forces.

Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules; il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage; il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux mains, au visage.

«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans votre pantalon.»

Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche, sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise glacée et le pantalon trempé de Jules.

BLAISE

Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer bien vite.

JULES

Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me piquent.

BLAISE

Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.

JULES

C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir avec moi.

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous jeter dans la mare aux sangsues.

JULES

Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber.

BLAISE

Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté.

JULES

Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.

BLAISE

Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante sangsues aux jambes? Grand merci!

JULES

Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main.

BLAISE

Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous, et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me glacent le corps!

JULES

Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu de chemise si fine et un si joli pantalon!

--Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant, indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.

--Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.»

Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:

«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais lui raconter!»

Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le visage.

Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable état.

LE COMTE

Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?

JULES

C'est Blaise, papa; c'est sa faute.

LE COMTE

Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es!

Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.

«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly étonné.

--C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire ses habits de dimanche.

--Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet par son père.»

Un domestique frappa à la porte.

«Entrez, dit la bonne.

--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter; il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.

--Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais, Jules, que Blaise voulait les garder!

JULES, _avec embarras_

C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout.

--Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de Trénilly au domestique.

Le domestique sortit.